vendredi 14 mars 2025

EU: le portrait de Dorian Trump - Aurélien Barrau

 


        Dans la description de Donald Trump par Aurélien Barrau il est une référence qui m'a particulièrement intéressé parce qu'elle fait écho à une observation aussi bien qu'un sentiment que j'éprouve très souvent depuis son investiture. Il n'est pas de jour qui n'apporte d'outre atlantique sa petite ou grande nouvelle écoeurante qui nous soulève le coeur et crée un mélange tout à fait contradictoire de sidération et de déjà-vu. Donald Trump est aujourd'hui le président d'un pays dans lequel l'excellente chaîne HBO produit quelques unes des séries les plus fascinantes (je pense notamment à Succession, Euphoria, six feet under, silicon valley, etc.) sur le dérèglement  de l'American Way of Life. 


            "Ce vers quoi nous allons, n'y allez pas! regardez plutôt!" Et de fait nous regardons ces séries avec, dans la bouche cette même saveur âcre que celle que nous avons, juste après avoir vomi, ou après un bulletin d'information sur les dernières inventions de Donald. Quelque chose fait des EU un pays tissé dans de la texture fantasmatique. On pourrait presque dire que c'est un pays qui n'EST pas, qui n'a peut-être jamais eu de véritable attache à ce que c'est qu 'ETRE  malgré les très grands noms de la littérature qui sont nés là-bas. Or si nous nous attardons un peu sur cette question des grands auteur.e.s américains, nous en trouvons plein: William Faulkner, Jack Kerouac, Scott Fitzgerald, Hemingway, Henry Miller, Toni Morrisson, Anne Rice, Philipp Roth, mais pour ma part, je ne peux pas m'empêcher de penser en tout premier lieu à Edgar Allan Poe, à "la chute de la maison Usher", c'est-à-dire à la façon dont une demeure s'enfonce littéralement dans "the heavy clay" tout comme "les chevaux du désastre" de Yates, preuve que la littérature voit juste là où un certain modèle économique  et politique nous a toujours décrit les EU comme LE phare de civilisation qu'il nous faudrait suivre (mais jusqu'où au juste, jusqu'à l'engloutissement de l'Atlantide?)


            Quelque chose est en train de se passer, de se fissurer sous les coups de boutoir de cette caricature à la tignasse javellisée, mais qu'est-ce que c'est? Les EU après tout, c'est  une expérience européenne accélérée  de démocratie capitaliste qui a mal tourné. C'est déjà ce que suggérait Tocqueville dans son livre "de la démocratie en Amérique". Pour être juste, il ne disait pas que ça avait mal tourné (pour des raisons historiques évidentes) mais qu'il y avait tout intérêt pour nous à avoir les yeux braqués sur cet état parce que quelque chose de notre vérité se jouait là-bas. Les EU c'est une expérience spéculaire européenne qui vire au cauchemar, un peu comme si très cyniquement nous européens avions distillé un concentré de nos pires idéologies pour voir où cela pouvait mener dans un vaste pays où tout est plus grand, où tout va plus vite, où tout fait plus mal, qui était déjà occupé mais bon cela ne semble pas avoir retenu nos coups et nous pouvions faire des westerns décrivant les premiers habitants du lieu comme des brutes épaisses assoiffées de sang et non "civilisées"....


            ......Voilà, nous avons vu. Le spectacle est en train de se terminer, il va peut-être falloir que nous passions à autre chose et il n'est pas révoltant que nous payons un certain prix pour ce Godzilla décérébré dont nous avons libéré la toxicité radioactive sur notre planète et qui en train de se détruire tout seul, de se tuer à 80 ans sous des barriques de coca light et de chicken nuggets sauce barbecue. Mais allons nous pouvoir passer à autre chose? Y-a-t-il quelque chose de l'Europe, c'est-à-dire de l'expérimentateur qui va pouvoir survivre à son expérimentation ratée? Le docteur Frankenstein va-t-il pouvoir exister sans son monstre? C'est là un fil généalogique évident qu'il nous faut remonter jusqu'au bout: regardons Donald, suivons à rebours le fil de ses ancêtres et nécessairement, forcément, nous finirons par nous retrouver en face de nous-mêmes. Donald est en train d'imposer de sévères droits de douanes à ses arrière arrière grand-parents. Et quand il dit que l'Europe a été inventée pour embrouiller les EU, cela pose quand même quelques questions sur sa culture historique.

             


  Ce ne serait pas la première fois qu'une expérience saute à la figure de ses initiateurs. Mais pour revenir à Aurélien Barrau, sa référence au portrait de Dorian Gray sonne juste. C'est bien de cela qu'il s'agit, de cet éphèbe remontant de temps à autre au grenier contempler sur le portrait de son jumeau les dommages esthétiques de son infamie, de sa veulerie. Est-ce ainsi que les européens deviennent? Oui, mais nous avons évidemment d'autres devenirs que celui-ci. Cibler les évènements avec une profondeur de champ historique minimale, c'est commencer par cesser de nous regarder comme les victimes de ce retournement d'alliances d'outre-atlantique (ce que les EU deviennent, c'est un certain "devenir européen" dystopique). Cela ne se finit pas très bien pour Dorian Gray et il nous faut, les expérimentateurs, envisager une autre fin possible, l'éventualité qu'il puisse revenir sur l'enchantement et assumer son portrait, accepter sa laideur, miser sur le charme plutôt que sur la beauté, sur la solidité plutôt que sur la performance, aller jusqu'au bout des conséquences de son expérimentation ruinée et abandonner séance tenante tous les fils idéologiques, économiques, politiques qui nous retiennent encore à cet éléphant délirant qui déjà s'enfonce dans la glaise de cette boue enrichie de tous les cadavres d'indiens massacrés.

            La question n'est même pas de savoir si c'est possible ou pas: ça le sera si nous le faisons. Nous connaissons toutes et tous des histoires de "Evil Twin", nous n'avons qu'une chose à faire: nous souvenir, le plus rapidement possible, que nous sommes  "l'original", nous accepter "laids" et créer des reflets plus compliqués, plus riches, plus troublants ailleurs, autrement (certes c'est pas très sympa pour les souris outre atlantique mais bon...elles envisagent quand même de bouffer la totalité du laboratoire!).


            Bref passons à quelque chose de complètement différent......



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