dimanche 8 novembre 2020

Ecriture libre ( "Suis-je l'auteur de ma vie?") - "Je suis né d'un moustique" de Médéric Niot

Ce matin, comme tous les autres matins, ma soif et ma faim m’ont encore préparé un mauvais coup. Ils m’ont obligé à offrir à un boulanger des pièces de monnaie, du moins, ce que l’homme francophone appelle communément « des pièces ». Ce sont de petits disques métalliques, généralement en cuivre, fabriqués dans un moule par une machine et facilitant de faibles transactions financières entre les hommes. En échange, le boulanger m’a offert la conséquence de plusieurs minutes de travail, correspondant à plusieurs minutes d’une vie, une brioche au goût fruité. La société dont on a exigé de moi que j’en fasse partie m’a réclamé d’être poli, courtois, et de remercier verbalement le boulanger, bien qu’en soi, lui offrir des pièces de monnaie était déjà une forme de remerciement. Il fallait aussi que je lui souhaite une bonne journée, comme si ne pas le faire allait le maudire et faire que cette journée soit la pire qu’il n’ait jamais vécue. Ces pièces de monnaie m’ont fait de la peine. Elles sont passées d’une main à une autre, quasiment inconnue. Je ne pouvais plus les contrôler, je ne pouvais plus influencer leur destin et choisir ce qu’elles allaient devenir. Peut-être se perdront-elles un beau jour dans une bouche d’égout, échappées de la poche d’un individu égaré. J’ai ressenti de la culpabilité.


Ce matin, comme tous les autres matins, le vent et la faible température ont encore eu raison de ma volonté. Ils m’ont forcé à m’habiller chaudement avant de sortir dans la rue. Ces sacripants m’ont ordonné de mettre un pantalon, du moins, ce que l’homme francophone appelle communément « un pantalon ». C’est un objet en fibres synthétiques, généralement le fruit d’une machine à coudre automatique, qui aide l’homme à ne pas ressentir le froid au niveau de ses jambes. J’ai aussi dû me protéger de cette sensation désagréable en enfilant une chemise, une veste et un manteau imperméable. La société dans laquelle je suis né m’a conduit à repasser mon pantalon, car les minuscules plis visibles dessus n’amélioraient pas l’image que je pouvais renvoyer de moi aux autres individus que je croisais dans la rue et que je n’allais peut-être plus jamais rencontrer de toute ma vie. Le pantalon me serrait au niveau des hanches, ce n’était pas confortable, j’aurais préféré être jambes nues. De plus, la façon dont je m’étais habillé pouvait le fragiliser. Peut-être se déchirera-t-il un beau jour, et sera-t-il forcé de finir son existence à la déchetterie. J’ai ressenti de la honte.
                    
Ce matin, comme tous les autres matins
, ma motivation habituelle m’a contraint à effacer toute trace des songes que j’ai fait durant la nuit. Cette vaurienne m’a commandé de me replonger encore dans la réelle matérialité de la vie. Je n’étais pas dans un château bleu avec une photocopieuse géante mangeuse d’hommes qui me courait après dans un labyrinthe de couloirs infini, ni sur un grand nuage solide, entouré d’arbres fruitiers dont certains produisent des friandises sucrées fluorescentes ayant l’apparence de petits insectes colorés. J’étais bel et bien dans mon lit, du moins, dans ce que l’homme francophone appelle communément « un lit ». C’est un meuble, généralement en bois, construit et assemblé par des robots et contribuant à la transition quotidienne du libre-arbitre vers l’imagerie de l’inconscience. Je me sentais encore fatigué, mais je n’avais pas le choix. En me levant, j’ai fait craquer une latte du lit. Ce bois dans lequel un arbre se chauffait s’est brisé, j’ai détruit une partie de l’objet qui gardera à jamais des séquelles de cet évènement. Quelle horreur, c’était de ma faute. J’ai ressenti du dégoût de moi-même.
                     

Ce sont plein de petites choses qui rythment chacun de mes jours. Ma matinée était donc semblable à toutes les autres, sauf que ce jour-là, une chose avait été différente. Je vis un vil insecte volant qui voulut envahir mon espace vital : ma chambre. Vif, je volai un livre véloce à ma bibliothèque, et enlevai la vie à ce satané moustique en l’éclatant contre le mur. Pour la première fois, j’avais supprimé une existence, j’avais décidé consciemment du sort et du destin d’un pauvre être vivant qui ne demandait qu’à tenter de vivre. Mon père, agent d’entretien, a toujours détesté ces bestioles, il m’a toujours appris à me défendre. Mon grand frère, acteur et comédien dans un grand théâtre à Strasbourg, a toujours fait le ménage chez nous de ce genre de parasites, même s’il reste un grand peureux. Il l’a toujours été. Sa blessure existait avant lui, il tient ça de notre mère, mais il parvient parfaitement à l’incarner. Quand à moi, j’ai toujours souhaité être auteur et compositeur de musique pour d’autres artistes musiciens ou chanteurs qui souhaiteraient interpréter mes œuvres. Je suis plutôt un artiste contemporain, et je cherche à concevoir de belles sonorités avec des objets du quotidien, mais ces temps-ci je n’avais plus trop d’inspiration.
                         

Il y avait donc une tâche de sang sur mon mur. Une horrible tâche qui salissait la paroi rugueuse que j’avais déjà nettoyé quelques jours auparavant. Il me fallait quelque chose pour laver cette épouvantable trace sanguinolente, et preuve d’un meurtre dont j’étais l’unique responsable. Je suis donc parti chercher une éponge dans ma cuisine. Quand je suis revenu dans ma chambre, je n’apercevais plus la trace, car elle était tout de même petite. Je m’exclamai « Où es-tu ? », je ne m’attendais pas à ce qu’elle me réponde, bien qu’elle aurait pu, dans un autre monde, être consciente et douée de la parole. J’ai retrouvé la tâche, je l’ai essuyé, et le son produit par le frottement de l’éponge contre le mur était si beau, si satisfaisant… J’avais, ce matin-là, retrouvé l’inspiration artistique qui m’animait. Il y a toujours un bon usage à faire des instruments dont nous disposons, et mon éponge me l’a montré ce jour-ci. Malgré la triste péripétie du moustique, j’ai réussi à être à la hauteur de ce qui m’arrivait, et je me suis remis à composer de la musique contemporaine. J’avais, ce matin-là, pris une décision que je n’avais jamais prise, et qui m’a permis d’aller de l’avant. Une décision qui m’a permis de continuer mon existence, mon essence. C’est aujourd’hui que je suis né. Quelque chose commençait dans ma vie, mais aussi « de » ma vie, quelque chose qui ressemblait à un jeu : « je »…
                    Par contre, ce matin-là, je suis arrivé en retard en cours.


Auto-analyse littéraire et philosophique du texte :

Première partie (paragraphes 1 à 3) :
• Personnalisation des choses (« soif », « faim », « vent », « froid », « motivation »).
• Champ lexical du libre-arbitre non-satisfait (« obliger », « réclamer », « exiger », « falloir », « ordonner », « devoir », « conduire », « forcer », « contraindre », « commander »).
• Suppression de toute trace d’appartenance et des pronoms possessifs.
• Description et caractérisation des objets (pièces, pantalon et lit) par les différentes causalités (causes matérielle, formelle, efficiente et finale).
• Répétition du terme « vie » dans chaque paragraphe pour faire raisonner le mot.
• Évocation de l’inconscience et du libre-arbitre (paragraphe 3).
• Champ lexical des sensations (« ressentir », « sensation », « sentir »).
• Évocation du bois dans lequel on se chauffe en référence à Spinoza (paragraphe 3).
• Champ lexical des valeurs de la mort (« culpabilité », « honte », « faute », « dégoût de soi-même »).
• Insistance sur la convention de la langue française qui permet d’identifier et de genrer des choses qui ne sont pas similaires.
• Champ lexical du « fruit » (« fruité », « fruit », « fruitier ») en référence à la conséquence (le fruit de quelque chose), et donc au déterminisme.
• Ordre chronologique des évènements inversé (pour faire penser au recul de l’homme lorsque ce dernier n’est pas libre).
Deuxième partie (paragraphes 4 à 5) :
• Retour au sens chronologique normal, car la réflexion avance.
• Apparition de la possession et des pronoms possessifs, puisque maintenant, c’est sa vie.
• Apparition de la volonté et du libre-arbitre (« vouloir », « décider »).
• Apparition de la conscience.
• Allitération en [v] pour faire penser à la liberté, à l’envol.

• Emploi de nombreux adjectifs (« petites », « vil », « satané », « grand », « belles »…) en référence à la qualification des actes, des causes, des motifs et des êtres par l’homme.
• Évocation de « tenter de vivre » en référence à Miyazaki (paragraphe 4).
• Évocation de « satané » en référence au démon de la perversité (paragraphe 4).
• Double-sens des termes « agent », « acteur » et « auteur » (paragraphe 4).
• Expression de la fatalité dans « il l’a toujours été » (paragraphe 4).
• Évocation de « l’incarnation de la blessure » en référence à Joe Bousquet (paragraphe 4).
• Idée de « conception » en référence à « l’auteur » (paragraphe 4).
• Évocation de la responsabilité (paragraphe 5).
• Évocation de « Où es-tu ? », en référence à Dieu cherchant Adam et Ève en se promenant dans le jardin d’Éden (paragraphe 5).
• Évocation de « Dans un autre monde », en référence à « la matrice » dans Matrix.
• Idée de « Être animé par quelque chose » (paragraphe 5).
• Évocation de « Il y a toujours un bon usage à faire des instruments dont nous disposons » en référence à Stiegler (paragraphe 5).
• Évocation de « Être à la hauteur de ce qui nous arrive », en référence au principe stoïcien.
• Idée de l’existence qui précède l’essence, en référence à Sartre (paragraphe 5).
• Idée de « la naissance » en référence à « l’auteur » (paragraphe 5).

(Médéric a rédigé cette auto-analyse qui fait le lien entre de nombreux éléments de son essai et les cours de ces deux premiers mois. C'est réussi et cela accroît, s'il en était besoin, l'impression première de maîtrise totale de l'écriture (en plus cela fait office de révision, c'est super!) Toutefois c'est un "plus"  qu'il a  rajouté à la "consigne", laquelle n'exige nullement un tel rapprochement avec les cours de philosophie. Pour les retardataires qui ne m'ont pas encore donné leur essai, cette auto-analyse n'est pas du tout à considérer comme requise ou attendue)

jeudi 5 novembre 2020

HLP Travail en temps limité sur le texte de Maurice Merleau-Ponty


1) Que veut Dire l’auteur quand il affirme qu’au musée la révérence (le respect, l’admiration) n’est pas de bon aloi ». Cela signifie-t-il qu’il ne faut pas respecter les oeuvres?
2) Qu'est-ce qu'une rétention a) primaire

                                                b) secondaire

                                                c) tertiaire

3) Pourquoi la perception du musée crée-t-elle un rapport impudique aux oeuvres ? Du coup, en quoi consisterait une perception pudique de l’œuvre d’art?
4) Une oeuvre d’art est-elle contingente est contingent ce qui est aléatoire; ce qui aurait pu être ou se produire autrement)  ou nécessaire selon Merleau-Ponty? Que devient-elle dés qu’elle est au musée?
5) Distinguez l’historicité de mort du musée et l’historicité de vie de l’artiste au travail.

Joute Oratoire - 2nde 3

 1) Y-a-t-il de bonnes raisons de tuer quelqu'un? 

0UI:  Flavie Bigueure - Manon Crivelli - Angéline Gaffuri

NON:  Emile Bonin - Evi Ducol - Adrien Henriot

2) L'homme est-il de trop?

OUI:  Elia Billefod - Merlin Devillard - Mathis Guinchard

NON:  Océane Bulle - Maelys Gabry - Axel Jolyot

3) Les réseaux sociaux sont-ils le moteur d'un progrès social? 

OUI:  Oksana Charpy Lanusse - Nina Gabry - Clément Kobielski

NON:  Donalda Deguenon - Sheldon Guillaumot - Lucie Lescoffit

4) Le selfie est-il un crime contre l'humanité?

OUI:  Louis Fondard - Liam Jean-Prost - Alix Moreau - Khelian Parisot

NON:  Jahid Lafont - Anatole Panouillot - Emilyne Vaisson - Lou Perrot

5) Le meilleur est-il à venir?

OUI:   Angèle Masson - Noa Palanghi - Sarah Monnot - Lucie Podevin

NON:   Victor Munier - Lola Segura - Clovis Quéchon - Léon Quevy

mercredi 4 novembre 2020

L'inconscient

 


1) Définition: l’inconscient comme substantif et non comme adjectif

                        On ne peut comprendre l’Inconscient, dans son sens le plus fort et le plus déstabilisant qu’en le distinguant d’abord de l’ignorance et de l’inconscience:
            Ignorer c’est ne pas connaître et nous pourrions rajouter: « des choses ou des doctrines, des théories « extérieures » à nous ». La connaissance se distingue de la conscience et il est donc logique que les contraires de chacune de ces notions soient eux aussi distincts. Prendre connaissance de la pandémie n’est pas du tout la même chose qu’en prendre conscience. Si je la connais, cela veut dire que j’en suis informé, que j’essaie de comprendre ses mécanismes, mais elle demeure extérieure à moi, comme un objet dont je suis libre d’entreprendre de la connaître ou pas. Connaître une chose suppose la mise en œuvre d’un savoir objectif à l’égard de cette chose sans qu’à aucun moment elle ne devienne une affaire qui implique un rapport à soi-même. Je la connais, je sais qu’elle existe, mais je peux parfaitement ne pas me sentir concerné. Il en va évidemment tout autrement de la conscience que j’en prends. Je réalise alors que cette pandémie existe sur un tout autre plan que celui-là seul de l’objectivité. Je considère qu’elle n’est pas seulement un élément extérieur sur lequel je pourrai objectivement scientifiquement me pencher. Elle s’impose à moi comme une réalité à l’égard de laquelle il faut que je m’engage, que je m’implique. Ça  devient mon problème. Autant la connaissance suppose donc un rapport entre soi et une réalité extérieure, autant la conscience présuppose un rapport à soi.

        Si nous réfléchissons à cette première distinction entre conscience et connaissance, nous comprenons pourquoi l’ignorance est incroyablement moins déstabilisante, troublante que l’inconscient. Autant il serait vraiment déraisonnable d’attendre d’un humain qu’il connaisse « Tout », autant il peut sembler justifié qu’il soit conscient de ce qu’il est, de ce qu’il vit, de ce qu’il pense, de ce qu’il fait. C’est finalement sur ce présupposé dont nous verrons qu’il est hautement discutable que notre existence citoyenne, politique, sociale, morale, légale se constitue. Tout citoyen a à répondre de ses actes pour la bonne et simple raison qu’en tant qu’être conscient, il sait ce qu’il fait. Si je suis conscient, je me rends compte de mes actes et de ce qui se passe dans mon esprit, j’exerce une maîtrise sur eux. Je suis donc libre de faire ou de ne pas faire ceci ou cela, Par conséquent. Je suis responsable aux yeux des autres, des lois, de la société en général,  de ce que je fais et de ce que je pense.
         


Mais s’il est avéré que ce rapport de transparence par le biais duquel je me rendrais immédiatement compte de tout ce que je fais ou de tout ce que je ressens n’est aucunement viable, efficient, et qu’il existe dans ce rapport de moi à moi-même de l’opacité, de l’obscurité, du décalage, alors, tout se complique. Comment, en effet, considérer une personne responsable si elle ne sait pas exactement ce qu’elle fait ni ce qu’elle pense. Si, comme le dit Nietzsche, ce n’est pas moi qui pense, mais la pensée, ou « une » pensée qui se pense à travers moi, alors qui agit quand j’agis? Se pourrait-il que nous ne soyons que les agents d’actions combinées, aléatoires, absurdes qui ne feraient que s’effectuer en nous et qui nous utiliseraient comme de simples métaux conducteurs au travers desquels passeraient leurs différents courants?
        Il ne convient pas du tout de répondre trop facilement « oui » à cette possibilité, en particulier du point de vue de Sigmund Freud lui-même, c’est-à-dire du théoricien de cet inconscient psychique car il existe selon lui une différence entre l’acte de reconnaître l’existence de cet inconscient et le fait de lui céder ou du moins de lui accorder tout pouvoir sur l’individu, et c’est bien là l’enjeu de ce que l’on appelle la psychanalyse. Pour le dire en d’autres termes, ce n’est pas parce qu’il y a de l’inconscient dans la psyché de tout individu qu’il serait impossible de faire émerger certains éléments de cet inconscient à la conscience et de gagner ainsi une forme de maîtrise de soi  ou du moins de lucidité sur soi.  Avec Freud, comme nous le verrons, nous sommes confrontés à un tout autre « connais-toi toi-même » que celui de Platon ou de Socrate. Pour les deux philosophes grecs, cette maxime signifiait « ne te prends pour ce que tu n’es pas ,  ne tombe pas dans la démesure de te croire plus que tu n’es et de ne pas t’occuper de ton âme », en premier lieu. Pour Freud, se connaître soi-même signifie d’abord: « accepte de reconnaître qu’il existe en toi une part de toi qui échappe à ton contrôle et essaie de la faire advenir à la surface de ra parle (talking cure) pour comprendre les ressorts qui sommeillent en toi.

        Il importe également de bien saisir la différence entre l’inconscient et l’inconscience, laquelle désigne simplement un moment d’absence, une folie passagère. On peut agir de façon insouciante, inconsciente tout simplement par manque de concentration. Etre inconscient en ce sens là, c’est simplement manquer de conscience. Le substantif, comme son nom l’indique pose , au contraire, qu’il y a un inconscient substantiel, positif. Il existe en chacun de nous une force qui s’active et qui crée positivement de l’opacité, de la méconnaissance de moi à moi-même. C’est exactement comme découvrir qu’un inconnu habite dans votre maison, à votre insu. Quand on dit de quelqu’un qu’il fait preuve d’inconscience, on signifie seulement qu’il n’a pas mesuré le risque ou la gravité d’une situation.  C’est un usage affaibli qui repose simplement sur l’idée selon laquelle nous serions fondamentalement et originellement, naturellement, génériquement conscients et l’inconscience ne définit alors que des moments durant lesquels cette surveillance de la conscience « cède », un peu par faiblesse, par manque de « tenue ». Nous pourrions donc parler de cette catégorisation comme du sens premier de ce ‘être inconscient signifie, c’est aussi le sens affaibli qui ne nous intéresse pas. A bien y réfléchir nous pouvons affirmer qu’il existe 4 sens de ce qu’être inconscient veut dire:

 
a) Être inconscient - Celui que nous venons de voir et dont il ne sera pas question dans ce cours: on est inconscient quand on se laisse aller, quand on ne maintient pas le principe de cette auto-surveillance de la conscience à l’égard de nos actes.

 


b) Les petites perceptions chez Leibniz (1746 - 1616). On peut également parler d’ « inconscient physique ». Leibniz n’utilisait pas ce terme mais il a évoqué ces « petites perceptions » que nous enregistrons sans vraiment nous en rendre compte. Dans les nouveaux essais sur l’entendement humain (écrit en 1704 et publiés en 1765), Leibniz prend l’exemple de la mer. Sur une plage, nous entendons le bruit de la mer. Pour qu’il insiste ainsi à nos oreilles, il faut bien que quelque chose se soit manifesté à nous, quelque c chose que nous avons assimilé, réceptionné. On peut dire tout simplement qu’un milieu nous impacte en nous envoyant des stimuli que nous percevons grâce à nos capteurs sensoriels. En l’occurrence nous parlerons ici du mugissement des vagues. C’est un bruit assourdissant. Pourquoi? Parce qu’il est composé de cette incroyable et incomptable profusion de gouttelettes de chaque vague qui s’abattent sur le rivage. Leibniz fait ici valoir un raisonnement apparemment simple mais dont les conséquences sont pourtant très troublantes. J’entends une totalité et je dis consciemment j’entends le bruit de la mer, mais comment pourrais je entendre ce tout sans en percevoir aussi chacune des infimes parties puisque de fait ce tout est composé d’une multitude de parties? Des parties au tout, nous passons d’un format de choses que nous percevons inconsciemment à une autre dimension de ces mêmes choses mais que nous percevons consciemment. 
                    Il n’y a pas des choses que nous percevrions inconsciemment et d’autres choses que nous percevrions consciemment. Ce sont les mêmes choses mais approchées de façon différente. Cela signifie que si nous exercions sur nous-mêmes un effort « énorme » d’attention visant à faire passer des choses captées inconsciemment à l’état conscient, nous pourrions jouir d’une sorte de sensibilité à l’infime qui nous mettrait en phase avec le fil d’une incroyable continuité dans l’univers. Ce serait finalement l’univers lui-même.Soyons clair: cet effort n’est pas humain. Selon Leibniz, nous pourrions dire qu’il est le privilège de Dieu: « Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficace par leur suite qu'on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images, ces qualités des sens, claires dans l'assemblage, mais confuses dans les parties, ces impressions que des corps environnants font sur nous, qui enveloppent l'infini, cette liaison que chaque être a avec tout le reste de l'univers. On peut même dire qu'en conséquence de ces petites perceptions, le présent est gros de l'avenir et chargé du passé, que tout est conspirant et que dans la moindre des substances, des yeux aussi perçants que ceux de Dieu pourraient lire toute la suite des choses de l'univers. Quae sint, quae fuerint, quae mox futura trahantur.("qui sont, qui ont été, et qui surviendront dans l'avenir,", Virgile)». 
            Mais cela signifie aussi que la perception de l’éternité est là, nous serions tentés de dire « à notre portée » (mais évidemment, c’est faux) dans cet effort surhumain de sensibilité qui nous rendraient capables de saisir l’infiniment petit, le pire étant que nécessairement je l’ai perçu puisque j’entends le bruit de la vague mais que je n’en suis pas conscient.  C’est la raison pour laquelle le « subliminal »  nous fascine autant: nous faisons partie intégrante d’un univers dont chaque « morceau » est tellement et intimement lié l’un à l’autre que tout est en communion. Cela veut dire qu’en tant que partie de l’univers, tout l’univers est en interaction avec moi sans que je m’en rende compte, mais si c’était le cas, je perdrai l’univers dans son entièreté, je serai la conscience claire d’un univers enfin transparent à lui-même. Bref je serai Dieu (Youpi!). Dieu, finalement, c’est une affaire de perception ou plus exactement d’attention portées à nos perceptions. Etre Dieu, est « là « , c’est une condition qui est comme intégrée dans chaque bruit, dans chaque vision, dans chaque goût. C’est probablement la raison pour laquelle la madeleine de Proust nous fascine autant. Cet incroyable effort du narrateur pour faire passer un souvenir de l’état inconscient à l’état conscient n’est ni plus ni moins, en fait, qu’un effort pour percevoir que nous sommes finalement constitués de toutes les sensations que nous avons ressentie et qu’en tant que nous serions capable de nous souvenir de chacune de ces sensations, de leurs trajets, nous aurions une pleine et entière conscience non seulement de nous, mais aussi de l’univers et plus important encore du temps (mais c’est plutôt ce que Bergson appelle la durée). Dans Dune  de Frank Herbert (pour les fans de SF) c’est le Kwizatz Haderach. 
   


c) L'inconscient selon Nietzsche - Il y a également la conception Nietzschéenne de l’inconscient. Parmi les trois philosophes que l’on considère comme les initiateurs de la philosophie « moderne » (cassant la notion de sujet), Marx, Nietzsche et Freud, Nietzsche est sans aucun doute celui qui donne à l’inconscient une puissance et un rôle incommensurable aux deux autres auteurs, notamment parce qu’il y a quelque chose de naturel dans l’inconscient, quelque chose qui d’ailleurs nous amène à nous défier de la conscience. Marx n’évoque jamais l’inconscient mais il considère que nous naissons toutes et tous dans ces milliers sociaux qui à notre insu déterminent nos actes, nos pensées, notre être. Nous verrons dans la totalité de ce cours la conception de Freud (sens d). Nietzsche est beaucoup plus proche du tout premier philosophe à voir vraiment donner tout son poids à la notion d’inconscient sans jamais le nommer de cette façon: Spinoza. 
             
Qu’est-ce que la réalité pour Nietzsche? Une débauche de forces chaotiques et dynamiques dans la libération desquelles exister se fait pour tout ce qui existe, tout ce qui croît: hommes, bêtes, plantes, galaxies, organismes divers, etc. (N’oublions pas que Nietzsche a été marqué par la lecture de Schopenhauer). Que sommes-nous dans tout ça, nous humains? Des pulsions, des combinaisons d’affects. Nous nous constituons dans le flux de cette émission de forces multiples, chaotiques et contradictoires. Mais nous sommes dotés de la capacité d’interpréter cette réalité et c’est en cela que nous sommes des volontés de puissance. Nous sommes donc en situation de pouvoir favoriser en nous l’épanouissement de la vie en hiérarchisant ces pulsions dont nous sommes constituées de telle sorte que les plus faibles ne dominent pas les plus fortes, c’est-à-dire que les pulsions conservatrices ne réduisent pas en esclave les pulsions créatrices. On peut dire que la volonté de puissance c’est la réalité interprétée de telle sorte que l’épanouissement de la vie s’y libère. Mais l’on peut, sous l’effet de certaines religions par exemple, ou tout simplement de rencontres, d’expériences malheureuses , faire triompher les pulsions faibles comme celles de la réaction, du ressentiment, de la culpabilité, du remords, de la repentance, du culte de l’ego, du confort, de la veulerie, de la mesquinerie, de l’étroitesse d’esprit, du calcul, de l’ambition personnelle, etc. 
                Nietzsche en déduit une classification des personnes sur lesquelles de très nombreux malentendus se sont opérés. « Il faut protéger le fort contre le faible »: qu’est-ce que cela veut dire? Sûrement pas qu’il soit nécessaire de protéger l’aryen de souche contre le juif créancier, mais plutôt Van Gogh contre Jeff Bezos (PDG d’Amazon) ou Mark Zuckerberg (FaceBook). Aussi anachronique (et impossible) soit-elle, cette lutte met en présence un peintre dont la volonté de puissance a su hiérarchiser les pulsions de telle sorte que la vie, par son oeuvre, s’accroît, s’auto-féconde, se libère. Nous entendons souvent des PDG d’entreprises en plein développement nous décrire par le menu « une existence partie de rien et arrivée au pinacle des plus hautes sphères de la société ». Mais de quoi s’agirait-il dans les termes de la philosophie Nietzschéenne? De volontés de puissance qui, parties de ce qu’elles étaient, sont descendues encore plus bas que ce qu’elles étaient au départ, et ne cessent de descendre au gré d’une vitesse sans cesse plus vertigineuse au fur et à mesure que leur fortune s’accroît. Ce que ces hommes d’affaires peuvent faire dans la société est exactement inversement proportionnel à ce qu’ils peuvent faire de leur vie et dans la vie, autant dire qu’ils ont autant de pouvoir qu’ils ont peu de puissance.  
                 

Qu’est-ce Mark Zuckerberg finalement? Un ado timide, craintif et refermé sur lui qui est parvenu à faire de son complexe relationnel un mode de relation médiatisé et virtuel à Autrui, entrainant ainsi dans sa perception psychotique de l’être humain des millions d’abonnés. Comment s’opère cette hiérarchisation si cruciale dont dépend notre être: surhomme (Van Gogh) ou esclave (Zuckerberg) ? Par deux étapes: la première nous menant du petit moi au Soi et la seconde du Soi au moi supérieur, c’est-à-dire au moi créateur. Qu’est-ce que le petit moi? C’est ce que l’on pourrait appeler cette membrane offerte à tous les coups de l’extérieur, aux influences, aux chocs, aux mouvement d’adhésion. Notre petit moi c’est ce qui nous fait plier à la moindre tentation addictive et nous rallier aux troupeaux de tous les addicts à Netflix, Amazon, FaceBook, etc. La tentation est donc grande et toujours menaçante de passer de cet être de surface à un être totalement superficiel. C’est ce qui arrive si nous ne passons par le Soi: « Sens et esprit ne sont qu’outils et jouets, derrière eux se cache encore le Soi. Le Soi cherche aussi avec les yeux des sens, il écoute aussi avec les oreilles de l’esprit. Toujours le soi écoute et cherche: il compare, soumet, conquiert, détruit. Il règne et il est aussi le maître qui règne sur l’esprit. Derrière tes pensées et sentiments, mon frère, se tient un maître impérieux, un sage inconnu, il s’appelle Soi. Il habite ton corps, il est ton corps. Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. » 
                
De notre corps, notre vrai corps, qu’est-ce qui se nourrit de nos addictions à ces effets de surface (orchestrés par les gafam)? L’obésité, la faiblesse d’âme, le manque de courage, l’esprit de suivisme. Il faut s’en remettre à notre corps, à notre corps propre, étant entendu qu’il réside dans une complexion biologique nécessairement unique et exclusive. Le terme clé pour saisir cette thèse est celui d’idiosyncrasie. On l’utilise notamment en botanique pour désigner un individu unique en son genre, qui fait genre donc en lui-même. Faire genre est le propre des personnes stylés. Tout artiste fait genre finalement. En médecine, « le rapport qui constitue la particularité de tout être, de chaque état pathologique ou physiologique est la clef de l’idiosyncrasie, sur laquelle repose toute la médecine ». Cette affirmation de Claude Bernard est vraiment déterminante parce que ce support idiosyncrasique de la médecine définit aussi sa limite externe, ce moment où le médecin ne peut plus appliquer de solutions générales à une complexion particulière, ce seuil où certains soignants rendent les armes, incapables qu’ils sont d’appliquer des traitements distincts, exclusifs, originaux à des corps dont il leur faut reconnaître qu’ils sont infiniment particuliers. C’est peut-être aussi le moment où la guérison cesse d’être l’affaire de la médecine pour devenir ce qu’elle a toujours été: l’affaire du patient. La dynamique du mouvement défendue pour Nietzsche va finalement dans le sens opposé de celui de la psychanalyse de Freud. Il n’est pas question d’aller de l’inconscient à la conscience mais de la conscience à l’inconscient du corps par le bais d’une hiérarchisation des pulsions au fil de laquelle le corps reconnaîtra les siennes, les plus nobles, les plus pures, les plus à même de faire style, de nourrir l’esthétisation de la vie de cette matrice qu’est l’idiosyncrasie du corps. S’en remettre à cet inconscient là, c’est devenir ce que l’on est: auteur de sa vie.
d) La perspective de Sigmund Freud (1856 - 1939)  est très différente, d’abord parce que c’est en tant que médecin qu’il aborde cette question, en tant qu’il est confronté à un certain type de troubles mentaux qu’il ne prend pas en compte de la même façon que ses collègues de cette époque (Théodor Meynert). C’est par l’hystérie que Freud en est petit à petit venu à cette notion d’inconscient. A bien des égards, sa démarche est scientifique: il part d’observations et considère que ses thèses sont davantage de nature que les autres à expliquer ses troubles. Si la psychanalyse ne peut être considéré comme une science, contre l’avis de Freud lui-même, ce n’est pas parce qu’elle serait inefficace, mais plutôt parce qu’elle donne à l’interprétation de l’analyste un rôle trop important qui ne peut pas se mesurer avec le travail d’explication d’un physicien ou d’un chimiste. Cette question de savoir si le propre d’une théorie est d’interpréter ou d’expliquer reste néanmoins largement sujette à caution, comme nous le verrons dans le cours sur la vérité. 
                 
Comment Freud en est-il venu à concevoir l’existence d’un Inconscient dans la psyché de l’individu? Les patientes hystériques souffraient notamment de paralysie de certains membres et de cécité (aveugle). Pourtant, ces pathologies n’étaient pas repérables d’un pur point de vue physiologique. En d’autres termes, il était impossible de relever la trace de ces paralysies sur le corps des patientes, pas davantage que l’origine de leur cécité dans une affection de leur nerf optique. Le corps de ces patientes n’était pas atteints. Elles étaient physiquement aptes à marcher et à voir pourtant elles disaient qu’elles ne pouvaient ni marcher ni voir. Par conséquent la plupart des médecins de cette période (fin 19e début 20e) n’accordaient aucun crédit aux discours de leurs patientes et les considéraient comme des simulatrices. C’est sur ce point que Freud était en désaccord: que ces patientes se racontent une histoire en se croyant paralysées ou aveugles: cela ne fait aucun doute, mais ce n’est pas pour autant qu’elles font semblant de ne pas pouvoir marcher ou de ne pas pouvoir voir. Il est possible que ces troubles soient des symptômes manifestes faisant signe d’un traumatisme caché, comme une façon pour la patiente de faire sortir « quelque chose » qu’elle se serait inconsciemment dissimulé à elle-même. 
                   

Mais ce n’est pas parce qu’un trouble n’a aucune origine physique qu’il est fictif ou simulé. La pensée est assez étroitement mêlé au corps pour que le corps soit la manifestation de dysfonctionnements de la pensée, ces dysfonctionnements étant toujours en rapport avec un processus de dénégation, de refoulement, de refus d’une réalité dérangeante et déterminante. Nous refusons de prendre en compte des désirs, des expériences, des souvenirs, des composantes affectives ou sexuelles qui font pourtant bel et bien partie de nous, c’est de cette contrariété que naissent des symptômes, des troubles plus ou moins graves, tout simplement parce que ces éléments dynamiques de notre vie sexuelle et affective ne peuvent rester « lettre morte », se satisfaire d’être ainsi étouffés. Il existe donc des points de comparaison entre ses travaux et les thèses de Schopenhauer (qu’il avait lues) et celles de Nietzsche (dont il prétend qu’il ne les a pas lues tout en reconnaissant avoir conçu l’instance du « ça »  en référence à son oeuvre, ce qui est contradictoire - Disons qu’il n’a pas la connaissance de l’oeuvre de Nietzsche dans son intégralité) puisque Freud insiste sur l’impossibilité radicale de réduire la psyché de l’être humain socialisé à la conscience. Toutefois, si Nietzsche n’a jamais diminué l’importance de la sexualité dans la compréhension de la volonté de puissance, il ne la considère pas comme la seule force de cette persévérance dans l’être que désigne cette volonté. Nietzsche évoque parfois le ça pour désigner le caractère impersonnel et naturel de la vie. Pour Freud, le ça deviendra le principe de plaisir exclusivement animé par une motivation sexuelle. 
             
On mesure pleinement l’écart entre Nietzsche et Freud sur trois points:
-  Autant pour Nietzsche le ça (mais évidemment ce n’est pas exactement le même ça) est ce qui permet au petit moi de se libérer du troupeau par l’idiosyncrasie et de progresser vers ce qu’il a à devenir: le moi supérieur, autant pour Freud le ça est ce dont il convient de favoriser l’expression pour la diminuer et pour favoriser la bonne santé du patient: « là où le ça était, le je doit advenir ». Freud utilisait une image particulièrement forte pour exprimer la nature interminable et infini de toute psychanalyse: « Nous n’en aurons jamais fini avec l’assèchement du Zuyderzee. » Il compare le travail mené par les néerlandais afin de gagner des terres cultivables sur la mer à celui du patient qui doit gagner sur le ça pour installer progressivement son Je. Cet « assèchement » est donc opportun, alors qu’il ne le serait aucunement pour Nietzsche. 
- D’autre part, la volonté de puissance est composée de forces qui sont inconscientes naturellement pour Nietzsche alors que l’inconscient de Freud est ce qui nait du refoulement de la sexualité chez le sujet socialisé, lequel ne peut pas ne pas avoir d’inconscient mais n’est pas naturellement doté d’un inconscient. 
- Enfin on mesure bien la différence de considération de l’inconscient entre Freud et Nietzsche en prêtant attention à leur conception de l’art. Autant pour Nietzsche l’art est la force active la plus à même d’épouser et d’accroître le développement en nous de la puissance d’adhésion à la vie, autant pour Freud elle est simplement une activité de sublimation permettant à l’artiste de dépasser le refoulement de ses pulsions sexuelles  (Léonard De Vinci).
 

dimanche 1 novembre 2020

Le métier d'enseigner: symbole, humour et clandestinité


                    Qu’est-ce qu’un enseignant? C’est d’abord une personne qui émet des signes afin de libérer des puissances d’agir. Derrière l’apparence du mot d’ordre institutionnel, il y a cette recherche continuelle du déclic qui va favoriser la compréhension mais plus encore, l’engouement et pourquoi pas la passion, l’affect effectuant la réalisation par l’individu qu’il est une puissance qu’il consiste en cela. Le tueur de Samuel Paty a été l’agent d’un pouvoir, Samuel Paty est un fonctionnaire de la puissance et cette puissance bien que capturée par un appareil institutionnel ne s’y réduisait pas, contrairement à l’acte de tuer de son bourreau. Dans la clandestinité et l’anonymat de sa « petite vie » d’enseignant, Samuel Paty savait bien qu’il accomplissait une oeuvre aussi peu spectaculaire que nécessaire, « de prime urgence »: libérer la puissance d’agir dans laquelle consiste toutes ces façons d’être différentes qui constituent une classe de collège.
                
            Samuel Paty est devenu un symbole. Tout protocole symbolique suppose une dynamique ascendante et descendante: élever un moment du réel à une dimension « édifiante », significative, sacrée et, à l’inverse, ramener les idoles du temple à leur origine profane, rappeler que cette étincelle du sacre, de la célébration, de la vocation significative et « universalisante » c’est dans un quotidien banal qu’il faut cribler d’un regard neuf, attentif qu’elle se trouve, pour peu que l’on sache voir. La ligne de défense de nombreux criminels nazis au procès de Nuremberg a consisté à prétendre qu’ils n’ont fait « que ce qu’on (le Führer) leur a dit de faire », ligne de défense à laquelle tout bon fonctionnaire se devrait de donner une importance  cruciale dans l’exercice même de son métier: jusqu’à quel point moi qui « fonctionne » dans la fonction publique suis-je à même de faire exactement ce que je me sens devoir faire à titre propre, de telle sorte que rien dans la pratique quotidienne de mon métier et du cadre qui l’organise ne déborde d’une visée stylistique, originale, éthique. Puis-je m’individuer en individuant? Je ne fais ce que l’on me dit de faire qu’à la condition que cette partie là du contrat soit aussi remplie, c’est-à-dire que j’éprouve à tout instant cette coïncidence sous la puissance de laquelle je ne donne jamais quoi que ce soit à penser sans y prélever ma « dime » gagnant gagnant: ce que je donne à penser c’est que je me donne à penser. Je n’enseigne pas la liberté d’expression parce que c’est au programme mais parce que c’est MON programme que d’être libre d’expression, de toutes les expressions et qu’à aucun moment je ne détache ni même ne décale ce que je dis de la liberté de ce que je suis libre de devenir en le disant.
           

Un fonctionnaire de l’Etat est un agent qui fait ce qu’on lui dit de faire mais tout dépend évidemment de ce que désigne ce « On », de la puissance anonyme dont ce pronom impersonnel fait signe. Ce on pourrait tout aussi bien être un « ça », comme lorsque nous disons d’une proposition: « ça me dit » ou encore « ça me parle! ». Chacun mesure bien à quel point la nature de l’impératif est en train de varier, je fais ce que ça me dit de faire. Il faut réfléchir ici et réaliser ce que le 3e Reich aurait été si au lieu de faire ce que le Führer ordonnait de faire, Goehring ou Eichmann avaient fait ce que ça leur disait de faire. « Exterminer 5 millions de juifs: ça me dit! »: non ce n’est pas possible, même à utiliser le pire argument qui soit, ça n’est pas matériellement possible parce que cela suppose toute une organisation, une administration une tâche laborieuse, répétitive et sans substance, sans contenu, sans vie. « Ça me dit bien de faire ceci ou cela! » est au contraire une déclaration qui suppose une spontanéité, c’est-à-dire que c’est de mon propre mouvement  que je vais faire cette chose « qui me parle » et qui me dit. En d’autres termes, « ça » me dit parce qu’à quelque niveau c’est moi et seulement moi qui me le dis. Or je ne peux pas me dire que tuer cinq millions de juifs « me parle »,  ni que « ça me dit » de le faire.
        Tout ce que l’on ne peut pas spontanément vouloir est donc suspect et c’est à la lumière de cet impératif qu’on pourrait dire catégorique s’il n’était pas aussi distinct (voire contraire) à celui d’Emmanuel Kant que nous pouvons clairement et indiscutablement comparer les deux actions de Samuel Paty d’un côté et de son assassin de l’autre. « Décapiter un prof: ça me dit » est un énoncé que l’on ne peut pas proférer parce que c’est seulement en tant qu’il se sent tenu à le faire au nom d’un devoir religieux, symbolique, solennel, abstrait et non d’une spontanéité physique affective, émotive que le meurtrier s’est décidé à le faire. On ne peut accomplir un tel acte sans se faire d’abord violence de soi-même à soi-même en le faisant. . Enseigner la liberté d’expression, ça me dit: oui parce que c’est la liberté d’expression qui parle en le disant, et seulement elle.
          

Cette chose que je m’apprête à faire, puis-je la vouloir en elle-même, de moi-même, directement, sans intermédiaire, sans me faire violence de quelque biais. Circule-t-il en elle quelque chose qui favorise l’augmentation de ma puissance? C’est la seule et unique question que nous devrions nous poser avant de passer ou pas à l’acte. Derrière tout mot d’ordre, c’est aussi la seule interrogation qui doit occuper nos esprits d’agents éventuels, de fonctionnaires éventuels. Qu’est-ce qui fonctionne là-dedans? Si ce n’est que du mot d’ordre, alors cela fonctionne à vide, si quelque chose de ma façon spontanée d’être s’y trouve impliquée par quelque biais, si quelque chose de cette stylisation de l’existence dans laquelle je consiste s’y trouve liée, unie, libérée alors je peux la faire parce" j’y suis » comme on dit de l’instant juste dans l’intervalle duquel on s’intercale avec exactitude. J’y suis « le larron s’incarnant dans la bonne occasion » parce qu’il n ‘y a, de fait ,que des occasions à saisir d’y devenir un peu plus soi-même.
            
            Nous sommes passés très près d’ignorer complètement l’existence de Samuel Paty, et sans aucun doute, cela aurait été préférable pour lui. Il ne faut donc pas se méprendre sur les circonstances de sa célébrité qui ne sont en aucune façon volontaires de sa part, contrairement à celle des idoles de la télé-réalité ou de telle ou telle vedette du petit écran. Le métier d’enseigner n’est pas une pratique spectaculaire, qui peut s’accommoder des projecteurs du sur-lignement médiatique, tout simplement parce qu’une puissance d’agir abrutie comme nous le sommes actuellement par cette multiplicité de messages publicitaires, de slogans idéologiques divers véhiculés par des chaînes contrôlés par des actionnaires, d’incitations perpétuelles à dire ce qu’elle pense ou à commenter l’actualité, ne se réalise pas facilement et c’est une contradiction flagrante de notre société actuelle que de nous payer à accomplir ce qu’elle s’efforce par ailleurs de rendre impossible. Mais en même temps cela nous permet de mieux comprendre ce que nous sommes et ce que nous faisons, à savoir exactement le travail qui a valu à Samuel Paty d’être exécuté: donner à chaque élève la possibilité de réaliser le fond de cette spontanéité à partir de laquelle rien de ce qu’il accomplira se fera autrement que de son propre mouvement, « sponte sua ». Je ne parle pas du tout ici de « penser par soi-même », parce que ce prétendu idéal des Lumières est absolument vide de sens. Il s’agit plutôt de faire comprendre à tout élève que penser est en soi une puissance d’agir, et qu’en tant que telle, elle à partie liée avec son désir d’accroître cette puissance de stylisation dans laquelle elle ou il consiste. Et cette puissance elle-même ne peut être stimulée que par une autre puissance.
        Malheureusement c’est lorsque une puissance est représentée ou détruite par un pouvoir que l’on en parle. Ce faisant, l’acte d’enseigner qui ne peut se concevoir que dans la clandestinité de la puissance est alors sommée de se dévoiler, de se révéler en plein lumière, c’est-à-dire là où il est impossible qu’elle s’effectue. Ce point est fondamental: c’est toujours inconsciemment, secrètement, de façon opaque et souterraine, que l’acte de libération dans lequel l’enseignement consiste s’opère. C’est la raison pour laquelle les enseignantes et enseignants sont souvent gênées lorsqu’on les remercie ou, pire encore lorsqu’on les célèbre, parce que cela prouve qu’ils ont été démasquées, qu’ils n’ont pas accompli leur ouvrage « parfaitement » jusqu’à la réalisation pleine et entière par l’élève du sens profond que revêt « sa » spontanéité. Le travail de l’enseignant est de « self annulation ». Il faut faire disparaître tous les échafaudages jusqu’à ce que l’enseigné(e) réalise qu’il ne doit à personne d’autre que lui-même d’être purement et totalement cette puissance d’agir qui ne s’effectue que de son plein gré, indépendamment de tout intermédiaire (pourtant il y en a eu une ou un).
         

A la tentation perverse de la célébrité publique, l’enseignant(e) doit répondre en se rendant sensible à la voix sourde d’un étrange démon silencieux de la sobriété, d’un sombre passager passé expert dans l’art et la rigueur de faire se télescoper les puissances, les potentiels, les charges menaçantes et émotives, les affects, les déclenchements imperceptibles et les passions non dites. Pour le dire en d’autres termes: enseigner est une pratique qui, comme la lune, a une face éclairée et une face cachée, mais rien ne s’accomplit vraiment sur la moitié visible.  Le « savoir-faire » de l’enseignant est inversement proportionnel aux efforts qu’il produit pour « faire savoir » qu’il en pratique un. C’est la raison pour laquelle il faut se méfier tout autant des pédagogistes que du camp adverse qui prétend qu’un cours ne consiste que dans un contenu et peu importe les formes. Il est évident que ce métier ne peut être exercé sans un minimum de générosité au sens cartésien du terme. Mais les modalités de libération de cette générosité ne peuvent réellement s’expliquer, ni se communiquer, ni vraiment se comprendre. Faire comprendre est une pratique qui doit rester incomprise. Cela signifie que les façons dont les puissances d’agir se télescopent et se stimulent mutuellement sont énigmatiques, silencieuses et souvent imprévisibles. C’est exactement comme deux voix qui dans un choeur font l’expérience inédite et éphémère de leur consonance sans jamais s’égarer dans le mirage d’une identité partagée: nous sommes UN mais nous ne sommes pas les mêmes et nous pouvons consister dans ce diapason là, parce qu’à la fin des fins, tout ce qu’il y a c’est un seul choeur mais ce choeur ne peut pas davantage se rendre visible ni même définissable qu’un monde dont il nous est impossible de s’extraire. Ici comme ailleurs « l’immonde », c’est la croyance en un « hors monde ».                 

        Dans le verbe enseigner c’est le préfixe « en » qui est déterminant par ce qu’il revêt de nuance globalisante: enseigner c’est libérer des signes par le canal d’une puissance d’agir qui se trouve être aussi la destinataire et l’émettrice de ses signes, c’est la raison dernière pour laquelle il n’est rien de ce métier qui puisse se prêter à l’exposition médiatique, pas davantage qu’aux tentatives de récupération idéologique. Dans cette neutralité clandestine de l’enseignement, l’humour occupe une place essentielle et active parce qu’en constant décalage. L’humour est l’une des armes utilisées par l’action de libérer des puissances d’agir parce qu’il est impossible que cette puissance s’effectue si elle se fige dans l’esprit de sérieux. C’est une autre façon d’affirmer que l’enseignement doit être aussi et surtout un JEU, mais un jeu auquel on se consacre entièrement.




Enseigner: libérer des puissances d'agir


                Je me permets de considérer cette séance comme la tentative de justification d’un hommage à Samuel Paty que j’aimerai ne pas situer exclusivement, dans sa dimension institutionnelle, notamment parce que sa mort a été causée par l’exercice quotidien de deux qualités qui, à la lecture des témoignages que l’on peut lire sur lui,  semblent faire partie intégrante de sa façon d’être, du style qu’il a souhaité donné à son existence: à savoir un plaisir authentique  d’enseigner et de pratiquer l’humour. Tout ce qui suit est donc motivé d’abord par un droit à la subjectivité que je me suis exceptionnellement donné pour évoquer l’existence d’une personne que je n’ai jamais croisée et à laquelle l’institution dont je ne suis qu’un agent me demande de partager l’hommage avec mes élèves. 
 

C’est une démarche qui n’est pas nouvelle et que nous avons toutes et tous déjà pratiquée, notamment après les attentats de Charlie Hebdo: rendre hommage à une ou plusieurs personnes qui se sont trouvées dans une telle situation que leur mort est porteuse de sens. Il n’y a aucun doute sur ce point: l’éducation nationale a RAISON de nous demander de partager avec vous cette célébration. Mais nous savons bien que tout cérémonial d’hommage est animé d’une motivation qu’on pourrait qualifier d’objectivement suspecte: celle de l’injonction admirative aveugle et systématique. Placé bien contre son gré sous les projecteurs de la célébrité, Samuel Paty n’était aucunement voué à devenir ce qu’il est aujourd’hui: un symbole de la lutte contre un obscurantisme arriéré et violent. 

 

            Alors de deux choses l’une: soit nous rendons symboliquement hommage à un homme qui doit à son meurtre le fait d’avoir été élevé au rang de symbole, sans jamais dépasser cette dimension purement symbolique, soit nous essayons d’affûter un peu notre regard en tentant vraiment de le connaître davantage et peut-être aussi de comprendre pourquoi ce qui est arrivé est arrivé et en quoi cet évènement fait signe d’une certaine façon de considérer sa pratique d’enseignant et de lui donner, plus et mieux que toute autre, du Sens, étant entendu que ce sens a partie liée avec la nation française. C’est évidemment cette deuxième option que j’ai choisie.

 

     


                    Il n’est pas évident de créer pour autrui les conditions à même de susciter l’attention à la vie d’une tierce personne, a fortiori quand il s’agit d’une « consigne », et que l’on n’a pas connu cette personne. Mais ce qui, à mon sens rend aujourd’hui possible et peut-être légitime cette tentative, c’est que la dimension « extra-ordinaire » (au sens littéral) de la mort de Samuel Paty ne fait que conclure la vie très ordinaire d’un enseignant du secondaire, confronté à des problèmes que la plupart d’entre nous connaissons depuis longtemps et auxquels il s’est appliqué de façon simple, intègre, humble, exemplaire, mais plus que toute autre chose: « EFFICACE ».  Samuel Paty était, sans aucun doute, ce que les élèves ont l’habitude d’appeler « un bon prof ». 
  
                    Et là évidemment une question se pose à chacune et à chacun: est-ce parce qu’il est mort qu’il a reçu la légion d’honneur? La réponse est évidemment « oui ». Est-ce parce qu’il faut lui rendre « unanimement » hommage que je me permets d’affirmer qu’il était « un bon prof »? Non, c’est parce que j’ai lu de nombreux articles contenant des témoignages sur sa pratique d’enseignant dont celui-ci qui vient de l’une de ses collègues, Madame Monique Walter: « Samuel avait un bon contact avec les élèves. Il s’impliquait beaucoup, avait toujours des projets avec eux, il organisait, par exemple, des représentations au sein même de l’établissement: il avait ainsi fait venir des comédiens pour jouer un spectacle sur le moyen-âge: il faisait aussi participer ses élèves puisqu’il imaginait des ateliers créatifs autour de moments historiques. » Un autre témoignage cette fois-ci de l’une de ses élèves Marie. Elle se souvient d’un enseignant passionné par son métier: « Contrairement aux autres, il ne récitait pas seulement son cours, il essayait toujours d’illustrer son propos avec des images et des vidéos, pour nous toucher davantage. » C’est la première fois de ma vie qu’un prof est parvenu à m’intéresser à l’histoire. Il était même drôle. Il gardait toujours une petite blague à nous raconter à la fin de chaque cours. »
 

Ce que nous commençons à comprendre en lisant ces témoignages qui ne peuvent pas être dictés par le simple devoir de « rendre hommage » à la mémoire d’une personne, c’est qu’il serait vraiment dommage de rater ce que fût la vie de Samuel Paty, simplement parce que nous sommes tenus de célébrer institutionnellement sa mort, et cela précisément parce qu’il fait partie des enseignants qui ont parfaitement compris qu’enseigner est une rencontre avant d’être une mission. 

 

  

            Nous savons tous cela mais l’occasion nous est donnée par ce drame de le préciser, de l’affirmer peut-être de façon un peu plus forte, un peu plus argumentée, un peu plus assumée: l’institution nous donne un cadre, un « devoir », une mission, des structures sans lesquelles enseigner ne sera pas possible, mais ce que l’enseignant apporte en étant présent, c’est ce qu’il faut bien appeler un élan, une puissance, une « envie », un mouvement, un dynamisme. La libération de cette puissance ne peut pas être d’emprunt ou d’apparat, tout simplement parce qu’on ne peut pas faire semblant « d’être là ». Qu’est-ce qu’un enseignant, en fait ? Pourquoi a-t-il été, lui, et pas un autre désigné, pointé du doigt par la bêtise en tant que victime idéale et expiatoire d’un « mot d’ordre », d’une Fatwa, « c’est-à-dire d’un décret de condamnation sur un point de religion ». Pourquoi est-ce lui qui a été assassiné par un simple agent d’exécution obéissant aux ordres, lui dont le métier consistait précisément à faire l'inverse: libérer des puissances d’agir? Parce qu’il a exercé son métier dans la pleine conscience de ce qu’enseigner « est ». « Libérer des puissances d’agir »: c’est une définition très spinoziste de l’enseignement que nous allons d’ailleurs approfondir et qui explique non seulement la tentative d’assassinat du philosophe, son excommunication (herem) par la communauté juive d’Amsterdam mais aussi aujourd’hui l’exécution de Samuel Paty et pas celle d’un autre.
 

C’est à ce niveau là qu’il s’agit de situer cette mort, c’est-à-dire que la brutalité de l’évènement nous met en demeure de faire effort de vérité, au sens de parrhèsia, de la parole de sincérité, de franchise. La parrhèsia c’est un « dire-vrai » qui s’oppose aux formules hypocrites, dictées seulement par les circonstances. Rendre authentiquement hommage à Samuel Paty, c’est relayer la nature exacte de son effort, de son style d’enseignement, lequel sans aucun doute possible fut imprégné  par son style d’existence, par des choix de vie, par des expériences qu’il a traversées et dans le creuset desquelles une voie s’est peu à peu structurée, ce qu’on appelle une vie, en fait.

 

  


                    Qu’un autre homme se soit senti investi du devoir de mettre fin à cette vie est suffisamment important pour que nous nous efforcions de comprendre la différence qui a créé ce différend et ce jusqu’à la mort. Et cette différence est assez simple en fait: le meurtrier est l’agent d’un pouvoir, Samuel Paty est un libérateur de puissance. 
        Quelle est la différence entre un pouvoir et une puissance? Le pouvoir est « décrété », il est une force de contrainte justifiée par une croyance hiérarchique en un supérieur. Le pouvoir c’est la transcendance. Etre l’agent d’un pouvoir, c’est se situer soi-même comme l’inférieur d’un niveau supérieur auquel on doit obéissance. La puissance, au contraire,  est naturelle, elle se libère plus qu’elle ne se décrète. On peut être conducteur de puissance, se laisser traverser par elle, mais sa libération est assez mystérieuse. On perçoit bien que la proximité avec certaines personnes nous stimule, nous donne de la pêche parce qu’elle parvienne à diffuser autour d’elle un climat qui nous permet d’oublier des complexes, des effets d’auto-censure éventuels, des culpabilités anciennes et tenaces. Nous ne savons pas bien comment des puissances peuvent se rencontrer, s’adjoindre, se stimuler mutuellement mais nous savons intuitivement qu’elles le font, alors que le pouvoir crée et impose de toutes pièces son autorité, ce qui fait tout à la fois sa force et sa fragilité, parce qu’un pouvoir ne s’exerce qu’à partir d’une autorité décrétée alors qu’une puissance s’effectue naturellement, comme un potentiel se libère spontanément de lui-même. La puissance, c’est l’immanence, c’est le charme d’une personne qui nous séduit précisément parce qu’elle ne cherche pas à être « séductrice » et qu’elle devient par là même séduisante, à son insu.
 

Quand le criminel publie le message suivant: « A Macron, le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaisser Mahomet », la nature de son acte ne fait aucun doute: on y voit la marque explicite d’une soumission inconditionnelle à un pouvoir. Moi, subalterne d’un  « chef », j’envoie au chef d’une autre faction le message attestant du meurtre de son subalterne qui a osé rabaissé son « chef ». Tout n’est ici qu’affaire de « niveaux », de rangs, de supérieurs et d’inférieurs. C’est en tant que serviteur qu’on agit parce qu’on n'est qu'un agent. Et plus on agit violemment plus on manifeste clairement qu’on n’agit que servilement, tête baissée, dans tous les sens de ce terme.

 

Mais pourquoi Samuel Paty et pas un autre? Au-delà des circonstances particulières tenant à ce collège, à cette ville en particulier, il existe une raison qui doit nous interpeler parce qu’elle pointe une distinction porteuse de sens. Il y a des professeurs et des enseignants. Comme le nom l’indique, le professeur professe, c’est-à-dire déclare, proclame,  revendique hautement son statut de savant et énonce des « vérités », des cours qu’il n’est question pour l’élève que de retenir pour s’élever. C’est une profession que l’on pratique en tant que l’on y exerce un pouvoir et ce pouvoir permet au professeur de se réclamer de l’autorité d’une communauté pour désigner lesquels de ces élèves peuvent être intégrés ou exclus de la dite communauté.

 

      Il y a de l’autre côté des enseignants, c’est-à-dire des personnes qui « en-signent », qui émettent des signes dotés de la capacité à libérer des puissances d’agir, et comme le dit Gilles Deleuze, ce processus là contrairement au travail du professeur est très, très mystérieux: « On ne sait jamais comment quelqu’un apprend ; mais, de quelque manière qu’il apprenne, c’est toujours par l’intermédiaire de signes, en perdant son temps, et non par l’assimilation de contenus objectifs. Qui sait comment un écolier devient tout d’un coup « bon en latin », quels signes (silencieux, clandestins, indétectables) lui ont servi d’apprentissage ? Nous n’apprenons jamais dans les dictionnaires que nos maîtres ou nos parents nous prêtent ». 
 

Alexane, élève de Samuel Paty, évoque ce souvenir de Samuel Paty: « J’étais complètement perdue mais lui, c’était le genre de prof qui remarque vos aptitudes. Moi, il avait vu que j’avais une finesse manuelle, pratique, que je dessinais. On en a parlé, il m’a donné un conseil d’orientation que j’ai suivi . Si aujourd’hui, je suis étudiante en BTS biologie médicale, c’est aussi grâce à lui ». Il est difficile de trouver une meilleure illustration de cette définition authentique de l’enseignant: « libérer des puissances d’agir » par un effort combiné d’attention et d’émission de signes.

 

Il existe donc, dans l’éducation nationale, des professeurs qui professent et des enseignants qui en-signent, qui libèrent des puissances d’agir et qui d’ailleurs se libèrent eux-mêmes en tant que puissance d’agir par cette activité. Pratiquer cet enseignement là, c’est se payer immédiatement, sans intermédiaire, parce qu’aucun enseignant ne peut connaître de satisfaction plus forte, plus intense, plus « vraie » que celle-là. Ce n’est pas du donnant/donnant, c’est du « gagnant/gagnant ». Personne ne peut perdre dans cette pratique là mais apparemment on peut mourir, ou s’y faire tuer par des agents d’un pouvoir qui n’ont pas pu ou peut-être pas voulu réaliser qu’ils sont eux aussi d’abord des puissances d’agir avant d’être les serviteurs dévoués et soumis aveuglément à une cause.

 

Face à un professeur professant, le fanatique est en terre de reconnaissance: deux professions de foi s’affrontent mais sans réellement s’opposer parce que les deux s’imposent hiérarchiquement, comme deux pouvoirs qui tout en se réclamant d’autorités adverses ne contestent pas la notion transcendante d’autorité. On est en droit de penser qu’une fatwa n’aurait pas pu viser un « professeur » au sens que nous venons de définir parce que le professeur de l’éducation nationale aurait simplement affirmé les principes de la République sans pointer ce qui peut en eux favoriser la libération de nos puissances d’agir. Il ne s’agit pas seulement d’ânonner la légitimité de la liberté d’expression en contredisant dans la forme ce que l’on dit sur le fond, comme une sorte de mot d’ordre imposant la liberté. Ce serait un peu comme le photographe qui nous demande d’être naturel quand il nous prend en photo. La liberté d’expression ne peut pas être ce que l’on doit, sous la contrainte, retenir dans un cours, sous peine d’avoir 0, c’est le fond à partir duquel ce cours existe, dans une législation qui rend possible et effectif qu’il existe. La liberté d’expression qui est garantie dans nos institutions françaises, ce n’est pas ce qui est dit dans un cours, c’est le fait même que le cours « soit », que l’enseignant « soit » et qu’en enseignant il parvienne à faire en sorte que l’élève lui-même soit davantage, parce qu’être n’est pas une alternative mais une efficience soumise à des variables intensives. C’est ça: Samuel Paty, un enseignant qui a parfaitement saisi sa puissance en-deçà de son pouvoir, c’est-dire qui a su émettre avec beaucoup de justesse, de subtilité, de tact, une qualité de présence et d’attention à ses élèves susceptible de libérer en chacune et en chacun d’entre eux leur capacité à s’individuer, à devenir ce qu’ils sont.


                « Le pouvoir est toujours d’emprunt » comme dit excellemment Frédéric Lordon commentant Spinoza, ce qui signifie que la puissance, elle, est toujours et exclusivement « de plein droit ». Qu’un enseignant enseigne est donc plus dangereux pour le pouvoir, et même pourrait-on dire pour tout pouvoir (y compris celui de l’institution dont il est l’agent), qu’un professeur qui professe, lequel ne fait que rajouter un cran supplémentaire à tous les processus de capture et de détournement de la puissance  par des pouvoirs, par des religions, par des institutions (même s'il convient de garder présent à l'esprit que toute puissance s'offre à la capture par le pouvoir et qu'il n'est peut-être pas possible qu'elle puisse s'exprimer, se libérer à l'état pur).
 

Nous saisissons ainsi parfaitement ce qui se joue de notre manière de répondre ou pas à ce meurtre. Invoquer des motifs de vengeance ou de répression contre tel ou tel serait trahir non pas seulement la nature même de l’implication de Samuel Paty dans son métier mais aussi plus simplement sa vie, le style de sa vie, cette extrême justesse dans l’imbrication d’une vie et d’une pratique, dans ce jeu de coïncidences qui lui a permis d’exister dans sa profession sans tomber dans ce vice de procédure qui consiste à professer pour vivre. Rien ne serait pire ici que de partir en guerre ou de multiplier les effets d’annonce. Il convient de ne pas oublier que nous sommes passés très prêts de ne jamais connaître Samuel Paty, et je préciserai même de le « rencontrer », au sens que Gilles Deleuze donne à ce terme. Si nous pouvons dire que cela aurait été dommage, nous ne devons jamais négliger que cela aurait aussi été mieux pour lui, parce qu’il aurait pu continuer à enseigner et qu’il aurait tout aussi bien vécu sans légion d’honneur, investi qu’il était d’une dignité bien plus secrète bien plus clandestine mais bien plus « juste » aussi parce qu’à l’aplomb exact de ce qu’il fût. 

 

            Peut-être nous appartient-il, chacune et chacun à notre manière, de dépasser le seuil, imposé institutionnellement comme un devoir, de l’hommage posthume, pour continuer de tisser silencieusement et anonymement cette toile de « l’en-signement », exactement comme la toile de Pénélope qui défait la nuit ce qu’elle a fait le jour  parce que nous savons bien que ce métier exigeant ne fait pas partie de ceux qui se satisfont à la vue d’un supposé « produit fini ». (De quel produit fini pourrait-il bien être question?) Il est donc pour nous moins question d’honorer spectaculairement sa mémoire que de penser à lui en travaillant nos pratiques, en ne désespérant jamais de la rencontre avec nos élèves, de leur désir avoué ou caché de se libérer des rabatteurs de passions tristes et des appels à la vengeance ou à la guerre sainte, de leur capacité à libérer leur puissance d’agir.

  

 


                C’est dans cette perspective que je souhaiterai voir, pour ma part, davantage imprégnée de l’esprit de suite plutôt que de « l’esprit de sérieux » qu’il me semble opportun d’écouter ensemble la chanson du groupe U2, celle-là même que sa famille avait choisi pour l’hommage national. Les paroles de cette chanson sont à écouter avec attention parce que, même si la situation n’a rien à voir avec celle du métier d’enseignant, elle exprime exactement le fond de cette affaire qu’enseigner « est », à savoir qu’un « prof », ça n’est ni plus ni moins qu’une heureuse rencontre, qu’une personne qui n’a pas à se forcer beaucoup pour libérer le plus d’attention possible à des personnes que l’institution lui rend « proches » et qui libèrent à leur intention, parce qu’il sait que cela lui sera rendu, le flux d’une puissance émancipatrice et individuante, ce qui caractérise exactement le contraire de l’attitude individualiste. 
 

Si la puissance est de plein droit alors que les pouvoirs sont toujours d’emprunt, c’est parce que la puissance est UNE et que les pouvoirs sont toujours des détournements, des effets de manche et de représentation, des captures artificielles et intéressées. Il ne faut pas désespérer de la capacité des hommes, de tous les hommes, à réaliser un jour qu’aucun pouvoir ne tient son autorité d’une autre souveraineté que de la leur, et seulement de la leur. C’est cette résistance au désespoir qui constitue en dernière instance la puissance d’agir de l’enseignant et c’est aussi cette puissance UNE et vraiment indivisible que chante Bono.

Nous sommes « UN » mais nous ne sommes pas les mêmes. 

On peut se porter l’un l’autre, on peut se porter l’un l’autre

UN