vendredi 27 septembre 2013

"Peut-on exister sans faire d'histoires?" - Quelques indications pour un plan

Le plan qui va être exposé n'a pas d'autre utilité que de nous permettre de relier entre elles les idées et les références évoquées en cours. Il ne constitue en aucune façon le plan d'un "corrigé type" mais permet à celles et ceux qui ont besoin de voir clair dans la progression du traitement d'une question de saisir une dynamique qui, nous l'espérons, va sans cesse plus loin dans  la complexité du problème.

1) L'homme ne peut exister sans être un "faiseur d'histoires"
              a) parce qu'il n'est pas présent dans le monde mais présent à lui-même dans le monde (référence: Hegel - conscience et dédoublement)
               b) parce qu'il se donne une identité dans le décalage de l'imaginaire et du symbolique (référence: Freud - l'enfant à la bobine)
               c) parce qu'il est, dés sa naissance, détourné d'un monde physique pour être intégré à un monde du sens, de communication et de "décryptage" (référence: Alain - L'enfant parle avant de penser)
Transition: le cri de Munch (pour autant ce détournement n'en constitue pas moins un mensonge et le monde physique, brut existe toujours "avant" le monde humain des signes

2) L'homme n'existe vraiment que sans faire d'histoires
               a) l'épuisement de tout "vouloir dire" (référence: Peter Handke "Chevauchée sur le lac de Constance")
               b) Un monde absurde (référence: Albert Camus "l'Etranger")
               c) Le bonheur réside dans le sentiment d'autosuffisance de l'instant présent (référence Rousseau "les rêveries du promeneur solitaire")
Transition: Mais Meursault, aussi convaincu et convaincant soit-il de la teneur absurde de l'existence n'en est pas moins le personnage d'un "roman". Macbeth dit bien que "l'histoire est un récit plein de bruit et de fureur raconté par un idiot", mais c'est bien le terme de "récit" qu'il utilise et Faulkner reprenant exactement la formulation de cette citation écrit bien une histoire lorsqu'il décrit dans "le bruit et la fureur" la trame violente et crue d'une histoire si "folle" que seul un simple d'esprit nous permet de l'éclairer d'un regard exact et neutre. Rousseau lui-même prend la plume pour décrire un état tellement "extatique"et immergé dans l'instant qu'aucun récit ne semble pourtant pouvoir le restituer dans sa vérité. Ces auteurs nous décrivent des récits posant l'existence pure comme au-delà de tout récit. 
           Il semble donc bien qu'il y ait dans tout histoire, dans toute fiction racontée quelque chose qu'il est impossible de dépasser. Peut-être y-a-til derrière ce sens premier de l'histoire comme trame linéaire, action menée par des personnages qui se dirige vers un dénouement pour éventuellement nous suggérer une morale un autre sens plus subtil qui nous échappe encore.

3) Il faut distinguer l'histoire que les hommes font et celle qui les fait, celle dans laquelle ils se trouvent eux-mêmes "embarqués". Peut-être est-ce précisément quand, comme Camus écrivant l'Etranger, nous explorons la crudité d'une existence qui ne nous racontent pas "des histoires" au sens de mensonges, que nous touchons du doigt le nerf à vif de la véritable histoire: celle de l'aventure d'exister qui ne s'écrit qu'au présent, dans l'encre de nos impressions. ne serait-ce pas la vie elle-même qui dans son déploiement ne cesserait pas de faire des histoires au sens de "créer des embrouilles"? Le bio-généticien François Jacob décrivant les mécanismes cellulaires les plus subtils de la vie parle de "bricolage". Faire des histoires c'est entraîner des complications et il se pourrait bien que la complication décrive le moteur le plus efficient de la vie, au sens  biologique du terme. On ne peut pas exister sans faire d'histoires parce que faire des histoires est le leitmotiv le plus puissant de la vie.
              a) Le "bricolage" de la vie: la complexification cellulaire et les communications inter-règnes
           b) La stratégie d'enveloppement de l'expérience limite de la vie (référence Robert Anthelme "l'espèce humaine")
               c) Pénélope crée au coeur de l'épopée un temps de suspension qui fige momentanément le fil d'une certaine conception de l'histoire: celle de la gloire de son nom et de l'action épique, légendaire (les grecs attaquent Troie pour que l'on se souvienne de leurs noms). Elle tisse le jour ce qu'elle défait la nuit, explorant ainsi une dimension plus vraie, moins linéaire de l'histoire. Il n'est plus question ici de faire quoi que ce soit mais de se laisser porter par la complexité de l'aventure de la vie. (Référence: l'Odyssée d'Homère)

vendredi 20 septembre 2013

Confort, bien-être et "bienséance" - (Le confort - 2)


La dernière piste évoquée est prometteuse : dans quelle mesure un véritable confort n’induirait-il pas un profond dépaysement ? Par ce dernier terme, il conviendrait d’entendre un désancrage total à l’égard de tout ce qui situe dans le contexte de notre identité familiale, sociale ou professionnelle, un lâcher prise, un vol plané ou une chute libre. Nous ne sommes plus tenus de faire ou d’être ce que notre rôle au sein d’un milieu nous dicte. Plutôt que de partir de la posture du corps pour en déduire la paix de l’esprit, il serait alors possible de travailler à partir de la profonde confusion des deux perspectives et de concevoir un dispositif « neutre » au sein duquel il nous serait donné de jouir de l’existence dans son acception la plus dépouillée :    
« Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu'il y soit connu. À peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que cet instant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?
     Mais s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. »
Jean- Jacques Rousseau « les Rêveries d’un promeneur solitaire »

Il est très intéressant de faire une lecture littérale, plastique, voire géométrique des termes utilisés par Rousseau, en oubliant complètement qu’il parle de l’âme : « Trouve une assiette…. pour s’y reposer toute entière… rassembler son être, sans avoir besoin d’enjamber ou de rappeler, que ce sentiment puisse la remplir toute entière….etc. » Rousseau évoque une posture stable, posée, débarrassée de toute inquiétude, se suffisant à elle-même. « Et que le sentiment de l’existence seul puisse la remplir toute entière. » Le confort absolu nous apparaît alors comme une mise en situation dans laquelle n’interfère plus aucun horizon de distraction, d’action, « d’avoir à faire ». Qu’est-ce qui peut nous offrir la possibilité de nous rassembler sans enjamber, de nous recueillir sans franchir ou outrepasser ? C’est la notion de base, de soubassement, de fondation, de « bien séance » (double sens intéressant de séant : postérieur, posture assise et convenable, décent, pertinent).

Le vrai confort consiste à trouver son point d’équilibre, son assiette comme on dit en équitation, celle-ci résidant dans la capacité du cavalier à accompagner le mouvement du cheval, à décoller de la selle dans le rythme de la course sans pour autant perdre contenance, sans laisser les soubresauts du trot ou du galop changer la pression des étriers la flexion des genoux, l’équilibre du bassin, etc. L’équitation est le sport élégant par excellence, celui dans l’exercice duquel il importe plus que tout d’être bienséant sur son séant. « Séance tenante » dit-on pour désigner une situation urgente, une réunion se déroulant dans l’instant même. Le confort existentiel que nous décrit Rousseau semble aller, lui, dans le sens de la séance « tenue », c’est-à-dire de la posture assez stable, équilibrée pour se satisfaire exclusivement du fait d’exister indépendamment de ce qui remplit nos vies d’évènements plus ou moins heureux que l’on craindrait ou que l’on désirerait. Il n’est ni plus ni moins question ici que d’une plénitude, d’une autosuffisance d’un exister qui revient à lui-même comme le chat qui se roule en boule, métaphore de l’enveloppement. On retrouve dans ce passage extrait de « l’espèce humaine » dans un contexte très, très différent : celui des camps de travail, cette image de l’enveloppement appliqué à la question cruciale de la résistance d’un corps exténué aux agressions et aux humiliations de la déportation.


« La cage d’os est mince, il n’y a déjà presque plus de chair dessus. La volonté subsiste seule au centre, volonté désolée, mais qui seule permet de tenir. Volonté d’attendre. D’attendre que le froid passe. Il attaque les mains, les oreilles, tout ce qu’on peut tuer de votre corps sans vous faire mourir. Le froid, SS. Volonté de rester debout. On ne meurt quand même pas debout. Le froid passera. Il ne faut pas crier, ni se révolter, chercher à fuir. Il faut s’endormir dedans, le laisser faire, après on sera libre. Jusqu’à demain, jusqu’à la soupe, patience, patience…En réalité, après la soupe, la faim relayera le froid, puis le froid recommencera et enveloppera la faim ; plus tard les poux envelopperont le froid et la faim, puis la rage sous les coups enveloppera poux, froid et faim et la guerre qui ne finit pas enveloppera rage, poux, froid et faim, et il y aura le jour où la figure, dans le miroir, reviendra gueuler : « je suis encore là » ; et tous les moments où leur langage, qui ne cesse jamais, enfermera poux, mort, faim, figure, et toujours l’espace infranchissable aura tout enfermé dans le cirque des collines. »
                                                                          Robert Anthelme

Peut-on mettre en œuvre des dispositifs de confort tels que l’existence s’y replie sur elle-même comme un papier qu’on froisse, une laine qu’on roule en pelote, qu’on intrique et qu’on complexifie à plaisir, que l’on « implique » (implicare), une vie qui se recharge dans l’immobilité comme une batterie silencieuse et s’intensifie dans la stratégie labyrinthique de l’enveloppement ainsi qu’un Minotaure satisfait, ou que l’océan (les vagues s’enveloppent, « la mer toujours recommencée ») ?


Il y a dans cette dernière image un paradoxe éclairant pour la notion de confort : l’océan que l’on considère souvent comme la représentation même de l’infini, d’une extériorité totale, d’une immensité qui excède notre capacité de nous la représenter comme une totalité est pourtant un élément qui ne se renouvelle que de soi, de la même façon que Rousseau décrit le bonheur comme cette efficience en nous qui consisterait à trouver l’assise sur la base de laquelle nous serions à même de nous contenter d’exister ? L’océan est peut-être moins un espace infiniment étendu que la redistribution d’une consistance mobile et malléable, d’une dynamique de la pliure par laquelle du « neuf » incessamment se constitue à partir du vieux (comme l’enfant naît dans les plis de chair de la femme adulte)
L’océan ne change pas de lieu mais ne cesse de se « recombiner », de se reproduire en un sens qui n’est pas du tout celui de la réitération d’une image conforme. Il reste « là où il est » sans cesser à chaque instant de « se faire autre à ce qu’il était ». Il est dans la séance, au sens étymologique du terme, mais cette séance n’est pas celle d’un corps qui resterait « même ».  Séance vient du verbe seoir qui désigne à la fois s’asseoir et séjourner, être à demeure.
Il y a une spécificité de la salle de séjour c’est que l’on ne sait pas bien quelle est sa fonction à l’opposé de la cuisine, du bureau, de la chambre lesquelles sont presque nommément associés à des meubles. Dans la salle de séjour, on séjourne, on fait du « sitting » (mais pas au sens : manifestation), on est sur son séant, on « siège ». On peut bien sûr objecter qu’on imagine mal un séjour sans canapé ou sans fauteuil mais ces meubles ne sont pas aussi impliqués par la salle de séjour que le lit à la chambre parce que l’on peut à la limite se représenter une salle de séjour, de « séance » sans fauteuil. Il existe donc ici une marge d’indétermination, de flou tant pour la fonction que pour le mobilier. Le séjour est ainsi la pièce dans laquelle nous pouvons le plus facilement passer outre les occupations de la vie pour jouir le plus commodément de la gratuité anonyme d’exister, pour donner au pur fait d’exister sa consistance purifiée, sans additifs ni dilution.

On comprend ainsi que le dépouillement, les meubles bas, une décoration minimale et « zen » constituent toute autre chose qu’un simple effet de mode ou qu’un courant. Il s’agit de créer les conditions d’un enveloppement sur soi de l’existence, d’une absence de motifs grâce à laquelle rien ne vient distraire le corps et l’esprit de leur plus primitive efficience. Il faut penser au glissement silencieux des vantaux qui permet au japonais d’entrer dans la pièce. Rien ne lui est « dû ». Son corps s’insinue dans l’espace de la salle par l’efficace d’un glissement latéral et non d’une irruption frontale comme c’est le cas en occident. Rien de théâtral. Il n’est pas question de bouleverser l’équilibre des volumes, des couleurs, des lumières et des ombres qui prévaut dans la pièce du fait de la résonance des objets qui y interagissent mais de s’y mêler comme un nouvel ingrédient à la levée d’une pâte, à l’émulsion d’une « mayonnaise qui prend ». Il est une « propension des choses » (titre d’un livre de François Jullien) à laquelle l’oriental est plus sensible que l’occidental (cérémonie du thé) mais ce serait précisément un piège que de sombrer dans un orientalisme exacerbé puisque cette propension des choses est un fait, une réalité, qu’on soit japonais ou franc-comtois. 

Comprendre et saisir l’efficience de cette propension, c’est d’abord saisir que l’on ne crée pas les conditions du confort comme un état que l’on aurait la capacité de faire advenir mais à l'intérieur duquel on ne peut que s'insinuer,  apporter silencieusement sa contribution en commençant par la ressentir. Pour se « caler », il faut d’abord « s’intercaler », faire jouer les interstices, les déplacements d’air et les glissements de vantaux comme un jeu d’éventail. L’image de la vague si récurrente dans les ébauches japonaises constitue ici une illustration fondamentale pour la réalisation d’un véritable confort.

jeudi 12 septembre 2013

Le confort


Le confort s’oppose à l’effort étymologiquement au niveau des préfixes : cum (« avec ») et ex (sortir de soi). S’efforcer de…c’est se faire violence. L’effort est du côté du pouvoir, le confort de la puissance.  Quelle est la différence ? Avoir du pouvoir, c’est exercer une autorité, une domination sur quelqu’un ou quelque chose. Il s’agit de provoquer un événement ou d’imposer une contrainte, de jouir de ce que on appelle un droit de coercition à l’égard d’une personne ou d’une situation. Le pouvoir suppose donc toujours une forme de violence, un décret, une force qui se manifeste extérieurement, sans prévenir, de façon brutale ou automatique quand il est le produit des rouages d’une institution. Elle n’actualise aucun potentiel, elle éclate. Quand on dit de quelqu’un qu’il a du pouvoir, on parle souvent d’une position hiérarchique, sa fonction l’a investi du pouvoir symbolique de faire ceci ou cela, de forcer un tel à obéir à tel ordre mais c’est proclamé, édicté. On ne se situe aucunement dans les forces au sens physique du terme, dans les éléments mais plutôt dans une charge que l’on confie statutairement à quelqu’un. Le pouvoir est symbolique, social, sociétal, pas la puissance. Il peut être une question d’étiquette.

 Eichmann était un haut fonctionnaire dans le régime nazi en charge de nombreux dossiers. Il fut interrogé, lors de son procés, sur le sentiment qui l’habitait lorsqu’il comprit que le 3e Reich (censé durer 1000 ans) allait s’écrouler prématurément: « je pressentais qu’il me faudrait mener une vie difficile, individuelle, sans chef, que je ne recevrai plus d’ordres, que je n’en donnerai plus, que je n’aurai plus d’ordonnances à consulter, bref que je devrai vivre une vie inconnue de moi. » Une telle déclaration manifeste l’état d’esprit d’une personne qui n’a connu que le pouvoir et ne perçoit pas l’efficience de la puissance.

Aussi rapide et brutale que soit mon action, il est impossible qu’elle ne soit pas aussi et peut-être surtout la libération d’une énergie, d’un potentiel. Une ampoule manifeste son pouvoir d’éclairer quand on appuie sur l’interrupteur mais ce geste ne fait qu’actualiser le flux électrique d’une puissance qui définit son voltage. De quoi une ampoule est-elle capable ? C’est ce qui définit sa puissance. Nous libérons constamment des flux d’énergie vitale, des intensités de vie dans le chiffre desquels notre envie d’exister plus ou moins s’active. On mesure bien ainsi à quel point l’expression « je fais ce que je peux » revêt deux sens très différents, voire opposés. Cela peut vouloir dire, je fais ce que l’on m’autorise à faire (pouvoir) ou bien je libère tout mon potentiel, je me réalise (puissance). Eichmann était aussi fermement installé dans le pouvoir que totalement déconnecté de sa (petite) puissance. Il n’est pas impossible que de nombreuses personnes compensent la faiblesse de leur puissance par l’exercice de leur pouvoir (nous avons tous connu des ratés paranoïaques, autoritaires et omnipotents (c’est peut-être un pléonasme)). La puissance suppose que l’on laisse s’effectuer cette libération d’énergie vitale dans laquelle on consiste. Confortablement installé dans le fait d’exister, on réalise cette donne dont la nature est profondément dynamique. Il ne s’agit pas de créer à partir de rien un dynamisme qui viendrait de notre volonté mais de faire corps avec un dynamisme bien plus exhaustif, bien plus continu : le mouvement par la grâce duquel le monde est monde. Il n’est plus question d’être l’initiateur d’un élan mais de se laisser porter par le seul élan qui  fonctionne tout le temps.

Le philosophe Schopenhauer évoque cet élan en termes très négatifs dans la mesure où il nous manipule totalement. Nous croyons agir alors que nous sommes « agis ». C’est ce qu’il appelle « le vouloir vivre », soit une force de croissance qui s’active perpétuellement et aveuglément dans le monde, jouant de nos petits désirs individuels pour se réaliser en tout temps en tout lieu sur tous les êtres vivants. Un homme lucide, selon lui, n’aspirera qu’à une chose, la négation du vouloir-vivre :
« De même l'homme qui est arrivé à la négation du vouloir-vivre, si misérable, si triste, si pleine de renoncements que paraisse sa condition, lorsqu'on l'envisage du dehors, de même cet homme est rempli d'une joie et d'une paix célestes. Ce n'est pas chez lui, cette vie tumultueuse, ni ces transports de joie, qui supposent et qui entraînent toujours une vive souffrance, comme il arrive aux hommes attachés à la vie; c'est une paix imperturbable, un calme profond, une sérénité intime, un état que nous ne pouvons nous empêcher de souhaiter, lorsque la réalité ou notre imagination nous le présente. Nous voyons bien alors que la satisfaction que le monde peut donner à nos désirs ressemble à l'aumône donnée aujourd'hui au mendiant et qui le fait vivre assez pour être affamé demain. La résignation, au contraire, ressemble à un patrimoine héréditaire; celui qui le possède est à l'abri des soucis pour toujours. »
« Une paix imperturbable, un calme profond, une sérénité intime » : ces termes semblent aller dans le sens d’un confort existentiel authentique fondé sur le renoncement au vouloir-vivre. Il n’est aucunement question de se tuer pour Schopenhauer mais de mépriser la vie, de s’extraire de son cycle aveugle et veule. Nietzsche qui a beaucoup lu et apprécié Schopenhauer finira pourtant par s’en détacher en disant « oui » au monde, à la volonté de puissance (laquelle ressemble trait pour trait au vouloir-vivre), à l’ivresse dionysiaque. Paradoxalement, il n’est pas bien sûr que ces deux attitudes soient aussi contraires qu’il le semble de prime abord. Nietzsche (notamment par l’Art) « célèbre » là où Schopenhauer « méprise » (par le renoncement) mais ils ont tous les deux le regard braqué sur la même vérité et définisse la juste attitude dans le magnétisme de cette polarité. Cette vérité réside dans l’efficience des forces qui, en s’activant dans le monde, "sont" le monde.

Qu’il s’agisse de se laisser porter par cette efficience ou de s’en extraire, l’image de la suspension (le saut de Klein) demeure, ainsi que l’esprit de négation et de dérision à l’égard du pouvoir. Il s’agit pour les deux philosophes de percevoir cette activation des forces pour s’y confondre et peut-être s’y annuler (Schopenhauer). La toile de Munch définit parfaitement cette ambiguité : la figure centrale semble bien souffrir d’être ainsi engoncée dans les forces lumineuses, gravitationnelles, thermiques et ondulatoires mais il n’est pas non plus exclu que sa clameur soit un cri de joie. Il est difficile de ne pas ressentir un sentiment d’angoisse profonde devant cette toile et pourtant elle rejoint par certains aspects la littéralité de l’étymologie du confort : cum fortis. « Faire corps avec les forces ».

Suspension, fluidité, saturation. On est confortablement installés quand nos membres sont laissés à l’abandon, à une forme de lascivité sur un support qui épouse les courbes de notre corps. Se profile alors à l’horizon l’idéal d’un « dynamisme ergonomique », d’une adéquation parfaite de notre être à tout espace, sur le modèle du chat dont l’élasticité musculaire lui donne à toute occasion le « ressort » nécessaire à faire son lieu de tout lieu (il se « met en boule », terme dont le sens une fois appliqué à l’humain désigne exactement le contraire de l’état d’esprit confortable, soit l’énervement, l’exacerbation de nos nerfs poussés hors d’eux, « énervés »)
Proust évoque dans les premières lignes de la Recherche ce moment où, nous réveillant dans une autre chambre que la notre, nous passons plus ou moins consciemment en revue toutes les possibilités dans le suspens interrogatif de la question : « où suis-je ? Où puis-je être ? » S’active alors tout un travail de configuration par le biais duquel il est bien question pour nous de faire corps avec la situation, avec la matinée, de nous incarner sous les traits requis par le fait que nous soyons là, chez nos parents, chez notre amante, chez un ami, dans une chambre d’hôpital, après une anesthésie, etc. 

Nous faisons ainsi l’expérience d’une marge de manœuvre identitaire tout-à-fait confortable, comme s’il n’était question pour tout homme socialisé que de se glisser dans la peau de la personne dictée par le lieu, étant entendu qu’un autre lieu induirait de « nous », un autre visage ou peut-être un autre masque. Ne serait-il pas possible, dans le fil de cette notion de confort identitaire ou d’identité modulable, d’imaginer un décor, un meuble, un aménagement, une posture susceptible de prolonger cet étonnement, cet engourdissement, ce jeu de repérage en étirant le plus possible ce suspens neutre de l’interrogation, en évitant que la réponse vienne trop vite, quelque chose d’anonyme, de non connoté, de non connotable, suffisamment impersonnel pour convenir à toutes les hypothèses ? « Confortably numb »  (Pink Floyd) : avant d’être « quelqu’un", la douce torpeur et la jouissance de n’être encore personne.

"Peut-on exister sans faire d'histoires?" (Terminales S1, S2)


 Nous avons tous déjà entendu l’expression : « tu ne vas pas en faire un drame ! ». On conseille ainsi à notre interlocuteur de ne pas donner à un événement, éventuellement un désagrément, une importance excessive, de ne pas faire d’un petit incident, une tragédie. Mais peut-être percevons-nous aussi en adressant à cette personne un tel avertissement qu’il existe en-deçà du mouvement de son exagération un bénéfice qui consiste à se présenter ainsi à nous, tout comme à lui-même, sous les traits de quelqu’un à qui « il arrive des choses ». C’est un peu comme si quelque chose de la souffrance d’avoir à vivre cette difficulté était compensée par le plaisir de pouvoir « se le raconter ». Le « drame » que cette personne construit autour d’un fait anodin lui permet de se poser devant nous comme « quelqu’un », un peu comme tous ces personnages de série dont chaque épisode supplémentaire rajoute un trait à l’épaisseur de leur caractère. 

On n’imagine pas Achille labourer ses champs tout en élevant ses enfants, ni Adam et Eve vivre heureux dans le Jardin d’Eden sans s’approcher du fruit de l’arbre défendu par l’Eternel. Ce n’est pas seulement qu’ils n’auraient pas constitué une histoire s’ils avaient vécu une existence tranquille et anonyme, c’est aussi qu’ils expriment par leurs choix, par leurs actes, quelque chose d’une façon d’être proprement humaine dans le fait de ne pas pouvoir être au monde sans être des « personnes », sans y provoquer ce que l’on pourrait appeler une onde de choc « médiatique ». On ne saurait pas exister sans faire de sa vie un drame, parce que vivre dés lors devient « lisible », légendaire, au sens étymologique (legenda : qui doit être lu). Cet ami est peut-être en train de se donner de l’importance en montant en épingles un fait anodin mais il est possible aussi qu’en agissant de la sorte, il effectue l’un des actes les plus caractéristiquement « humains » qui se puissent concevoir : dégager d’une masse confuse et indistincte d’évènements multiples une direction, un destin, une vie. Nous ne pouvons pas exister sans faire des histoires de ce que nous vivons.
Pourtant, le verbe « exister » a un sens bien particulier qui va à l’encontre de cette dernière affirmation. Il désigne, en effet, « le fait que nous sommes »par opposition à « ce que nous sommes » (c’est là ce que l’on appelle « l’essence », du latin « esse » : être). Il y a ce que je suis : humain, mâle ou femelle, médecin ou architecte, etc. et « le fait que je sois ». La capacité que nous avons de faire des histoires de ce que nous vivons nous permet de nous mettre en scène, de nous donner des rôles, de nous inscrire dans certains scenarios, mais cela concerne notre essence, pas notre existence, laquelle est un fait, une évidence radicale qui ne se prête aucunement à un travail quelconque de fabulation. Le fait que je suis est une certitude, la définition de ce que je suis est moins nette, moins « donnée », plus ouverte à l’imaginaire.

Pour un encrier, le fait de son existence est totalement compris, ramené à son essence parce que son concepteur en a conçu le projet avant. S’il vient à l’existence, c’est parce que son essence d’encrier a été réfléchie, conçue et voulue par des hommes. Il n’en va pas de même pour l’homme lui-même. Nous existons et même si la croyance selon laquelle nous sommes venus au monde pour y accomplir quelque chose existe, elle n’en reste pas moins une croyance (alors que l’encrier est vraiment et d’abord un encrier). En affirmant que l’existence précède l’essence, Jean-Paul Sartre veut dire que nous existons d’abord « brutalement », gratuitement et que nous nous faisons être ce que nous sommes ensuite, c’est en ce sens que nous sommes libres. Nous existons sans faire d’histoire parce que c’est comme ça et puis c’est tout. Il n’est rien dans le fait de notre existence qui puisse donner à l’imagination de quoi s’activer. L’existence est un fait si brut qu’il n’est rien, en lui, que l’on puisse « fantasmer ».

Dans le film des frères Wachovski, « Matrix », la matrice offre à chaque humain une « histoire » en guise de vie. Ce qu’ils sont est déterminé, prévu et programmé par un logiciel conçu par une intelligence artificielle. Si notre présence sur terre se limitait à notre essence, peut-être nous satisferions-nous complètement de ce que nous offre la matrice, mais le fait que Néo ait des doutes et s’interroge sur l’authenticité de sa vie manifeste l’efficience d’une texture existentielle. De ce point de vue, l’extrait dans lequel le traître Cypher évoque avec les agents la question de sa réintroduction dans la matrice est très intéressante : il veut être quelqu’un d’important, un artiste. Il préfère donc se raconter à lui-même l’histoire fictive d’un artiste qui serait « lui-même » plutôt que de vivre la réalité de la situation pénible d’un rebelle.