lundi 11 janvier 2021

CSD Terminale HLP (Groupe 2) - Cours du 12/01/2021



 Méthodologie de la question d’interprétation philosophique
pour l’épreuve de HLP spécialité


Nous aborderons la méthode de cette épreuve en l’illustrant par le texte de Sophocle extrait d’Antigone (le premier Stasimon):

Interprétation philosophique: « Peut-on, selon Sophocle, fixer des limites à l’être humain? »

« Il est bien des merveilles en ce monde mais il n’en est pas de plus grande que celle de l’Homme
Il est l’être qui sait traverser la mer grise, à l’heure où souffle le vent du Sud et ses orages, et qui va son chemin au milieu des abîmes que lui ouvrent les flots soulevés. Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre,
La Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont chaque année la sillonnant sans répit, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales.
Les oiseaux étourdis, il les enserre et il les prend,
tout comme le gibier des champs et les poissons peuplant les mers, dans les mailles de ses filets,
L’homme à l’esprit ingénieux. Par ses engins il se rend maître
de l’animal sauvage qui va courant les monts, et que, le moment venu, il mettra sous le joug et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes.
Parole, pensée vite comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela il se l’est enseigné à lui-même, aussi bien qu’il a su, en se faisant un gîte,
se dérober aux traits du gel ou de la pluie, cruels à ceux qui n’ont d’autres toits que le ciel ?
Bien armé contre tout, il ne se voit désarmé contre rien de ce que peut lui offrir l’avenir. Contre la mort seule,
il n’aura jamais de charme permettant de lui échapper, bien qu’il ait déjà su contre les maladies les plus opiniâtres imaginer plus d’un remède.
Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal comme du bien.
Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de son pays et à la justice des dieux, à laquelle il a juré foi !
Il montera alors très haut au-dessus de sa cité, tandis qu’il s’exclut de cette cité le jour où Il laisse le crime le contaminer par bravade.
Ah ! Qu’il n’ait plus de place alors à mon foyer ni parmi mes amis, si c’est là comme il se comporte ! »
            SOPHOCLE (549-406 av.JC) dans « ANTIGONE » Trad Paul Mazon)


1) La difficulté de l’épreuve (comment la préparer et l’aborder ?)
        Vous ne disposez que de 2h pour répondre à la question mais vous ne partez pas « sans rien » puisque ce texte s’inscrit dans un programme que vous avez passé deux trimestres à travailler. Quoi qu’il arrive, il importe de situer le texte et la question au premier plan. Les références du cours viendront d’autant plus au bon moment que vous vous donnez d’abord le temps a) de lire le texte et la question b) de voir le rapport entre l’un et l’autre c) de percevoir ce qui dans le texte constitue des éléments de réponse utilisables pour traiter la question d) en dernier lieu de laisser affleurer à la surface de votre mémoire les rappels du cours susceptibles d’être mobilisés (c’est très important: ne casez pas gratuitement un cours dont vous avez un souvenir très vif). Il va falloir redistribuer ces éléments en fonction du texte et de la question. Ce n’est pas parce que vous avez eu un cours qu’il faut l’appliquer au texte, c’est parce que vous avez un texte et une question à traiter que le cours peut être utile, mais il ne peut l’être que s’il s’articule autour de ces deux motivations premières: répondre à la question, traiter le texte.  Reprenons ces  4 étapes avec le texte de Sophocle:
    a) En lisant ce texte, on perçoit rapidement que l’auteur décrit l’ingéniosité de l’être humain, les moyens qu’il a mis en oeuvre pour traverser les mers, cultiver la terre, domestiquer des animaux, soigner des maladies, etc. L’époque de cette oeuvre est ici vraiment fondamentale.
    b) C’est un texte très ancien du 5e siècle avant JC et l’un des tout premiers à pointer le fait que cette ingéniosité fait des êtres humains des êtres « remarquables », mais au sens propre de ce terme, êtres que l’on peut remarquer parce que c’est très étrange, et un peu inquiétant ce pouvoir, comme Sophocle le souligne à la fin: il peut prendre ensuite la route du mal comme du bien. Il évoque ici des limites morales et nous comprenons bien que c’est exactement parce qu’il n’y pas vraiment de limite à ce qu’il peut faire (excepté vaincre la mort) qu’il faut qu’il s’en fixe moralement. Il peut faire énormément mais il faut qu’il se limite en s’interrogeant sur ce qu’il doit faire. On voit bien le rapport ici entre le texte et la question: il est sans cesse question de ce que l’homme peut faire et de ce qu’il est susceptible de devenir en le faisant.
    c) Nous allons, nous beaucoup parler de ce que le traducteur retranscrit ici sous le terme de « merveille », à savoir le « deinos », parce que si l’on va voir dans un dictionnaire de grec ancien, on va trouver les sens suivants à ce terme de « deinos »: 1) ce que l’on craint, effrayant 2) dangereux, par extension: funeste 3) qui frappe l’imagination étonnant, merveilleux, extraordinaire 4) merveilleusement doué, ingénieux, habile (avec une part de blâme ou d’ironie) 5) terrible. Mais la plupart des candidats ne font pas de grec ancien et on ne peut pas savoir si une note vous avertirait ou pas de la profondeur que revêt ce terme de deinos. Il faut donc se fier à nous et à nous seul pour remettre un peu la cause de la traduction proposée, ou plutôt la mettre en perspective avec la fin du passage. Cela veut dire qu’il faut ici percevoir très vite que cette « merveille » que l’être humain est peut aussi se définir comme une anomalie, comme la fin le suggère. Ce texte très célèbre est souvent baptisé « ode à l’homme » mais ce terme est trompeur car Sophocle ne fait pas que louer l’être humain. Il l’avertit. On doit également se rendre sensible à une gradation dans le texte: on part de sa capacité à traverser les mers, puis on évoque ses « engins », on passe ensuite à sa parole et à sa capacité de créer la cité, puis la médecine et la lutte contre la mort est enfin pointée comme seule limite physique à son pouvoir. Le passage de la célébration de l’habileté humaine à celui d’une forme de mise en garde d’admonestation est crucial: « mais ainsi maître d’un savoir…. » L’Homme est remarquable mais les moyens qu’il met en place pour se donner du pouvoir sont aussi ceux qui le situent en posture de devenir une honte, un être malfaisant et « terrible », mais en un autre sens que celui qui est évoqué en premier lieu. Le texte se termine quasiment par une malédiction de l’homme qui perd ainsi toute mesure et qui tombe dans l’hybris (démesure en grec). Finalement le texte nous apparaît comme l’exploration des deux faces opposées d’un seul et même pic, d’une seule montagne, d’un seul concept, celui du « deinos ».
d) A quelles références ce texte doit-il vous faire penser? Il faut se souvenir peut-être d’abord des intitulés du programme de terminale: la recherche de soi et l’humanité en question. Ce texte est au coeur même (et honnêtement il en est peu qui le soit autant que lui) du deuxième intitulé: l’humanité en question. Sophocle nous fait comprendre ici que l’humanité est dans sa texture même une question. C’est ça le propre de l’homme, d’être un suspens, une question sans réponse, ou plus exactement encore une question dont l’absence de réponse est exactement ce que l’humanité « vit », ce qu’elle « fait », ce qu’elle « devient » sans cesse davantage, et nous qui lisons ce texte 26 siècles après sa rédaction ne pouvons qu’être heurtés par un sentiment de sidération devant l’extrême justesse de l’avertissement. Tout texte de grande ampleur suscite ce que l’on pourrait appeler des ondes de réalisation au gré des siècles ultérieurs qui le lisent et le retraduisent continuellement. Dirions-nous « merveille » aujourd’hui ?
     



2) Rédiger un plan (minimal)
            Vous ne disposez que de 2h donc il est hors de question de concevoir un plan aussi détaillé que pour un travail de philosophie (en 4 h). Un plan doit toujours être construit pour mener à bien deux tâches vraiment fondamentales, décisives: a) traiter la question et surtout ne pas faire de hors sujet b) progresser sans cesse en allant toujours du plus évident, simple au plus complexe, subtil.
             Peut-on fixer des limites à l’être humain selon Sophocle? Si l’on ne se rend pas sensible à la notion de limite, de mesure et de démesure, on ne peut ni comprendre ni expliquer ce texte. De ce point de vue, la question posée se situe bien au coeur du texte, de son sens et de son ambiguïté: Eloge / Blâme (ou avertissement). Ce qui est le plus important dans la réponse à la question, c’est qu’on insiste bien sur la double nature de cette notion de limite: physique et morale. C’est justement parce que la réponse est « non » pour la première qu’il faut qu’elle soit: « oui » pour la seconde. Pourquoi l’homme est-il un être qui se pose la question du bien et du mal? Parce qu’il est en effet le seul qui soit susceptible de faire le mal, parce qu’il n’est doté d’aucun intuition naturelle, propre, « donnée » de ses limites.  Il n’est rien dont on puisse dire que c’est au-delà de ses capacités excepté vaincre la mort, mais même sur ce point, l’éclosion de la médecine comme pratique et non plus comme art divinatoire (honorer le dieux de la guérison) donnait déjà à Sophocle l’intuition de ce qui allait se passer, à savoir l’accroissement de la durée de vie. La médecine nous permet de lutter contre la mort.
        Puisque c’est cette notion de « limites » qui s’impose à nous comme l’axe problématique du sujet. Il FAUT absolument en faire le concept autour duquel les parties de notre plan peuvent s’articuler. Limiter, c’est imposer des seuils, des règles, des lois mais c’est aussi circonscrire, « définir » au sens littéral de « rendre fini ». On peut essayer de se servir de ces différents sens de la notion de limite pour poser trois parties susceptibles de rendre parfaitement cet effet de progression de la lecture du texte, par quoi la définition de deinos appliquée à l’homme passe de « merveilleux » à « terrible », sans pour autant jamais sortir du sujet.
        Le plan suivant simple mais clair peut alors s’énoncer:
1) Ce que l’homme « peut »: dépasser les limites physiques par l’utilisation de son savoir faire technique
2) Ce que l’homme « doit »: s’imposer à lui-même des limites légales, morales, religieuses
3) Ce que l’homme « est »: un deinos terrible et merveilleux et précisément indéterminable (parce que ce que l’homme « est »: on en sait rien il est dans le suspens étonnant et terrible de cette ligne tendancielle dessinée par l’ambiguïté du « deinos »).
            Dans chacune de ses parties, on traite un aspect différent de la notion de limite et de l’être humain sans qu’à aucun moment la question soit abandonnée. De plus on va du plus simple au plus complexe (ce qui est intéressant ici c’est que la notion de Deinos qui est au début sera plutôt envisagée à la fin).

3) Rédiger l’introduction
        Toute introduction, que ce soit pour l’essai ou pour la question d’interprétation, consiste en trois étapes:
1) Amener la référence au texte en partant d’une situation, d’une observation, d’un constat plutôt simple et évident
2) Poser la question du sujet
3) L’analyser en précisant ses enjeux philosophiques
            De tous les animaux de la Création, il semble bien que l’être humain soit le seul à être capable de concevoir et de formuler des « définitions » parce qu’il est doté du langage et que nous n’avons pas la preuve que les autres êtres vivants de notre planète dispose de cette faculté. Mais il est aussi, étrangement, le moins définissable puisque, comme le mythe de Prométhée tel qu’il est raconté par Platon dans le Protagoras le souligne, il ne dispose pas vraiment de qualités naturelles mais plutôt d’une certaine habileté, d’une ingéniosité grâce à laquelle il construit des artefacts, des objets techniques. Dans la tragédie « Antigone » de Sophocle, le Choeur exprime précisément cette ambiguïté dans laquelle l’être humain consiste: il dispose de pouvoirs techniques étendus, multiples, surdimensionnés, mais, par là même,  manifeste une nature inquiétante, susceptible de produire le pire comme le meilleur. Peut-on fixer des limites à l’être humain? Ce passage de l’oeuvre de Sophocle ne se contente pas de décrire le statut d’exception, d’anomalie qui caractérise l’être humain. Il en déduit la conséquence première: celle-là même qui donne à ce texte très ancien un sens assurément « actuel »: parce qu’il n’est pas définissable, l’homme est moins un être qu’un « devenir », de telle sorte qu’il court toujours le risque de se situer en-deçà de son humanité.

4) Le développement
        Il faut maintenant rédiger le développement en suivant le plan et en respectant quelques principes fondamentaux:
Ne rien affirmer qui ne fasse préalablement l’objet d’une argumentation (et pour cela utiliser des connecteurs logiques: car, néanmoins, donc, par conséquent, etc.)
Penser à citer le texte de temps à autre dans ses passages-clé
Rédiger des paragraphes et toujours penser à sauter une ligne quand on passe d’un sujet, d’une thèse ou d’un type d’argument à un autre
Affiner constamment le propos en suivant le plan et le principe de progression qui nous fait aller du plus simple, évident au plus subtil

(Nous reprenons ici les « titres » mais il va de soi qu’ils ne doivent pas apparaître sous cette forme dans la copie elle-même)
1) Ce que l’homme peut: le savoir faire technique dépasse les limites de la nature


            D’Aristote à Darwin, nous ne sommes pas seulement passés d’une zoologie qui classifiait les animaux à une phylogénétique qui les situait dans une évolution commune des espèces, nous avons également changé notre modalité d’approche en nous intéressant moins à ce qu’un animal est qu’à ce qu’il peut. Dans son livre Dialogue, le philosophe Gilles Deleuze illustre parfaitement la supériorité de cette perspective en développant l’exemple des chevaux de course et de trait. Tous les deux sont des chevaux mais en réalité, il  y a plus de proximité entre le cheval de trait et le bœuf de labours puisque ils font la même chose et dispose de la musculature correspondante qu’entre le cheval de trait et le cheval de course qui bien qu’étant de la même espèce n’ont pas exactement la même morphologie musculaire. Posons nous donc la question de savoir ce que l’Homme « peut ».
        En guise de muscles ou d’organes, force sera de constater qu’il dispose plutôt d’engins: « Par ses engins il se rend maître de l’animal sauvage qui va courant les monts… » Déjà dans les vers précédents, il était question implicitement ou explicitement de bateaux, de charrue, de filets, de jougs.  Le terme grec de Deinos (merveille) utilisé par le chœur dés le tout début revêt plusieurs sens et il n’est pas excessif d’affirmer que chacun des siècles qui se sont succédés après l’écriture de cette pièce a donné sa version de cette ambiguïté sémantique, plongeant les lecteurs dans une perplexité hautement édifiante. Deinos peut en effet signifier merveilleux, extraordinaire, puissant, habile, ingénieux que terrible, effrayant, étonnant, et par extension funeste, malfaisant. L’homme est « Deinos » parce qu’il dispose donc de ces artefacts, de ces prolongements artificiels de ses organes que sont ces objets techniques, ces prothèses grâce auquel il jouit de tous les avantages de ce que l’on pourrait appeler un corps amélioré, augmenté.
Ce n’est pas parce que l’homme ne dispose ni de nageoires ni de branchies qu’il lui est impossible de traverser les mers. Ce n’est pas parce qu’il n’a pas de griffes ni de sabots qu’il ne peut pas labourer la terre pour l’ensemencer. Ce n’est pas parce qu’il ne dispose ni d’une très grande vitesse ni d’une mâchoire de prédateur qu’il ne peut pas chasser et capturer du gibier. Il a des « substituts » et ces instruments le rende « opérationnel » sur des terrains qui naturellement ne sont pas les siens et lui permettent d’accomplir des fonctions qui ne semblent pas lui avoir été naturellement assignées. Il est donc bel et bien merveilleux au sens de remarquable, d’extraordinaire, mais en un sens qu’il convient de ramener à son acception littérale: l’être humain se singularise, voire s’exclut du cadre de certaines répartitions naturelles. Il n’y a pas de limites à ce qu’il peut faire parce qu’il ne semble naturellement, ontologiquement « fait pour rien", exactement comme l’oubli d’Epiméthée l’illustrait dans le mythe de Prométhée.

        Définir l’homme par ce qu’il peut est donc impossible. Il faudrait inventer un nouveau terme: « l’infinir » ou, de façon plus orthographiquement correcte: l’indéterminer. On ne peut qu’« indeterminer » l’homme, et cela se manifeste aussi dans son aptitude politique à construire des cités. Sophocle exprime d’ailleurs à ce propos une thèse contraire à celle d’Aristote selon laquelle « l’homme est un animal naturellement politique » (cette citation est postérieure d’un siècle à la pièce de Sophocle Politique a été écrit par Aristote en 330 avant JC, Antigone en 441 avant JC). Il est effectivement écrit: « tout cela il se l’est enseigné à lui-même ». Ce n’est donc pas la nature qui a permis à l’homme de concevoir l’idée même de cité, c’est lui qui se l’est donnée, et c’est en cela qu’il est aussi merveilleux qu’effrayant. L’homme est indéfinissable parce qu’il est autodidacte et cette auto-formation le gratifie d’un pouvoir sans limite: celui de dépasser les limites physiques de sa complexion organique, de créer des cités, mais pas de vaincre la mort.

        L’être humain dépasse les limites de ce qu’il peut faire avec les seuls capacités de son corps. Il ne s’en tient pas là puisque il a recours à ces artefacts, à ces objets techniques. Dés lors, nous comprenons bien qu’il transforme le cours de la création. Une autre temporalité s’instaure, temporalité (time) qui n’est plus soumise aux aléas du temps (weather, climat) et qui dés lors est plus prévisible, plus programmatique par et pour cet être fascinant qu’est l’homme: « il ne se voit désarmé par rien de ce que peut lui offrir l’avenir. » Et cela d’autant moins, devrions nous rajouter, qu’il crée de ses propres mains son avenir. Il se fait son propre futur « protégé ». L’être humain crée donc cette anomalie d’une temporalité propre dans le mouvement cyclique des saisons et des orbites planétaires.
        Le choeur fait enfin référence à la médecine. IL’Homme ne vainc pas la mort mais il la repousse, il la combat efficacement. Il déplace la limite sans l’annuler. Il cultive donc ce paradoxe d’être à la fois mortel, donc fini mais non « délimitable », indéfinissable. Fini dans son existence individuelle, l’être humain crée et s’ouvre « à la machette » du fait de son aptitude autodidacte un « chemin » dont on ne distingue pas les limites. L’être humain suit donc techniquement une « ligne tendancielle » dont on ne peut dessiner définitivement la courbe.
(Nous avons fini la partie 1 - La suite bientôt)


CSD Terminale 3 - Cours du 11/01/2021


 

  Ce qui en tant que linguiste intéresse Saussure, c’est donc la langue parce que le langage est plutôt l’objet de l’anthropologue, et la parole du psychologue, ou du psychanalyste. Qu’est-ce donc que la langue? Si on récapitule:
1) Elle est un sous-ensemble du langage puisque le langage s’étend à tout ce qui simplement peut faire signe. Elle se définit justement par une régulation stricte et arbitraire de cette association entre ce qui est signifiant et ce qui est signifié. Autrement dit elle rompt avec cette utilisation d’un langage qui se contenterait de dire de telle chose qu’elle « pourrait » signifier. Le mot so/leil désigne  en français cet astre que l’on voit se lever chaque matin et "c’est comme ça". La langue suppose donc une entente, un contrat par le bais duquel chaque membre d’une communauté manifeste son appartenance à cette communauté.
2) Une langue n’a pas besoin d’être parlée pour être une langue. On peut étudier une langue morte.
3) Ferdinand de Saussure a apporté une considération nouvelle sur ce qu’est le signe d’une langue, à savoir qu’il est entièrement de nature psychique et pas du tout physique. Le mot « che/val » n’est pas le signifiant de cet animal dont j’aperçois le corps aujourd’hui dans la prairie car si je voyais un autre équidé galopant ailleurs, je l’appellerai aussi cheval alors que ce ne serait pas le même cheval. Par conséquent il faut bien comprendre que nous parlons ici non pas d’une réalité mais d’un concept et que nous l’appliquons à tous les équidés que nous croisons tellement dans la nature. Les mots d’une langue sont donc les associations entre ce que Saussure appelle les images acoustiques (c’est-à-dire le signifiant: che/val) et les concepts (ici l’idée de cheval). Ce point est fondamental car il nous permet de comprendre à quel point les mots ne sont pas nés de notre contact avec les choses mais au contraire à quel point ils découpent le réel à partir des lignes de démarcation que leurs différences instaurent dans nos perceptions. Si je vois une montagne et une vallée, c’est parce que je dispose de deux mots qui me permettent d’apercevoir la montage et la vallée mais la nature ne dessine  pas de pointillés entre ce qui fait la montage et la vallée.  Ce n’est pas parce qu’il y a des choses qu’il y a des mots, c’est parce qu’il y a des mots que nous voyons des choses.

    


4) Ferdinand de Saussure insinue ici une nuance importante, subtile qui peut sembler contradictoire de prime abord: « La langue n'est pas moins que la parole un objet de nature concrète, et c'est un grand avantage pour l'étude. Les signes linguistiques, pour être essentiellement psychiques, ne sont pas des abstractions ; les associations ratifiées par le consentement collectif, et dont l'ensemble constitue la langue, sont des réalités qui ont leur siège dans le cerveau. En outre, les signes de la langue sont pour ainsi dire tangibles ; l'écriture peut les fixer dans des images conventionnelles, tandis qu'il serait impossible de photographier dans tous leurs détails les actes de la parole. » 
            On aurait pu croire en effet que la langue étant entièrement de nature psychique, elle était plus abstraite que la parole puisque elle est physique, puisque elle est un acte. Mais ce n’est pas le cas, d’abord parce que les associations entre signifiant et signifié s’inscrivent à la longue dans les liaisons synaptiques et neuronales de notre cerveau (elles s’effectuent donc bel et bien dans le corps), ensuite parce que la langue s’écrit et qu’elle jouit donc d’une manifestation toute à la fois concrète et durable qui rend possible son étude, alors qu’une parole est éphémère et disparaît à peine est-elle proférée (dans le film, cette remarque de Saussure prend un certain relief lorsque Louise la linguiste va s’adresser aux extra-terrestres avec un tableau où le mot « human » est écrit. Les heptapodes (les extra-terrestres ont en effet 7 pieds) utilisent alors leur aptitude à dessiner sur la vitre qui les sépare des humains des logogrammes, des figures circulaires présentant des traits d’épaisseurs distinctes, chacun présentant des irrégularités particulières. Le terme exact ici est celui de « sémasiogramme ». Une langue sémasiographique est une langue dont le fonctionnement ne s’appuie pas sur la parole mais consiste uniquement dans l’écriture, tout comme les hiéroglyphes égyptiens. Alors que nous entendons la représentation sonore d’un signe qui pourrait être graphique, les heptapodes ne parlent qu’en écrivant par une sorte de jet d’encre qui fait jaillir de leurs organes préhensiles des figures, lesquelles finissent d’ailleurs par s’évanouir, ce qui va rendre nécessaire pour les hommes d’enregistrer visuellement ces figures)
  


            Il est très intéressant d’appliquer en effet, la distinction Saussurienne au film. L’équipe des chercheurs est donc bel et bien en présence d’une langue autre qui se définit donc comme l’outil d’un langage, d’un « vouloir dire » impulsé par une autre espèce que terrestre. Rien que cette caractéristique est en elle-même fascinante: qu’une vie soit ne saurait se concevoir sans « vouloir vivre » et en tant que dotée de langage, cette espèce peut exprimer son vouloir vivre par un vouloir dire, et ce vouloir dire à son tour se coule dans le creuset codé, régulé, systématique d’une langue qui, parce qu’elle jouit de ce support physique qu’est l’écriture, va pouvoir se prêter au travail d’interprétation des chercheurs et établir ainsi un échange possible. A quelle conditions un échange est-il possible? Celle de cet enchaînement par le biais duquel des êtres vivants peuvent exprimer leur vouloir vivre dans la manifestation d’un vouloir dire (langage) suivant les articulations précises et codifiées d’une langue, laquelle s’effectue dans l’écriture.


Mais une question ici ne peut être éludée: pourquoi cet échange ne s’effectue-t-il pas de la même façon avec les animaux de notre planète? Pourquoi semble-t-il que les hommes aient paradoxalement plus de facilité à échanger avec des extraterrestres qu’avec des animaux?
        b) La distinction entre le langage humain et la communication animale
            Si les extraterrestres viennent sur terre, c’est qu’ils ont quelque chose à nous dire, peut-être qu’ils ont besoin de nous ou de notre planète. Mais il n’est pas acquis, après tout que les animaux aient forcément quelque chose à nous dire. « Avoir quelque chose à dire » est d’ailleurs une réalité qui n’a rigoureusement rien de donné ni d’évident. Le présupposé du film, en tout cas repose sur ce postulat d’un « message »: les heptapodes ont bel et bien quelque chose à nous faire passer et dés le début, l’équipe que nous suivons part du principe qu’il faut avant tout comprendre les intentions des nouveaux venus.
        Pourquoi n’est-ce pas aux animaux que ces tentatives de compréhension s’adressent? Parce qu’il n’est pas aujourd’hui prouvé scientifiquement que les animaux aient un « langage ». Ce n’est pas parce qu’il y a des modes de communication animales qu’il y a pour autant un langage et il convient ici comme ailleurs de se retenir de céder à la tentation du « politiquement  correct »  qui consisterait à pointer une sorte d’anthropocentrisme mal venu. C’est justement pour ne pas sombrer dans un anthropocentrisme délirant qu’il faut se garder de croire que les animaux aient un langage, qu’ils en aient besoin. Que les animaux soient intelligents, (ce qui est hors de doute) ne signifient pas qu’ils aient besoin d’utiliser un langage. Ce n’est pas nécessairement par narcissisme ou par anthropocentrisme que nous affirmons que le langage nous est propre, cela peut aussi se concevoir comme l’application d’un principe de précaution:  nous ne pouvons pas affirmer qu’il existe un langage animal parce que nous ne pouvons par leur appliquer aveuglément ce modèle là de communication, modèle qui d’ailleurs n’est pas dépourvu de « failles », notamment dans le rapport qu’il instaure par rapport à l’action, à l’instant présent ou à notre spontanéité.
  


            La vidéo de Romain Fillstrof (étudiant en linguistique) et de Castor Mother  (ethologue) étudie rigoureusement cette question. Castor mother pose en 1:28 la claire distinction entre la communication et le langage. Ce n’est pas la même chose de signaler une émotion ou une sensation et de la signifier (langage). Linguisticae et Castor Mother s’intéressent d’abord à la communication sonore chez les cétacés, les primates et les oiseaux:
- Les cétacés communiquent sur de longues distances par des sortes de vocalisations. Il n’y a pas pas contrairement à ce que l’on a longtemps cru de différences génétiques dans les modalités de communication susceptibles de permettre à des cétacés de communiquer entre eux. Des orques ont pu apprendre des séquences vocales utilisées entre dauphins et ainsi communiquer avec eux. C’est fondamental car cela prouve que les modes de communication entre les animaux ne sont pas nécessairement innés.
- Les primates communiquent de plusieurs façons: par la voix mais aussi par les postures et certaines interactions avec leurs milieux (craquement de branches, etc). Ils peuvent faire varier les signaux d’alarme selon l’origine du danger.
- Les oiseaux utilisent le mode de communication sonore le plus complexe correspondant à plusieurs fonctions: alarme, reproduction, nourriture, imitation, etc. L’imitation prouve encore une fois que la communication n’est pas nécessairement innée. Si ces remarques sont aussi importante, c’est parce qu’elle relativise l’idée selon laquelle l’homme se distinguerait de l’animal comme la culture à la nature. On voit bien que les animaux s’adaptent et qu’il n’est donc pas exclu qu’ils construisent eux aussi une « culture ».
            Il existe également des modalités de communication gestuelle notamment chez les abeilles. Grâce à Karl Von Frisch, on a découvert que les abeilles communiquent par des danses visant à renseigner leurs congénères sur des sources de nourriture environnantes. Plus la danse est rapide plus la source de nourriture est éloignée. Les abeilles se servent également de phéromones pour qualifier la nature de la nourriture en question.
        Linguisticae, à très juste raison insiste sur les nuances et sur la richesse des modes de communication animaux. De plus il est prouvé que de nombreuses modalités de communication animale sont non seulement acquises mais aussi évolutives. Elles sont le fruit d’une évolution voire de la transmission de certains individus à la totalité du groupe: autant de traits qui semblent ratifier l’idée même de langage animal. Pourtant cette assimilation de la communication animale au langage reste douteuse pourquoi?
         

CSD Terminale 1 - Cours du 11/01/2021


Langage / Autrui / Nature / Culture

(Premier contact de Denis Villeneuve)



Introduction
                   
Avec « la guerre des étoiles », nous prenons beaucoup de plaisir à suivre une épopée grandiose servie par de nombreux effets spéciaux et spectaculaires, au gré de nombreux rebondissements, etc. Mais au final c’est un film d’aventure dont la situation temporelle  est quasi anecdotique et le contexte extra-terrestre totalement éludé. Les scénaristes et les concepteurs visuels s’en sont donnés à coeur joie dans les scènes se déroulant à l’intérieur du sénat galactique et nous savons que Georges Lucas s’est beaucoup inspiré de la politique dans la Rome antique pour concevoir les manipulations du sénateur Palpatine. Mais quiconque parvient à s’extraire de la féérie purement visuelle de ces créatures dissemblables venant des confins de la galaxie ne peut s’empêcher de poser deux questions très simples:
- Comment ces intelligences si distinctes peuvent-elles se comprendre? Que ces espèces puissent s’exprimer et plus encore s’échanger des idées, des arguments pour constituer UNE république suppose qu’au-delà de leur différences (qui ne sont même plus des différences de cultures mais bel et bien d’organismes) elles peuvent s’entendre, qu’elles aient des oreilles ou pas, des organes phoniques ou pas, des cerveaux ou pas, etc. C’est une question fascinante: la seule chose que ces êtres ont indiscutablement de commun est la vie, mais aussi différents que l’on soit génétiquement, on est un peu forcés de consentir à l’idée selon laquelle vivre dessine quelque chose comme un désir de persévérer dans son être commun. Ce que nous donne à voir le sénat intergalactique, ce sont les multiples différences génétiques créés par le creusement d’un sillon commun: vivre dans la même galaxie. Honnêtement, on perçoit bien ici à quel public Georges Lucas s’adresse ici: ce sillon, il ne nous est pas conseillé à nous de le creuser trop profond: on est là pour s’en prendre plein la vue par pour poser des questions philosophiques, et c’est un peu dommage (notons que chez Tolkien, les caractéristiques physiques des créatures: elfes, nains, orques, etc, sont toujours très intelligemment rapportées à leurs milieux et c’est phylogénétiquement cohérent.
- Comment ces Aliens peuvent-ils se comporter de façon aussi humaine, aussi typiquement  et piteusement humaine. Ici, c’est quand même une très grosse pilule à avaler. Les efforts des scénaristes ne sont pas allés jusqu’à se représenter des modalités de politiques desanthropocentrées alors même que c’est en cela que consiste le moteur même de toute littérature de Science Fiction, comme Dune l’a largement prouvé que de nous en apprendre sur l’homme en s’efforçant, le plus possible de le déterritorialiser, de l’excentrer. On peut bien se fatiguer à trouver des passages de philosophie profonde dans cette super-production, on n’en sera pas moins condamné à conclure sur ce constat: ce n’est pas vraiment de la SF, soit cette littérature dont la contextualisation est finalement toujours l’illustration de ce que l’on pourrait appeler au très bon sens du terme une « question limite ». Toute oeuvre authentique de SF littéraire ou cinématographique comme « 2001, Odyssée de l’espace » a quelque chose de « pur », en ce sens que le questionnement philosophique y est « à vif », sans avoir à composer avec des situations historiques qui peuvent parfois en ternir la vigueur. Enfin des questions concernant l’Homme dans la perspective de l’Univers peuvent se poser, expérimenter des hypothèses. C’est souvent raté comme dans Prometheus de Ridley Scott mais dans « Premier contact », c’est vraiment maîtrisé, profond, réussi. Pourquoi?
   


              Parce que le film explore de façon très rigoureuse et très juste les implications d’un postulat pourtant déjà largement utilisé dans le cinéma et la littérature: celui de la rencontre avec des Aliens, en mettant au premier plan ce que « la guerre des étoiles » n’évoque qu’épisodiquement et de façon indigente: la question de la langue. De ce fait le film nous place dans une position vraiment idéale pour aborder le langage: à quelles conditions une langue est-elle possible?
         

            Il est un autre point qui rend ce film incroyablement « actuel », c’est le fait qu’il envisage une langue dont les structures et les caractéristiques soient suffisamment extraterrestres, au sens littéral du terme pour nous mettre directement en perspective avec notre devenir cosmique.  Ce que nous avons bien du mal à faire avec la planète, pourrions nous l’envisager du point de vue du cosmos? Puisque nos intérêts de terriens ne semblent pas suffire à nous faire comprendre les enjeux et les implications de notre devenir terrestre, pourquoi ne pas dépasser cette perspective et nous mettre en présence d’une espèce qui, grâce à sa langue, se vit comme « cosmique » avant de se vivre spécifiquement? Se pourrait-il après tout qu’au-delà de nos intérêts nationaux, religieux, culturels, notre tragique inappétence à nous mettre d’accord sur des questions qui pourtant nous regardent tous viennent tout simplement de nos différences de langues? Et qu’en est-il exactement du rôle de la langue dans notre perception du monde? Se pourraient-ils qu’un chinois, un américain, un anglais, un français, ne puissent pas s’entendre parce qu’ils ne vivent pas dans le même monde? A fortiori, que se passerait-il si des extra-terrestres prenaient contact avec nous par le biais d’une langue dont les structures seraient  à même de nous installer dans une perception cosmique du temps au regard de laquelle notre existence même cesserait de nous apparaître chronologiquement d’un point de vue individuel? Imaginez un être venu d’ailleurs dont la langue et les modalités de décryptage que vous mettez en œuvre pour le comprendre s’insinuent peu à peu en vous jusqu’à vous faire saisir votre propre existence comme un Tout dont vous n’auriez plus qu’à suivre les évènements en les connaissant déjà? Ce ne serait aucunement là la preuve d’un destin  (et encore moins de l’existence de Dieu), mais simplement la coïncidence de deux plans: l’un individuel et terrien et l’autre cosmique et extraterrestre.
        Nous pouvons ainsi nous faire idée de l’importance et de la profondeur des questions concernant la langue traitées par ce film. Mais précisément, pour ne rien en perdre, il convient d’abord d’éclairer les notions principales et basiques à partir desquelles nous serons à même de nous rendre sensibles à tout ce que ce le film de Denis Villeneuve porte à son paroxysme problématique.
    

1) les spécificités du langage humain
                         a) La distinction langue / parole / langage
            Dans son cours de linguistique générale, Ferdinand de Saussure, celui qui a fait de la linguistique une science définit clairement ce qui différencient ces trois notions. On pourrait d’emblée poser que si le langage est une faculté, la langue est un outil et la parole est un acte.
        Le langage qualifie la capacité que nous avons de considérer telle chose, tel geste, tel phénomène comme signifiant. Il est une aptitude à déceler du « vouloir dire » dans « tout ». Une simple crispation de visage, un déplacement de nuage, telle rougeur sur la joue, rien n’est insignifiant: c’est ça le langage. On pourrait dire qu’il définit « une posture », une façon d’être au monde qui ne se résout jamais à le prendre simplement « comme ça », pour ce qu’il est, c’est-à-dire sans présupposer que ses éléments soient signes de quelque chose. Qu’une chose ou qu’un phénomène « soit », c’est ce qu’il est absolument impossible à l’homme de prendre en considération sans que cette présence constatée soit justement simplement « constatable ». Il faut qu’elle veuille dire quelque chose, l’observation de la foudre suppose nécessairement l’existence d’un dieu (mythologie et religion) ou un phénomène de décharge électrostatique (science) ou annonce un malheur (divination), ou cela s’inscrit dans la chronologie d’un évènement (histoire) ou cela peut aussi créer un traumatisme ou éventuellement un souvenir (psychologie), etc. Une chose est sûre: à vue d’humain, rien jamais n’est "que ce qu’il est", que le fait d’être. A bien y réfléchir, cette faculté du langage caractérise donc une façon d’être au monde humaine à partir de laquelle notre questionnement, notre étonnement, nos sciences, nos religions, nos mentalités sociologiques, politiques, traditionnelles, trouvent leur origine. Il est tout à fait envisageable de considérer le langage comme la faculté qui par excellence définit l’être humain, pas nécessairement parce que l’animal en serait privé, mais du moins parce que le point de départ de toutes les activités qui ont fait de nous des êtres de culture trouvent leur origine dans cette prédisposition à supposer du sens dans tout les phénomènes physiques, dans la nature, dans toute réalité. La seule activité humaine qui semble pouvoir se détacher de cette emprise du sens est l’art et c’est probablement ce qui explique son extrême marginalité, sa justesse et sa puissance. L’incroyable puissance traumatique de certaines œuvres viennent de ce que leurs auteurs sont parvenus à être au monde avec une neutralité, une innocence et une absence de préjugés parfaite. Évidemment l’artiste peut payer au prix fort cette originalité là.
        Le langage est hétérogène, universel et, selon Saussure, inné, alors que la langue est homogène, différente selon les cultures et les pays, acquise.  Que le langage soit hétérogène signifie que tout indifféremment peut être perçu par lui comme signe. Il est universel parce que tous les hommes sont capables de faire de toute chose un signe et nous en disposons dés notre naissance. La langue, au contraire,  se limite à une communauté spécifique. Elle est le fuit d’un apprentissage même si celui-ci se fait fondamentalement par l'immersion de l’enfant dans le bain matriciel de la langue du pays dans lequel il est né, langue qu’il pratique déjà en l’entendant parlée par ses parents.
          

            De ce fait, on peut dire que nous ne jouissons pas de la liberté de choisir le langage, pas davantage que la langue dans laquelle nous parlons. Par contre nous sommes libres de parler ou pas. La parole est donc active, elle se produit dans le réel, elle est contingente et l'homme s’y implique en tant qu’être de volonté et de décision. A quel moment de notre statut d’être de langage, ou de sujets de telle communauté sommes nous posés comme des individus? Par la parole et l’écriture, moments où nous pouvons nous singulariser par un certain usage de notre langage faisant signe de l’impulsion d’une volonté ou d’un désir propres. Le langage et les langues ne nous déterminent qu’en tant qu’hommes ou français, anglais, chinois. 

1) les spécificités du langage humain
                         a) La distinction langue / parole / langage
            Dans son cours de linguistique générale, Ferdinand de Saussure, celui qui a fait de la linguistique une science définit clairement ce qui différencient ces trois notions. On pourrait d’emblée poser que si le langage est une faculté, la langue est un outil et la parole est un acte.
        Le langage qualifie la capacité que nous avons de considérer telle chose, tel geste, tel phénomène comme signifiant. Il est une aptitude à déceler du « vouloir dire » dans « tout ». Une simple crispation de visage, un déplacement de nuage, telle rougeur sur la joue, rien n’est insignifiant: c’est ça le langage. On pourrait dire qu’il définit « une posture », une façon d’être au monde qui ne se résout jamais à le prendre simplement « comme ça », pour ce qu’il est, c’est-à-dire sans présupposer que ses éléments soient signes de quelque chose. Qu’une chose ou qu’un phénomène « soit », c’est ce qu’il est absolument impossible à l’homme de prendre en considération sans que cette présence constatée soit justement simplement « constatable ». Il faut qu’elle veuille dire quelque chose, l’observation de la foudre suppose nécessairement l’existence d’un dieu (mythologie et religion) ou un phénomène de décharge électrostatique (science) ou annonce un malheur (divination), ou cela s’inscrit dans la chronologie d’un évènement (histoire) ou cela peut aussi créer un traumatisme ou éventuellement un souvenir (psychologie), etc. Une chose est sûre: à vue d’humain, rien jamais n’est "que ce qu’il est", que le fait d’être. A bien y réfléchir, cette faculté du langage caractérise donc une façon d’être au monde humaine à partir de laquelle notre questionnement, notre étonnement, nos sciences, nos religions, nos mentalités sociologiques, politiques, traditionnelles, trouvent leur origine. Il est tout à fait envisageable de considérer le langage comme la faculté qui par excellence définit l’être humain, pas nécessairement parce que l’animal en serait privé, mais du moins parce que le point de départ de toutes les activités qui ont fait de nous des êtres de culture trouvent leur origine dans cette prédisposition à supposer du sens dans tout les phénomènes physiques, dans la nature, dans toute réalité. La seule activité humaine qui semble pouvoir se détacher de cette emprise du sens est l’art et c’est probablement ce qui explique son extrême marginalité, sa justesse et sa puissance. L’incroyable puissance traumatique de certaines œuvres viennent de ce que leurs auteurs sont parvenus à être au monde avec une neutralité, une innocence et une absence de préjugés parfaite. Évidemment l’artiste peut payer au prix fort cette originalité là.
        Le langage est hétérogène, universel et, selon Saussure, inné, alors que la langue est homogène, différente selon les cultures et les pays, acquise.  Que le langage soit hétérogène signifie que tout indifféremment peut être perçu par lui comme signe. Il est universel parce que tous les hommes sont capables de faire de toute chose un signe et nous en disposons dés notre naissance. La langue, au contraire,  se limite à une communauté spécifique. Elle est le fuit d’un apprentissage même si celui-ci se fait fondamentalement par l'immersion de l’enfant dans le bain matriciel de la langue du pays dans lequel il est né, langue qu’il pratique déjà en l’entendant parlée par ses parents.
            De ce fait, on peut dire que nous ne jouissons pas de la liberté de choisir le langage, pas davantage que la langue dans laquelle nous parlons. Par contre nous sommes libres de parler ou pas. La parole est donc active, elle se produit dans le réel, elle est contingente et l'homme s’y implique en tant qu’être de volonté et de décision. A quel moment de notre statut d’être de langage, ou de sujets de telle communauté sommes nous posés comme des individus? Par la parole et l’écriture, moments où nous pouvons nous singulariser par un certain usage de notre langage faisant signe de l’impulsion d’une volonté ou d’un désir propres. Le langage et les langues ne nous déterminent qu’en tant qu’hommes ou français, anglais, chinois.
        Ce qui en tant que linguiste intéresse Saussure, c’est donc la langue parce que le langage est plutôt l’objet de l’anthropologue, et la parole du psychologue, ou du psychanalyste. Qu’est-ce donc que la langue? Si on récapitule:
1) Elle est un sous-ensemble du langage puisque le langage s’étend à tout ce qui simplement peut faire signe. Elle se définit justement par une régulation stricte et arbitraire de cette association entre ce qui est signifiant et ce qui est signifié. Autrement dit elle rompt avec cette utilisation d’un langage qui se contenterait de dire de telle chose qu’elle « pourrait » signifier. Le mot so/leil désigne  en français cet astre que l’on voit se lever chaque matin et "c’est comme ça". La langue suppose donc une entente, un contrat par le bais duquel chaque membre d’une communauté manifeste son appartenance à cette communauté. 
2) Une langue n’a pas besoin d’être parlée pour être une langue. On peut étudier une langue morte.
3) Ferdinand de Saussure a apporté une considération nouvelle sur ce qu’est le signe d’une langue, à savoir qu’il est entièrement de nature psychique et pas du tout physique. Le mot « che/val » n’est pas le signifiant de cet animal dont j’aperçois le corps aujourd’hui dans la prairie car si je voyais un autre équidé galopant ailleurs, je l’appellerai aussi cheval alors que ce ne serait pas le même cheval. Par conséquent il faut bien comprendre que nous parlons ici non pas d’une réalité mais d’un concept et que nous l’appliquons à tous les équidés que nous croisons tellement dans la nature. Les mots d’une langue sont donc les associations entre ce que Saussure appelle les images acoustiques (c’est-à-dire le signifiant: che/val) et les concepts (ici l’idée de cheval). Ce point est fondamental car il nous permet de comprendre à quel point les mots ne sont pas nés de notre contact avec les choses mais au contraire à quel point ils découpent le réel à partir des lignes de démarcation que leurs différences instaurent dans nos perceptions. Si je vois une montagne et une vallée, c’est parce que je dispose de deux mots qui me permettent d’apercevoir la montage et la vallée mais la nature ne dessine  pas de pointillés entre ce qui fait la montage et la vallée.  Ce n’est pas parce qu’il y a des choses qu’il y a des mots, c’est parce qu’il y a des mots que nous voyons des choses.
     

4) Ferdinand de Saussure insinue ici une nuance importante, subtile qui peut sembler contradictoire de prime abord: « La langue n'est pas moins que la parole un objet de nature concrète, et c'est un grand avantage pour l'étude. Les signes linguistiques, pour être essentiellement psychiques, ne sont pas des abstractions ; les associations ratifiées par le consentement collectif, et dont l'ensemble constitue la langue, sont des réalités qui ont leur siège dans le cerveau. En outre, les signes de la langue sont pour ainsi dire tangibles ; l'écriture peut les fixer dans des images conventionnelles, tandis qu'il serait impossible de photographier dans tous leurs détails les actes de la parole. » 
            On aurait pu croire en effet que la langue étant entièrement de nature psychique, elle était plus abstraite que la parole puisque elle est physique, puisque elle est un acte. Mais ce n’est pas le cas, d’abord parce que les associations entre signifiant et signifié s’inscrivent à la longue dans les liaisons synaptiques et neuronales de notre cerveau (elles s’effectuent donc bel et bien dans le corps), ensuite parce que la langue s’écrit et qu’elle jouit donc d’une manifestation toute à la fois concrète et durable qui rend possible son étude, alors qu’une parole est éphémère et disparaît à peine est-elle proférée (dans le film, cette remarque de Saussure prend un certain relief lorsque Louise la linguiste va s’adresser aux extra-terrestres avec un tableau où le mot « human » est écrit. Les heptapodes (les extra-terrestres ont en effet 7 pieds) utilisent alors leur aptitude à dessiner sur la vitre qui les sépare des humains des logogrammes, des figures circulaires présentant des traits d’épaisseurs distinctes, chacun présentant des irrégularités particulières. Le terme exact ici est celui de « sémasiogramme ». Une langue sémasiographique est une langue dont le fonctionnement ne s’appuie pas sur la parole mais consiste uniquement dans l’écriture, tout comme les hiéroglyphes égyptiens. Alors que nous entendons la représentation sonore d’un signe qui pourrait être graphique, les heptapodes ne parlent qu’en écrivant par une sorte de jet d’encre qui fait jaillir de leurs organes préhensiles des figures, lesquelles finissent d’ailleurs par s’évanouir, ce qui va rendre nécessaire pour les hommes d’enregistrer visuellement ces figures)
   


            Il est très intéressant d’appliquer en effet, la distinction Saussurienne au film. L’équipe des chercheurs est donc bel et bien en présence d’une langue autre qui se définit donc comme l’outil d’un langage, d’un « vouloir dire » impulsé par une autre espèce que terrestre. Rien que cette caractéristique est en elle-même fascinante: qu’une vie soit ne saurait se concevoir sans « vouloir vivre » et en tant que dotée de langage, cette espèce peut exprimer son vouloir vivre par un vouloir dire, et ce vouloir dire à son tour se coule dans le creuset codé, régulé, systématique d’une langue qui, parce qu’elle jouit de ce support physique qu’est l’écriture, va pouvoir se prêter au travail d’interprétation des chercheurs et établir ainsi un échange possible. A quelle conditions un échange est-il possible? Celle de cet enchaînement par le biais duquel des êtres vivants peuvent exprimer leur vouloir vivre dans la manifestation d’un vouloir dire (langage) suivant les articulations précises et codifiées d’une langue, laquelle s’effectue dans l’écriture.


Mais une question ici ne peut être éludée: pourquoi cet échange ne s’effectue-t-il pas de la même façon avec les animaux de notre planète? Pourquoi semble-t-il que les hommes aient paradoxalement plus de facilité à échanger avec des extraterrestres qu’avec des animaux?      

jeudi 7 janvier 2021

CSD Terminale 2 - Cours du 08/01/2021

      


 
Ce qui en tant que linguiste intéresse Saussure, c’est donc la langue parce que le langage est plutôt l’objet de l’anthropologue, et la parole du psychologue, ou du psychanalyste. Qu’est-ce donc que la langue? Si on récapitule:
1) Elle est un sous-ensemble du langage puisque le langage s’étend à tout ce qui simplement peut faire signe. Elle se définit justement par une régulation stricte et arbitraire de cette association entre ce qui est signifiant et ce qui est signifié. Autrement dit elle rompt avec cette utilisation d’un langage qui se contenterait de dire de telle chose qu’elle « pourrait » signifier. Le mot so/leil désigne  en français cet astre que l’on voit se lever chaque matin et "c’est comme ça". La langue suppose donc une entente, un contrat par le bais duquel chaque membre d’une communauté manifeste son appartenance à cette communauté.
2) Une langue n’a pas besoin d’être parlée pour être une langue. On peut étudier une langue morte.
3) Ferdinand de Saussure a apporté une considération nouvelle sur ce qu’est le signe d’une langue, à savoir qu’il est entièrement de nature psychique et pas du tout physique. Le mot « che/val » n’est pas le signifiant de cet animal dont j’aperçois le corps aujourd’hui dans la prairie car si je voyais un autre équidé galopant ailleurs, je l’appellerai aussi cheval alors que ce ne serait pas le même cheval. Par conséquent il faut bien comprendre que nous parlons ici non pas d’une réalité mais d’un concept et que nous l’appliquons à tous les équidés que nous croisons tellement dans la nature. Les mots d’une langue sont donc les associations entre ce que Saussure appelle les images acoustiques (c’est-à-dire le signifiant: che/val) et les concepts (ici l’idée de cheval). Ce point est fondamental car il nous permet de comprendre à quel point les mots ne sont pas nés de notre contact avec les choses mais au contraire à quel point ils découpent le réel à partir des lignes de démarcation que leurs différences instaurent dans nos perceptions. Si je vois une montagne et une vallée, c’est parce que je dispose de deux mots qui me permettent d’apercevoir la montage et la vallée mais la nature ne dessine  pas de pointillés entre ce qui fait la montage et la vallée.  Ce n’est pas parce qu’il y a des choses qu’il y a des mots, c’est parce qu’il y a des mots que nous voyons des choses.
    

4) Ferdinand de Saussure insinue ici une nuance importante, subtile qui peut sembler contradictoire de prime abord: « La langue n'est pas moins que la parole un objet de nature concrète, et c'est un grand avantage pour l'étude. Les signes linguistiques, pour être essentiellement psychiques, ne sont pas des abstractions ; les associations ratifiées par le consentement collectif, et dont l'ensemble constitue la langue, sont des réalités qui ont leur siège dans le cerveau. En outre, les signes de la langue sont pour ainsi dire tangibles ; l'écriture peut les fixer dans des images conventionnelles, tandis qu'il serait impossible de photographier dans tous leurs détails les actes de la parole. » 

            On aurait pu croire en effet que la langue étant entièrement de nature psychique, elle était plus abstraite que la parole puisque elle est physique, puisque elle est un acte. Mais ce n’est pas le cas, d’abord parce que les associations entre signifiant et signifié s’inscrivent à la longue dans les liaisons synaptiques et neuronales de notre cerveau (elles s’effectuent donc bel et bien dans le corps), ensuite parce que la langue s’écrit et qu’elle jouit donc d’une manifestation toute à la fois concrète et durable qui rend possible son étude, alors qu’une parole est éphémère et disparaît à peine est-elle proférée (dans le film, cette remarque de Saussure prend un certain relief lorsque Louise la linguiste va s’adresser aux extra-terrestres avec un tableau où le mot « human » est écrit. Les heptapodes (les extra-terrestres ont en effet 7 pieds) utilisent alors leur aptitude à dessiner sur la vitre qui les sépare des humains des logogrammes, des figures circulaires présentant des traits d’épaisseurs distinctes, chacun présentant des irrégularités particulières. Le terme exact ici est celui de « sémasiogramme ». Une langue sémasiographique est une langue dont le fonctionnement ne s’appuie pas sur la parole mais consiste uniquement dans l’écriture, tout comme les hiéroglyphes égyptiens. Alors que nous entendons la représentation sonore d’un signe qui pourrait être graphique, les heptapodes ne parlent qu’en écrivant par une sorte de jet d’encre qui fait jaillir de leurs organes préhensiles des figures, lesquelles finissent d’ailleurs par s’évanouir, ce qui va rendre nécessaire pour les hommes d’enregistrer visuellement ces figures)
  


            Il est très intéressant d’appliquer en effet, la distinction Saussurienne au film. L’équipe des chercheurs est donc bel et bien en présence d’une langue autre qui se définit donc comme l’outil d’un langage, d’un « vouloir dire » impulsé par une autre espèce que terrestre. Rien que cette caractéristique est en elle-même fascinante: qu’une vie soit ne saurait se concevoir sans « vouloir vivre » et en tant que dotée de langage, cette espèce peut exprimer son vouloir vivre par un vouloir dire, et ce vouloir dire à son tour se coule dans le creuset codé, régulé, systématique d’une langue qui, parce qu’elle jouit de ce support physique qu’est l’écriture, va pouvoir se prêter au travail d’interprétation des chercheurs et établir ainsi un échange possible. A quelle conditions un échange est-il possible? Celle de cet enchaînement par le biais duquel des êtres vivants peuvent exprimer leur vouloir vivre dans la manifestation d’un vouloir dire (langage) suivant les articulations précises et codifiées d’une langue, laquelle s’effectue dans l’écriture.


Mais une question ici ne peut être éludée: pourquoi cet échange ne s’effectue-t-il pas de la même façon avec les animaux de notre planète? Pourquoi semble-t-il que les hommes aient paradoxalement plus de facilité à échanger avec des extraterrestres qu’avec des animaux?
        b) La distinction entre le langage humain et la communication animale
            Si les extraterrestres viennent sur terre, c’est qu’ils ont quelque chose à nous dire, peut-être qu’ils ont besoin de nous ou de notre planète. Mais il n’est pas acquis, après tout que les animaux aient forcément quelque chose à nous dire. « Avoir quelque chose à dire » est d’ailleurs une réalité qui n’a rigoureusement rien de donné ni d’évident. Le présupposé du film, en tout cas repose sur ce postulat d’un « message »: les heptapodes ont bel et bien quelque chose à nous faire passer et dés le début, l’équipe que nous suivons part du principe qu’il faut avant tout comprendre les intentions des nouveaux venus.
        Pourquoi n’est-ce pas aux animaux que ces tentatives de compréhension s’adressent? Parce qu’il n’est pas aujourd’hui prouvé scientifiquement que les animaux aient un « langage ». Ce n’est pas parce qu’il y a des modes de communication animales qu’il y a pour autant un langage et il convient ici comme ailleurs de se retenir de céder à la tentation du « politiquement  correct »  qui consisterait à pointer une sorte d’anthropocentrisme mal venu. C’est justement pour ne pas sombrer dans un anthropocentrisme délirant qu’il faut se garder de croire que les animaux aient un langage, qu’ils en aient besoin. Que les animaux soient intelligents, (ce qui est hors de doute) ne signifient pas qu’ils aient besoin d’utiliser un langage. Ce n’est pas nécessairement par narcissisme ou par anthropocentrisme que nous affirmons que le langage nous est propre, cela peut aussi se concevoir comme l’application d’un principe de précaution:  nous ne pouvons pas affirmer qu’il existe un langage animal parce que nous ne pouvons par leur appliquer aveuglément ce modèle là de communication, modèle qui d’ailleurs n’est pas dépourvu de « failles », notamment dans le rapport qu’il instaure par rapport à l’action, à l’instant présent ou à notre spontanéité.
  


            La vidéo de Romain Fillstrof (étudiant en linguistique) et de Castor Mother  (ethologue) étudie rigoureusement cette question. Castor mother pose en 1:28 la claire distinction entre la communication et le langage. Ce n’est pas la même chose de signaler une émotion ou une sensation et de la signifier (langage). Linguisticae et Castor Mother s’intéressent d’abord à la communication sonore chez les cétacés, les primates et les oiseaux:
- Les cétacés communiquent sur de longues distances par des sortes de vocalisations. Il n’y a pas pas contrairement à ce que l’on a longtemps cru de différences génétiques dans les modalités de communication susceptibles de permettre à des cétacés de communiquer entre eux. Des orques ont pu apprendre des séquences vocales utilisées entre dauphins et ainsi communiquer avec eux. C’est fondamental car cela prouve que les modes de communication entre les animaux ne sont pas nécessairement innés.
- Les primates communiquent de plusieurs façons: par la voix mais aussi par les postures et certaines interactions avec leurs milieux (craquement de branches, etc). Ils peuvent faire varier les signaux d’alarme selon l’origine du danger.
- Les oiseaux utilisent le mode de communication sonore le plus complexe correspondant à plusieurs fonctions: alarme, reproduction, nourriture, imitation, etc. L’imitation prouve encore une fois que la communication n’est pas nécessairement innée. Si ces remarques sont aussi importante, c’est parce qu’elle relativise l’idée selon laquelle l’homme se distinguerait de l’animal comme la culture à la nature. On voit bien que les animaux s’adaptent et qu’il n’est donc pas exclu qu’ils construisent eux aussi une « culture ».
            Il existe également des modalités de communication gestuelle notamment chez les abeilles. Grâce à Karl Von Frisch, on a découvert que les abeilles communiquent par des danses visant à renseigner leurs congénères sur des sources de nourriture environnantes. Plus la danse est rapide plus la source de nourriture est éloignée. Les abeilles se servent également de phéromones pour qualifier la nature de la nourriture en question.
        Linguisticae, à très juste raison insiste sur les nuances et sur la richesse des modes de communication animaux. De plus il est prouvé que de nombreuses modalités de communication animale sont non seulement acquises mais aussi évolutives. Elles sont le fruit d’une évolution voire de la transmission de certains individus à la totalité du groupe: autant de traits qui semblent ratifier l’idée même de langage animal. Pourtant cette assimilation de la communication animale au langage reste douteuse pourquoi?
          Il faut déterminer précisément ce qu’est le langage. Le premier philosophe connu à s’être posé la question du langage est Aristote. Il convient d’ailleurs d’insister énormément sur le fait que c’est le même terme: « logos » qui désigne à la fois le langage et la raison. Pour Aristote le langage c’est l’articulation de la voix par la langue. A l’exception des oiseux, les animaux étant incapables d’articuler leur voix, ils ne sont pas des êtres de langage selon Aristote. Il convient ici aussi de se rappeler que dans le texte extrait de "politique", Aristote soutient que c’est finalement grâce au langage naturel à l’homme que ce dernier est un être naturellement politique, c’est-à-dire capable de vivre en cité.
         

            Castor Mother poursuit l’exploration du langage par les philosophes en citant Descartes. Le philosophe français, en effet, a créé le concept d’animal-machine, à savoir que, selon lui, si nous construisions  des robots à l’image des animaux, ils ne se distingueraient en rien des animaux eux-mêmes. Par rapport au langage, cette observation illustre parfaitement les thèses de Descartes pour qui, finalement, les animaux sont dépourvus de pensée. On peut concevoir des machines qui émettent des sons articulés, ce n’est pas pour autant qu’elles parlent parce qu’elles n’ont pas l’intention de dire quelque chose, de signifier quoi que ce soit. On peut imaginer des machines qui répondent à des stimulations mais aucune qui prendrait par elle-même l’initiative de dire ce qu’elle pense. Par conséquent, les machines, pas davantage que les animaux n’utilisent le langage.

        Mais c’est dans les années 50 que de véritables études philosophiques sont publiées sur cette question. Emile Benveniste travailla alors à partir des observations de Karl Von Frisch. Il convient de prendre en compte le fait que Benveniste est extrêmement soucieux de définir les spécificités du langage humain par OPPOSITION aux modes de communication animales, ce qui falsifie peut-être un peu son analyse. Il relève 7 critères de distinction:
1) Selon lui le message du langage doit être vocal (et ce n’est pas le cas pour les abeilles puisque la communication des abeilles est gestuelle (danse)
2) Le message doit pouvoir être transmis dans le noir, or les abeilles ne communiquent que dans et grâce à la lumière)
3) Dans tout lagune il y a du dialogue (et les abeilles ne dialoguent pas: un signal crée chez les abeilles qui reçoivent une attitude mais pas un autre message)
4) Le message doit être reproductible, c’est-à-dire que dans le langage on peut faire un message à partir d’un autre message (alors que les abeilles n’évoquent que les situations qu’elles ont vécues. Aucun message ne se constitue à partir d’un autre message)
5) Pour le langage, on doit pouvoir évoquer toute situation. Toute langue est composé d’unités que l’on peut combiner pour créer des énoncés nouveaux correspondant à d’éventuelles situations nouvelles (les abeilles ne peuvent exprimer qu’un nombre limité de situations: lieu et nourriture)
6) Le langage humain ne peut être dépendant d’une référence extérieure (alors qu’au contraire chez les abeilles le contenu du message est étroitement dépendant du « comment » lequel dépend de la situation exprimée: la distance s’exprime par la vitesse de la danse. Il y a une plus grande liberté et indépendance dans le langage humain.
7) Enfin le message d’un langage doit pouvoir être analysé, c’est-à-dire décomposé en unités de sens. Le message des abeilles est un signal qui exprime une fois pour toute une donnée et une seule.
            On peut remarquer la faiblesse des deux premiers critères puisque si nous les suivions, la langue des sourds-muets ne serait pas un langage alors qu’il en est nécessairement un. D’autre part, si cette distinction a le mérite de pointer effectivement certaines spécificité du langage humain, il s’effectue sur une seule modalité de communication animale et ne peut valoir pour les autres.
       

CSD Terminale HLP (groupe 1 et 2) - Cours du 08/01/2021

 Violence, Humanité et Histoire -
Pourquoi faire tant d’histoires de l’Homme?
(De la mise en récit de la mythologie à l’innommable en acte de l’histoire)


Introduction

        Parmi toutes les contradictions dont l’être humain se trouve être à la fois le sujet, l’objet et le champ d’expérimentation, il en est une qui, peut-être dépasse ou englobe toutes les autres, voire qui pourrait revendiquer à bon droit de les expliquer ou de les traverser d’une perspective très éclairante, c’est celle de l’histoire et de la violence. Il convient ici de prendre le terme d’ « histoire » dans son sens global (histoire: ce mot recouvre plusieurs sens: de narration à complication (faire des histoires) jusqu’à l’Histoire, avec un grand H, considérée comme le compte rendu des actions réelles des hommes). De fait, l’évolution de l’être humain est marquée à la fois par ce désir d’inscrire sa présence au monde dans la trame d’un récit (qu’il soit mythologique, religieux, historique, etc.) de telle sorte que son existence générique (en tant qu’espèce) ne soit pas absurde et, en même temps, ses actes manifestent à de nombreuses occasions, par leur violence et leur impact gratuitement destructeur un non-sens qui les situe justement toujours à l’extrême limite de ce qu’un récit est à même de contenir et de rassembler, (étant entendu qu’un récit nécessairement fait sens de ce qu’il raconte).
        C’est exactement comme si l’être humain, en tant qu’auteur et qu’acteur de cette tentative d’auto-narration se mettait lui-même en situation de pouvoir et de ne plus pouvoir se définir lui-même comme matière à récit, comme personnage d’une histoire sensée, racontable, lisible. L’auteur se retrouve constamment à la traîne de l’acteur, lequel fait tout ce qu’il peut pour se rendre incompréhensible, abject, innommable, indétectable à la  moindre tentative de rationalisation, de compréhension, de lisibilité. On a ainsi l’impression que l’être humain « s’amuse », mais c’est tout sauf un jeu, à explorer constamment le bord exclusif et inclusif d’une ligne de frontière qui est celle du racontable, du nommable, du dicible. L’humanité de l’homme se trouve ainsi paradoxalement et continument mise en question selon qu’elle peut ou pas se ranger sous l’étiquette d’un récit possible. L’être humain est une créature dont l’attitude semble sans cesse viser à être à la fois digne et indigne d’être lue. Il joue et déjoue constamment le jeu de la composition narrative, de l’identité du héros dont on peut et dont on ne peut pas raconter l’histoire comme celle d’un personnage « UN ». C’est exactement comme si nous pouvions dire de l’être humain la même chose que toute particule microscopique selon le principe d’incertitude de Heisenberg, à savoir que plus on tente d’en préciser la position, moins on peut en définir la vitesse (vitesse et position sont des caractéristiques de la particule dont on ne peut affiner l’une sans atténuer l’autre).
        Cela revient exactement à affirmer qu’il est absolument impossible de situer une particule microscopique avec précision puisque plus on tente de la localiser, moins on se donne les moyens de savoir à quelle vitesse elle n’est déjà plus là où elle était. De la même façon, plus les hommes formulent et activent une demande de sens et de lisibilité quant à l’humanité elle-même, plus ils semblent oeuvrer inconsciemment à la rendre impossible, de telle sorte qu’ils oscillent constamment de part et d’autre de cette ligne de cohérence et de composition narrative qui seule rendrait possible la fermeture d’un concept d’ « Humanité ». Mais force est de reconnaître que ce concept n’existe pas en ce sens que l’être de l’homme est en question, et d’être une question, un suspens, un sujet d’étonnement. Qu’est-ce d’autre: être humain, qu’une question sans réponse? Se pourrait-il que l’Homme qui a tendance à se concevoir comme la finalité même de la création en soit, tout au contraire, le point de fuite, la nuance questionnante, la perspective tendancielle au flou, à l’indiscernabilité, à l’indétermination, à l’évasif? (Se pourrait-il que ce soit par l’homme que l’univers perde peu à peu toute sa réalité?) Peut-on définir l’être humain sans revenir, comme à son point d’origine, à cette indétermination même, à ce curieux mélange de demande et de résistance au Sens, au Récit, au lisible? Est-il autre chose que ce point d’ancrage et de fuite, d’ouverture et de dérobade, de possibilité et d’impossibilité à se comprendre lui-même, à se couler dans la matière lisible et unifiée d’un récit, d’une histoire, d’une trame, tout comme Oedipe lançant imprudemment une enquête sans se douter qu’elle n’a en réalité pas d’autre objet que lui-même et qu’il est la cause même du problème qu’il croit résoudre?


1) L’humain: fils du « Deinos 


        a) Faire des histoires de l’Homme / Faire de l’homme un objet d’Histoire
        Ce n’est évidemment pas un hasard si nous retrouvons dans la tragédie de Sophocle: « Antigone », un passage vraiment incontournable pour toutes personnes soucieuses de répondre à cette question portant sur l’ambiguïté de l’être humain tout à la fois absurde et soucieuse de faire sens, histoire, communément rationnelle et insensée. C’est le premier Stasimon de la pièce, c’’est-à-dire la première envolée du chœur juste après que l’on apprenne qu’une personne a été prise en flagrant délit de désobéissance à l’interdiction de Créon:

« Il est bien des merveilles en ce monde mais il n’en est pas de plus grande que l’homme. »
Il est l’être qui sait traverser la mer grise, à l’heure où souffle le vent du Sud et ses orages, et qui va son chemin au milieu des abîmes que lui ouvrent les flots soulevés. Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre, la Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont chaque année la sillonnant sans répit, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales.
Les oiseaux étourdis, il les enserre et il les prend, tout comme le gibier des champs et les poissons peuplant les mers, dans les mailles de ses filets.
L’homme à l’esprit ingénieux. Par ses engins il se rend maître de l’animal sauvage qui va courant les monts, et, le moment venu, il mettra sous le joug et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes.
Parole, pensée vite comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela il se l’est enseigné à lui-même, aussi bien qu’il a su, en se faisant un gîte, se dérober aux traits du gel ou de la pluie, cruels à ceux qui n’ont d’autres toits que le ciel ?
 Bien armé contre tout, il ne se voit désarmé contre rien de ce que peut lui offrir l’avenir. Contre la mort seule, il n’aura jamais de charme permettant de lui échapper, bien qu’il ait déjà su contre les maladies les plus opiniâtres imaginer plus d’un remède.
Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources (métis) dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal comme du bien.
Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de son pays et à la justice des dieux, à laquelle il a juré foi !
Il montera alors très haut au-dessus de sa cité, tandis qu’il s’exclut de cette cité le jour où Il laisse le crime le contaminer par bravade.
Ah ! Qu’il n’ait plus de place alors à mon foyer ni parmi mes amis, si c’est là comme il se comporte ! »
                                        SOPHOCLE (549-406 av.JC) dans « ANTIGONE »
   



        Ce passage a été énormément commenté par des hellénistes tout autant que par des philosophes, et cela pour, au moins deux raisons:
1) Il semble assez décalé par rapport à l’action. On vient d’apprendre que l’interdit du roi Créon vient d’être violé et le choeur qui représente cette parole impersonnelle mais pas pour autant neutre, souvent composé de vieillards qui se rallient au point de vue de la tradition, des forces conservatrices, soumises aux lois, déclame cette étrange tirade dont on ne sait pas vraiment en fait si elle constitue un éloge de l’être humain ou un blâme. Gilberte Bonnet, spécialiste de grec ancien montre à quel point ce passage est incompréhensible si on s’obstine à n’y voir qu’une louange de  l’esprit d’inventivité de l’Homme. C’est plutôt à sa démesure, à ce que l’on appelle en grec l’hybris qu’il faut rapporter le contenu de ce « chant » qui n’est pas du tout favorable non plus à l’action d’Antigone. Sophocle n’exprime pas ici ce qu’il pense, mais plutôt cette sorte de sagesse prudente de l’opinion qui suit toujours les usages de la traduction. Quoi d’étonnant à ce que l’on ose braver les ordres du roi puisque l’Homme est cet être insaisissable, capable du meilleur comme du pire.
2) Ce passage est donc connu et souvent baptisé « hymne ou ode à l’homme » alors même que son sens est extrêmement ambigu et la traduction proposé ici par Paul Mazon est contestable car lorsque on regarde dans un dictionnaire le sens de « Deinos », on s’aperçoit que ce terme ne désigne pas du tout une merveille, mais au contraire ce qui provoque la terreur, l’effroi, de telle sorte que le premier vers pourrait de devrait plutôt se traduire ainsi: « il est bien des choses terribles en ce monde mais il n’ en est aucune qui le soit autant que l’Homme.» On comprend mieux ainsi à la fois le sens du poème dans son entier et sa position dans la pièce. Antigone agit de façon aussi dangereuse que l’être humain. Son acte manifeste une prise d’initiative orgueilleuse, impudente et porteuse du germe de la discorde et de la violence.