mercredi 11 novembre 2020

CSD 2020 (Cours Semi Distanciel) - Tle1 (cours du 12/11/2020)

 (Si certaines ou certains élèves souhaitent disposer du fichier audio du cours, il suffit de me le demander par mail)

b) Devenir « soi »
            


Ce dernier point est crucial dans la mesure où, même s’il ne fait pas de doute que la notion d’ipséïté revêt pour Paul Ricoeur un sens éthique, celle d’identité narrative met au premier plan un travail de mise en intrigue, de récit qui tout aussi réel qu’il soit n’implique pas moins un rapport esthétique à sa vie, comme si les épisodes de notre existence constituaient fondamentalement des sources et des matériaux utilisables pour construire une histoire (sans raconter des histoires). Les dimensions éthique et esthétique sont conciliables pour Ricoeur. Elles participent l’une de l'autre.
            Ce que Javier n’a sûrement pas osé dire et revendiquer dans la vraie vie, à savoir son désir de rencontrer des filles dans des meetings politiques, c’est ce que le récit fera apparaître, comme si ce redoublement par le récit donnait une certaine intensification de puissance dans l’effet revendicatif. On assume par l’écriture ou la parole ce qui n’a agi que souterrainement, implicitement au moment même. Peut-être n’est-on l’auteur de sa vie qu’a posteriori mais on l’est aussi authentiquement. Quelque chose de l’inconscient agissant souterrainement dans l’acte se libère à la pleine lumière du récit, de la narration.
            Mais précisément dans le récit, travaillent nécessairement d’autres contraintes qui ne sont pas celles de la bienséance (Javier avait sûrement honte d’avouer que c’était plutôt sa libido qui guidait la fibre politique de sa contestation), soient celles de la langue. Devenir soi-même par le récit ne dépend pas que de soi-même mais aussi des règles structurant la langue du récit. Cette dimension de contrainte dans la langue de la narration suffit-elle à remettre en question la fonction d’auteur?
            Aucunement dés lors que l’on effectue le passage complet de la dimension éthique à la dimension esthétique car aucun artiste ne revendique la paternité consciente de ses oeuvres, et les écrivains moins que tous les autres. Ecrire, c’est laisser s’écrire à travers Soi, l’expression la plus subtile et la plus authentique de ce que Nietzsche appelle quelquefois « le moi supérieur ».
            L’utilisation de la langue faite par Javier dans la description de son passé ne se contente pas de coller davantage à l’authenticité de son désir, elle s’émancipe aussi de tout ce que la description d’une situation peut avoir de « convenu », de conforme à des modalités d’interprétation superficielles: on va à une réunion politique pour des raisons politiques. Mais alors non seulement on se ment à soi-même, mais on contient son usage de la langue à l’expression pauvre, anesthésiante d’une simple restitution d’expériences communes. Javier en osant dire la vérité de son désir fait coup double: il s’avoue tel qu’il fût mais il le fait à l’occasion d’un récit nouveau qui non seulement fait sens, lui rend une forme de continuité susceptible enfin de rendre compte de l’unité d’un passé mais aussi d’un « personnage ». Qu’est-ce qu’un militant politique allant à des réunions politiques pour des raisons politiques a d’intéressant, de porteur d’un point de vue littéraire? Rien: il en va tout autrement du vrai Javier.
        
Il est « devenu » ce qu’il est, c’est-à-dire qu’il a fait advenir à la surface d’un récit plus stylisé, plus original et plus littéraire, la vérité de ce qu’il était sans le savoir, la vérité de ce qui l’animait sans qu’il le réalise à l’instant même de l’expérience. C’est comme si les circonstances de la vie nous imposaient des « rôles », des places, des situations qu’il n’est aucunement en notre pouvoir de refuser ou d’accepter. De fait, comme le pense Jean-Paul Sartre, nous n’avons pas d’autres scènes, pas d’autres réalités à incarner, mais là où le philosophe existentialiste voit l’exercice d’un libre arbitre, ne s’effectue authentiquement qu’une assomption toute à la fois morale et esthétique qui permet à l’auteur de dépasser l’agent et de s’effectuer dans ce doublage de l’identité narrative, dans cette constitution en récit d’une vie dont on subit d’abord l’impact physique.  « Ma blessure existait avant moi, je suis né pour l’incarner » dit Joë Bousquet. Les évènements de notre vie sont « là » comme des figures imposées, autant dire qu’ils sont quasiment hors du temps. Nous ne pouvons être ce que nous sommes qu’en assumant cette impersonnalité et cette intemporalité des faits qui nous arrivent et qui, de ce point de vue, nous « font », nous constituent. Mais alors en quoi consistons-nous? Quelle est cette efficience dont je pourrai dire qu’elle est mienne ou qu’elle est « moi » dans ce véritable « laminoir », dans cette « machine à broyer » qu’est cette succession de fatalités factuelles au travers desquelles toute vie passe et se fait broyer ?

        La réponse se situe exactement dans la perspective pointée par Gilles Deleuze de la quasi-causalité. On est l’auteur de sa vie, non pas lorsqu'on vit ce que l'on veut vivre mais lorsque l’on se révèle capable d’être plus, ou mieux ou différemment ce que nous sommes, exactement comme Joë Bousquet va créer « une certaine façon » d’être handicapé des deux jambes, ou Job d’être le jouet d’un Dieu qui fait le fanfaron aux yeux du diable. De la même façon que Javier assume et personnalise par son récit la situation qui lui fut faite d’opposant politique « amoureux », nous devenons les auteurs de notre vie lorsque nous nous ingénions à vouloir les évènements qui nous arrivent parce que nous avons compris qu’ils sont pour nous la seule occasion d’être ce que nous sommes. Cela nous donne en même temps toute latitude pour le vouloir d‘une certaine façon, avec une certaine intensité. C’est là tout le sens de la célèbre admonestation d’Epictète: « n’essaie pas de vouloir que ce qui arrive arrive comme tu le veux mais fais en sorte de vouloir qu’elles arrivent comme elles arrivent et tu seras heureux. »
        Etre l’auteur de sa vie ne consiste plus ici à décider des évènements de sa vie mais à les vivre au gré d’une intensité « voulante », de telle sorte que notre puissance d’agir s’y effectue, s’y libère. Qu’est-ce que ça veut dire?  Qu’aucun de nous n’a à se situer en tant que décideur de sa vie mais simplement en tant que variable intensive de toutes ses séquences de vie. Tout ce que j’ai à faire, c’est à vouloir ce qui m’arrive en même temps que cela m’arrive et ,plus que tout, à le vouloir intensément. Joë Bousquet n’a pas à vouloir son infirmité mais à vouloir en elle, parce qu’il n’est Joë Bousquet nulle part ailleurs que dans cette infirmité. Nous voyons bien ici dans ce stoïcisme moderne tout ce qui sépare la quasi-causalité de la thèse de Sartre parce qu’il n’est nulle part question de choix mais de puissance. On pourrait presque dire de « voltage ». Que suis-je à ma vie? La réponse est : « son intensification » et cette intensité forte a nécessairement à voir avec l’art (esthétique: esthesis, sensation en grec) parce qu’une oeuvre n’est ni plus ni moins que la saisie de « ce qui oeuvre » dans le réel , ce qui s’y accomplit en tant que nature naturante ou pour Nietzsche en tant que « volonté de puissance ». Il s’agit finalement ni plus ni moins que de s’efforcer continument « d’être plus » dans ce brassage de passions par le filtre duquel nous nous efforçons d’exister, de tenir, de maintenir notre désir d’être, d’augmenter notre puissance.
        Le mouvement d’être l’auteur de sa vie passe ainsi moins par la tentative de diriger que par la capacité à s’affûter, à se raffiner comme on dit de l’essence d’une substance chimique. De cette matière grossière et mixte que je suis d’abord en tant que nous faisons tous continuellement l’objet de parasitages, de jeux d’influence et d’édulcorations diverses visant à nous faire entrer dans le troupeau des gens normaux, il me faut parvenir à l’essence purifiée d’une stricte et exacte venue au monde.
        Dans le fait d’être soi-même, s’effectue toute autre chose que la réalisation d’une évidence à savoir la promesse et l’ouverture d’un cheminement. « Moi » n’est pas ce que je suis, mais ce qu’il me reste à devenir dans l’épreuve épuisante et esthétique d’un perpétuel dépassement. Oedipe n’est pas tant le personnage d’une tragédie que le devenir tragique, esthétique de tout homme. Il n’est pas en son pouvoir d’être quelqu’un d’autre que le meurtrier de son père et l’amant de sa mère mais ce qui est en son pouvoir c’est de le savoir et de l’assumer dans le trajet sidérant d’une vie qui, de ce fait, devient la matière esthétique d’une histoire, d’un destin tragique.
        En un sens, il faut contrarier ce premier mouvement qui nous a conduit à interpréter la vie d’Oedipe comme celle d’un homme injustement voué à vivre une autre existence que la sienne. Ce qui s’effectue, au contraire dans cette tragédie, c’est ce mouvement insistant, presque entêté par le biais duquel un homme va peu à peu se couler dans le creuset abject d’une existence qui nous semble à tous égards « inhabitable », invivable, impraticable.
      
 Il existe ainsi une lecture particulièrement féconde de la tragédie d’Oedipe, c’est celle qui prête moins attention à ce qu’il devient qu’à son malheur ou à sa chute. Généralement on raconte son histoire en considérant qu’elle finit là où s’effectue en réalité un commencement, à savoir son errance de vagabond aveugle accompagné par sa fille Antigone.

        Oedipe croit d’abord aux fonctions, aux honneurs, aux charges et aux dénominations symboliques. Il pense être le fils du roi de Corinthe, Polybe puis apprend qu’il ne l’est pas, part donc en quête de sa véritable origine, tuant, sans le savoir, son géniteur puis répond à l’énigme de la sphinge, devenant alors roi de Thèbes. Il est d’autant plus le jouet du destin qu’il veut finalement s’en constituer un, destin qu’en un sens, il accomplira en sachant très précisément « qui » il est. De nous lequel peut en dire autant?
        Guidé par sa fille, Oedipe erre dans la Grèce aveugle et « extra-lucide » Nous ne saurons jamais finalement si sa vie est aussi tragique parce « qu’elle était écrite » ou parce qu’il l’a prise vraiment au pied de la lettre, s’efforçant de voir clair dans l’obscur, de porter jusqu’à ses conséquences ultimes l’acte de se connaître lui-même, de ne se prendre pour personne d’autre. Il s’est finalement trouvé au-delà ou en-deçà de toutes ces dénominations politiques, familiales, sociales ou politiques. Esthétique vient du grec esthesis qui signifie sensation et de fait c’est encore trop peu que de dire de la vie d’oedipe qu’elle fut au sens littéral « sensationnelle », ou du moins, sur un mode moins provocateur: «  sensitive ». Oedipe n’a cessé de se tromper sur ce qu’il était mais il n’a jamais, pour autant, arrêté de se sentir exister. C’est dire à quel point son existence fut esthétique, notamment par tout ce qui d’elle reste empreint de ce désir d’assumer sa vie qui fut celui d’Oedipe.
        Avec lui, la notion d’auteur revient à son origine latine: augere qui signifie augmenter. Etre l’auteur de sa vie c’est augmenter le niveau d’intensité de son attention, de sa sensibilité à ce qui nous arrive, quelle que soit la teneur de ce qui nous arrive et en faire une oeuvre, une bifurcation, un style nouveau inattendu, celui de l’élégie (de la plainte) pour Job, de l’errance pour Oedipe. Il ne faut pas voir cette errance comme désespérance mais bien comme une ligne de fuite consentie, épurée, géniale, inattendue, fulgurante et magique. Oedipe inaugure ainsi une façon d’être homme dépassant toutes les images, et tous les rôles, toutes les figures imposées par les fonctions sociales et politiques.
        Avec le personnage de sa fille, nous avons bel et bien la confirmation de cette lecture, car il ne fait aucun doute que c’est dans le fil de la complicité entre ce père aveugle et sa fille (mais elle est aussi sa demi-soeur) qu’Antigone tisse elle-même la puissance esthétique et tragique de son personnage. Antigone, comme son nom l’indique  et comme Judith Butler le fait remarquer est, dans la langue grecque « anti procréatrice »   (gonos: procréation) mais elle est aussi « anti-famille », « anti-sociale », « anti-légale », « anti-citoyenne », « anti-institutionnelle ». Elle est la femme de l’absolu non-lieu, atopique, anomique, anorexique. Elle met en demeure Créon de contrôler de l’incontrôlable, c’est-à-dire une autorité qui s’investit d’elle-même d’une puissance créatrice inouïe capable d’engendrer des discours aussi imparables, purs, exacts, sincères, vrais (au sens de parrhèsia). Suis-je l’autorité capable d’investir ma vie d’une dimension suffisamment pure, gratuite et pleine pour atteindre ce seuil tragique à partir duquel elle devient une oeuvre? C’est à cette question qu’Antigone répond: « oui ». Elle est la figure la plus pure de l’autorité, défaisant un à un les liens de son obédience à ses fonctions de mère, d’épouse pour se vouer, de son vivant, à la cause d’un mort. Elle est une oeuvre parce que l’histoire dont elle est l’héroïne décrit finalement la catharsis inhérente à la fonction même d’auteur. L’émotion qui s’impose au spectateur de la tragédie   résonne en lui de l’écho d’une dynamique de la purification qui est celle-là même de l’autorité existentielle et stylistique: jusqu’où puis-je aller dans l’efficience auto-affective d’une existence dont je suis à la fois la puissance affectée et affectante, l’auteur et la victime consentante?
        Avec Oedipe et Antigone, nous saisissons la dimension incroyablement paradoxale d’un tel sujet précisément parce que c’est avec ces deux personnages présentés comme les victimes les plus aliénées par un destin atroce que nous sommes précisément mis en présence de l’expression la plus juste et la plus épurée de la liberté. Oedipe et Antigone n’ont pas choisi leur vie mais ils se sont impliqués dans la tâche de devenir leur vie et ce jusqu’à ce que cela fasse « oeuvre ».

    c) Etre-vers-la-mort (Heidegger 1889 - 1976)
        
          
  Antigone est jeune. Elle se sait mortelle et avant d’aller défier Créon en enterrant son frère, elle défait un à un tous les liens qui pourraient la rattacher à un destin social, familial ou naturel. Elle se tourne exclusivement vers une cause politique qu’elle servira jusqu’à la mort. Sa puissance dans le face-à-face avec Créon et le fait que finalement elle va remporter ce duel s’appuie sur une mort qui dans son esprit est déjà une affaire conclue. Ce qui affronte le pouvoir politique de Créon, c’est une parole d’outre-tombe, parce qu’Antigone a déjà fait son deuil de tout accomplissement de soi dans la société selon les critères de cette société. Elle n’est plus citoyenne, femme, future épouse, future mère, mais comme le fait remarquer Judith Butler, elle reste une soeur. Elle est la voix pure, verticale et désintéressée de la « sororité » et c’est de sororité du genre humain dont il est ici question.

            Mais ce qui nous intéresse ici plus particulièrement, c’est le fait que la démarche d’Antigone consiste à pousser à son extrémité l’activation d’une « autorité ». Comment faire en sorte qu’une parole puisse se libérer totalement, sans être parasitée ou influencée, contrainte par des intérêts, par des ambitions, par des « devoirs » autres que celui d’être une « soeur », une soeur totale, figurale, archétypale? Cette recherche va de pair avec l’oeuvre parce que l’on ne peut pas viser cette autorité pure détachée des intéressements de toute vie sociale, citoyenne ou familiale sans de fait faire de sa vie « l’oeuvre » même en tant qu’action gratuite. Comment faire parler la mort de telle sorte qu’elle soit à même de permettre aux hommes de recouvrer la raison qu’ils ont momentanément perdue? En occupant cette place étrange qui consiste à être la soeur « morte née » du genre humain, la soeur absolue dont la bienveillance inconditionnée fera plier le pouvoir temporel et provisoire des rois. Mais il faut pour cela s’être entièrement dépouillée de tout intérêt à vivre. Antigone est une figure qui donne à la notion d’existence humaine son rendement pur, plein, inconditionnel parce que l’exigence de liberté dépasse l’instinct de conservation et suit une autre dynamique que l’on peut appeler en reprenant l’appellation utilisée par Martin Heidegger dans « être et temps »: « L’être-vers-la-mort »    .
        Il s’agit finalement de pousser l’envie d’exister à une telle limite qu’elle dépasse l’envie de vivre et s’appuie paradoxalement sur une dynamique d’une puissance inouïe en tant qu’elle se nourrit de la certitude avérée, incontournable de la mort. Face à la mort qui parle, on n’a pas d’autre alternative que celle de la ramener à ce qu’elle est déjà et c’est bien ce que fait Créon en condamnant Antigone à être enterrée vive. Mais c’est un pléonasme puisque c’est bel et bien ce qu’elle était déjà: une parole d’enterrée vive.
        Or, il importe de considérer cette oeuvre de Sophocle et le personnage d’Antigone comme révélateurs d’une condition qui est nécessairement la notre, et ce à chaque instant. Nous n’existons qu’en étant continuellement adossés à cette possibilité qui se trouve être aussi une certitude, et cela jusqu’à ce que nous réalisions que vivre et mourir ne font qu’un, littéralement. La question de l’oeuvre de notre vie se pose dés lors qu’au lieu de réfléchir à la question de savoir à quoi nous voulons consacrer notre vie, nous nous interrogeons plutôt sur la forme que doit revêtir notre mort, et cela sans héroïsme puisque de fait, cet instant durant lequel je vis est déjà en train de passer et il ne passe pas au gré d’un autre mouvement que celui-là même de ma mort. Nous sommes les auteurs de notre vie à notre corps défendant puisque nous ne vivons que pour mourir, mais c’est précisément en passant de ce corps défendant à un corps consentant que nous libérons pleinement notre autorité d’auteur parce que nous assumons alors cette dimension de pure gratuité que revêt une existence bien comprise.
        Ceci pourrait être exprimé encore plus simplement: quelles sont les caractéristiques d’une oeuvre d’art:
- Sa gratuité: une oeuvre d’art n’est pas fonctionnelle. Elle ne présente ni ne sert aucun intérêt
- Son unicité: elle n’est comparable à aucune autre oeuvre et à aucun autre objet ou ustensile. Elle est créée par un artiste  et n’aurait pas pu être créée par un autre.
- Son irrévocabilité: une oeuvre d’art est parfaitement imprévisible, improgrammable et sous cette angle elle n’était possible nulle part avant d’être. Elle est impossible mais en même temps, il faut bien qu’elle soit possible puisque de fait elle est. Une oeuvre d’art est, au sens propre une impossible possibilité.
             

Or ces trois caractéristiques de l’oeuvre se retrouve trait pour trait dans les conditions données de notre existence dés lors que nous les fixons avec des yeux affûtés:
- Nous existons gratuitement parce que tout ce que je fais dans cette vie mortelle est déjà en train de se défaire. Ce que je vis est aussi ce que je me tue à faire, ce qui justifie de notre part une attention forte, quasiment sacrée à toute parcelle de notre existence qui acquiert ainsi un prix incalculable. Gratuité
- Notre rapport à la mort nous fait comprendre que nous sommes uniques pour la bonne et simple raison que personne ne peut mourir à notre place. L’être vers la mort nous situe à la place que nous ne pouvons échanger. Nous y sommes celui que nous sommes. Unicité
- La voix d’Antigone se situe dans cette improbable zone qui lui permet de parler vivante à partir d’une mort qu’elle a déjà actée? C’est finalement ce que nous faisons toutes et tous de façon moins assumée puisque l’avancée de cette mort à venir, toujours déjà là, menaçante et active est exactement le mouvement même dans lequel nous nous accommodons d’une possibilité de vivre dans une sorte de procrastination existentielle, de remise à plus tard d’une mort toujours déjà actée. Exister c’est créer du possible dans la promesse instante  de cette impossibilité à vivre qu’est notre mort. Irrévocabilité
            Heidegger a donc raison d’insister sur cette dimension qui est celle de la plus grande lucidité qu’il nous soit donnée d’acquérir: « Tout enfant qui naît est assez vieux pour mourir » comme le dit Héraclite parce que vivre et mourir ne font qu’un. Exister est la ligne de faille et d’accomplissement de soi comme oeuvre qui se dessine dans la fracture de ces deux notions contraires.

Conclusion
        Nous sommes partis de la pluralité de sens que pouvait revêtir la notion d’auteur, celle-ci pouvant se décliner d’un point de vue métaphysique, moral, esthétique. Autant les prises de position de Descartes et de Jean-Paul Sartre en faveur de l’existence d’un libre arbitre prêtent à discussion, autant l’affirmation d’une nature fondamentalement esthétique de notre vie comme oeuvre nous apparaît hors de doute. Toute existence humaine est nécessairement gratuite, unique et irrévocable, exactement comme toute oeuvre d’art. Toutefois, ce n’est pas parce que notre vie est existentiellement une oeuvre d’art que nous avons réalisé qu’elle en est une, encore moins que nous en sommes les auteurs. Mais alors en quoi peut consister cette assomption? La figure mythologique d’Antigone nous a permis de répondre à cette question: Nous sommes les auteurs de notre vie lorsque nous nous investissons nous-mêmes d’une autorité pure, verticale et parfaitement asociale. Il n’est pas nécessaire de réaliser cette assomption par la révolte. Cette réalisation peut parfaitement s’accomplir dans le silence d’une vie humble, habitée dans la pleine et entière conscience de ce qu’elle est, à savoir, comme Heidegger l’a parfaitement compris un être vers la mort.
 


CSD 2020 (Cours Semi-Distanciel) Tle 2 - 12/11/2020

 (Si certaines ou certains élèves en distanciel souhaitent disposer de l'enregistrement audio du cours, il suffit de m'envoyer un mail et je leur enverrai le fichier audio)

    

(Nous avons beaucoup parlé de l'inconscient Freudien, la dernière fois. Cela nous permettra d'aborder les thèses de cet auteur au travers du film de John Huston: "Freud Passions secrètes", mais pour l'heure, il nous faut terminer le cours traitant la question:"Suis-je l'auteur de ma vie?", notamment parce que les derniers éléments d'une dissertation doivent être non seulement les plus convaincants mais aussi les plus impliqués)

            C’est comme si les circonstances de la vie nous imposaient des « rôles », des places, des situations qu’il n’est aucunement en notre pouvoir de refuser ou d’accepter. De fait, comme le pense Jean-Paul Sartre, nous n’avons pas d’autres scènes, pas d’autres réalités à incarner, mais là où le philosophe existentialiste voit l’exercice d’un libre arbitre ne s’effectue authentiquement qu’une assomption toute à la fois morale et esthétique qui permet à l’auteur de dépasser l’agent et de s’effectuer dans ce doublage de l’identité narrative, dans cette constitution en récit d’une vie dont on subit d’abord l’impact physique.  « Ma blessure existait avant moi, je suis né pour l’incarner » dit Joë Bousquet. Les évènements de notre vie sont « là » comme des figures imposées, autant dire qu’ils sont quasiment hors du temps. Nous ne pouvons être ce que nous sommes qu’en assumant cette impersonnalité et cette intemporalité des faits qui nous arrivent et qui, de ce point de vue, nous « font », nous constituent. Mais alors en quoi consistons-nous? Quelle est cette efficience dont je pourrai dire qu’elle est mienne ou qu’elle est « moi » dans ce véritable « laminoir », dans cette « machine à broyer » qu’est cette succession de fatalités factuelles au travers desquelles toute vie passe et se fait broyer ?
       

La réponse se situe exactement dans la perspective pointée par Gilles Deleuze de la quasi-causalité. On est l’auteur de sa vie lorsque l’on se révèle capable d’être plus, ou mieux ou différemment ce que nous sommes, exactement comme Joë Bousquet va créer « une certaine façon » d’être handicapé des deux jambes, ou Job d’être le jouet d’un Dieu qui fait le fanfaron aux yeux du diable. De la même façon que Javier assume et personnalise par son récit la situation qui lui fut faite d’opposant politique « amoureux », nous devenons les auteurs de notre vie lorsque nous nous ingénions à vouloir les évènements qui nous arrivent parce que nous avons compris qu’ils sont pour nous la seule occasion d’être ce que nous sommes. Cela nous donne en même temps toute latitude pour le vouloir d‘une certaine façon, avec une certaine intensité. C’est là tout le sens de la célèbre admonestation d’Epictète: « n’essaie pas de vouloir que ce qui arrive arrive comme tu le veux mais fais en sorte de vouloir qu’elles arrivent comme elles arrivent et tu seras heureux. »
        Etre l’auteur de sa vie ne consiste plus ici à décider des évènements de sa vie mais à les vivre au gré d’une intensité « voulante », de telle sorte que notre puissance d’agir s’y effectue, s’y libère. Qu’est-ce que ça veut dire?  Qu’aucun de nous n’a à se situer en tant que décideur de sa vie mais simplement en tant que modérateur des variables d’intensités de toutes ses séquences de vie. Tout ce que j’ai à faire, c’est à vouloir ce qui m’arrive en même temps que cela m’arrive et plus que tout à le vouloir intensément. Joë Bousquet n’a pas à vouloir son infirmité mais à vouloir en elle, parce qu’il n’est Joë Bousquet nulle part ailleurs que dans cette infirmité. Nous voyons bien ici dans ce stoïcisme moderne tout ce qui sépare la quasi-causalité de la thèse de Sartre parce qu’il n’est nulle part question de choix mais de puissance. On pourrait presque dire de « voltage ». Que suis-je à ma vie? La réponse est : « son intensification » et cette intensité forte a nécessairement à voir avec l’art parce qu’une oeuvre n’est ni plus ni moins que la saisir de « ce qui oeuvre » dans le réel , ce qui s’y accomplit en tant que nature naturante ou pour Nietzsche en tant que « volonté de puissance ». Il s’agit finalement ni plus ni moins que de s’efforcer continument « d’être plus » dans ce brassage de passions par le filtre duquel nous nous efforçons d’exister, de tenir, de maintenir notre désir d’être, d’augmenter notre puissance.
        Le mouvement d’être l’auteur de sa vie passe ainsi moins par la tentative de diriger que par la capacité à s’affûter, à se raffiner comme on dit de l’essence d’une substance chimique. De cette matière grossière et mixte que je suis d’abord en tant que nous faisons tous continuellement l’objet de parasitages, de jeux d’influence et d’édulcorations diverses visant à nous faire entrer dans le troupeau des gens normaux, il me faut parvenir à l’essence purifiée d’une stricte et exacte venue au monde.
          

Dans le fait d’être soi-même, s’effectue toute autre chose que la réalisation d’une évidence à savoir la promesse et l’ouverture d’un cheminement. « Moi » n’est pas ce que je suis, mais ce qu’il me reste à devenir dans l’épreuve épuisante et esthétique d’un perpétuel dépassement. Oedipe n’est pas tant le personnage d’une tragédie que le devenir tragique, esthétique de tout homme. Il n’est pas en son pouvoir d’être quelqu’un d’autre que le meurtrier de son père et l’amant de sa mère mais ce qui est en son pouvoir c’est de le savoir et de l’assumer dans le trajet sidérant d’une vie qui, de ce fait, devient la matière esthétique d’une histoire, d’un destin tragique.
        En un sens, il faut contrarier ce premier mouvement qui nous a conduit à interpréter la vie d’Oedipe comme celle d’un homme injustement voué à vivre une autre existence que la sienne. Ce qui s’effectue, au contraire dans cette tragédie, c’est ce mouvement insistant, presque entêté par le biais duquel un homme va peu à peu se couler dans le creuset abject d’une existence qui nous semble à tous égards « inhabitable », invivable, impraticable.
        Il existe ainsi une lecture particulièrement féconde de la tragédie d’Oedipe, c’est celle qui prête moins attention à ce qu’il devient qu’à son malheur ou à sa chute. Généralement on raconte son histoire en considérant qu’elle finit là où s’effectue en réalité un commencement, à savoir son errance de vagabond aveugle accompagné par sa fille Antigone.
        Oedipe croit d’abord aux fonctions, aux honneurs, aux charges et aux dénominations symboliques. Il pense être le fils du roi de Corinthe, Polybe puis apprend qu’il ne l’est pas, part donc en quête de sa véritable origine, tuant, sans le savoir, son géniteur puis répond à l’énigme de la sphinge, devenant alors roi de Thèbes. Il est d’autant plus le jouet du destin qu’il veut finalement s’en constituer un, destin qu’en un sens, il accomplira en sachant très précisément « qui » il est. De nous lequel peut en dire autant?
        Guidé par sa fille, Oedipe erre dans la Grèce aveugle et « extra-lucide » Nous ne saurons jamais finalement si sa vie est aussi tragique parce « qu’elle était écrite » ou parce qu’il l’a prise vraiment au pied de la lettre, s’efforçant de voir clair dans l’obscur, de porter jusque’à ses conséquences ultimes l’acte de se connaître lui-même, de ne se prendre pour personne d’autre. Il s’est finalement trouvé au-delà ou en-deçà de toutes ces dénominations politiques, familiales, sociales ou politiques. Esthétique vient du grec esthesis qui signifie sensation et de fait c’est encore trop peu que de dire de la vie d’oedipe qu’elle fut au sens littéral « sensationnelle », ou du moins, sur un mode moins provocateur: «  sensitive ». Oedipe n’a cessé de se tromper sur ce qu’il était mais il n’a jamais, pour autant, arrêté de se sentir exister. C’est dire à quel point son existence fut esthétique, notamment par tout ce qui d’elle reste empreint de ce désir d’assumer sa vie qui fut celui d’Oedipe.
          

Avec lui, la notion d’auteur revient à son origine latine: augere qui signifie augmenter. Etre l’auteur de sa vie c’est augmenter le niveau d’intensité de son attention, de sa sensibilité à ce qui nous arrive, quelle que soit la teneur de ce qui nous arrive et en faire une oeuvre, une bifurcation, un style nouveau inattendu, celui de l’élégie (de la plainte) pour Job, de l’errance pour Oedipe. Il ne faut pas voir cette errance comme désespérance mais bien comme une ligne de fuite consentie, épurée, géniale, inattendue, fulgurante et magique. Oedipe inaugure ainsi une façon d’être homme dépassant toutes les images, et tous les rôles, toutes les figures imposées par les fonctions sociales et politiques.
         
Avec le personnage de sa fille, nous avons bel et bien la confirmation de cette lecture, car il ne fait aucun doute que c’est dans le fil de la complicité entre ce père aveugle et sa fille (mais elle est aussi sa demi-soeur) qu’Antigone tisse elle-même la puissance esthétique et tragique de son personnage. Antigone, comme son nom l’indique  et comme Judith Butler le fait remarquer est, dans la langue grecque « anti procréatrice »   (gonos: procréation) mais elle est aussi « anti-famille », « anti-sociale », « anti-légale », « anti-citoyenne », « anti-institutionnelle ». Elle est la femme de l’absolu non-lieu, atopique, anomique, anorexique. Elle met en demeure Créon de contrôler de l’incontrôlable, c’est-à-dire une autorité qui s’investit d’elle-même d’une puissance créatrice inouïe capable d’engendrer des discours aussi imparables, purs, exacts, sincères, vrais (au sens de parrhèsia). Suis-je l’autorité capable d’investir ma vie d’une dimension suffisamment pure, gratuite et pleine pour atteindre ce seuil tragique à partir duquel elle devient une oeuvre? C’est à cette question qu’Antigone répond: « oui ». Elle est la figure la plus pure de l’autorité, défaisant un à un les liens de son obédience à ses fonctions de mère, d’épouse pour se vouer, de son vivant, à la cause d’un mort. Elle est une oeuvre parce que l’histoire dont elle est l’héroïne décrit finalement la catharsis inhérente à la fonction même d’auteur. L’émotion qui s’impose au spectateur de la tragédie   résonne en lui de l’écho d’une dynamique de la purification qui est celle-là même de l’autorité existentielle et stylistique: jusqu’où puis-je aller dans l’efficience auto-affective d’une existence dont je suis à la fois la puissance affectée et affectante, l’auteur et la victime consentante.
        Avec Oedipe et Antigone, nous saisissons la dimension incroyablement paradoxale d’un tel sujet précisément parce que c’est avec ces deux personnages présentés comme les victimes les plus aliénées par un destin atroce que nous sommes précisément mis en présence de l’expression la plus juste et la plus épurée de la liberté. Oedipe et Antigone n’ont pas choisi leur vie mais ils se sont impliqués dans la tâche de devenir leur vie et ce jusqu’à ce que cela fasse « oeuvre ».


 

Ecriture libre - "Mes mémoires poussières: la conscience des damnés" de Paul Cohendet (partie 3)

 La bourse ou la vie (partie 3)


Au dehors, il y a une profusion de couleurs, de bruits, d’odeurs, de matière, de substance. Tout les sens sont alors sollicités et cette effervescence monte à la tête de Gary et de Joie. Ils leurs faut deux bonnes heures pour récupérer leurs émotions naissantes, fleurissantes, abondantes… Touts ces verts, ces dégradés de bleu dans le ciel, ces différents parfums de fleurs, de plantes, les herbes folles, les fragrances des fleurs, la beauté de la Nature Sauvage. Après s’être reposés, Gary et Joie se mettent en marche. Où aller, ils n’en savent rien, une seule chose est sûre, il faut s’éloigner de la ville. Après avoir parcouru quelques kilomètres pendant une heure et trente minutes, alors que le jour commence à baisser, et que la nuit se laisse arriver, Gary et Joie arrivent à un carrefour. Là, le chemin qui jusque là n’en était qu’un seul se sépare ici en deux. A gauche, le même chemin, peu accidenté, se poursuit, monotone. A droite, le chemin présente beaucoup de dénivelés, semble très accidenté, mais Gary et Joie vont choisir celui-là, celui de droite, à l’unanimité. Après l’avoir emprunté, et l’avoir parcouru une petite heure, Gary décide de s’arrêter pour la nuit. Ils se trouvent au sommet d’une colline et voient facilement les alentours.


Gary regarde en arrière et voit la monstrueuse taille de la ville, enfermée sous un dôme. Au loin derrière, Gary en distingue deux autres, sous leurs coupoles. Il voit également que si ils avaient choisit le chemin de gauche, ils auraient fait le tour de la ville. Ils ont donc bien fait de choisir le chemin de droite. Gary monte la tente et prépare les sacs de couchage pendant que Joie prépare des petits pois à la viande grâce au réchaud. Ils mangent tout deux en silence, en admiration devant l’immensité de la nature, dans une contemplation totale, une parfaite communion. Ils se retrouvent ensuite dans la tente, et là, commence une discussion, la première depuis qu’ils soient sortis de la ville (le vote était un vote).

- Alors, comment trouves-tu l’extérieur, pour le peu que nous en avons vu, dit Gary.
- Tout est magnifique, semble beau, vrai, enchanteur, … peut-être parce que c’est la première fois.
- Gary ne pense pas ça. Gary pense que la Nature fait toujours cet effet-là, un mélange de magique, de curiosités, de mystères, … et de découvertes. Cela procure beaucoup de bien-être. Et cela est renforcé davantage aujourd’hui du fait que ce soit la première fois que nous rencontrons la Nature, que nous tentons de la pénétrer, … pour la première fois.
- En parlant de première fois, ça te dit ?
- Mais Joie, tu es la sœur ?!

 


- Et alors, le bonheur n’en sera que plus grand … Gary, Joie crois que Joie t’aime.

- Gary t’aime aussi. Passionnément.
Gary et Joie passèrent ce soir là la nuit la plus heureuse de leurs vies.
Le lendemain, aux premières heures de l’aube, Gary se décolle lentement de Joie, se libère de son étreinte. Il sort de la tente et admire la Nature, en silence. Quelques minutes plus tard, Joie, quelque peu dénudée, le rejoint et se presse contre lui, tendrement.
- On a passés une très bonne nuit, tout les deux, dit Joie.
- C’était très beau. Gary espère que ça va durer.
- Compte sur Joie.
- Regarder le soleil qui se lève, c’est magnifique …
- C’est l’aube de notre relation amoureuse, Gary, …
  

            Après avoir remballer leurs affaires, Joie et Gary, tout deux amoureux désormais, repartent d’un bon pas sur le chemin, vers la Nature Sauvage, main dans la main. L’air du matin sent encore la rosée, certaines plaines sont encore embrumées, et Gary aperçoit un frêle petit oiseau qui chantonne dans le vent. C’est une grive musicienne. On ne voit plus la ville, elle est loin dans le passé désormais, un mauvais souvenir. Le long du chemin, il y a de nombreux rochers, nombreuses parois, anfractuosités, arbres, bosquets, forêts, champs, plaines, vallées, collines, monts, montagnes au loin, monticules, ruisseaux, rivières, lacs, petits et gros animaux, des cascades, des grottes, la Nature dans tout ses états. Aux yeux de Gary, tout est magique, magnifique, beau, tout respire, vit, c’est tellement vrai, ce n’est pas un rêve, c’est la Vie, un rêve perpétuellement éveillé, une merveille, un cadeau pour les yeux. Pour Joie, tout est Amour, en plus d’être Nature. Dans chaque fragment de Nature, elle ne peut s’empêcher de voir, de ressentir, de vivre de l’amour avec la Nature. Elle est en totale communion avec la Nature. La seule vue de la Nature les rassasient, et ils ne se reposent que le soir venu. Toute la journée n’aura été qu’une suite ininterrompue de découvertes toutes plus belles les unes que les autres. Cette Nature Sauvage, c’est un nouveau Monde à découvrir, à parcourir, à se raconter. La nuit, serrés l’un contre l’autre, Joie et Gary se remémorent les événements et les découvertes de la journée, en murmurant ces souvenirs à l’oreille de l’autre :

- Quelle journée splendide, dit Gary, c’était très beau.
- Et cette nuit à également très bien commencé, c’était aussi très beau. Nous étions deux étoiles dans le ciel noir qu’est la Nature.
- Tu as vu les étoiles, … Severus avait dit un jour que chaque étoile représente quelqu’un qui nous a quittés à tout jamais. C’est très poétique, c’est vraiment un grand homme, une lumière de savoir dans cette ville qui était les ténèbres de l’ignorance.
- C’est beau ce que tu dis.
- L’amour c’est mieux que la vie. Lorsqu’on est seul, on est face à la Nature immense, face au monde. Lorsque l’on est deux, le monde c’est l’autre. Donc c’est mieux d’être à deux. L’amour c’est mieux que la vie.


 

Le lendemain, Gary et Joie repartent sur le chemin de bonne heure le matin. Aux alentours de midi, Gary et Joie croisent un homme, seul, le premier depuis qu’ils ont quittés la ville, et qui se met à les menacer avec un couteau. L’homme est vêtu des haillons, il est sale, puant, et il possède une haleine fétide :
 

- La bourse ou la vie, jeunes gens ! dit-il, Je Zu ne plaisante pas, la bourse ou la vie.
- Gardez votre calme, Nous allons vous donner notre argent, soyez patient, dit Gary.
- Attention, gars, pas d’coup fourré. Où allez-vous comme ça, toi et ta copine ?
- Nous sommes à la recherche de Soi, dit Gary en tendant la bourse.
- Vous avez déjà obtenu ce statut de « Il » et ce n’est pas suffisant, pauvres idiots. Seul le Nous est salutaire, bon pour Nous Je Zu. Avec le « Il », Nous Je Zu se sentons trop différent, les autres nous rejettent car nous sommes unique, alors que nous voulons être avec eux. Le « Il » est une mauvaise chose, sale, dangereuse pour Nous Je Zu. Nous Je Zu vous quittons ici. Faites comme vous voulez, si vous voulez être haïs par le monde entier, continuez sur cette voie. Même elle se détournera de toi, quand tu seras devenu trop différent d’elle. Adieu, Nous Je Zu retournons en hâte à La Ville, alléluïa !
Gary, quelque peu secoué par l’apparition, la présence et les mots de l’homme, met quelques temps à reprendre ses esprits. Joie le ramène à la réalité en se pressant contre lui :
- Tu vas bien, Gary ? Joie t’as vu perdre pied face à Je Zu. Ce qu’il dit ne le concerne que lui, cela ne doit en aucun cas altérer et remplacer ce que tu penses bon pour nous. Si selon toi, il faut acquérir l’unité, c’est le plus important pour moi aussi. Joie te suivras jusqu’où tu iras.
- Tes mots réconfortent Gary, Joie, tu permets à Gary de se sentir fort, heureux et sûr. Merci infiniment.
L’après-midi se passe sans nouveau signe humain, et la nuit qui suit est des plus paisibles, bien que quelques secousses fassent remuer la tente de l’intérieur. C’est comme le paradis.....

(La suite bientôt)

lundi 9 novembre 2020

Ecriture libre - "Mes mémoires poussières: la conscience des damnés" de Paul Cohendet (partie 2)

                  Partie 2: la conscience des damnés                


     Le lendemain, Nous Gary avons déjà vu passer Nous Daniel, plus affairés que d’habitude, Nous Jacques, calme comme à notre habitude et Nous Severus, visiblement défaits. Nous avions dû nous soûler, des fois de plus. Nous Gary attendons Nous Michel, qui ne devrions plus tarder. Sauf que, à partir d’aujourd’hui, Nous Gary ne verrons plus jamais passer Nous Michel. Nous Gary pensons que Nous Michel sommes morts. Mais mis à part ces changements, les restes des jours d’aujourd’hui se passeront normalement.                                

   Le surlendemain, Nous Gary avons vu passer Nous Daniel, puis aux moments où Nous Jacques passons d’habitude, ce sont Nous Severus qui passons. Nous Gary ne pouvons s’empêcher de lui demander :
- Bonjour, Nous Severus, Nous Gary nous permettons de demander si Nous Severus savons où Nous Jacques sommes, car Nous Jacques ne sommes pas passés devant la maison ces matins.
- Oui, Nous Gary, Nous Severus savons. Les nuits avant ces jours d’aujourd’hui, Nous Jacques notre ami avons été emporté par La conscience des Damnés.
- Que sont La conscience des Damnés, Nous Severus, si Nous Gary pouvons-nous le permettre ?
- Nous Gary pouvons se permettre de demander. La conscience des Damnés sont des maladies punitives, mais notre père Nous Crux pourrons mieux te renseigner, car Nous Crux travaillons aux ministères des bons fonctionnements de La Ville, et Nous Crux connaissons très bien La conscience des Damnés. Nous Gary, ne demandons pas directement à Nous Crux mais suivons-le le jour que Nous voudrons. Et alors Nous Gary sauront toutes les vérités sur La Ville.
- Merci beaucoup, Nous Severus. Nous sommes à Nous Severus reconnaissant. Au revoir.
Nous Severus ne répondons pas et repartons de bons pas vers l’Ecole B.                   

    Les jours suivants, ce sont Nous Dolor puis, les lendemains, Nous Maggie, notre mère, qui disparaissons. Nous Gary avons donc décidé de suivre Nous Crux, notre père aujourd’hui. Nous Crux nous informes aux dîners de ces soirs que Nous Crux avons des réunions ces soirs-là. Cela nous fournit à Nous Gary des occasions pour suivre Nous Crux.                           

        

A 21 heures du soir, Nous Crux sortons de la maison avec notre passe partout et notre carte attestant que Nous travaillons pour les sécurités de La Ville. Nous Gary nous le suivons discrètement. Nous Gary suivons Nous Crux jusqu’aux sièges des services techniques B. Nous Crux entrons à l’intérieur grâce à notre passe partout, et Nous Gary avons juste les temps de nous faufiler. Nous Gary n’avons pas dit la particularité de Nous Crux notre père ; Nous Crux ne nous retournons jamais, c’est pourquoi c’est facile pour Nous Gary de suivre Nous Crux. Nous Crux prenons les escaliers et nous mettons à descendre. Nous Gary suivons toujours discrètement. En bas des escaliers, il y a des portes, et Nous Gary avons à peine les temps de s’engouffrer dans celles qui se ferment.              

         Nous Gary entrons alors dans des lieux très hauts de plafond, des lieux des endroits très, très grands. Aux centres des endroits, cinq Nous sont assis et sont bardés de capteurs. Face aux Nous cinq, deux Nous debout et sans capteurs. Parmi les cinq Nous, Nous Gary reconnaissons Nous Maggie, notre mère, Nous Dolor, notre sœur cadette, Nous Michel notre vieux voisin, et Nous Jacques le professeur enseignant. Le cinquième Nous sommes Nous Abel. Dans les deux Nous, Nous Gary reconnaissons deux visages : il y a Nous Caïn, notre frère à Nous Abel, et à coté de Nous Caïn, il y a Nous Crux, notre père. Nous Crux entamons des monologues :

- Bonjour aux Nous Cinq. Nous savons Tous ce que sont ces endroits, Nous sommes Tous dans le temple de La conscience des Damnés. La conscience des Damnés, pour nous rappeler ce que c’est, fait partie des mécanismes qui maintiennent La Ville en place. La conscience des Damnés agit par quartier, A, B, C, D,… Elle est le régulateur humain de La Ville. La Ville compte 260000 Nous, 10000 Nous par quartier. Chaque semaine, ce sont 5 nouveaux Nous qui naissent par quartier, donc, pour maintenir ce chiffre de 260000 Nous, Nous Crux et Nous Caïn devons chaque semaine faire disparaître de la circulation autant de Nous qu’il y en a eu de nouveaux, soit en cette semaine, 5 Nous. Ce sont en quelque sorte des quotas à remplir par semaine. Et le gouvernement de La Ville entend accélérer ce processus, en instaurant d’ici peu des centres de reproduction dans chaque quartier, pour renouveler davantage la population de La Ville. A compter du mois prochain, Toutes Nous femmes en capacité d’enfanter devra enfanter, porter un enfant, et, après le terme de la grossesse, doit dans les trois mois qui suivront l’accouchement, retourner obligatoirement dans les centres de reproduction pour se reproduire. Serons également écartés à compter du mois prochain les nouveaux Nous nés qui ne respecterons pas certaines normes comme les suivantes : pas de difformités physiques, pas de troubles, de maladies mentales, pas de handicaps, … pour obtenir d’ici à quelques années une société parfaitement uniforme, une société parfaite, sublime. Avant que Nous Deux exécutions Nous Cinq, Nous Crux allons poser à Nous Cinq la question suivante : Nous Cinq savons Nous sur quelle forme d’énergie repose tout le maintien de La Ville. Non ? La Ville repose sur les énergies de vos consciences. Ici, cet endroit répond au doux nom de « l’Enfer »

            Comme Nous Cinq allons être condamnés dans cette pièce, Nous Cinq sommes les Damnés. La conscience des Damnés, ce sont Nous Cinq et nos consciences qui maintiennent La Ville en place. Nous Cinq sommes des vrais citoyens qui donnons tout pour Notre Ville. Avant que Nous Cinq sentons que leurs consciences leurs échappent et appartiennent à La Ville, sachons cela, il existe un, voire des mondes au dehors de La Ville, et il existe dans ce/ces mondes autant de Ville qu’il y a d’habitants, de Nous dans La Ville. Et Notre Ville est la plus laxiste des Villes, dans certaines, les femmes sont au pouvoir, dans d’autres, les femmes sont totalement soumises aux hommes, ce qui, selon Nous Crux, devrait être le cas dans notre Ville, car ceci est normal, la femme est naturellement soumise à l’homme.
 Malheureusement, certains Nous arrivent à s’échapper des Villes et vivons sur les chemins entre les Villes. Comme Nous Crux voyons aujourd’hui qu’il y a notre propre femme parmi les Damnés, Nous Crux allons expliquer quelque chose que peu de Nous ont entendu. Nous Crux et Nous Caïn sommes selon le Gouvernement les Tortionnaires. Dans les minutes qui vont suivre, Nous les Tortionnaires allons absorber les énergies phénoménales des consciences de Nous Cinq, et nous allons, années après années, distribuer en continu de l’énergie à La Ville. Ces absorptions Nous rajeunissent, Nous Caïn et Nous Crux allons ce soir rajeunir de 40 ans, et pour éviter que notre famille voit ce changement, elles disparaîtront totalement demain soir. En réalité, Nous Crux avons 748 ans, et Nous Caïn avons 408 ans. Nous Crux avons déjà eu 29 femmes différentes avant Nous Maggie. Nous Abel était jusqu’à hier Tortionnaire, mais il ne partage plus depuis quelques temps nos idéaux. Les Tortionnaires sont des piliers de La Ville parmi d’autres formes et sortes de piliers. Nous allons désormais commencer l’absorption des énergies des consciences. Après ces absorptions, où nous allons absorber l’esprit, l’âme et la vie de votre Nous, Nous Cinq serons de simples corps inanimés, des marionnettes, des pantins. Prêts ? Commençons. A Nous Caïn l’honneur de commencer avec Nous Abel.

- Merci, Nous Crux, dit Nous Caïn. Nous Caïn nous laissons les autres Nous à Nous Crux, car Nous Abel sommes des très gros morceaux. Commençons la cérémonie d’absorption : « Oh, sublime Ville, oh grande déesse, accepte en ce lieu la conscience et l’énergie de Nous Abel le Damné ici présent. Nous sentons à vos vibrations que Nous pouvons recevoir la conscience du Damné Nous Abel. Nous devenons Nous Abel pour quelques instants : « Nous Abel sommes en rage, sommes tristes et sommes vieux. Nous Abel savons des choses sur ces cérémonies pour en avoir déjà vécut des milliers, Nous Abel pensons que Nous Abel pouvons en sauver d’autres, des Nous, car il existe un moyen de se soustraire à cette cérémonie inéluctable, il suffit pour cela de cesser de penser collectif, et, … de penser unité. Ne plus dire Nous, mais Il, ne plus dire Nous Abel, dire Abel, simplement. Nous Abel n’existons plus, seul Abel existe. Mais pour se libérer, il faut le dire à haute voix et faire corps avec ces mots, y croire réellement, être ces mots. Et alors seulement Abel pourra être libre. LIBRE ! » ». Il était difficile à canaliser, n’est-ce pas, Nous Crux ?


- Certes. Nous Abel vivant avons donné des difficultés à Nous Caïn. Bon, passons aux Nous restant. Commençons par Nous Michel : « Oh, sublime Ville, oh grande déesse, accepte en ce lieu la conscience et l’énergie de Nous Michel le Damné ici présent. Nous sentons à vos vibrations que Nous pouvons recevoir la conscience du Damné Nous Michel. Nous devenons Nous Michel pour quelques instants : « Nous Michel savions que les temps étions venus, et Nous Michel étions prêts. C’est la fin » ». Pas très résistant, Nous Michel. Passons à Nous Dolor : « Oh, sublime Ville, oh grande déesse, accepte en ce lieu la conscience et l’énergie de Nous Dolor la Damnée ici présente. Nous sentons à vos vibrations que Nous pouvons recevoir la conscience de la Damnée Nous Dolor. Nous devenons Nous Dolor pour quelques instants : « Nous Dolor sommes meurtries. A vie. A jamais. Notre père, Nous Crux Dyeux, Notre père Dyeux, pourquoi nous avez nous abandonnés ? Nous restons cependant éternellement vôtre » ». C’est touchant, mais au fond, Nous nous en fichons. Nous Maggie, c’est notre tour : « Oh, sublime Ville, oh grande déesse, accepte en ce lieu la conscience et l’énergie de Nous Maggie la Damnée ici présente. Nous sentons à vos vibrations que Nous pouvons recevoir la conscience de la Damnée Nous Maggie. Nous devenons Nous Maggie pour quelques instants : « Nous Maggie t’aimions, Nous Crux, et Nous Maggie t’aimons toujours, à jamais. Le dernier mot, parole, parole, parole, Nous t’aimons » ». Emouvant, n’est ce pas. Nous Maggie m’aimions vraiment. Nous terminons donc avec Nous Jacques, bien connu de nos services de surface : « Oh, sublime Ville, oh grande déesse, accepte en ce lieu la conscience et l’énergie de … »
 - TAIS-TOI ! dit une voix.

- Qui parle ? dit Nous Crux d’un ton profondément arrogant.
- C’est Jacques qui parle. Crux veut m’enlever le conscient et la conscience, mais Jacques parle avec son inconscient, et l’inconscient permet à Jacques de parler à voix haute, inconsciemment, certes, mais quand même dit. Actuellement, Jacques est de tout cœur en accord avec ces mots, ces paroles, ces revendications, ces libertés, ces perspectives, cet infini de possibles, … Cette immensité, baignée de lumière. Ces visions lui permettent d’affirmer à Jacques que Jacques est Jacques. Jacques est lui. Jacques est la vérité face aux Tortionnaires et à La Ville qui sont MENSONGES ! La Ville, ou plutôt, cette ville repose sur DES MENSONGES ! Jacques est la vérité face aux MENSONGES ! Jacques est désormais lui, seul lui maître à bord, Jacques est face à l’infini, face au monde, face au VRAI ! Jacques est face à la liberté infini, Jacques est face à lui-même. JACQUES EST LIBRE !
- Nous Jacques nous avons échappé, dit Nous Crux. Il est mort en proclamant sa liberté. Rendons-nous ici la semaine prochaine, Nous Caïn.
Nous Gary sortons à la suite de Nous Crux sans que Nous Crux ne remarque encore rien. Nous Gary faisons en sorte d’arriver à la maison avant Nous Crux. Nous Gary avons désormais un seul but, fuir La Ville des fous.


Le lendemain, au réveil, Nous Gary se levons en hâte. Nous Crux est déjà parti au « travail », il ne reste que Nous Joie et Nous Gary dans la maison. Et Nous Gary veut entraîner Nous Joie dans la fuite. Cette nuit précédente, Nous Gary avons volé le passe partout de Nous Crux. Il Nous est donc possible de sortir de cette fichue La Ville. Nous Gary trouvons Nous Joie dans la chambre de Nous Joie.

- Salut, Nous Joie, dit Nous Gary. Comment allons Nous ?
- Nous Joie allons bien, Nous Gary. Nous Gary voulions me dire quelque chose ?
- Oui, une chose très importante.
- Nous Gary avons dit le mot interdit.
- Ecoutons Nous Gary, Nous jurons de ne pas mentir.
Après lui avoir tout raconté, la discussion continue.
- Tu comprends, Joie, dit Gary, notre père Crux est un malfaiteur.
- Oui, Joie s’en rend compte, désormais. Oh c’est horrible!
- Il ne faut plus jamais dire Nous, mais Gary ou Il, mais plus jamais Nous.
- Nous Jo… c’est difficile pour N… pour Joie de s’y conformer après tant d’années à porter not… le nous.
- Gary sait que c’est difficile, mais il faut réussir. Pour enfin être totalement libre.
Gary regarde par la fenêtre de la chambre de Joie qui est au rez-de-chaussée et voit Nous Severus qui les observe.
- Bonjour, Severus, comment va ? demande Gary.
- Alors désormais tu sais Tout, Gary, et visiblement Joie également. Severus est content pour vous deux. Désormais, vous êtes libre. Gary est libre. Joie est libre. Vous êtes libre d’être vous. Être vous, c’est être quelqu’un, être soi. La liberté nous entraîne à la recherche de soi. Qui est-on ? Et il n’existe qu’une seule façon de le savoir, jeunes gens. Il faut sortir de la ville funeste et folle, et là, dehors, vous pourrez commencer à réellement vous chercher. Il faut sortir de cette prison ville, pour enfin être vraiment libre. Bonne chance. 
- Merci, Severus.
Severus sourit légèrement, puis part en direction de l’école B. Gary et Joie continuent alors leur discussion.
- Tu as vu, dit Gary à Joie, Severus est depuis longtemps libre mais il a choisi de rester pour montrer la voie pour atteindre la liberté. Mais Gary ne peut plus rester ici, il en a marre, il étouffe ici. Gary a besoin d’aller au dehors. Joie, suivra-tu Gary au dehors.
- Joie… Joie te suivra. Tu es le petit frère, après tout. Joie doit veiller sur toi.
- Petit frère de seulement quelques minutes.
- C’est comme ça.

     La fin du matin, Joie et Gary préparent deux énormes sacs à dos, ils y mettent suffisamment de provisions pour tenir un mois, deux boussoles, de l’argent, une dynamo branchée à une batterie branchée à un téléphone portable, des jumelles, des lunettes de soleils, des gourdes pour stocker l’eau, des jeux de sociétés, des assiettes, des couverts, des verres, des serviettes, un réchaud à gaz neuf, un appareil photo, un fusil, un couteau, deux sacs de couchage, et ils prennent également une tente pour deux. Ils y mettent également, dans leurs sacs, des caleçons, des strings, des chaussettes, des collants, des chaussures, des tee-shirts, des pulls, des gilets, des écharpes, des gants, des bonnets, à chaque fois en plusieurs exemplaires. Il faut des habits à porter et des habits de rechange. Gary met également dans une petite sacoche qu’il porte en bandoulière le passe partout, un crayon, un taille crayon, une gomme et un carnet de pages blanches. A 14h30, Gary et Joie enfilent leurs chaussures, sortent de la maison, saluent Severus qui les regarde depuis son jardin, un air bienveillant sur le visage, puis s’en vont en direction de la Porte la plus proche qui sera sans surveillance comme chaque jour de 15h à 15h05, ce qui laissera largement le temps, selon Gary. Joie et Gary arrivent devant la Porte et sa place à 14h58. Un garde, devant la Porte, est trop loin pour les voir. A 15h pile, après que le garde se soit éloigné, Gary et Joie se ruent sur la Porte. Celle-ci s’ouvre avec le passe partout de Crux. Gary et Joie pénètrent alors dans un long couloir qu’ils se dépêchent de traverser, et, arrivés au bout du tunnel, Ils sortent pour la première fois de leur Vie de la ville.....
 

(la suite bientôt)

dimanche 8 novembre 2020

Ecriture libre - "Mes mémoires poussières: la conscience des damnés" de Paul Cohendet ( Partie 1: Nous)

                                                           Partie 1: Nous           


 Ce matin, comme tous les autres matins, dans notre chambre qui pue la fumée, Nous Gary se levons et clignons les yeux plusieurs fois avant de voir clair. La chambre, comme d’habitude, est sale, crasseuse, le bazar sans nom. De plus, des insupportables odeurs de fumée flottent dans la chambre, et ce n’est pas la minuscule fenêtre qui pourrait y changer quelque chose. Depuis plusieurs mois, Nous Gary demande à changer de chambre, pour fuir cette asphyxiante fumée et cette minuscule fenêtre, à ses yeux. En réalité, la fenêtre est de taille moyenne, des cinquantaines de centimètres de côtés, mais Nous Gary avons des notions spéciales des tailles. Pour Nous Gary, tout est trop petit. Mais ne parlons plus de cela. Comme chaque matin, Nous Gary se levons en hâte de notre lit pour aller ouvrir la fenêtre et voir, regarder au dehors, pour voir les autres Nous. Nous Gary tirons la chaise, la plaçons devant la fenêtre et s’y asseyons, et commençons à voir au dehors :   « Comme chaque matin, le premier à passer devant la maison est Nous Daniel, notre voisin. Nous Daniel sommes connus de nous depuis très longtemps. Nous Daniel sommes grand, pâle, avons des cheveux de jais, des corps fins et musclés, des beaux yeux bleus et des grands pieds. Aujourd’hui, Nous Daniel portons des belles chaussures noires cirées, des pantalons jaunes fraîchement repassés, des belles chemises noires ainsi que des beaux nœuds papillons jaunes. Nous Daniel portons des petites mallettes noires dans la main droite. Nous Daniel sommes célibataire et travaillons à la Banque B. Nous Daniel tournons au coin de la rue et Nous Gary perdons Nous Daniel de vue.  Nous Gary nous arrêtons un moment de parler et de contempler (Nous Gary contemplons en parlant, par les paroles), le temps de reprendre nos esprits. Et Nous Gary y replongeons.                                                 

            « Il y a également Nous Jacques, qui allons travailler tôt. Nous Jacques sommes de taille moyenne. Nous Jacques avons de la barbe, des lunettes, et Nous Jacques sommes notre autre voisin. Nous Jacques n’aimons pas beaucoup Nous Daniel. Nous Jacques avons des cheveux blancs et des yeux clairs. Nous Jacques portons aujourd’hui des beaux kilts verts et rouges, des mocassins marron, et des amples chemises blanches. Nous Jacques portons également des sacs sur notre dos.  Nous Jacques sommes professeur enseignant d’histoire philosophique et de liberté, Nous Jacques sommes connu des polices et Nous Jacques sommes qualifié de révolutionnaire et d’hérétique, mais Nous Jacques sommes malgré cela toujours vivant. Au vu de notre tête à Nous Jacques, Nous Jacques avons préparé des contrôles pour aujourd’hui.                                                  


            En face de chez nous habitons Nous Severus, professeur des chimies, des chimistes et spécialiste dans les arts des dissimulations. Nous Severus sommes assez grand, avons des cheveux longs noirs des habits toujours noirs comme les mallettes, noires, et Nous Severus avons le visage toujours profondément triste. Nous Severus avons aimé des personnes que Nous vilaines personnes ont odieusement assassinés. Nous Severus sommes collègues avec Nous Jacques et Nous Severus apprécions Nous Jacques. Nous Severus connaissons Nous Jacques depuis notre jeune enfance et Nous Severus sommes amis avec Nous Jacques.          

            Enfin, il y a Nous Michel, notre plus vieil homme du quartier B. Nous Michel sommes petit, Nous Michel faisons seulement cent cinquante centimètres de hauteur. Nous Michel avons des cannes de bois sculptés aux pommeaux argentés. Nous Michel avons comme à nos habitudes des belles chaussures cirées noires, des pantalons noirs fraîchement repassés, des chemises blanches immaculées, des vestes noires même pas froissées, et des cravates bleu profond. Nous Michel avons des petits pieds mais des grandes mains calleuses. Nous Michel avons des grandes oreilles, les nez grands, des yeux petits, et des visages fatigués par les temps et les usures des temps.

            Nous Gary nous arrêtons alors de contempler, de parler, de penser. On entend des bruits derrière la porte de la chambre et on frappe à la porte. Nous Gary nous retournons. La porte s’ouvre, ce sont Nous Maggie, notre mère, qui dit à Nous Gary : « Notre fils Nous Gary, venons manger. Les petits déjeuners sont prêts». Et Nous Gary disons : « Nous arrivons ». Nous Gary sortons de la chambre, tournons à droite, descendons des escaliers et arrivons dans la cuisine. Nous Gary sommes le dernier levé. Nous avons déjà dans la cuisine Nous Maggie, notre mère ; Nous Alan et Nous Robin, nos frères ; Nous Joie et Nous Dolor, nos sœurs ; ainsi que Nous Crux, notre père. Nous famille sommes les Nous Dyeux. Ce matin, comme tous les autres matins, c’est Nous Maggie qui avons préparé les petits déjeuners. Ce matin, comme tous les autres matins, Nous Alan et Nous Robin avons fait des musculations ; Nous Crux avons regardé les informations sur les télévisions ; Nous Dolor avons reçu des nouveaux refus en rapport avec nos demandes de couples, et Nous Joie devons avoir comme d’habitude passer les nuits avec Nous Jack, notre amant. Nous Maggie avons 45 ans, Nous Maggie sommes de famille très riche et très puissante. Nous Maggie mesurons cent soixante centimètres de hauteur. Nous Maggie avons des cheveux courts grisonnants, des nez fins, des petits yeux, des petites oreilles, des petites bouches, des petits pieds et des petites mains. Nous Maggie portons aujourd’hui des amples robes vertes. Nous Crux avons 68 ans. Nous Crux avons repéré Nous Maggie lorsque Nous Maggie étions au collège. Nous Crux mesurons cent quatre-vingt-dix centimètres de hauteur. Nous Crux avons des longs cheveux bruns, des petits nez, des petites oreilles, des grandes bouches, des grands yeux, des grands pieds et des grandes mains. Nous Crux portons aujourd’hui des complets noirs. Nous Alan avons 17 ans et mesurons cent soixante-quinze centimètres. Nous Alan avons les mêmes caractéristiques physionomiques que Nous Crux, hormis la taille. Nous Alan portons aujourd’hui des tee-shirts rouges avec les mots « FUCK MY DAD » dessus avec des shorts jaunes.                 

              Nous Robin avons 18 ans, mesurons cent quatre-vingt-dix centimètres et sommes la copie conforme de notre père Nous Crux. Nous Robin portons aujourd’hui des marcels et des joggings.                   

            Nous Dolor avons 22 ans, mesurons cent trente centimètres et hormis la hauteur sommes la copie conforme de Nous Maggie notre mère. Nous Dolor portons aujourd’hui des simples pantalons gris et des simples chemisiers blancs.                                              


             Nous Joie sommes la plus belle des frères et sœurs. Nous Gary arrivons juste après en matière des beautés. Nous Joie mesurons cent soixante-quatre centimètres et demi, avons 25 ans, avons des cheveux bruns qui nous arrivent à peine au-dessous du niveau des épaules, des yeux beaux, marron de surcroît, des belles oreilles, des beaux nez et des belles bouches. Nous Joie sommes très complice avec Nous Gary car Nous Joie et Nous Gary sommes des faux jumeaux. Nous Joie portons aujourd’hui des jupes mi longues qui nous arrivent au niveau des genoux, ainsi que des hauts avec les cols en forme de V. Nous Gary avons 25 ans. Nous Gary faisons cent quatre-vingt-sept centimètres de hauteur. Nous Gary avons des cheveux noirs avec des belles boucles, des visages fins, des yeux noirs, des nez fins, des grandes oreilles et des grandes bouches. Nous Gary avons également des très grandes mains et des très grands pieds. Nous Gary sommes faux jumeaux avec Nous Joie. Aujourd’hui, Nous Gary portons des pantalons bleu et des tee-shirts blancs.                
             

Alors que Nous Gary entrons, des discussions commencent :

- Avons Nous Tous vu ce qu’il se passe en ces moments aux abords de La Ville ? » demandons Nous Maggie.
- Encore des problèmes avec les portes, répondit Nous Crux, des mauvaises tentent de sortir ou d’entrer dans La Ville. Pourtant, Tout les Nous, et Nous Tous ici présents, savons parfaitement que nous ne pouvons ni entrer ni sortir de La Ville, car Nous le savons Tous, il n’y a rien au dehors de La Ville. La Ville c’est le monde entier. Il n’y a rien d’autre.
- Alors d’où viennent ceux qui tentent de pénétrer dans La Ville ? demandons Nous Gary.
- Personne ne savons d’où les autres venons. Nous Tous savons seulement qu’ils veulent rentrer.
            
Et les discussions se clôturèrent de ces façons. Nous Gary nous rendons compte que nous n’avons pas expliqué ce que sont La Ville. Dans La Ville, Nous pouvons Tous vivre comme nous voulons, mais en restant dans La Ville. Nous pouvons Nous y balader, Nous pouvons y vivre, mais Nous ne pouvons pas en sortir, ni y rentrer après être sorti si toutefois nous y arrivons. Dans La Ville, il n’y a que du collectif, qui est Nous, il n’y a pas, Nous allons dire des mots interdits, il n’y a pas d’unité dans La Ville. Pourtant, à en croire notre père, Nous sommes Tous Un, dans La Ville. Mais il nous faut dire que Nous sommes Nous, c’est tout. Après les petits déjeuners, Nous Maggie et Nous Crux allons aux travails, Nous Alan et Nous Robin allons aux écoles, Nous Dolor allons aller essayer de faire des rencontres dans des cafés, Nous Joie allons rester travailler dans la maison, Nous Joie sommes en télétravail. Nous Gary n’avons pas de travail. Nous Gary sommes également célibataire, et Nous Gary n’avons jamais été « en couple », car Nous Gary trouvons tout ces jeux des apparences puérils, mais Nous Gary, mais Nous Gary aimons nous autre Nous secrètement. Nous Tous famille seront tous rentrés avant les 21 heures du soir, car il y a des couvre-feux dans La Ville, des 21 heures du soir aux 6 heures du matin.                                                   

                C’est tous les jours les mêmes choses, les mêmes routines, les mêmes ennuis, les mêmes discussions, les mêmes rencontres, les mêmes apparences, les mêmes images, les mêmes informations, c’est tous les jours les mêmes vies......

(La suite bientôt)