mercredi 7 janvier 2015

"Peut-on concevoir le fait d'être humain comme l'objet d'une expérience?" (5) - La dynamique d'un plan et les deux premières parties



Le fait d’être humain, c’est d’abord ce que chacun de nous vit comme ce qui nous investit du statut de personne morale. Je dois le respect à tout être humain en tant qu’il est humain et je jouis du même privilège auprès de toute autre personne. C’est en ce sens que l’on peut dire que toute être humain est « sacré ». Même le criminel, l’agresseur sait qu’en frappant ou en portant atteinte à la personne physique d’un autre être humain, il va à l’encontre d’un interdit, d’un « tabou » parce que nous percevons immédiatement que ce que nous pouvons faire aux choses, nous ne pouvons pas le faire aux hommes. Nous ne le pouvons pas « légitimement », même si nous le pouvons physiquement mais c’est probablement là l’origine la plus incontournable de la notion même de « Droit », de valeur morale, voire tout simplement d’ « âme » (Autrui n’est pas qu’un corps). De ce point de vue, la question de savoir si le fait d’être humain peut se concevoir comme l’objet d’une expérience est proprement « scandaleux ». Ce sujet nous choque non seulement parce que nous avons été élevés dans l’esprit de respecter notre « prochain » mais parce que nous vivons constamment dans la proximité de ses semblables que nous considérons nécessairement, intuitivement comme des personnes, comme ce que Kant qualifie de « fins en soi », c’est-à-dire des êtres que je ne peux réduire au statut de « moyens », d’instruments. Nous sommes utiles les uns aux autres au sein d’une société régie par des échanges de biens et de services mais cela ne nous conduit pas à considérer notre boulanger ou notre banquier, notre médecin comme des « choses » (nous retrouvons là toute la problématique de « l’enfant médicament » : donner naissance à un enfant pour qu’il sauve son frère qui a besoin d’un donneur compatible pose question parce que l’existence de cet enfant aura justement été soumis à la nécessité d’être utile).

Il y a donc dans ce sujet un motif légitime d’indignation, mais l’indignation ne fait pas droit d’argumentation et elle marque au contraire le refus de penser. C'est donc ici un travail purement philosophique à effectuer pour dépasser cette réaction, aussi justifiée qu’elle soit d’un certain point de vue, et réaliser que cette question pose un vrai problème. Elle ne provoque pas gratuitement : il y a des façons de prendre cette interrogation qui recoupe certains évènements, voire certaines évidences de pensée : l’insatiable curiosité de l’être humain prouve qu’il expérimente perpétuellement de nouveaux modes d’existence, de nouvelles technologies, des modalités de régulation sociales, économiques, juridiques, etc. En un sens, s’il y a un être vivant qui expérimente sa façon d’être, de vivre et de se développer, c’est bien l’homme, puisque nous observons que les animaux, eux obéissent à des lois naturelles et n’agissent jamais de façon « contre-nature », contrairement à l’homme. Le fameux mythe de Prométhée (chargé par les Dieux de donner à chaque espèce vivante une qualité fondamentale, Epiméthée oublie l’être humain, son frère Prométhée corrigera cet oubli en dérobant aux Dieux de l’Olympe le feu et l’intelligence fabricatrice) désigne bien le fait qu’il y a dans l’homme comme un effet de discordance, une variable, un grain de sable, quelque chose qui ne s’inscrit pas dans le cours naturel et programmable des choses qui « suivent leur cours ». L’humanité, c’est finalement « l’inconnue de l’équation de la nature ».
Traiter un sujet, c’est le rendre « traitable » philosophiquement et cela suppose ici, d’une part, de dépasser le choc initial de l’indignation, et d’autre part de se retenir d’invoquer une instance supérieure qui serait comme le savant de cette expérience de l’humanité. Il ne s’agit pas de savoir s’il y a un superviseur mais plutôt de poser la question de la nature expérimentale de l’être humain, au sens d‘aléatoire, mais aussi en ce sens que l’homme peut faire des expériences sur l’homme.

Finalement, cette façon d’aborder le sujet désigne la dynamique d’un plan possible. Quelque chose en nous tend presque spontanément vers la réponse « non » : il ne faut pas que le fait d’être humain ne soit qu’une expérience, parce qu’alors nous n’avons plus de « mission », de projet à accomplir, de direction à suivre. L’humanité ne suivrait plus aucune voie préétablie. Nous ne ferions qu’avancer à tâtons dans une obscurité inquiétante, hostile, imprédictible et inconnue exactement comme « le silence éternel de ces espaces infinis » qui « effraie » le philosophe Pascal. Il suffit  de réaliser à quel point l’éventualité d’avoir à vivre au jour le jour comme finalement le font les « sans domicile fixe » qui commencent leur journée sans savoir s’ils y trouveront de quoi survivre au lendemain nous fait unanimement horreur pour comprendre à quel point la perspective que cette façon d’être soit celle-là même de l’humanité dans son ensemble s’assimile à une pure terreur.
Nous pouvons donc suivre cette « pente » en essayant simplement et calmement d’opposer à ce socle premier d’un « non » en proie à une certaine panique les raisons qui justifient que nous puissions au moins nous poser des questions. C’est la raison pour laquelle chaque partie devra se présenter à nous par le biais d’une formule interrogative.
1 - Quel est le premier argument qui peut nous inviter à envisager l’hypothèse d’une humanité expérimentale ? Premièrement le fait que nous sommes moins humains par nos gènes que par nos actes. L’idée selon laquelle l’homme serait une espèce naturelle clairement circonscrite, définie, a du mal à se justifier face à cette évidence qui tient à ces lois, à ces limites légales et à ces commandements religieux par le biais desquelles nous décrivons ce que doit être un comportement humain. Nous pouvons dire de l’être humain ce que Simone de Beauvoir dit de la femme : « on ne naît pas humain, on le devient ». Si nous naissions humains, alors on ne voit pas comment pourrait s’expliquer la notion juridique de « crime contre l‘humanité », à savoir ce motif d’inculpation par le biais duquel nous accusons les organisateurs de génocide et de déportation de populations qui sous le prétexte d’une ethnie différente conteste à des hommes le doit de vivre ici ou de vivre tout court.
Si être humain était un « fait », c’est-à-dire si cette appartenance au genre humain était naturellement déterminée, nous n’aurions pas besoin de nous conformer à des principes, à des impératifs moraux, à des interdits religieux, à des lois pour être humain, nous le serions déjà, tout comme nous voyons, dans une fourmilière, les individus fourmis se comporter conformément à l’assignation naturelle de leur fonction dans le « collectif ».  Etre humain, ça s’apprend, ça se décide, ça se construit. Ce n’est donc pas « inné ».

Mais sommes-nous pour autant renvoyés à une improvisation au cas par cas de ce qu’être humain implique, suppose ? Non, et c’est précisément à éviter le chaos qu’engendrerait cette improvisation que servent les lois citoyennes et  les interdits religieux. Si chacun de nous avait à inventer « la façon humaine » de prendre telle ou telle situation au fur et à mesure qu’elle s’imposerait à lui, il n’y aurait probablement pas d’humanité, c’est-à-dire de communauté de comportement. C’est très exactement le sens de l’impératif catégorique Kantien : « Fais en sorte de toujours ériger la maxime de ton action en maxime universelle » (devant une attitude à décider, nous devons choisir celle dont nous pouvons vouloir que tout le monde la choisisse, je ne peux pas vouloir tuer parce que je ne peux pas vouloir que tout le monde tue, ce serait vouloir que l’humanité ne soit pas). Nous n’avons rien à inventer, nous n’avons qu’à nous conformer à ce dont nous pourrions vouloir que tout le monde le fasse. Le fait d’agir comme toute l’humanité pourrait le faire, c’est justement céder, à très juste raison, à la pression de l’attitude conforme, compatible, universelle. L’action morale, juste, humaine, c’est précisément pour Kant, celle qui n’improvise pas en fonction de la situation, mais au contraire, celle qui rend possible un monde dans lequel tous les hommes peuvent vivre ensemble en agissant de façon commune et identique. C’est cela qu’il appelle la loi morale.
Contre cette position, il faudrait tenir que l’art d’être homme est d’inventer, d’innover au cas par cas, d’expérimenter à chaque instant une nouvelle façon de se sortir des situations, comme si nulle part n’existait un modèle de juste attitude à suivre en telle situation, comme si chacun de nous avait à inventer de nouvelles façons d’être qui correspondraient toujours à un nouvel état du monde, à un nouveau présent.

La question qui se pose dans cette première partie est donc : « le fait d’être humain consiste-t-il à adopter en toute occasion un comportement « normé », « universel », ou bien de « créer » de toute pièce « son action », de faire de toute initiative une œuvre d’art, une prise de risque à l’intérieur de laquelle ce qui se joue est notre style propre, une façon infiniment unique et singulière d’agir et d’être ? Agir humainement, moralement, est-ce se conformer à la loi ou expérimenter de toutes nouvelles façons de se comporter, de la même façon qu’un juge fait acte de jurisprudence en inventant son jugement quand le cas à trancher n’a pas été prévu par le code pénal ? (Ici le terme expérience s’oppose à celui de modèle, de norme)
2 – Une autre raison qui peut justifier que nous envisagions la possibilité d’une humanité expérimentale se situe à l’échelle de l’histoire. Ce qui caractérise une expérience, comme nous l’avons vu, c’est à la fois la nature imprédictible du résultat et le fait qu’elle consiste dans un « essai ». Or nous pouvons appréhender notre histoire  de deux façons opposées : soit nous y relevons, au-delà de la première impression qui ne peut manquer d’être celle d’un désordre, d’un chaos d’actions contradictoires et chaotiques, une direction, un dessein qui souterrainement suit son cours, soit, au contraire, nous n’y voyons qu’une suite incessante de tentatives par le biais desquelles être humain, pour l’humanité, ne cesse de s’essayer au fil des expériences politiques (monarchie, démocratie, oligarchie, etc), économiques (féodales, capitalistes, communistes).

C’est peut-être sur ce point que l’image du « pilote dans l’avion » a le mérite d’être claire. Nous pouvons soupçonner qu’aussi désordonnée que puisse apparaître notre histoire, quelque chose comme une orientation, un projet finit par rassembler les actions des hommes, avec ou sans leur concours. Cela signifie que nous croyons tout de même à un « pilote », qui ne suppose pas nécessairement la supervision d’un Dieu (Kant parle de la nature, Hegel de « la Raison »). Il y a toujours le fil d’un sens qui joue des raisons individuelles et égoïstes de nos actions (intérêts) de telle sorte qu’elles finissent tout de même par aboutir dans un cours raisonné à l’échelle de l’humanité dans son ensemble. Le cours de l’histoire n’est donc pas hasardeux, il suit un « sens » global.

Mais nous pouvons également considérer que dans l’histoire, les hommes agissent et « c’est tout ». Ils font des essais, ils expérimentent des schémas sociétaux, économiques, politiques et rien ne dépasse ou n’intègre ses tentatives dans l’unité d’un sens qui serait celui d’un sens global de l’histoire. Dans ce cas, on ne croit plus au pilote dans l’avion. L’histoire n’est que le cadre de toutes les expérimentations humaines, c’est-à-dire le laboratoire dans lequel les hommes expérimentent les différents modes de vie collective concevables, avec tout ce que cela implique de « ratés ». 


De nombreux philosophes font remarquer qu’aujourd’hui, après un 20e siècle qui a vu les désastres du nazisme, du communisme en URSS, en Chine et au Cambodge, les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, il est pour le moins difficile de croire à un sens de l’histoire. Quel sens peut-on donner aux camps de concentration ? Il est néanmoins possible de répondre à cette affirmation que l’idée d’un sens, indépendamment de la question de savoir si elle correspond ou non à une réalité, n’est jamais plus « nécessaire » que lorsque justement elle semble à la fois non pertinente et impertinente. C’est d’ailleurs la signification profonde de la question du sujet : peut-être l’histoire n’est-elle que le théâtre chaotique où se déchaînent des expérimentations contradictoires et meurtrières, mais nous avons « besoin de croire » que ce n’est pas le cas et cette croyance peut légitimement prétendre à un certain degré de légitimité si elle nous donne la force de vivre encore malgré les apparences, justement parce qu’on ne croit vraiment que contre les apparences.


La question qui se pose dans cette seconde partie est donc : « Peut-on affirmer que l’histoire des hommes suit un projet, un sens qui permet à l’humanité de s’accomplir sans cesse davantage au fil des époques, de progresser vers un « Idéal Humain » ou bien ne voyons-nous s’effectuer dans l’histoire que des tentatives d’humanité dont il faut bien reconnaître qu’elles sont expérimentales ? » (Ici, le terme expérience s’oppose à celui de « sens, de projet »)



lundi 5 janvier 2015

"Peut-on concevoir le fait d'être humain comme l'objet d'une expérience?" - (4) Une introduction


Le fait d’être humain désigne l’appartenance d’un individu à une espèce. Mais ce jugement par lequel nous classons un être dans une certaine catégorie, ne se conçoit pas exclusivement comme un travail scientifique de définition générique (générique : appartenance à tel genre) : nous ne disons pas d’un être qu’il est homme comme nous disons d’une vache qu’elle est mammifère, tout simplement parce que le fait d’être humain s’impose à nous comme une détermination « sacrée ». Qualifier un être d’ « humain », c’est immédiatement lui reconnaître un statut, une valeur, une gratuité. Il existe en soi par soi et non, comme un objet technique, voire d’autres animaux, comme un objet que nous pouvons utiliser pour tel ou tel usage qui nous est bénéfique. Nous percevons donc le poids de cette assignation : si cet être est « humain », je n’ai aucun droit sur lui. Il est comme un territoire inviolable, sacré, « tabou ». Mais en même temps, les critères objectifs qui permettent de définir une personne comme étant « humaine » sont fluctuants, au moins d’un point de vue anthropologique : on parle d’homo sapiens (intelligent), d’homo erectus (debout), d’homo faber (artisan), d’homo religiosus (religieux), voire d’homo oeconomicus (économique), désignant ainsi plusieurs critères potentiellement distinctifs mais le fait même qu’ils soient aussi nombreux pose question. D’autre part, la cybernétique d’un côté et l’éthologie (étude du comportement des animaux) de l’autre, révèlent, la première chez la machine, et la seconde chez les animaux, des capacités, voire des aptitudes à la sensibilité ou à la culture que l’on croyait réservés à l’être humain. Il existe donc un effet de contraste entre le poids « écrasant » de la détermination morale, religieuse, sacrée, d’un être reconnu comme « humain » et la difficulté objective  à désigner clairement et définitivement « le propre » de l’homme (finalement nous ne savons pas ce que « peut » un homme – Marcher sur la lune, par exemple, ne constitue pas une caractéristique inscrite dans le patrimoine génétique de l’homme comme l’agilité chez le singe ou la vitesse chez le guépard). Se pourrait-il qu’être humain désigne dans le vivant une « aventure », la pointe la plus extrême et la plus exposée de ce qui, de la vie, « s’expérimente », comme si finalement l’explication de la présence au monde d’une créature aussi « contrastée » que l’homme, c’est-à-dire aussi géniale que désespérante, aussi inventive que destructrice, tenait au fait qu’en nous, par nous, la nature, la vie, l’être s’effectueraient en s’improvisant ? Cela signifierait que non seulement le fait d’être humain ne serait qu’une hypothèse mais aussi qu’il désignerait une façon d’être expérimentale, aventureuse consistant précisément à actualiser ce qui du fait d’être serait universellement hypothétique. En même temps chacun de nous perçoit bien tout ce que cette éventualité a de déstabilisant, voire d’inacceptable : si être humain revient à être une expérience, alors cela signifie que l’humanité n’est qu’une hypothèse, c’est-à-dire étymologiquement une « sous-thèse » et nous avons beaucoup de mal, c’est un euphémisme, à conjuguer cette représentation avec la détermination inconditionnelle et morale de l’humanité, avec les acquis de la révolution française, avec l’abolition de l’esclavage et l’affirmation qu’un homme est de plein droit, une personne « sacrée ». Pouvons nous considérer l’humanité comme une hypothèse qui n’accomplirait rien autrement que dans l’attente de sa validation ?


dimanche 4 janvier 2015

Peut-on concevoir le fait d'être humain comme l'objet d'une expérience?" - (3) Problématisation et exercice


Pour qu’une hypothèse soit l’objet d’une expérience, il est absolument nécessaire, au moins d’un point de vue scientifique, que nous considérions que sa validité dépende de l’expérience, c’est-à-dire qu’elle ne soit pas d’emblée considérée comme vraie, certaine, inattaquable (parce que si c’était le cas, ce ne serait pas la peine de la faire passer à l’épreuve des faits). Or c’est probablement l’une des raisons essentielles de notre embarras face à un tel sujet : le fait que nous soyons humains ne nous semble pas, de prime abord, pouvoir être remis en cause. L’humanité est un « fait », pas une hypothèse, mais sur ce point quatre objections peuvent être formulées :
 1)  D’abord, le terme « humain » a plusieurs sens : biologique et moral (nous ne citons que ces deux là à ce moment de la réflexion mais il y en a bien d’autres). Des êtres vivants faisant biologiquement partie de l’espèce humaine ne se comportent pas comme des « hommes » au sens moral. Etre humain, c’est faire preuve de compassion, laisser parler ses sentiments plutôt que la pure logique. Quand nous demandons à une personne de faire preuve d’humanité, cela suppose de la gentillesse, de l’écoute, de l’amour. La notion juridique de « crime contre l’humanité » est particulièrement intéressante de ce point de vue puisque ce sont des hommes qui se trouvent accusés d’avoir commis des crimes allant à l’encontre du genre humain (souvent à caractère raciste). Cela signifie bien que le Droit accepte l’idée selon laquelle la gravité de certains actes peut faire passer une personne humaine du côté d’une barbarie qui n’est plus humaine. C’est comme si ses actes dépassaient sa condition. Il ne suffit donc pas que nous soyons nés biologiquement humains pour que nous soyons humains. Nos actions peuvent changer cette donne, donc ce n’est pas une « donne ». Faire partie de l’espèce humaine désigne juridiquement un certain type de comportement plutôt que le fait de notre appartenance à une certaine classe d’êtres vivants. Dans cette perspective d'ailleurs, il est intéressant de s'interroger sur l'attribution du qualificatif d'"humain". Si ce terme désigne des actes, une façon d'être, dans quelle mesure un robot ne pourrait-il pas être considéré comme humain s'il agit comme tel ? Nous ne sommes pas humains comme nous sommes mammifères (nos actes ne peuvent rien changer au fait que nous sommes des mammifères).

2) Il est assez difficile de reconnaître objectivement dans l’histoire de l’humanité une « orientation », une direction « unique », claire, qui ferait signe sans aucun doute possible d’une communauté de vue de la part de tous les humains. Les actions des hommes ne semblent pas s’harmoniser dans un sens qui marquerait une identité de genre, une vocation humaine reliant tous les hommes vers une certaine finalité qui serait proprement « humaine ». Du moins pouvons-nous dire que rien dans notre histoire nous permet vraiment de « savoir où nous allons » et cela donne une certaine légitimité à la possibilité que nous soyons en train de faire une expérience parce que la nature désordonnée du spectacle que nous offrons (guerres, génocides, catastrophes nucléaires volontaires (bombe) ou involontaires (Fukushima)) justifie, pour le moins, la possibilité que nous envisagions le caractère aléatoire de notre évolution historique, politique, technologique. C’est d’ailleurs ce qui rend notre espèce à la fois fascinante, imprévisible et terrifiante (trois caractéristiques de l’expérimentation)
3) En troisième lieu, il est tout à fait intéressant de remarquer qu’un certain nombre d’expériences sociologiques faites sur l’obéissance (expérience de Stanford, expérience de Milgram, plus récemment, le jeu de la mort) semble avoir montré la fragilité de notre humanité, au sens éthique du terme. Placées dans certaines conditions de soumission à un certain type d’autorité, de nombreuses personnes se révèlent particulièrement influençables allant jusqu’à exercer des actes d’une violence inhumaine à l’égard de leurs semblables. Il existe donc de façon indiscutable des expériences prouvant la possibilité d’un glissement, d’un sol humain, altruiste, compassionnel beaucoup moins stable que nous ne le pensions vers une cruauté inqualifiable mais étrangement « autorisée ». Ces expériences ont cette origine commune des travaux d’Hannah Arendt sur l’obéissance pendant la période du troisième Reich en Allemagne.

Or au-delà du point de vue des bourreaux, il existe aussi la perspective des victimes. Les prisonniers des camps de concentration  ont bel et bien été soumis à une « expérience limite » dont le principe et la finalité consistait  à ne plus les traiter comme des hommes mais comme la matière première d’un travail de destruction, de transformation voire d’expérimentation.
4) Dés lors se pose la question de savoir dans quelle mesure la notion même d’expérimentation scientifique n’impliquerait pas la cessation totale du sentiment d’empathie au profit d’un fantasme d’omnipuissance, de progrès technologique, comme si la perspective d’un « pouvoir faire » battait totalement en brèche l’impératif humain, moral d’un « devoir faire ». Jusqu’à quel point le fait d’être humain peut-il inconditionnellement nous exclure de la possibilité d’être l’objet d’une expérimentation ? Finalement cette dernière considération pose la question de savoir dans quelle mesure la réponse « oui » ne ferait pas de chacun de nous l’objet de l’expérience de la Science nous livrant ainsi « en pâture » à un travail de laboratoire.
Etre humain est considéré par la plupart d’entre nous comme une évidence, une certitude dont on ne voit pas comment l’assignation pourrait être suspendue au résultat d’une expérience. C’est bien là le point essentiel de la problématique, celui qui nous permet de maintenir le cap « philosophique » (la question n’est pas de savoir si Dieu ou les extra-terrestres font une expérience dont nous serions le produit). Ce sujet provoque donc en nous, de prime abord, un choc, voire une indignation par rapport au caractère « sacré », « tabou » de notre humanité. Nous sommes tous spontanément, originellement du côté du « non » parce que le fait d’être humains, c’est ce que nous sommes plutôt naturellement enclins à voir et à vivre comme un privilège moral, comme une charge, comme ce qui nous donne des droits et des devoirs et faire de nous, en tant qu’hommes, l’objet d’une expérience c’est nous faire descendre d’un piédestal, d’une étiquette qui nous grandit.

Il convient également de prendre en compte le fait que le sujet nous interroge moins sur la question de savoir si notre humanité est oui ou non l’objet d’une expérience que sur celle de savoir si nous pouvons le concevoir, c’est-à-dire le « penser ». Cela suggère de la part du correcteur qu’il nous laisse une porte de sortie : peut-être l’humanité est-elle expérimentale, c’est-à-dire sans cesse en train de s’expérimenter, de s’improviser, de se chercher, de s’inventer mais cette actualité d’une humanité expérimentable, cela pourrait être précisément ce que nous ne pouvons pas concevoir parce que nous manquons de distance. Cela pourrait, pour le moins faire l’examen d’un paragraphe en fin de dissertation.
Une fois bien saisi, voire encaissé ce premier choc de l’énoncé du sujet, il convient de dépasser cette phase de rejet car il n’est rien de l’indignation qui puisse faire argument et d’envisager les objections que nous avons exprimées en leur donnant une forme interrogative.
1) Si le fait d’être humain était un fait, nous n’aurions pas besoin de nous imposer autant de lois. Etre homme, c’est ce qui dépend de notre comportement, de nos actes. Par conséquent, être homme c’est ce qui se joue à chaque instant. Etre humain, c’est précisément avoir à chaque instant à se justifier de cette humanité en ne franchissant jamais les limites de l’humanité. Etre homme ne semble dés lors être ni une condition naturelle, biologiquement donnée, ni pour autant une expérience laissée au hasard, c’est le respect d’une norme juridique. Entre la nature et l’expérimentation, l’humanité est un « devoir ». Peut-on concevoir la condition humaine comme un devoir à assumer plus que comme une expérience à tenter ?
2) L’histoire de l’humanité fait-elle signe d’un sens qui serait propre à notre espèce et dessinerait quelque chose qui ressemblerait à notre « marque de fabrique », à une identité générique ? Les actions des hommes dessinent-elle une orientation commune ou bien s’apparentent-elles à des expérimentations plus ou moins convaincantes ?


3) Pouvons-nous concevoir des expériences qui décideraient de notre appartenance à l’humanité ? Les camps de la mort peuvent-ils être appréhendés comme l’expérience limite de ce que les hommes peuvent faire aux hommes pour les faire déchoir de leur statut humain ? (On peut penser à ce poème de Primo Lévi pour illustrer ce propos)
      Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c' est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut. 
4) Le fait d’être humain nous exclue-t-il, de droit, de tout travail scientifique d’expérimentation ?

 Exercice:

1)    Pourquoi le sujet « Pouvons concevoir le fait d’être l’humain comme l’objet d’une expérience nous choque-t-il ? » Détaillez votre réponse (donnez plusieurs raisons)
2)    Essayez de formuler pour chacune de vos réponses une objection.
3)    Reprenez ces quatre questions et reformulez les.
a) Peut-on concevoir la condition humaine comme un devoir à assumer plus que comme une expérience à tenter ?
b) L’histoire de l’humanité fait-elle signe d’un sens qui serait propre à notre espèce et dessinerait quelque chose qui ressemblerait à notre « marque de fabrique », à une identité générique ? Les actions des hommes dessinent-elle une orientation commune ou bien s’apparentent-elles à des expérimentations plus ou moins convaincantes ?
c) Pouvons-nous concevoir des expériences qui décideraient de notre appartenance à l’humanité ?
d) Le fait d’être humain nous exclue-t-il, de droit, de tout travail scientifique d’expérimentation ?

4)    Reprenez les textes distribués et situez les dans chacune de ses questions.