mercredi 3 juin 2020

Séance du 03/06/2020 CALM (Cours A La Maison) TL2: 1h30

Bonjour à toutes et à tous,

Nous allons à partir d'aujourd'hui expliquer l'enregistrement vidéo de l'intervention qu'Antoinette Rouvroy a donné à l'espace Ethique, le 16 avril 2015. Non seulement elle y explique le concept de "gouvernementalité algorithmique" dont il a été question à la fin du cours Droit, morale et justice, mais elle développe des thématiques qui croisent de nombreuses perspectives déjà envisagées dans les cours portant sur le langage, l'art, "vérité et mensonge d'un point de vue extra-moral". Pour cette séance, nous n'expliquerons que les 5 premières minutes de la vidéo (elles contiennent déjà des éléments essentiels par rapport à la notion de signe notamment dans la distinction entre le signe et le signal)



Antoinette Rouvroy, docteur en sciences juridiques de l'Institut universitaire européen (Florence, 2006), est chercheuse qualifiée du FNRS au centre de Recherche en Information, droit et Société (CRIDS). Elle s’intéresse depuis 2000, aux rapports entre le droit, les modes de construction et de du risque, les sciences et technologies, et la gouvernementalité néolibérale.

 
Les cours récents sont revenus à plusieurs reprises sur ce que l’on appelle « les Big Data », à savoir cette incroyable profusion de « données brutes » rendant effectif un traçage de nos actions, de nos désirs, de nos habitudes et comportements et précipitant ainsi ce que Gilles Deleuze, à la suite de Foucault et de William Burroughs, appelaient « les sociétés de contrôle ». La principale conséquence de ça traçage réside dans le fait que nos existences ne sont plus lisibles, ne peuvent plus s’individuer au sens que Georges Simondon donnait à ce terme:
    « l’individu se distingue comme unité totale face à son environnement, d’autre part il se distingue comme unité singulière face aux autres individus (…) l’individu est singulier dans la mesure où il n’est pas particulier. Comment échapper à la particularité d’un chiffre (celui d’un génome, d’un code barre, d’une étiquette RFID) ou à celle d’un moi (une opinion, un goût, un vote) ? La particularité est reproductible, la singularité ne l’est pas : elle ne peut pas être un exemplaire – mais elle est un exemple de ce que c’est que s’individuer. Un individu est singulier dans la mesure où il n’est pas substituable : sa place ou son rôle ne peut pas préexister à son être. Il y a donc de quoi s’inquiéter des standardisations industrielles productiviste puis consumériste qui transforment le singulier en particulier, ou de ce marketing croissant qui assaille un cerveau de plus en plus formaté et de moins en moins formé. »

     On pourrait dire qu’un individu, c’est un être capable de dire « Je » grâce à un « nous ». Les algorithmes utilisés par différentes plates-formes nous assimilent purement et simplement à des « on », ce qui court-circuite radicalement l’identité narrative et l’identité en tant qu’ipséité telles qu’elles ont été définis par Paul Ricoeur.  Nous pourrions également et dans les mêmes termes évoquer le narcissisme primordial de Freud sans lequel il est impossible que nous puissions aimer ou simplement nous soucier d’une autre personne. Il n’est même pas question ici d’incriminer la volonté d’une personne ou de plusieurs personnes auxquelles bénéficient ces Big Data (même si ces personnes existent sans aucun doute). Mais c’est plutôt qu’un pouvoir anonymement et quasi inconsciemment s’instaure et nous contrôle (il ne s’agit même plus ici de surveillance mais de contrôle. Ce qui est totalement remis en cause par l’insinuation de ces big Data dans toutes les dimensions de nos vies c’est notre aptitude à nous soucier réellement de nous et à nous soucier des autres. Lorsque Gilles Châtelet  nous avertit contre des modes de vies au gré desquelles nous serions petit à petit voués à « vivre et à penser comme des porcs », c’est indiscutablement à ce mode de gouvernementalité algorithmique qu’il faut penser. C’est la raison pour laquelle il m’a semblé intéressant de travailler sur cette intervention d’Antoinette Rouvroy qui explique ici avec clarté et précision les ressorts de cette gouvernementalité algorithmique. Comme je l’avais avec la vidéo de Bernard Stiegler, j’essaierai d’expliquer cette intervention qui dure un peu plus d’une demi-heure mais qu’il importe de visionner avant de lire les développements qui suivent.
 

        Antoinette Rouvroy essaie d’abord de définir ce terme de gouvernementalité algorithmique: il désigne « un nouveau régime d’intelligibilité et de gouvernement du monde ». Le support sur lequel s’inscrivent nos actions, nos échanges, nos désirs, nos achats, nos loisirs, nos qualifications professionnelles, nos projets, bref absolument tout ce qui finalement constituent nos existences consiste dans ces big data, c’est-à-dire dans cette collecte impressionnante par le biais de laquelle des algorithme font des recoupements dans cette masse brute d’informations recueillies grâce au numérique.
        Ces banques de données mises en place par les plates-formes s’enrichissent en temps réel de telle sorte que ce n’est même plus une collecte qui serait motivée par des leitmotiv à visée commerciale, sociologique ou autre mais c’est plutôt une prolifération pure, brute et spontanée de données. On peut penser ici au réseau sociaux. Certains usagers des réseaux sociaux ont probablement l’impression de ne vivre qu’au travers de cette trace de leur existence qui s’imprime dans cette masse. Finalement on peut aller jusqu’à envisager que l’émergence d’un fait dans le réel est petit à petit supplantée par l’inscription d’une trace dans les big data. Au fait brut s’est substituée la notion de données brutes. Et comme nous l’avons vu dans le cours sur le droit, cela change tout à l’exercice et à la compréhension du droit parce que ‘on ne peut saisir ce qu’est le droit qu’en comprenant la distinction entre le fait et le droit.
          
« Quoi qu’on fasse on laisse des traces » dit Antoinette Rouvroy, j’ai envie de rapprocher cette affirmation d’une phrase de Montaigne: « nous ne cessons de nous entregloser », de commenter, de commenter ce qui a été commenté et ainsi de suite sur Twitter jusqu’à ce que finalement l’information se transforme en « ce qu’il faut penser de la nouvelle ou de l’évènement ». Les plates-formes créent ce matelas épais de commentaires des internautes au travers duquel l’évènement ne nous touche jamais en tant que tel mais est médiatisée par les avis entremêlés de tel ou tel. Déjà, de nombreuses chaînes de radio ou de télévision évoluent peut à petit vers des bulletins qui sont moins des transmissions d’évènements que des commentaires de ces évènements par les auditeurs eux-mêmes. Cela se passe « en temps réel », c’est-à-dire que notre rapport physique à un monde extérieur donné est peu à peu remplacé par cette inscription. C’est l’un des messages forts de cette intervention: à notre implication physique dans un monde extérieur, naturel, brut se substitue la notion de donnée brute capturée par des algorithmes, de telle sorte que l’individu est moins dans le monde que dans un système de capture de donnés qui sera utilisée à des fins commerciales, productives, rentables.
         
  "Il n’y a plus de distinction entre physique et numérique »: cela nous fait entrer de plein pied dans la compréhension de ce qu’est le mode de gouvernementalité algorithmique: « la traduction systématique des évènements, des trajectoires, des comportements sous forme de données numériques brutes. »
        Antoinette Rouvroy situe ensuite cette notion de données brutes par rapport à d’autres types de signes. C’est la raison pour laquelle elle fait référence à la sémiotique.    En 1938, Ch. S. Peirce distingue ainsi trois types de signes: les indices, les icônes, les symboles. L’indice est ce qui pose un rapport de causalité entre ce qui est signifié et ce qui est signifiant, la fumée pour le feu par exemple. Les icônes désignent le rapport analogique entre signifiant et signifié: Marilyn Monroe est l’icône de la femme idéalisée à une certaine époque, elle est une « image ». Pour Peirce les symboles désignent des signes pour lesquels le rapport signifié/Signifiants est purement conventionnel et ne marque aucun rudiment de lien naturel: le mot chien n’a aucun rapport avec le chien réel. Nous retrouvons ici ce que Saussure dit finalement du signe. Cette distinction de Pierce est souvent remise en cause. Ce qui est intéressant ici , c’est de voir à quel point il existe différentes modalités de rapprochement entre ce qui est signifié et ce qui le signifie.
      
Nous pouvons conserver de Pierce la définition de l’indice. Mais celle de symbole nous semble discutable un symbole marque toujours un lien naturel entre le signifiant et le signifié: le lion. Est symbole de courage, la balance est symbole de justice à cause de la notion d’équilibre. L’icône est un mode de représentation fantasmée dans laquelle une image (Marilyn Monroe) vaut pour une certaine façon de concevoir la femme idéale de l’époque. Le signe est purement conventionnel. Rajoutons la notion de signal, en évoquant les modes de communications animaux dont la plupart semblent consister dans des signaux (lesquels n’attendent pas de réponse et ont seulement pour finalité d’avertir, d’informer le récepteur d’une situation).


C'est tout pour aujourd'hui.
A demain

Séance du 03/06/2020 CALM (Cours A La Maison) 1ere 3: 1h

 La Parrhèsia, le Pharmakon et la honte d'être humain

Bonjour à toutes et à tous,


        Dans ces dernières séances, je souhaiterai unifier les thématiques que nous avons suivies dans un programme que j’ai inauguré cette année avec vous et grâce à vous dans d’excellentes conditions, malgré le confinement. Mon but est simplement d’éclaircir certaines « lignes de force », certains sillons que nous avons tracés et dont la profondeur se révèle probablement davantage à nous maintenant qu’au début de l’année. Il se trouve que les choix que nous avons faits dans les références se recoupent aujourd’hui et clarifient nos perspectives, peut-être même nos idées, je l’espère en tout cas.
        Pour être plus clair, ce que je voudrai faire dans ces dernières séances, c’est montrer que tout ce que nous avons fait mène « quelque part » et que ce « quelque part » c’est précisément ce que nous sommes est train de vivre, à savoir un tournant pour l’espèce humaine, tournant qu’elle ne semble pas prendre, risquant ainsi la sortie de route. Quand un cours de philosophie ou de HLP est ainsi comme rattrapé par l’actualité, il me semble que l’implication que nous y investissons, vous comme moi, se doit d’être décuplée, indépendamment de toute perspective scolaire, ou plutôt en même temps qu’elle, puisque justement les perspectives scolaire et extra-scolaire se confondent avec « bonheur ».
        
Le philosophe Jacques Derrida est le premier à avoir situé sur un plan conceptuel l’homophonie en français entre penser et panser (mettre un pansement), c’est-à-dire à revendiquer un lien entre l’activité de penser, d’analyser, de comprendre et celle de prendre soin.  Penser ce qui nous arrive est le seul moyen de compenser le sentiment  de perte de sens que nous pouvons, voire « devons », légitimement ressentir au spectacle d’une économie qui, au sortir d’une crise pointant sans aucun doute possible la déforestation comme cause d’une catastrophe pandémique, reprend, comme si de rien n’était,  le cours de ses objectifs de croissance antérieurs. Il nous faut penser ce qui nous arrive pour être à la hauteur de ce qui nous arrive et panser les plaies d’une blessure qui ne cesse de s’agrandir à mesure que nous pactisons avec des compromissions quotidiennes, avec le sentiment de honte d’être Humain. Nous ne pouvons plus être Humains sans avoir honte de l’être, et c’est la raison laquelle penser ce que c’est qu’être Humain s’apparente à panser la plaie dans laquelle quelque chose de cette existence spécifique fait « problème ».
        Cela ne signifie pas nécessairement que le « combat » soit perdu mais qu’il importe de bien situer en quoi consiste le champ de bataille. Sur quel terrain y aurait-il à lutter puisque, de fait, chaque jour semble consacrer un peu plus le triomphe de l’aveuglement sur la lucidité, de l’incompétence « politique » (même si, en y réfléchissant, on réalisera que justement c’est la disparition du politique qui est la cause de la nature profondément inepte des décisions prises à un haut niveau. L’autorité perd chaque jour un peu plus de son autorité, de son « auctoritas » parce que ce « pouvoir » ne nous reconnaît plus en tant que « puissances » (potentia)) par rapport à l’action fondée sur l’urgence sanitaire et écologique? Il existe une réponse à cette question et elle a à voir avec ce que nous sommes est train de mettre à jour: la honte d’être Homme.
         
Il nous faut bien réaliser d’abord que cette honte n’a rien à voir avec le complexe de culpabilité ressenti par telle personne particulière à l’endroit de telle faute qu’il ou elle aurait commise. Ce sentiment là est ruineux et toute notre énergie personnelle doit oeuvrer en vue de la réduire à peau de chagrin. Cette honte d’être un Homme dont parle Deleuze, à la suite de Nietzsche mais avec d’autres termes que lui, a à voir notamment avec cette présence constante et étrange de la faute dans les religions monothéistes, mais aussi avec les pratiques sacrificielles des religions dites « paiennes » ou le rite du pharmakon. C’est exclusivement à l’échelle de l’espèce qu’il nous faut prendre en considération cette honte, même si c’est peut-être individuellement qu’il importe de la ressentir. Pour être clair, il n’est pas question se culpabiliser parce que l’on aurait personnellement fait quelque chose de mal, dans sa vie mais de réfléchir à ce que l’être humain « est » et de travailler sur soi pour ressentir cette honte en soi, de telle sorte qu’elle fasse signe en nous d’une « pudeur », laquelle ne pourrait elle-même s’expliquer qu’en tant que nous aurions conservé en nous ce « sens du sacré », cette intuition de la dépense somptuaire, de la célébration d’une existence, d’un monde, d’une nature qui vaudrait par elle-mêle et à l’endroit de laquelle uns sentiment de gratitude voire de révérence s’impose (oui, je sais cette phrase est un peu longue). Buffalo Bill massacrant des bisons pour montrer qu’il sait viser et que sa carabine à répétition fonctionne bien, c’est le dernier des hommes dont nous parlait déjà Nietzsche, c’est la mort de Dieu, c’est-à-dire la perte de tout sentiment « sacré », dans tout ce que cette émotion peut recéler de rapport à l’art.
         
Comprenons-nous maintenant mieux ce que veut dire Deleuze quand il affirme que « la honte d’être un Homme » est la motivation la plus puissante pour faire de la philosophie et de l’art? La mort de Dieu dont nous parle Nietzsche c’est la disparition du sens du sacré, c’est pourquoi il n’est pas nécessaire de pratiquer une religion ni de croire en Dieu pour la ressentir, pour la regretter et pour avoir honte de ce qui aujourd’hui se produit. La mort de Dieu c’est l’écrasement des indiens par Buffalo Bill, mais c’est aussi Trump à la Maison Blanche et ce qui caractérise le comportement de ces deux personnages qui sont en elles-mêmes des caricatures c’est précisément de ne pas avoir honte d’être humain. Récupérer ce sentiment c’est récupérer le sens de la célébration, c’est saisir exactement d’où s’exprime le cri de Greta Thunberg: « comment osez-vous? » On peut bien trouver une sorte de complaisance toxique à pointer chaque prise de position de Donald Trump, à la moquer et à en rire. Mais la vérité est qu’en agissant de la sorte, nous ne faisons qu’aggraver la situation, en promouvoir « l’indécence ». Le « comment osez-vous? » de Greta Thunberg résonne exactement comme un écho à la Honte d’être un homme de Gilles Deleuze, voire de Nietzsche. Sa parole est juste parce qu’elle nous indique exactement le lieu où la bataille  peut et doit s’engager: celui de la décence de la pudeur, de ce que l’on appelait avant la « vergogne ».
        
          
Nous avons beaucoup  travaillé « la prise de parole » au premier trimestre, non seulement pour vous permettre d’acquérir une authentique assurance, maîtrise de soi dans l’art oratoire mais aussi pour permettre à la plupart d’entre vous de retrouver ce régime de vérité que Michel Foucault baptise du nom grec de « Parrhèsia », le dire vrai. Il existe des techniques de parole qui peuvent s’avérer plus ou moins efficaces, mais la parrhèsia désigne ses paroles tellement senties, tellement assumées par la personne qui les énonce qu’elles convainquent, ou du moins qu’elles troublent celle ou celui qui les reçoit. La prise de parole de Greta Thunberg relève indiscutablement de la la parrhèsia et de très nombreuses prestations de certaines et certains d’en être vous en ont relevé également et je vous en remercie très sincèrement (quand je vous dis que l’enseignement est un enrichissement mutuel, c’est de la parrhèsia, parce que je le pense vraiment: aucun enseignant ne devrait pouvoir parler sans cultiver pour lui et pour les autres cette « parrhèsia »). Il existe donc un art de la prise de parole mais ce qui en fait indiscutablement « une puissance » c’est qu’en elle un « dire-vrai » s’expose au risque d’être rejeté, moqué, tourné en dérision comme l’a été et spécialement par des intellectuels français, le discours de Greta Thunberg. Cela en dit long sur le degré d’incurie et de médiocrité de nos philosophes de « plateaux télé ».
         
        Dans cette première partie de l’année, nous avons également évoqué ce passage extrait du Phèdre de Platon dans lequel Socrate cite les objections du pharaon Thamous à la défense de l’écriture par Teuth
 Socrate: « On dit que Thamous fit à Theuth beaucoup d'observations pour et contre chaque art. Il serait trop long de les exposer. Mais, quand on en vint à l'écriture : « Roi, lui dit Theuth, cette science rendra les Égyptiens plus savants et facilitera  l'art de se souvenir, car j'ai trouvé un remède (pharmakon) pour soulager la science (sophia) et la mémoire. »
Et le roi répondit :
- Très ingénieux Theuth, tel homme est capable de créer les arts, et tel autre est  à même de juger quel lot d'utilité ou de nocivité ils conféreront à ceux qui en feront usage. Et c'est ainsi que toi, père de l'écriture, tu lui attribues, par bienveillance, tout le contraire de ce qu'elle peut apporter.
 Elle ne peut produire dans les âmes, en effet, que l'oubli de ce qu'elles savent en leur faisant négliger la mémoire. Parce  qu'ils auront foi dans l'écriture, c'est par le dehors, par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du fond d'eux-mêmes, que les hommes chercheront à se  ressouvenir. Tu as trouvé le remède (pharmakon), non point pour enrichir la mémoire, mais pour conserver les souvenirs qu'elle a. Tu donnes à tes disciples la présomption qu'ils ont la science, non la science elle-même.  Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s'imagineront devenus très  savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires (doxosophoi) au lieu de vrais savants. »

             C’est à la lumière de ce que nous appelons aujourd’hui les Big Data qu’il faut relire cet avertissement de Thamous à Teuth cité par Socrate, car ce n’est pas vraiment comme on peut le penser au terme d’une trop rapide lecture, une condamnation radicale de l’écriture qu’opère ici le philosophe, c’est un avertissement contre la double nature du pharmakon, notion que nous venons précisément de traiter en la reliant à celle d’exosomatisation. L’être humain se caractérise par la production hors de soi de ses organes. Ecrire c’est se créer une mémoire extérieure, et ce n’est pas que mauvais en soi. Rien n’est ni bon ni mauvais en soi. Mais ce premier mouvement d’extériorisation  mémorielle qui se produisit par l’écriture est exactement celui que se prolonge aujourd’hui par le numérique et l’émergence d’une mémoire, d’un traçage informatique avec tout ce que cela induit de problèmes et de questions sur notre existence, le sens que l’on peut lui donner. Socrate n’avertit pas Phèdre contre l’écriture en soi mais contre le danger qu’elle peut receler en elle parce qu’elle est un pharmakon, et qu’elle a des effets tout aussi thérapeutiques que toxiques. La vraie question qui se pose (et je me permettrai de dire qu’elle se pose à moi à chaque mot écrit dans ce blog) est celle de savoir s’il est possible de pratiquer une parrhèsia de l’écriture, c'est-à-dire un usage bénéfique de ce pharmakon qu'est l'écriture.


  C’est tout pour aujourd’hui!
    A demain!

lundi 1 juin 2020

Séance du 02/06/2020 CALM (Cours A La Maison) TES1: 2h

Bonjour à Toutes et à tous,


Nous commençons aujourd'hui ce qui sera probablement notre dernier cours de l'année sur Droit, Morale et Justice. Je ne vous poserai pas de questions sur ce cours mais il me semble vraiment nécessaire de le lire pour toutes celles et tous ceux qui envisagent des études de droit ou des formations en rapport avec le Droit.

Vous êtes prêts? 


Et ben tant pis! Comme j'ai:
                                                                   Je le fais quand même! C'est parti!



Introduction      


  Il importe d’abord de distinguer ces trois notions:

- La justice: dans la mythologie grecque Dikê , la justice est l’une des trois Heures, divinités filles de Zeus et de Thémis. Ses soeurs sont Eunomie (la justice humaine, c’est-à-dire le droit finalement) et Eiréné, la paix civile. Dikê était considérée comme l’inspiratrice des lois humaines alors que sa mère Thémis présidait la justice divine. La mission de Dikê est de contrarier Adikia, l’injustice. Que faut-il retenir de cette origine? Principalement  cette idée que la justice est une « valeur » supérieure, un principe divin qui inspire aux hommes mais aussi aux femmes et en particulier à Antigone la certitude que la justice humainement rendue n’est pas infaillible. Comme le dit Jean-Jacques Rousseau: « la justice exige la transcendance de celui qui l’exerce ». On pourrait dire qu’elle s’inscrit, au vu de la place qu’elle occupe par rapport à ses soeurs, dans une sorte de fonction régulatrice. Elle est l’un des piliers de la vie civile, la valeur à laquelle il faut croire si l’on veut constituer une cité et être reconnue par elle comme un bon citoyen.
- Le droit : ce serait plutôt Eunomie, c’est-à-dire la justice telle qu’elle peut être appliquée aux hommes grâce à des institutions et à une force publique. Le droit est édicté, prescrit, appliqué aux hommes par d’autres hommes. Antigone assurée comme elle l’est d’avoir raisons contre les institutions reconnaissant le pouvoir de son oncle s’en remet à Diké, pour souligner la nature divine des lois. Le droit peut donc être considéré comme ce qui essaie d’appliquer la justice, même si évidemment il y a autant de justices que de droits différents selon les pays.
 
- La morale: autant la justice s’applique aux humains, le droit aux citoyens autant la morale concerne les consciences. Nous faisons parfois l’expérience important entre ce qui nous semble a) juste b) légal c) moral.  Cette tripartition suffit à contenir tous les problèmes du Droit, comme nous le verrons dans le cours. Ces trois termes ont ceci de commun qu’il exprime l’idée d’une direction grâce à laquelle être humain pensent avoir « bien agi » mais l’évidence de leur distinction et de leu incompatibilité foisonne de contradictions diverses, de problématiques auxquelles  nous sommes constamment confrontés: ainsi, en ce moment, nous faisons l’expérience des différences de droit y compris dans des pays dont les traditions sont assez proches face au virus. Nous nous posons la question de la restriction de nos droits face à la loi du confinement, etc. Morale, droit, Justice sont des notions qui s’insinuent en l’homme du fait qu’il est l’être pour lequel il est dans son être question de son être, comme le dit Heidegger. Si Etre était une condition factuelle, donnée, nous ne nous poserions pas autant de questions sur notre nature (suis-je une bonne personne?) Sur nos actes (ai-je raison d’agir ainsi?) Sir nos buts (toute finalité justifient-elle les moyens? Puis-je mal agit si c’est pour une bonne finalité?)
  

1) Les trois distinctions: Droit / Force - Droit / Fait - Droit naturel / Droit positif
      
            Il est absolument impossible de rendre compte du Droit sans le définir d’abord comme différence, voire comme différance, au sens que Derrida donne à ce terme (différence avec un a) à savoir l’action de différer dans le temps.
        a) Le droit et la force
                Ce qui définit d’abord le droit, c’est tout simplement l’idée d’une dimension s’opposant à la force physique, laquelle ne suffit pas à justifier certains actes. La conception première fondatrice du droit, c’est tout simplement la réalisation par les êtres humains que la force ne peut pas constituer une raison. « Ce n’est pas parce que tu peux que tu peux »: telle est la première contrariété dans laquelle consiste le droit, lequel désigne bel et bien une puissance mais une puissance qui ne trouve ni son origine ni sa source dans le pouvoir physique de s’exercer. Il existe une nature dans laquelle le fort l’emporte contre le faible et un état de droit dans lequel celle ou celui qui a raison l’emporte contre celui qui est dans son tort. Les avantages et les bénéfices dont il nous est donné de profiter ne peuvent pas se mesurer à notre capacité physique de les obtenir. Aucun homme par exemple ne peut se justifier de sa plus puissance physique pour légitimer les violences qu’il fait subir à son épouse. Un état de droit est donc un territoire au sein duquel les relations inter-humaines sont régulées par un autre critère que celui de la force physique. Et évidemment nous nous réjouissons de cette limitation.
        
Il convient néanmoins de réaliser que cette limitation implique l’impossibilité de toute intériorité, de toute revendication à l’intimité dés qu’une situation requiert l’application du droit. Non seulement, en effet, le droit interdit l’utilisation de la force dans la cadre privé de la vie de couple mais elle l’interdit, en un certain sens, dans tous les cas de figure.  Qu’il existe des spécialistes de droit privé signifie en fait que rien n’est jamais privé pour le droit. Si au cours d’une soirée entre amis, une altercation vous oblige à appeler la police ou à porter plainte, il n’est absolument  rien qui puisse se soustraire au regard du droit. C’est pourquoi on peut utiliser à cet égard la notion de Tiers. Le tiers, c’est justement l’efficience d’une autorité qui peut et qui doit transcender les confits de personne.
        Quand nous sommes deux dans un état de droit, nous sommes toujours trois, en fait, parce que nos rapports se constituent toujours sur le fond de cette intervention potentielle du droit, c’est-à-dire d’un Tiers (en l’occurrence le juge, ou une cour de justice) qui a vocation de « trancher ». Le droit est absolument nécessaire mais il ne peut se concevoir qu’en tant que dépassement d’une autre modalité de rencontre ou d’interaction que nous pourrions appeler l’amiable. Tout ce que nous gérons à l’amiable se fait sur le fond d’une efficience toujours possible toujours éventuelle du Droit.
        C’est exactement dans ces termes qu’il convient d’appréhender les questions les plus délicates comme l’euthanasie par exemple: si nous considérons que le citoyen a besoin de ce tiers que définit le droit par rapport à sa propre mort, alors il faut en effet que ce droit soit discuté et éventuellement appliqué en France mais cela suppose que cette question n’est pas vécue comme celle qui pourrait se gérer à l’amiable. Tout appel au droit suppose un attirail législatif et judiciaire qui ne peut pas via    ment faire droit à l’unicité de chaque cas. Si l’on en appelle au droit cela signifie que l’on considère l’état comme puissance publique habilitée à intervenir « ici » et cet « ici » en l’occurrence, c’est le rapport de tout citoyen à sa propre mort.
b) Le fait et le droit          
     
  Finalement ce que nous allons tenter de mettre à jour, c’est que le droit repose fondamentalement sur trois contradictions. Par « contradiction », il ne s’agit pas du tout d’entendre « absurdité » mais plutôt d’effets de nuances, de distinction, d’insinuation. Le droit est ce qui s’insinue dans la densité compacte des faits, des actes, des interactions et y crée cet appel d’air qu’est la perspective d’un devoir être. Comprendre le droit c’est se défaire d’assimilations rapides, trompeuses, et par là même inadmissibles. C’est justement cette idée même de non admissible qui met au premier plan le droit. L’être humain est une créature qui s’interroge sur son « ethos », c’est-à-dire pour laquelle l’action, la prise de position, l’engagement dans un projet n’est jamais simplement donné par les circonstances ou par la nature. Le droit implique la certitude qu’il existe en toute occasion une attitude droite à adopter et que cette attitude toute aussi appelée à s’imposer qu’elle soit par les circonstances ne peut pas être dictée par ces circonstances.  Par conséquent le droit ne se soumet jamais simplement au fait, et cela nous fait donc comprendre la 3e contradiction qui finalement constitue la deuxième toile de fond du droit, « ce n’est pas parce que c’est  (comme ça) que cela doit être (comme ça). »
            Il faut prendre très au sérieux cette distinction qui nous permet de réaliser à quel point l’espace dans lequel nous évoluons au sein d’un état de droit est un espace symbolique, quelque chose qui finalement tiendrait dans une sorte de dimension parallèle, car enfin: voici, par exemple, une place dans laquelle il ne fait aucun doute que ma voiture peut se ranger mais ce « fait » est interdit par un panneau, par une indication qui découpe ainsi dans un espace donné des actes possibles et des actions impossibles.
             
Une autre image peut ici parfaitement convenir à nous faire comprendre exactement la teneur de cet espace, c’est celui de l’échiquier d’un jeu d’échecs. Le droit c’est cet ensemble de règles assez comparables à celles qui font de chaque position de chaque pièce qu’elle menace ou pas telle autre pièce en fonction de ce qu’elle est, de là où elle se trouvée etc. Aucun jeu ne serait possible si l’échiquier n’était qu’un espace de « rassemblement ». C’est finalement exactement ce que veut dire Aristote lorsqu’il compare un homme détaché de sa cité à « un pion isolé sur un jeu de tric-trac ». Le jeu d’échecs ne se réalise pas du tout sur l’échiquier physique mais dans cet échiquier mental que chacun des deux joueurs construit au fil des coups, échiquier complexe, rhizomique, probabiliste dans lequel figurent selon la puissance mentale du jouer les possibilités de coups à effectuer à l’avance. De la même façon, la ville, ou le paysage concret de l’espace social n’est pas le lieu où se fait la société, la communauté mais c’est plutôt dans l’efficience mentale par le biais de laquelle chaque citoyen laisse agit dans ses gestes, dans ses pensées et dans ses désirs les interdits des lois que s’effectue l’état des droit. Cela signifie que le droit est un peu comme cette fiction sans laquelle la notion même de cité ou d’Etat n’aurait au sens propre pas de « lieu d’être ». C’est parce qu’il y a la fiction du droit et que cette fiction est efficiente que l’Etat n’est pas une utopie (étymologiquement : absence de lieu). Cet aspect est fondamental mais il suppose que nous comprenions bien en quoi peut consister une fonction efficiente, comment le droit peut-il réguler réellement les relations humaines au sein d’un état tout en étant finalement une Fiction.
          
« Nul n’est censé ignorer la loi »: cet adage sans lequel aucune procédure juridique ne pourrait jamais être entreprise (puisque il suffirait à la personne accusée de dire « qu’elle ne savait pas » pour qu’elle soit relaxée) est en même temps une fiction dans la mesure où nous savons très bien qu’il est impossible de posséder une connaissance totale, exhaustive du code pénal et de toutes ces subtilités casuistiques. Personne ne connaît vraiment TOUT le droit, TOUTES les lois mais il faut que nous partions du postulat de cette omniscience de tout citoyen pour que le droit soit et pour que l’Etat soit. Le droit est donc bel et bien cette fiction dont l’efficience s’insinue dans ce qui est pour marquer la différence avec ce qui doit être.  Il n’est pas de loi qui finalement s’appuie sur autre chose que cette différence par le biais de laquelle le fait ne suffit pas à valider la justification de ce qui est, encore faut-il que le droit impose le principe de ce qui doit être.

C'est tout pour aujourd'hui! A Jeudi! 


Séance du 02/06/2020 CALM (Cours A La Maison) TS3: 1H

 Bonjour à toutes et à tous,


Nous commençons aujourd'hui  ce qui sera probablement notre dernier cours de l'année: le droit, la justice, la morale. 
N'hésitez pas à me contacter si vous souhaitez que nous traitions une autre question ou une nouvelle notion. 
 


Introduction        Il importe d’abord de distinguer ces trois notions:
La justice: dans la mythologie grecque Dikê , la justice est l’une des trois Heures, divinités filles de Zeus et de Thémis. Ses soeurs sont Eunomie (la justice humaine, c’est-à-dire le droit finalement) et Eiréné, la paix civile. Dikê était considérée comme l’inspiratrice des lois humaines alors que sa mère Thémis présidait la justice divine. La mission de Dikê est de contrarier Adikia, l’injustice. Que faut-il retenir de cette origine? Principalement  cette idée que la justice est une « valeur » supérieure, un principe divin qui inspire aux hommes mais aussi aux femmes et en particulier à Antigone la certitude que la justice humainement rendue n’est pas infaillible. Comme le dit Jean-Jacques Rousseau: « la justice exige la transcendance de celui qui l’exerce ». On pourrait dire qu’elle s’inscrit, au vu de la place qu’elle occupe par rapport à ses soeurs, dans une sorte de fonction régulatrice. Elle est l’un des piliers de la vie civile, la valeur à laquelle il faut croire si l’on veut constituer une cité et être reconnue par elle comme un bon citoyen.
 
Le droit : ce serait plutôt Eunomie, c’est-à-dire la justice telle qu’elle peut être appliquée aux hommes grâce à des institutions et à une force publique. Le droit est édicté, prescrit, appliqué aux hommes par d’autres hommes. Antigone assurée comme elle l’est d’avoir raisons contre les institutions reconnaissant le pouvoir de son oncle s’en remet à Diké, pour souligner la nature divine des lois. Le droit peut donc être considéré comme ce qui essaie d’appliquer la justice, même si évidemment il y a autant de justices que de droits différents selon les pays.
La morale: autant la justice s’applique aux humains, le droit aux citoyens autant la morale concerne les consciences. Nous faisons parfois l’expérience important entre ce qui nous semble a) juste b) légal c) moral.  Cette tripartition suffit à contenir tous les problèmes du Droit, comme nous le verrons dans le cours. Ces trois termes ont ceci de commun qu’il exprime l’idée d’une direction grâce à laquelle être humain pensent avoir « bien agi » mais l’évidence de leur distinction et de leu incompatibilité foisonne de contradictions diverses, de problématiques auxquelles  nous sommes constamment confrontés: ainsi, en ce moment, nous faisons l’expérience des différences de droit y compris dans des pays dont les traditions sont assez proches face au virus. Nous nous posons la question de la restriction de nos droits face à la loi du confinement, etc. Morale, droit, Justice sont des notions qui s’insinuent en l’homme du fait qu’il est l’être pour lequel il est dans son être question de son être, comme le dit Heidegger. Si Etre était une condition factuelle, donnée, nous ne nous poserions pas autant de questions sur notre nature (suis-je une bonne personne?) Sur nos actes (ai-je raison d’agir ainsi?) Sir nos buts (toute finalité justifient-elle les moyens? Puis-je mal agit si c’est pour une bonne finalité?)
 

1) Les trois distinctions: Droit / Force - Droit / Fait - Droit naturel / Droit positif
       
            Il est absolument impossible de rendre compte du Droit sans le définir d’abord comme différence, voire comme différance, au sens que Derrida donne à ce terme (différence avec un a) à savoir l’action de différer dans le temps.
        a) Le droit et la force
                Ce qui définit d’abord le droit, c’est tout simplement l’idée d’une dimension s’opposant à la force physique, laquelle ne suffit pas à justifier certains actes. La conception première fondatrice du droit, c’est tout simplement la réalisation par les êtres humains que la force ne peut pas constituer une raison. « Ce n’est pas parce que tu peux que tu peux »: telle est la première contrariété dans laquelle consiste le droit, lequel désigne bel et bien une puissance mais une puissance qui ne trouve ni son origine ni sa source dans le pouvoir physique de s’exercer. Il existe une nature dans laquelle le fort l’emporte contre le faible et un état de droit dans lequel celle ou celui qui a raison l’emporte contre celui qui est dans son tort. Les avantages et les bénéfices dont il nous est donné de profiter ne peuvent pas se mesurer à notre capacité physique de les obtenir. Aucun homme par exemple ne peut se justifier de sa plus puissance physique pour légitimer les violences qu’il fait subir à son épouse. Un état de droit est donc un territoire au sein duquel les relations inter-humaines sont régulées par un autre critère que celui de la force physique. Et évidemment nous nous réjouissons de cette limitation.
      
Il convient néanmoins de réaliser que cette limitation implique l’impossibilité de toute intériorité, de toute revendication à l’intimité dés qu’une situation requiert l’application du droit. Non seulement, en effet, le droit interdit l’utilisation de la force dans la cadre privé de la vie de couple mais elle l’interdit, en un certain sens, dans tous les cas de figure.  Qu’il existe des spécialistes de droit privé signifie en fait que rien n’est jamais privé pour le droit. Si au cours d’une soirée entre amis, une altercation vous oblige à appeler la police ou à porter plainte, il n’est absolument  rien qui puisse se soustraire au regard du droit. C’est pourquoi on peut utiliser à cet égard la notion de Tiers. Le tiers, c’est justement l’efficience d’une autorité qui peut et qui doit transcender les confits de personne.
        Quand nous sommes deux dans un état de droit, nous sommes toujours trois, en fait, parce que nos rapports se constituent toujours sur le fond de cette intervention potentielle du droit, c’est-à-dire d’un Tiers (en l’occurrence le juge, ou une cour de justice) qui a vocation de « trancher ». Le droit est absolument nécessaire mais il ne peut se concevoir qu’en tant que dépassement d’une autre modalité de rencontre ou d’interaction que nous pourrions appeler l’amiable. Tout ce que nous gérons à l’amiable se fait sur le fond d’une efficience toujours possible toujours éventuelle du Droit.
        C’est exactement dans ces termes qu’il convient d’appréhender les questions les plus délicates comme l’euthanasie par exemple: si nous considérons que le citoyen a besoin de ce tiers que définit le droit par rapport à sa propre mort, alors il faut en effet que ce droit soit discuté et éventuellement appliqué en France mais cela suppose que cette question n’est pas vécue comme celle qui pourrait se gérer à l’amiable. Tout appel au droit suppose un attirail législatif et judiciaire qui ne peut pas via    ment faire droit à l’unicité de chaque cas. Si l’on en appelle au droit cela signifie que l’on considère l’état comme puissance publique habilitée à intervenir « ici » et cet « ici » en l’occurrence, c’est le rapport de tout citoyen à sa propre mort.

 C'est tout pour aujourd'hui
Je ne vous pose pas de questions pour la semaine prochaine.
Bonne journée!

Séance du 02/06/2020 CALM (Cours A La Maison) TL2: 1H30

 Bonjour,
Vendredi dernier , nous avions expliqué l'importance de la promesse dans le Droit.  


Celle-ci en effet, décrit toujours les contours d’un monde à venir, monde dont l’ouverture consiste dans l’énonciation ou dans la signature de la promesse. C’est bel et bien la question de la réduction du comportement humain à des données calculables qui se pose donc au premier plan. Lorsque Galilée affirme que le réel est écrit en langage mathématique, il voulait parler du réel de la nature, des forces physiques qui s’y effectuent et dont on peut quantifier la puissance, les phénomènes. La question qui se pose à nous aujourd’hui est celle de savoir si l’on peut aussi appliquer le même raisonnement à l’ethos (attitude en grec) des humains. Après tout, c’est bien ce que semblent faire, en première analyse, les lois. 
           Mais en première analyse seulement car les lois et plus profondément encore la notion de devoir telle que Kant la fonde sur l’existence de la loi morale (exemple de la potence et du méchant Prince) en tout homme s’appuient l’efficience d’un sens du « devoir-être ». Les lois ne s’appliquent pas à l’homme en fonction de ce qu’il est mais dans la perspective de ce qu’il devrait être, et c’est dans la continuité de cette optique même que se comprend correctement l’idée même de promesse. L’homme est une créature susceptible de faire des promesses et c’est en cela qu’il est un sujet de droit. Qu’il tienne ou pas cette promesse est, après tout, secondaire, car ce qui nous intéresse ici est tout ce qui sépare cette propension sincère à la promesse de l’exécution de l’effectuation d’actions intégralement calculables, prévisibles, programmables.
        Ce qui s’accomplit dans le droit est cette aptitude de l’être humain à se renouveler, à se fixer un cap, à se réinventer soi-même comme processus de convergence de toutes ses attitudes vers la ligne de fuite d’un seul point d’horizon. C’est d’ailleurs exactement ce qui donne à cette notion de « droiture » un sens aussi géométrique que juridique ou légal. De ce que j’ai été tel ou tel il ne s’ensuit pas que je serai identique à ce que je fus car à compter de la promesse quelque chose de nouveau se profile, comme un nouvel être que l’on s’engage à devenir.
          
Pour le dire plus simplement la distinction entre le fait et le droit est cruciale parce que le droit est une fiction. Il s’inscrit au coeur de l’homme comme cette ligne d’horizon qui fait sens entre ce qu’il fut et ce qu’il n’est pas encore, peut-être ce qu’il ne sera jamais, mais sans quoi il ne serait rien du tout, ou en tout cas serait incapable de faire sens de la dispersion en laquelle consiste sa vie réelle. Les Big data se contentent de collecter les traces de cette dispersion laissées sur le net ou dans les échanges entre collègues via le numérique pour les rendre calculables, pour les intégrer dans des stratégies de marché, ce qui ne fait pas sens. Nous aspirons à rendre notre existence lisible comme le serait un récit (donner à sa vie le sens d’une vie lisible) mais cette ambition se confronte aujourd’hui à tout ce qui ne vise qu’à le rendre traçable, les sociétés dites de « contrôle », pour reprendre le terme que Gilles Deleuze emprunte à William Burroughs.


 
Conclusion

        Les Big Data, aujourd’hui, remettent totalement en question la nature du rapport que nous entretenions avec les lois, avec l’autorité, avec le pouvoir, avec les notions de normes et de Droit. Une vision totalement fausse et erronée de notre rapport aux lois consiste à la poser comme une contrainte alors qu’elle est une obligation. Avec Kant et son fameux exemple, nous percevons que le devoir est exactement cette obligation qui nous rend libres, libres de nous soustraire aux ordres malveillants d’un Prince malhonnête. Cela signifie que finalement le droit, c’est justement cette aptitude à trouver dans une situation bloquée de fait un espace fictif de devoir. Par conséquent il est absolument inconcevable d’envisager l’existence du droit sans le poser d’abord à partir de cette distinction du fait et du droit. Le droit c’est ce qui s’impose à nous quand les faits ne suffisent pas à nous imposer une attitude. Nous devrions tous porter ce faux témoignage contre un homme de bien si nous en restions aux faits. Et pourtant nous nous reconnaissons tous une marge de décision là où factuellement il n’y en a aucune. Ce qui se produit aujourd’hui c’est la substitution de la notion de « donnée brute » à celle de « fait ». Jusque là, les objets techniques s’imposaient à la nature. Aujourd’hui, l’instrument numérique via les Big Data se substitue au réel, crée un cadre, un support à la vie humaine sur lequel cette vie n’est pas seulement répercutée mais aussi anticipée, encadrée, administrée et finalement orientée, manipulée jusqu’à la rendre illisible, privée de sens.
         
             

   
Pour illustrer parfaitement la nature des problèmes posés par cette anticipation des comportements que les Big Data rendent possibles, on peut citer un film adapté d’un livre de Philippe K Dick « Minority report » et une série « person of interest ». Finalement chacune dans des styles différents, ces deux fictions interrogent la distinction entre ce qui est prédictible avec une marge d’erreur très faible et ce qui se passe. Dans « minority report », la société de contrôle, la collecte  et l’analyse des données sont assez importantes pour qu’un ordinateur super puissant prévoit l’endroit où un crime va se produire, avec une marge d’erreur infime et une brigade intervient juste avant le passage à l’acte. Le crime est prévu. Il est là inscrit dans les données, dans les antécédents, dans les mouvements, dans l’enregistrement de tout ce qui définit tel ou tel individu. Il ne peut pas ne pas se produire mais en même temps il ne s’est pas produit, au sens pur du terme. Si les faits deviennent assez prédictibles pour que l’on puisse juger celles et ceux qui les commettent avant qu’ils les commettent, serions nous en droit de les sanctionner pour un crime qu’ils n’ont pas encore commis?


 Le cours sur "Morale, Droit et Justice" est terminé.
A demain

Le virus de la Novlangue - Rimski Bordes (TL2)

       

Dans cet article de très haute volée linguistique, Rimski Bordes ne se contente pas de filer très  opportunément et judicieusement la métaphore virale appliqué à la langue, métaphore qui en un sens, n’en est pas une puisque l’on parle de « code génétique », mais il questionne aussi les effets du « politiquement correct » sur certains usages des anglicismes en français. Finalement il interroge des processus linguistiques à l’oeuvre dans ce que l’on pourrait qualifier de propagande politique par la discrimination et la stigmatisation de certaines populations. Les thèses défendues dans cet article sont d’autant plus salvatrices qu’elles pointent avec justesse des polémistes passés experts dans cet utilisation malhonnête de la langue. Pour ma part, je placerai les développements de Rimski dans le droit fil des interventions de Clément Viktorovitch sur canal plus qui nous avertit avec beaucoup de perspicacité contre les astuces rhétoriques de chroniqueurs abusant de la notoriété que leur offre comme sur un plateau des chaînes de désinformation comme C-News ou C8 pour se faire passer pour des historiens, des philosophes ou des sociologues. Ce qui intéresse Rimski ici va toutefois plus loin que de purs effets de propagande orale car c’est l’usage même de la langue qui se voit corrompu par des malversations aussi sournoises.
Un très grand merci à Rimski Bordes pour le travail de recherche et la subtilité dont témoigne la rédaction de cet article.
 
                  Pour commencer, il est notable que les mots sont une sorte de mot de passe. Les mots peuvent être comparés à des virus, et les lettres qui les composent peuvent être comparées à la chaîne de protéines qui joue le rôle de "clé". Cela image très bien pourquoi "impression" et "permission" - bien que constitué des mêmes lettres - n'ont pas la même signification, l'ordre des lettres - tout comme la chaîne de protéines - change : la clé de compréhension est différente. Et tout comme le virus, rien n'est laissé au hasard. Une fois rentré dans la cellule le virus cherche à modifier l'ADN de la cellule pour se multiplier , ainsi Chaque mot est aussi minutieusement calculé dans une phrase pour réussir à convaincre l'interlocuteur dans le but de propager ses idées.

                 Dans certains cas, le "virus" mute et devient alors beaucoup plus dangereux qu'avant, exactement comme les langues. En français par exemple, la langue ne mute pas mais elle évolue et fait place à des anglicismes. Le rôle des anglicismes (ou plus généralement de tous les mots emprunté aux langues étrangères) est pour combler le manque de mots que nous avons dans un certain domaine, c'est pour éviter de paraphraser et ainsi gagner du temps (ex : un remake plutôt qu'une nouvelle adaptation). Mais il y a d'autres raisons, l'anglicisme "allège" le sens et le poids des mots et le ton devient moins solennel, les "start-up" utilisent beaucoup de termes anglais pour s'éloigner de la notion ennuyante du travail et donner une vision plus "conviviale" , une "réunion" deviendra alors un/e "brainstorming". La question qui peut être posée est : pourquoi? Et bien parce que "une réunion" a subi un stéréotype linguistique. "Une réunion" a une connotation négative , ennuyeuse, personne n'y va par envie. Tout cela est dû a beaucoup de facteurs qui seraient impossibles à citer dans leur entièreté. Mais nous pouvons toujours soumettre l'hypothèse qu'il y a un rapport de dominant à dominés, un patron à ces employés... Il n'y a pas de réelle égalité. Alors que dans un "brain-storming" il y a l'idée d'égalité, les gens viendront avec l'idée que chacun à son mot à dire et qu'il n'y a plus de relation dominés/ dominant.

              De plus, c'est grâce aux anglicismes que nous avons de la diversité dans les mots, "une réunion" pourra être décliné en "briefing" , "brainstorming" , "meeting"... Cela brise la routine et donne l'illusion que nous faisons toujours quelque de chose de différent alors que seulement le nom change.
  


                   Mais voyons cette fois ci le côté social et négatif. Les anglicismes nous sont très utiles et pratiques pour qualifier des choses inanimés où des concepts mais sont au contraire péjoratifs quand il s'agit de qualifier une personne. Pour certaines personnes (voire une majorité) il est impossible de dire "une personne noire", cela sera toujours paraphrasé par "une personne black". Cela peut paraître anodin mais le diable se cache dans les petits détails et l'enfer est pavé de bonnes intentions. Le fait de privilégier l'anglais au lieu du français dans ce cas là peut avoir des conséquences néfastes. Quand des gens disent "black" c'est pour ÉVITER de dire "noir", on condamne ce terme à endosser une connotation vulgaire tel un gros mot ou une insulte. mais alors pourquoi il y a-t-il un si grand tabou autour du mot "noir" ? À cause du racisme, et plus précisément à cause du racisme culturel. Le racisme culturel est un racisme ancré dans une norme sociétale, camouflé dans un langage. Le meilleur exemple pour le prouver reste celui-ci :
On dit toujours "une personne blanche" et jamais "une personne white" car la société  (française) n'a jamais émis de racisme/discrimination envers les personnes blanches.
 


                 D'un point de vue phonétique cela peut aussi être expliqué . Dans l'article "Relations entre l'aspect phonétique et la signification de mots de la langue" de J; M. Peterfalvi une expérience a été menée sur une centaines de personnes. L'expérience consistait à donner deux mots (inventés) "kigen" et "kugon" en leur expliquant que c'était deux unités de mesures différentes. Sur 179 sujets , 174 ont ainsi déclaré que "kigen" était la mesure qui désignait l'objet le moins lourd et kugon le plus lourd. Cela s'explique par le symbolisme phonétique qui est instauré par accord dans un groupe - ici une société - , c'est une sorte d'idée reçue sur les voyelles. Certaines voyelles sont plus "lourdes" comme "o,u"  et d'autres plus légères "e,i" . Pour les consonnes les lourdes peuvent être par exemple "K,G,N,D,R..." (Généralement les gutturales et consonnes fricatives uvulaires voisée (le R) )  et les légères: "L,Z,B,V,S..." (Généralement dentales, alvéolaires ou labiales)  De ce fait on peut clairement établir un lien entre le sentiment éprouvé vis à vis d'un mot par rapport aux phonèmes qui le composent (expérience de Peterfalvi) et le racisme linguistique qui justement créé ces sentiments.
             Pour résumer nous allons prendre un exemple PUREMENT THÉORIQUE d'un point de vue LINGUISTIQUE /!\ et qui ne reflète en aucun cas les véritables explications sociales de cette gêne. D'un point de vue LINGUISTIQUE, la couleur noire est toujours connotée de façon plutôt négative (avoir des idées noires, voir tout en noir, etc.)
               Cet mot est constitué de 4 lettres, le phonème "N" qui est surtout employé pour les négations dans la langue (ne/n')  ce qui augmente le côté négatif , le phonème "Oa" (o/i) qui est un son "lourd" et de basse fréquence et le R qui est une consonne Consonne fricative uvulaire voisée qui est aussi une consonne dite "lourde".
Par conséquent, si la société nous a habitué à émettre un sentiment négatif sur ces phonèmes, et qu'ils sont réunis en un seul mot , alors on peut comprendre d'où vient cette gêne de la prononciation du mot "noir" et l'emploie de l'anglais "black" qui vient annuler les ressentis négatifs et "pacifier" voire rendre neutre un mot déjà existant.

               

  Pour en revenir au virus, parlons cette fois-ci de l'extrême droite. Cette fois-ci nous allons nous intéresser à comment un mot lambda peut devenir une véritable arme.
Depuis les années 2000 , l'extrême droite s'est appropriée le mot "racaille" et l'utilise comme moyen d'oppression envers différentes communautés. Ce choix n'est pas fait au hasard, pourquoi "racaille" et pas "canaille" ou "fripouille"?  Cela peut s'expliquer encore une fois par le jeu des connotations. Les termes "fripouilles, canaille et racaille" sont infantilisants , mais à différentes échelles. Là est toute la stratégie , canaille et fripouille infantilisent trop, ces adjectifs sont alors même mélioratifs dans certains cas, quand on dit d'un enfant de 6 ans que c'est "une petite fripouille/ canaille" car il a fait une petite bêtise ce n'est pas méchant, c'est mignon. Alors que "racaille" au contraire tend à infantiliser celui subit le surnom mais pas assez pour le considérer comme "mignon". De ce fait n'importe laquelle de ses actions sera décrédibilisée. En rhétorique on appelle ça « empoisonner le puits », cela consiste à  donner préalablement à un public de l'information négative, vraie ou fausse, à propos d'un adversaire, dans le but de discréditer ou de ridiculiser tout ce que dira par la suite ce dernier.
                 

Le fait d'utiliser un mot - en plus péjoratif - pour désigner un groupe de personnes revient alors à dénaturaliser l'individu,à caricaturer l'ethnie à laquelle il appartient et ainsi à empêcher cet individu  de sortir de cette prison linguistique, car il ne faut pas croire, l'extrême droite n'utilise pas ce terme pour désigner les vrais hors-la-loi (voleurs, violeurs, fraudeurs, tueur) mais pour stigmatiser l'entièreté des minorités  et démocratiser des clichés houleux qui risqueraient de devenir la norme. Pour finir, l'extrême droite utilise ce mot pour se protéger. Les propos racistes étant interdits, ils n'ont eu qu'à remplacer n'importe quel nom d'ethnie par "racaille", ainsi ils ne courent plus le risque des poursuites pénales et des polémiques.
Ainsi quand Eric Zemmour a dit " les musulmans sont le cancers de notre société " , il a été poursuivi en justice, mais quand il a dit "les racailles sont le cancers de notre société " il n'a pas pu être traduit en justice. Ainsi, ses propos problématiques ne peuvent pas être jugés à cause d'un seul mot. Tout comme le virus, ils mutent et créent de nouvelles "clés" qui changent uniquement d'apparence mais, qui au fond, garde le même but.