« Tout revient, toujours, éternellement, comme un cercle qui se referme sans jamais se briser. Ce que nous avons vécu hier, nous le revivons aujourd’hui, et ce que nous vivons aujourd’hui, nous le revivrons demain. Mais ce n’est pas une répétition mécanique : chaque retour est une variation, une nuance nouvelle qui enrichit l’ensemble. Ainsi, dans l’éternité, tout ce qui existe est à la fois rupture et continuité. Chaque instant est un recommencement, mais aussi une accumulation de tout ce qui a été. L’homme qui comprend cela cesse de craindre le temps : il voit dans chaque moment non pas une perte, mais une promesse. Il accepte le poids du passé et du futur comme un musicien accepte la répétition des motifs dans une symphonie : ce n’est pas une contrainte, mais une création. Celui qui rejette cette idée reste prisonnier de son propre désespoir ; celui qui l’accepte entre dans une danse infinie avec l’univers. »
Le loup des steppes (1927) - Herman Hesse
Essai philosophique:
Pour réaliser la pensée de l’éternel retour de tout instant vécu, telle qu’elle est ici exprimée par Herman Hesse, suffit-il d’observer attentivement le cours du temps?
Il nous arrive d’utiliser dans notre langage courant l’adverbe « infiniment » pour exprimer notre implication, notre engagement, notre dévouement.
- Est-ce que tu m’aimes?
- Infiniment
Nous sommes alors loin d’envisager la possibilité que l’une des dimensions fondamentales de la réalité dans laquelle nous formulons cette réponse est très exactement en train de nous prendre au mot, de nous encercler dans un sens étonnant: être pris.e dans un cercle. De fait si c’est moi qui ai répondu « infiniment », il n’y a que deux possibilités: soit j’ai menti soit j’ai dit la vérité et alors, il faut d’abord remarquer que cet « infiniment » ne signifie ni oui, ni non mais « je suis dans l’infini ouvert de cet amour que j’éprouve pour toi et je n’en finirai jamais de t’aimer du simple fait d’avoir simplement commencé. Mais pourquoi?
Il faut d’abord réaliser qu’il est absolument impossible qu’un sentiment une situation, un événement naisse de rien. Je ne peux pas éprouver une impression, un affect sans qu’il soit pris dans la trame continue de mes états d’âme, et c’est exactement la même chose pour les évènements. Il n’est absolument rien dont on ne puisse pas dire qu’il « demeure autrement » de telle sorte que finalement c’est une seule et même chose que de dire de cette « chose » qu’elle est différente et qu’elle est la même puisque finalement elle est toujours la même mais « différemment »
Ce qui s’opère alors est la levée du voile de la langue qui s’est emparé de toutes nos catégories de la perception pour nous permettre de donner un signe distinctif à chacune des choses que nous vivons ou croyons vivre, à chacune des situations, à chacun des instants. Je vis ceci ET je vis cela ET je vis cet autre évènement qui m’arrive comme en prenant un ticket dans une file d’attente de toutes les situations qui m’arrivent. Et ce n’est pas complètement faux car en effet, rien jamais ne se répète à l’identique donc je ne vis que des moments uniques différents. Mais comme Jacques Derrida le fait remarquer en inventant le néologisme de la différance (avec un a): ces moments différents sont plutôt des instant différant, qui différent, non pas au sens de « remettre à plus tard » mais au sens de ne plus être exactement les mêmes.
« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue et que j’aime et qui m’aime et qui n’est chaque fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, qui m’aime et me comprend.» Ce n’est pas un rêve que fait Verlaine, mais comme toujours peut-être ce fond de vérité auquel nous confronte l’inconscient. Nous vivons des moments qui sont continus, qui ne se dissocient les uns des autres que par la représentation de notre esprit linguistique, ce qui signifie qu’en réalité ils ne le font jamais et par conséquent que rien jamais ne m’arrive sans être la dernière version en date de cet instant qui l’a précédé et qui lui-même n’est qu’une certaine façon d’être ce qui était avant lui, de telle sorte que jamais rien ne m’arrive sans m’être déjà arrivé (mais autrement) et sans m’arriver aussi après (mais autrement aussi). Or le seul moyen de modéliser cette évidence à la lumière de laquelle chacune et chacun de nous ne fait en cet instant que vivre du « déjà là » et du « pas encore » c’est évidemment le cercle. Nous vivons dans une boucle temporelle, non pas parce que nous serions « mal tombé.e.s » mais parce que le temps est structurellement une boucle, ce qui finalement est une autre façon de dire que le temps est de l’éternité et que c’est absolument incontournable (ou au contraire exclusivement contournable en ce sens qu’exister c’est forcément tourner en rond).
Mais est-ce que cela veut dire que les mots, la langue nous trompent tout le temps, nous trompent sur la vraie nature du temps? Non mais qu’ils ne nous rendent sensibles qu’un seul versant de la vérité vécue, de la vérité vivante: celui de l’altérité de l’autre dans le devenir et pas celui de la continuité de l’autre dans le devenir. La langue, la science, le « savoir », la « culture » font feu de tout bois pour accréditer dans notre esprit l’évidence de la différence entre les choses, les êtres, les situations, les instants. Nous ne vivons que des différences: cette affirmation (qui est vraie) reprend dans les mêmes termes la fameuse phrase de Ferdinand de Saussure: « dans la langue, il n’y a que des différences » désignant par là cette incroyable aptitude des signifiants d’une langue de se renvoyer des effets de sens les uns aux autres « en n’étant pas » tel autre signifiant. Dés lors naît en nous la certitude que les instants que nous vivons sont distinguables, dissociables les uns des autres, et cela, par contre, c’est contestable parce que dés lors nous ne faisons plus attention au fait que si nous les vivons, c’est bien qu’ils sont liés aux autres instants.
Mais alors comment expliquer la mort dans un tel schéma de continuité indissoluble?
En rappelant que la mort n’existe pas, ce qui n’est pas du tout une façon de dire qu’elle n’arrivera pas, mais qu’elle n’arrivera pas à mon « être ». La mort, c’est du non être, et comme son nom l’indique, le non-être n’est pas, autrement dit ça ne m’arrive pas en tant qu’être. Cette mort là, c’est-à-dire ma disparition n’est pas de mon ressort. Mais il en va tout autrement de ma mortalité qui, elle bien au contraire participe de mon être, de ce mouvement de mutation perpétuelle par le biais duquel j’ai sans cesse à devenir ce que je suis. Cette mortalité là, je la vis éternellement: elle ne cesse jamais, elle est prise dans le fil continu de cette boucle du temps, elle est cela même qui assure la variation de la variable dans laquelle je suis pris et qu’à un certain titre je suis. Ma mortalité: on pourrait dire que je ne vis que ça. Je meurs infiniment mais je ne suis jamais mort, et finalement ça s’appelle: « Exister ». Ce qui se passerait si j’étais mort, c’est « rien », ou plutôt ça ne pourrait pas « passer », donc pas « se passer » non plus, ça ne serait pas. Ce n’est pas notre existence qu'il faut conjuguer au conditionnel (« ha! si seulement j’avais fait ceci ou cela…) mais notre mort parce que de fait elle n’est jamais, et ne « sera » jamais. Le temps que je vis ne contient pas la promesse de ma mort mais l’activation désirante, motrice de ma mortalité. Nous ne sommes que mortels, ce qui signifie que la mortalité, c’est ce que nous vivons exclusivement continument, éternellement.
« Vieillir, c’est mourir un peu » entendons nous parfois. Nous pourrions répondre: « oui, un peu » mais si je ne cesse jamais de mourir un peu, cela signifie que je ne meurs jamais, je fais l’expérience d’une mortalité vivante et incroyablement dynamique, stimulatrice. Autrement ce « un peu » signifie en fait « jamais ». Vieillir c’est n’être jamais mort, par quoi en nous toujours l’enfant rejoint le vieillard. Ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est le lien entre la mortalité et l’éternité, qui finalement est un concept dynamique. Si nous ne cessons de devenir, si nous sommes donc pris dans une éternité de devenir, c’est parce que nous sommes mortels. Nous avons toujours et assez bêtement tendance à dire que nous sommes mortels « hélas » alors que nous devrions dire que nous sommes mortels « seulement ». Exister, c’est faire l’expérience d’être éternellement mortels et cet éternellement signifie continuellement.
Ainsi sommes nous à même d’expliquer le terme probablement le plus important de ce passage qui est « mécanique »: ce n’est pas une répétition mécanique, mais alors qu’est-ce que c’est? C’est une répétition « dynamique » par quoi ce n’est pas une répétition littérale. Ce mouvement dont nous ne cessons de parler, c’est celui-là même qui, reliant les instants aux instants les fait muter insensiblement les fait devenir autres. Ce n’est pas mécanique, cela signifie qu’il n’ y a pas de mécanisme d’horloger avec des rouages qui ferait fonctionner l’horloge du temps. Il faut que nous arrêtions de compter le temps avec nos montres, tout cela parce que nous avons inventé les montres. Le temps n’est pas une montre. Nous avons inventé de toute pièce chronos et l’idée que les minutes se succèdent, ce qui à tous égards est faux. Elles ne se juxtaposent pas, elle s’interpénètrent et finalement, c’est bien cela que prouve le photon de John Wheeler dans l’expérience à choix retardé. Dans la réalité quantique où tout ne s’effectue qu’infiniment, il n’est pas possible que le générateur quantique de nombre aléatoire ait déclenché la mise en position de la seconde plaque semi-réfléchissante sans que cela ne « s’annonce », sans que cela ne puisse s’anticiper quelque part, mais où? Là où les mutations sont si infinitésimales que rien jamais ne se produit « radicalement » « comme une nouveauté inédite.
Il est peu d’expérience par le biais desquelles l’être humain interroge aussi finement ce que Nietzsche appelle l’innocence du devenir, c’est-à-dire le processus au fil duquel ce qui arrive arrive. C’est comme si l’expérience répondait que si ça doit arriver ça arrive mais si ça ne doit pas arriver, cela n’arrive pas. Mais cela sans destin, sans Mektoub. Les évènements se continuent de telle sorte qu’un « tout en un » s’y déploie et que si le générateur quantique décide de ne pas mettre la plaque, le photon se comportera en sachant ce qui pourtant chronologiquement n’a pas encore eu lieu. C’est donc bien qu’il y a une dimension où les choses n’ont pas lieu chronologiquement, c’est-à-dire en se séparant , en se succédant comme des éléments distincts séparables. Il y a, au contraire, une dimension où rien n’est dissociable de rien et où donc tout est déjà arrivé et tout arrivera toujours.
Mais pourtant le générateur a bel et bien insinué une rupture dans cette continuité, puisque qu’il a tranché entre la mise en position de la plaque ou sa non position. Oui, sans aucun doute, mais ici il faut nous questionner sur ce qui prévaut sur l’autre du temps ou de la durée, si nous reprenons la terminologie de Bergson, c’est-à-dire de cette conception spatiale et discontinue (le temps) ou de cette conception indivisible et continue de la durée. Dans quelle dimension temporelle faisons nous l’expérience de Wheeler? Finalement ce résultat ne nous semble incompréhensible et stupéfiant que parce que nous sommes complètement pris, engoncé dans le croyance en un temps chronologique, divisible. Oui il est stupéfiant que le photon soit après ce dont il ne pouvait pas savoir qu’il l’était avant. Mais cela n’est stupéfiant que pour une personne qui ne réalise pas que l’après a toujours déjà été dans l’avant et que l’avant contenait nécessairement l’après. Bref qu’il existe une hauteur de vue, ou plutôt une extrême petitesse de vue à la finesse de laquelle.
Finalement ce que prouve cette expérience c’est que l’on ne peut pas faire une expérience, au sens habituellement scientifique du terme, d’observer une chose qui se passerait DEVANT nous. L’évènement dont je pense qu’il se passe devant moi me saisit moi aussi en tant qu’observateur comme variable partie prise et prenante de l’évènement lui-même. Ce que tu vois n’est pas ce que tu vois mais ce qui prend en compte le fait que tu le vois. De ce que tu vois, donc , tu ne peux pas dire que cela se produit indépendamment du fait que tu le vois, ce qui ne veut pas dire du tout que cela ne se passe que pour toi mais que tout est lié, vraiment et que rien ne peut se dire extérieur. Il n’y a pas d’extériorité. Rien ne se produit jamais que « du dedans de soi », c’est-à-dire de l’intérieur éternel de cette boucle infinie du cycle. Là où Descartes veut à tout pris poser l’extériorité de l’infini de Dieu ne s’effectue que l’infinie continuité de l’intériorité de l’être, de ce que c’est qu’être à soi, à n’en plus finir, à ne plus pouvoir en finir de rien, de telle sorte que la question de savoir comment je pourrai être maître des évènements, au sens de pouvoir les déclencher, ne se pose vraiment mais VRAIMENT PAS! Par contre, il est totalement de mon ressort d’accepter ou pas, de consentir ou pas, à ce qui fait que de toute façon ce qui est a toujours déjà été et ne cessera jamais d’être.
Par conséquent si par « observer » on entend faire l’observation scientifique du cours du temps ou de la nature d’un photon, il est évident que ce n’est pas ainsi que j’éprouverai la joie de l’éternel retour. Celle ci requiert absolument comme condition mais aussi comme garantie et comme évidence que je veuille cette temporalité là, que je veuille cette éternelle mortalité. Il me faut alors finalement « être » cette temporalité aionique de l’être. Pénélope n’observe pas le temps de la suspension du produit fini qu’est le linceul de Laërte, elle l’incarne, elle l’est.
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