mardi 27 avril 2021

Cours en distanciel du 28/04/2021 Terminale 1: Science et vérité (cours 2)



 Lors du dernier cours, nous avions distingué vérité formelle et vérité matérielle.

            Mais on parle également d’amitié « vraie » ou de sentiments « vrais » désignant alors des attitudes, des ressentis non joués, non simulés, authentiques. On mesure bien tout ce que cette conception de la vérité implique par rapport à la première. Le critère du vrai n’est plus celui de l’objectivité d’un témoignage ou d’un raisonnement, on « est » vrai quand d on est intègre, quand on ne triche pas et qu’on manifeste une intégrité, une entièreté dans nos actes, nos attitudes. On est alors « tout d’une pièce ». Il existe donc bel et bien ici aussi une sorte d’évidence, d’ « effet de contrainte » même s’il porte sur une spontanéité d’attitude et non sur le ralliement de nos sens ou de notre jugement à des faits ou à une proposition. Ce n’est plus de la vérité qu’on dit mais de la vérité qu’on est dont il est ici question. On ne se sent pas pouvoir ni même devoir être autrement. 

  

            Le terme de vérité n’est pas sans revêtir ici une dimension éthique qui peut d’ailleurs s’opposer à la morale. Emmanuel Kant insiste à juste raison sur le devoir moral de dire la vérité en toutes circonstances parce que l’on ne peut faire du mensonge une loi morale valant universellement dans un monde qui accepterait cette maxime de la volonté (aucun monde, aucune société humaine ne peut se fonder sur le mensonge), mais nous savons bien qu’il existe des situations dans lesquelles nous pouvons « mentir honnêtement » c’est-à-dire proférer un mensonge dans l’énonciation duquel nous sommes « Un », entier, « tout d’une pièce ». Je peux être authentique dans l’acte de mentir sur la présence dans ma maison d’un immigré clandestin que la police recherche pour l’expulser. Je le peux parce que je sais que c’est LA bonne attitude à adopter. L’effet d’évidence n’est pas nécessairement moins fort que dans la défense de l’affirmation de 4 comme résultat de l’opération: 2+2, mais il n’est pas le même. Je « suis » alors la vérité d’un mensonge objectif. Je suis la vérité quand j’agis conformément à moi-même alors que ce que je dis est faux par rapport à la situation factuelle. On peut alors être la figure vraie d’un discours faux.

Il convient de ne pas confondre cette vérité comme justesse, attitude, «  ipséïté » avec le « à chacun sa vérité » qu’on entend trop souvent et qui sonne comme une pseudo légitimité de la bêtise, du droit à proférer n’importe quoi, d’une sorte de justification à dire et à défendre n’importe quelle position. Peut-être pourrions-nous dire: « à chaque instant la vérité de cet instant! » Mais il n’est alors aucune raison de personnifier cette vérité, de l’assigner à une personne qui, de sa seule subjectivité, pourrait déduire la vérité de ce qu’elle dit ou fait de ceci que ce soit elle qui le dit ou qui le fait. Ce n’est pas du tout le fait que l’on soit cette subjectivité là qui ferait la vérité de notre acte, mais plutôt le fait que nous l’accomplirions entièrement, justement, intégralement. Peut-être pourrions nous ici évoquer une vérité de pure « intuition », une sorte d’évidence totale révélant la seule chose à faire, à dire ou plus encore « la seule personne à être » dans cette situation là « maintenant », une vérité d’accord, d’entente, d’adéquation avec ce que le monde attend que je fasse ou que je sois, dans cet instant là. L’effet de contrainte de la vérité se définirait dés lors comme cette évidence d’un moment présent vécu au présent comme requérant de moi « ça! », et rien d’autre.

   


Résumons: nous avons retenu trois définitions de la vérité (en fait il en est d’autres mais on peut considérer ces trois là comme une base suffisante à l’élaboration de notre problématique quitte à spécifier et compliquer progressivement  le sens du mot vérité au fin du cours), chacune d’elle ayant avec les autres un seul point commun que l’on peut qualifier d’effet de contrainte même si cet effet ne s’effectue pas de la même façon ni par rapport aux mêmes éléments:

  1. La vérité formelle que l’on utilise en mathématiques et en logique est une vérité résidant dans l’effet de contrainte d’un raisonnement pur, rigoureux, procédant par des déductions irrécusables que tout un chacun peut faire et constater dés lors qu’il ne se fie qu’à un esprit pur et universel de démonstration.
  2. La vérité matérielle qui réside davantage dans la conformité entre un témoignage et un état de fait. C’est celle-là même que Saint Thomas désigne par le terme de « adequatio rei et intellectus » c’est-à-dire adéquation entre la chose (la réalité) et ce qu’en dit l’esprit humain. Je dis alors la vérité quand ce que je dis est conforme à ce qui est. 
  3. La vérité intuitive qui contrairement aux deux autres s’applique non pas à ce que l’on dit ou à ce que l’on pense mais à ce que l’on est, à ce que l’on se sent devoir être au coeur de ce qu’une situation exige, étant entendu que l’on sera alors « UN », c’est-à-dire dans la verticalité d’un aplomb pur, débarrassé de toute aspiration à une quelconque « fierté » ou bien à la culpabilisation d’un remords. On est alors « VRAIMENT » parce qu’à aucun moment on a pris prétexte d’une quelconque prédisposition ou d’une attente pour se défiler à ce qu’exige la situation, le monde, l’instant même. 

   


                    Que toute vérité implique un rapport d’une certaine pureté avec une extériorité, un « Dehors » exerçant un effet de contrainte suffisant pour que le sujet humain se doive de la « reconnaître », cela donc ne fait aucun doute et constitue en soi « une première vérité sur la vérité » dont il ne faudra jamais négliger l’apport. Toutefois, l’interrogation demeure de savoir de quel type d’extériorité il est ici question et jusqu’où il convient de porter cette exigence de « reconnaissance », d’objectivité, de dépouillement assumé devant une vérité pure, nue, crue s’imposant en elle-même et par elle-même sans effet de complaisance. Si nous suivons jusqu’au bout cette conception de la vérité, il s’en suit effectivement que moins nous nous donnons de cadres, de principes, de bases ou de modalités qui nous seraient propres, plus nous nous approchons des conditions de réalisation d’une vérité pure qui le serait en soi. C’est bien là le sens profond des trois blessures narcissiques de Sigmund Freud. C’est précisément le propre de la science que d’avoir progressivement lutté contre les présupposés de l’anthropocentrisme jusqu’à infliger à l’être humain ces trois blessures lui imposant de reconnaître la vérité dans un mouvement de désanthropocentrisme radical:

  • Qu’à l’homme le centre même de l’univers ne soit pas la planète qu’il habite, cela ne peut sembler que « déplacé » et c’est pourtant la vérité
  • Qu’à l’homme la notion même d’espèce humaine ne définisse pas une espèce « pure », radicalement et structurellement distincte de toutes les autres espèces animales, c’est ce qui ne peut manquer de lui apparaître impossible et c’est pourtant la vérité
  • Qu’à l’homme la pensée même se caractérise comme une activité échappant totalement à la maîtrise du sujet et à sa connaissance, c’est ce qu’il nous semble inconcevable de reconnaître et c’est pourtant la vérité

    

Toute vérité se définit donc comme un effet de contrainte au fil duquel il n’est pas jusqu’aux présupposés les plus enracinés de notre amour-propre mais aussi de nos aptitudes à nous « auto-portraitiser » qui ne soient mises en échec, comme si finalement les progrès de la recherche scientifique (évidemment pour admettre ce que dit Freud il faut accepter de donner à ses travaux sur l’inconscient un statut scientifique) allaient de pair avec l’acceptation par l’homme de l’indétermination de soi, en tant que genre humain, comme si l’être humain se devait de consentir à l’impossibilité de se doter de quelque primat, privilège voire caractérisation affirmée de soi pour parvenir à poser sur soi et sur le monde des « vérités ». N’existerait-il pas au sein même du souci le plus exacerbé de vérité une puissance de détachement, de découverte, de révélation de l’imposture de certaines vérités supposées qui s’établissent arbitrairement et qui trompent l’homme? Ne faudrait-il pas finalement se résoudre à concevoir la vérité comme l’instrument même grâce auquel sont inlassablement démasquées des vérités illusoires, réconfortantes humainement mais fausses radicalement?  La science est-elle la pratique poussant l’exigence de vérité jusqu’à ses conséquences les plus rigoureuses, les plus ultimes, les plus conformes à cela même qu’induit la vérité, celles d’une objectivité tellement pure que toute velléité d’anthropocentrisme s’y voit définitivement démentie, congédiée et rejetée? Si par « vérité » nous entendons cette épreuve objective et pure d’un authentique « dehors » (ce que l’on appelle à bon droit « épreuve de vérité »), la science est-elle la pratique la plus à même de nous faire atteindre la vérité?

    

Questions (facultatives):
1) Définissez la vérité intuitive. Donnez un exemple.
2) Que nous font comprendre les trois blessures narcissiques selon Freud concernant la notion de vérité?
3) Quelle sera la problématique du cours (formulez à votre manière par une question le coeur des interrogations qui terminent le cours d'aujourd'hui) ?

Cours en distanciel EMC Terminale 3 - 28/04/2021: Joute oratoire

   


Le prochain cours d'EMC aura lieu le 12 mai prochain en présentiel. Je vous rappelle les groupes en présence et les sujets. 

Bon courage à vous! 

 Y-a-t-il de l’inacceptable?

Non: Alice Sanzari - Manon Gauthier - Arnaud Casaubon-Seignour 
Oui: Valentin Pelot - Fiorella Sachon - Lou-Anne Besançon - Jess Couvert

Le meilleur est-il à venir?

Non: Mina Barbier - Alicia Decaux - Jeanne Bulabois - Aïstis Bigot 
Oui: Lily-Rose Goepp - Perrine Palanghi - Thibaut Barbier - Caroline Combe

Peut-on tout négocier?

Non: Maya Akouche - Artémis Peuvot - Artus Moyne - Quentin Billonnet
Oui: Clara Borot - Léonie Cremel- Eunice Lannareix - Lucas Bertrand

Cours en distanciel du 27/04/2021 de 10h08 à 12H00 Terminale HLP Groupe 1: Histoire, Humanité et Violence


 3) Le silence des Humains

                a) Le silence de l'ob/jet d'art
          Pourquoi faire tant d’histoires de l’Homme? Parce qu’il n’y a visiblement que lui qui éprouve cette absolue nécessité d’unifier les lignes fragmentées et tronquées de son existence dans la trame d’une auto-fiction qu’il se raconte à lui-même pour s’entretenir dans l’idée de son identité, de son destin, de sa « signifiance ». Que l’Humanité fasse «  sens », c’est une évidence sans laquelle nous aurions du mal à exister, mais c’est aussi dialectiquement ce qui explique le chaos de l’histoire humaine, son hybris, son exploration du « mal », de l’horreur, son inaptitude obstinée à reconnaître ses erreurs, ses impasses.
          

Selon Heidegger la définition du « Da-Sein » de « l’être-là » est la suivante, c’est « l’être pour lequel il est, dans son être, question de son être. » Non seulement l’être humain est un être qui vit le fait d’être comme un questionnement qu’il s’impose à lui-même, mais c’est aussi l’être dont la façon d’être est fondamentalement « questionnement ». Il ne fait aucun doute que derrière ce terme de Da sein, Heidegger décrit ce qui constitue, selon lui,  le mode d’existence spécifique des êtres humains.
        Mais on ne peut pas s’empêcher de prêter attention à l’opposition entre  cette notion de Da sein et la définition d’une oeuvre d’art telle qu’elle est énoncée par Maurice Blanchot: « L’oeuvre n’est ni achevée, ni inachevée, elle «  est ». Ce qu’elle nous dit c’est qu’elle est, et rien de plus. Quiconque veut lui faire dire autre chose que cela ne dit rien. » Une oeuvre ne dit rien d’autre que son existence, comme une sorte de fait indépassable et finalement « inquestionnable. »
        Ce n’est pas du tout qu’une oeuvre soit une réponse à quelque question que ce soit mais qu’elle corresponde à une sorte de consentement, d’acceptation au donné par le biais de laquelle un homme se réconcilie avec le phénomène de la présence à l’état pur. La recherche continuelle de sens née de cette condition qui est la notre « d’êtres de langage » se voit court-circuitée par cette capacité étrange qu’a l’oeuvre de « faire silence » Une oeuvre d’art, c’est avant toute chose cela: la chute inexpliquée d’un « météorite » qui, surgissant dans la quotidienneté d’un renvoi constant de questions et de réponses, crée une onde silencieuse, un pur « il y a » sans attente, ni appel au sens, ni indignation.
        Qu’une oeuvre d’art fasse silence, c’est dans un premier temps, ce que nous pouvons affirmer en opposant, du simple point de vue de la perception,  l’objet technique et l’oeuvre d’art. Il convient en effet d’interroger le confort rassurant que la seule proximité d’un objet technique crée en chacune et en chacun de nous.  Tout ustensile définit une perspective d’occupation du temps à venir au sein de laquelle l’individu humain peut étouffer le scandale d’un instant « pur », donné, dans une sorte de verticalité existentielle. Que cet instant «  soit » n’est pas une réalité humaine mais chacune et chacun de nous peut artificiellement évacuer cette inquiétante et irrécusable étrangeté par l’avenir d’un « avoir à faire » proprement humain. C’est finalement le fond de la thèse pascalienne sur le divertissement dont nous croisons ici le développement: tout ce que l’homme croit essentiel est en fait inessentiel, tout ce qu’il définit comme inessentiel est au contraire fondamental. Il y a dans le fait d’être en cet instant quelque chose qu’aucun homme ne peut comprendre, réduire, clarifier. Exister c’est ce que tout être humain accomplit sans pour autant avoir la moindre idée de ce qui s’accomplit dans cet évènement. Il s’efforce donc de banaliser le « non banalisable », de « se la jouer », de faire comme si cet évènement dont il est l’une des composantes essentielles n’était pas un évènement, ne revêtait rien d’exceptionnel, d’inassimilable par la raison.
         

                C’est pour cela qu’il a inventé le travail, les loisirs, le mérite, les critères de tout ce qui définit « la vie réussie socialement ». L’être humain s’est inventée l’idée même de « vie sociale », d’image assumée de la réussite et du bonheur pour finalement étouffer le scandale d’une existence incompréhensible, brute, « donnée » dans l’opacité irréductible d’une fondamentale illisibilité. Ce qui nous importe au plus haut point c’est de ne jamais prendre l’instant pour ce qu’il est: à savoir inexplicablement présent, plein d’une factualité énigmatique et incontournable. « Tout le malheur des hommes, dit-il, vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre », mais il souligne aussi tout ce que révèle fondamentalement cette attitude, à savoir déprimé abord « la peur », peur d’avoir à affronter cette épaisseur de trouble effective en tout instant vécu parce qu’il est impossible de savoir ce qui justifie que nous nous la vivions.
            
Nous pouvons prolonger cette thèse de Pascal en évoquant tous les affects dont les objets techniques sont porteurs en ceci qu’ils consistent précisément et exclusivement dans une fonction qu’on pourrait dire au sens propre de « vectorielle »: ce qu’ils font circuler c’est de « l’avoir à faire social, humain, transformateur. J’ai toujours une conversation éventuelle à continuer, une vidéo à regarder, une séance de jeu à terminer parce que j’ai un portable ou un ordinateur, j’ai de la route à faire puisque j’ai une voiture, un milieu naturel à optimiser puisque finalement j’ai une technologie. Il convient dés lors de mesurer l’onde de choc provoquée par la rencontre d’une sensibilité humaine avec une oeuvre d’art à l’aune de cette disposition d’esprit qui profondément définit surtout une façon d’être à l’instant, ou plutôt une façon de l’éviter en l’outrepassant, en le vivant moins pour ce qu’il est que pour ce qu’il promet, étant entendu que cette promesse fixe un cap connu, humanisant, réconfortant, une sorte d’avenir empreint d’un devenir humain jalonné par des occupations utiles socialement et impliquant l’usage d’outils technologiques.
        Dans le processus même par le biais duquel l’opacité pure et brute de cet instant donné est occulté, dissimulé dans la dynamique utilitaire de moyens technologique mis en oeuvre pour parvenir à telle ou telle finalité, l’oeuvre d’art ne peut se concevoir autrement que comme un coup d’arrêt fulgurant, du simple fait qu’il n’est absolument rien d’une occupation qui s’y annonce ou qui y incite. Le propre d’une oeuvre d’art est de n’inciter à Rien et il est parfaitement impossible d’objecter qu’une oeuvre picturale serait une incitation à voir ou qu’une musique serait une incitation à écouter et ainsi de suite, tout simplement parce que la peinture est le présent imposé d’une vision que la musique est la figure imposée d’une écoute et qu’il y a dans l’évènementialité brute de ces sensations « l’oeuvre » dans son intégralité. L’oeuvre d’art est cette brutalité même et nous comprenons mieux même si ce n’est aucunement le sujet de la réflexion de Pascal tout ce que ce coup d’arrêt revêt de dimension quant à l’attention portée à un instant donné, en un sens Pascalien.
            

                Les ustensiles technologiques sont des objets bavards, et pas seulement les outils de communication mais tous les outils en ceci qu’ils portent en eux une adresse humaine dessinant un avenir humain pour des êtres humains. L’oeuvre d’art me rappelle au trouble de l’irréductibilité de tout instant donné à une occupation humaine. Je peux bien remplir mon présent d’une occupation sociale humaine, ce n’est pas pour autant que je résous le mystère de cette instant donné et encore moins celui de mon existence en cet instant donné. Que l’oeuvre soit « là » devant moi, droite comme une énigme pure, comme une sphinge qu’aucun Oedipe ne pourrait vaincre ou deviner, c’est nécessairement ce qui impose le silence dans un vacarme de prétendues « choses urgentes » à faire.
         
  Il faut approfondir cette dimension et réaliser à quel point « tout nous parle » dans un environnement utilitaire, tous les objets sont comme des sollicitations, comme des slogans, comme des ritournelles nous entretenant dans le doux ronron d’un avenir assuré, placé sous contrôle. Il nous importe plus que toute autre chose qu’il y ait de «  l’avoir à faire » humain dans le monde, probablement parce que cet avoir à faire porte aussi la promesse d’un avoir à être, d’un moteur à propulsion humaine pointant vers le prochain homme à devenir en tant qu’utilisateur de l’I-phone 98. L’oeuvre d’art non! Rien ne s’y annonce, rien ne s’y promet, rien ne s’y dessine en tant qu’incitation ou devenir. Elle est juste là et cette présence est comme une insulte lancée à la face du business MAN qui s’est fait tout seul comme le souligne Sophocle dans « l’Ode à l’homme ». L’œuvre d’art est donc une verticalité sidérante et plombante, fichée dans l’horizontalité vectorielle d’un avenir humain jalonné d’I-phones et d’innovations technologiques. Il y a quelque chose dans l’oeuvre d’art qui respecte davantage le statut d’objet au sens étymologique du terme que l’outil technique.
         L’oeuvre est ob/jetée, du latin ob / jactum: « jetée devant ». Elle n’est pas le prolongement de notre être, elle est comme un coup d’arrêt imposé à la volonté de se répandre de notre être, de se distraire de l’extériorité de l’instant présent en envahissant notre milieu, en « créant de l’humain » à toute occasion et en tout lieu. L’oeuvre d’art impose le silence d’une présence pure et Autre dans le vacarme assourdissant du narcissisme technologique humain. Une oeuvre est donc « objective », ou mieux encore « objectale ». Elle nous place, nous, amateurs, créateurs, voire simples observateurs, dans une posture très rare, très inhabituelle, un face à face avec une plasticité ou une séquence visuelle, sonore mutique, étrangère, Autre. Une oeuvre d’art est un pur dehors qui ne se laisse pas amadouer, domestiquer, assimiler. Il faut essayer de se représenter une présence susceptible de désamorcer toute tentative de réduction à « du même », une réalité qui serait suffisamment indécryptable et indéchiffrable pour s’imposer à nous comme simplement «  présente ». C’est le miracle d’une présence qui parvient à se prolonger et ne se renie pas dans la perception.
            
Autant pour un ustensile, la perception sonne toujours déjà le glas de sa présence, c’est-à-dire qu’il est assimilé à un usage, à prolonger nos organes et nos fonctions, autant pour l’oeuvre d’art le corps humain ne s’y retrouve pas, exactement comme un objet extra-terrestre conçu pour un corps dont nous ne pourrions nous faire aucune idée. Le silence de l’oeuvre nous gagne donc, nous fait refluer de notre statut d’humain envahisseur et conquérant d’une nature inerte et vaincue à une condition jusqu’alors inconnue de nous tout en étant pourtant la plus ancienne et la plus évidente, celle de simple existant.  L’étrangeté de l’oeuvre vient de ceci qu’elle est une présence « brute » et qu’elle court-circuite suffisamment toutes nos velléités d’interprétation, de sens, de message, de compréhension, pour que nous réalisions à cette occasion le fait de notre présence brute. Il se produit donc ici une expectative proprement sidérante et capable de nous faire sortir du cycle infernal du Deinos.

 
 


lundi 26 avril 2021

Cours en distanciel du 27/04/2021 De 15h30 à 17h50 Tle 2: Science et vérité (cours 1)

 


1) L’effet de contrainte (Vérité formelle/ Vérité matérielle/ Vérité intuitive)        

           Quand disons-nous la vérité? Quand l’énoncé de notre affirmation correspond à son contenu réel, c’est-à-dire quand je dis effectivement « ce qui est », quand mon propos ou mon discours est quasiment dicté par une pesanteur effective que l’on pourrait qualifier de « poids du réel ». On dit la vérité quand on ne dit pas n’importe quoi mais qu’il existe un effet de contrainte soit du réel soit du raisonnement. On peut ainsi distinguer la vérité formelle et la vérité matérielle.
- La vérité formelle réside dans la validité purement logique d’un raisonnement: si a est en relation avec b et si b est en relation avec c, alors a est en relation avec c. La validité de la vérité formelle vient précisément de ceci qu’elle ne concerne pas des éléments soumis aux aléas du monde ou des circonstances.
- La vérité matérielle est, elle, au contraire, relative à des contenus, à des situations. La vérité formelle consiste donc dans une forme de cohérence propre à un type de raisonnement logique ou mathématique et dans lequel on constate sans aucun doute possible que les conclusions sont conformes aux prémices, c’est-à-dire aux principes d’une démonstration. La vérité matérielle est celle que l’on peut assigner à une proposition qui est conforme à un état de fait. Dans les deux cas on vise une transparence mais ce n’est pas la même: autant dans la première c'est la transparence d’un raisonnement à lui-même, un principe de cohérence propre à une modalité de raisonnement pure, autant dans la seconde (matérielle) c’est la transparence d’un discours par rapport à un fait.
    La théorie de la relativité linguistique (Sapir et Whorf)  s’insinue dans chacune de ces deux définitions: la vérité logique ne serait-elle pas en fait l’effet de cohérence à soi de la langue? N’existe-t-il pas un lien profond entre mathématique et langage, de telle sorte qu’il serait envisageable que la logique ne soit en réalité, comme le suggère Sapir et Whorf, que la consécution de l’effet de sens des structures linguistiques. Evidemment cela revient à une opposition déjà évoquée entre la thèse qui pose le primat de la langue sur la rationalité et sur son exact inverse: la rationalité primant alors sur la langue. Existe-t-il  une sorte d’innéité de l’esprit logique, ou bien faut-il concevoir que rien ne précède la culture et qu’à ce titre la langue comme fait culturel premier, principiel est la matrice de tout esprit logique?



    Concernant la vérité matérielle, la théorie de la relativité linguistique joue également « les trouble-fête » car la question se pose de savoir dans quelle mesure une personne peut s’extraire des catégories de classement imposées par sa langue maternelle pour saisir les données brutes d’une perception « réelle ».
    Nous voilà avertis, dés l’abord, de l’extrême complexité de cette question: il existe un rapport premier et fondamental entre toute proposition prétendant ou aspirant à la vérité et une « extériorité », un effet de contrainte produit par la pesanteur d’un « fait », ou d’un raisonnement indubitable, évident, posé ou imposé. En un sens, jamais nous ne sommes davantage convaincus de dire la vérité que lorsque nous ne faisons qu’exprimer une évidence, une réalité pure ou une conclusion irrécusable parce que rigoureusement déduite de principes avérés. Nous ne disons jamais ce que « nous pensons », au sens de « pensée d’opinion », d’avis personnel quand nous disons la vérité. Toute personne commençant son discours par « voilà mon opinion » ou « voilà ce que je pense » se situe d’emblée ailleurs que sur le terrain du vrai. Y-a-t-il une légitimité à donner son opinion du point de vue de la vérité? Aucune.
       

Ce point est essentiel: toute pensée entreprenant de chercher la vérité quitte le giron maternel et douillet du « personnel », de « l’affaire privée ». Si j’émets une pensée que je qualifie de « ma vérité », je ne dis rien qui présente la moindre importance, je dis « des trucs », je « blablate » et cela ne présente pas le moindre intérêt. Aucune prétention à la vérité ne peut se concevoir sans l’effet de contrainte d’une extériorité, d’un Dehors radical, pur, même s’il n’est pas du tout évidement que nous puissions jamais atteindre cette pureté.
        On pourrait résumer cette première approche en affirmant qu’on ne dit jamais la vérité quand on dit ce que l’on pense mais au contraire quand on dit « ce que l’on ne peut pas ne pas penser ». Par conséquent, jamais nous ne sommes davantage susceptibles de dire quelque chose de faux que lorsque nous cessons de nous rendre attentifs à cette « extériorité ».  On dit la vérité quand on dit ce qui s’impose de soi-même, ce qui manifeste une forme d’auto-suffisance devant laquelle nos sens ou notre faculté de raisonnement « s’inclinent ».
        Mais on parle également d’amitié « vraie » ou de sentiments « vrais » désignant alors des attitudes, des ressentis non joués, non simulés, authentiques. On mesure bien tout ce que cette conception de la vérité implique par rapport à la première. Le critère du vrai n’est plus celui de l’objectivité d’un témoignage ou d’un raisonnement, on « est » vrai quand d on est intègre, quand on ne triche pas et qu’on manifeste une intégrité, une entièreté dans nos actes, nos attitudes. On est alors « tout d’une pièce ». Il existe donc bel et bien ici aussi une sorte d’évidence, d’ « effet de contrainte » même s’il porte sur une spontanéité d’attitude et non sur le ralliement de nos sens ou de notre jugement à des faits ou à une proposition. Ce n’est plus de la vérité qu’on dit mais de la vérité qu’on est dont il est ici question. On ne se sent pas pouvoir ni même devoir être autrement.
        Le terme de vérité n’est pas sans revêtir ici une dimension éthique qui peut d’ailleurs s’opposer à la morale. Emmanuel Kant insiste à juste raison sur le devoir moral de dire la vérité en toute circonstance parce que l’on ne peut faire du mensonge une loi morale valant universellement dans un monde qui accepterait cette maxime de la volonté (aucun monde, aucune société humaine ne peut se fonder sur le mensonge), mais nous savons bien qu’il existe des situations dans lesquelles nous pouvons « mentir honnêtement » c’est-à-dire proférer un mensonge dans l’énonciation duquel nous sommes « Un », entier, « tout d’une pièce ». Je peux être authentique dans l’acte de mentir sur la présence dans ma maison d’un immigré clandestin que la police recherche pour l’expulser. Je le peux parce que je sais que c’est LA bonne attitude à adopter. L’effet d’évidence n’est pas nécessairement moins fort que dans la défense de l’affirmation de 4 comme résultat de l’opération: 2+2, mais il n’est pas le même. Je « suis » alors la vérité d’un mensonge objectif. Je suis la vérité quand j’agis conformément à moi-même alors que ce que je dis est faux par rapport à la situation factuelle. On peut alors être la figure vraie d’un discours faux.
        Il convient de ne pas confondre cette vérité comme justesse, attitude, «  ipséïté » avec le « à chacun sa vérité » qu’on entend trop souvent et qui sonne comme une pseudo légitimité de la bêtise, du droit à proférer n’importe quoi, d’une sorte de justification à dire et à défendre n’importe quelle position. Peut-être pourrions-nous dire: « à chaque instant la vérité de cet instant! » Mais il n’est alors aucune raison de personnifier cette vérité, de l’assigner à une personne qui, de sa seule subjectivité, pourrait déduire la vérité de ce qu’elle dit ou fait de ceci que ce soit elle qui le dit ou qui le fait. Ce n’est pas du tout le fait que l’on soit cette subjectivité là qui ferait la vérité de notre acte, mais plutôt le fait que nous l’accomplirions entièrement, justement, intégralement. Peut-être pourrions nous ici évoquer une vérité de pure « intuition », une sorte d’évidence totale révélant la seule chose à faire, à dire ou plus encore « la seule personne à être » dans cette situation là « maintenant », une vérité d’accord, d’entente, d’adéquation avec ce que le monde attend que je fasse ou que je sois, dans cet instant là. L’effet de contrainte de la vérité se définirait dés lors comme cette évidence d’un moment présent vécu au présent comme requérant de moi « ça! », et rien d’autre.

 
        Résumons: nous avons retenu trois définitions de la vérité (en fait il en est d’autres mais on peut considérer ces trois là comme une base suffisante à l’élaboration de notre problématique quitte à spécifier et compliquer progressivement  le sens du mot vérité au fin du cours), chacune d’elle ayant avec les autres un seul point commun que l’on peut qualifier d’effet de contrainte même si cet effet ne s’effectue pas de la même façon ni par rapport aux mêmes éléments:
- La vérité formelle que l’on utilise en mathématiques et en logique est une vérité résidant dans l’effet de contrainte d’un raisonnement pur, rigoureux, procédant par des déductions irrécusables que tout un chacun peut faire et constater dés lors qu’il ne se fie qu’à un esprit pur et universel de démonstration.
- La vérité matérielle qui réside davantage dans la conformité entre un témoignage et un état de fait. C’est celle-là même que Saint Thomas désigne par le terme de « adequatio rei et intellectus » c’est-à-dire adéquation entre la chose (la réalité) et ce qu’en dit l’esprit humain. Je dis alors la vérité quand ce que je dis est conforme à ce qui est.
- La vérité intuitive qui contrairement aux deux autres s’applique non pas à ce que l’on dit ou à ce que l’on pense mais à ce que l’on est, à ce que l’on se sent devoir être au coeur de ce qu’une situation exige, étant entendu que l’on sera alors « UN », c’est-à-dire dans la verticalité d’un aplomb pur, débarrassé de toute aspiration à une quelconque « fierté » ou bien à la culpabilisation d’un remords. On est alors « VRAIMENT » parce qu’à aucun moment on a pris prétexte d’une quelconque prédisposition ou d’une attente pour se défiler à ce qu’exige la situation, le monde, l’instant même.
          

                Que toute vérité implique un rapport d’une certaine pureté avec une extériorité, un « Dehors » exerçant un effet de contrainte suffisant pour que le sujet humain se doive de la « reconnaître », cela donc ne fait aucun doute et constitue en soi « une première vérité sur la vérité » dont il ne faudra jamais négliger l’apport. Toutefois, l’interrogation demeure de savoir de quel type d’extériorité il est ici question et jusqu’où il convient de porter cette exigence de « reconnaissance », d’objectivité, de dépouillement assumé devant une vérité pure, nue, crue s’imposant en elle-même et par elle-même sans effet de complaisance. Si nous suivons jusqu’au bout cette conception de la vérité, il s’en suit effectivement que moins nous nous donnons de cadres, de principes, de bases ou de modalités qui nous seraient propres, plus nous nous approchons des conditions de réalisation d’une vérité pure qui le serait en soi. C’est bien là le sens profond des trois blessures narcissiques de Sigmund Freud. C’est précisément le propre de la science que d’avoir progressivement lutté contre les présupposés de l’anthropocentrisme jusqu’à infliger à l’être humain ces trois blessures lui imposant de reconnaître la vérité dans un mouvement de désanthropocentrisme radical:
- Qu’à l’homme le centre même de l’univers ne soit pas la planète qu’il habite, cela ne peut sembler que « déplacé » et c’est pourtant la vérité
- Qu’à l’homme la notion même d’espèce humaine ne définisse pas une espèce « pure », radicalement et structurellement distincte de toutes les autres espèces animales, c’est ce qui ne peut manquer de lui apparaître impossible et c’est pourtant la vérité
- Qu’à l’homme la pensée même se caractérise comme une activité échappant totalement à la maîtrise du sujet et à sa connaissance, c’est ce qu’il nous semble inconcevable de reconnaître et c’est pourtant la vérité

        


Toute vérité se définit donc comme un effet de contrainte au fil duquel il n’est pas jusqu’aux présupposés les plus enracinés de notre amour-propre mais aussi de nos aptitudes à nous « auto-portraitiser » qui ne soient mises en échec, comme si finalement les progrès de la recherche scientifique (évidemment pour admettre ce que dit Freud il faut accepter de donner à ses travaux sur l’inconscient un statut scientifique) allaient de pair avec l’acceptation par l’homme de l’indétermination de soi, en tant que genre humain, comme si l’être humain se devait de consentir à l’impossibilité de se doter de quelque primat, privilège voire caractérisation affirmée de soi pour parvenir à poser sur soi et sur le monde des « vérités ». N’existerait-il pas au sein même du souci le plus exacerbé de vérité une puissance de détachement, de découverte, de révélation de l’imposture de certaines vérités supposées qui s’établissent arbitrairement et qui trompent l’homme? Ne faudrait-il pas finalement se résoudre à concevoir la vérité comme l’instrument même grâce auquel sont inlassablement démasquées des vérités illusoires, réconfortantes humainement mais fausses radicalement?  La science est-elle la pratique poussant l’exigence de vérité jusqu’à ses conséquences les plus rigoureuses, les plus ultimes, les plus conformes à cela même qu’induit la vérité, celles d’une objectivité tellement pure que toute velléité d’anthropocentrisme s’y voit définitivement démentie, congédiée et rejetée? Si par « vérité » nous entendons cette épreuve objective et pure d’un authentique « dehors » (ce que l’on appelle à bon droit « épreuve de vérité »), la science est-elle la pratique la plus à même de nous faire atteindre la vérité?

Questions (facultatives):

1) Pourquoi le fait de "dire son opinion" ne peut jamais correspondre avec le fait de dire la vérité?

2) Que peut-on déduire des trois blessures narcissiques formulées par Freud concernant la vérité?

3) Qu'est- ce qui distingue vérité formelle, vérité matérielle et vérité intuitive? Donnez un exemple de chacune d'elles.

dimanche 25 avril 2021

Cours en distanciel du 26/04/2021 de 15h00 à 15h50 Terminale 1: Science et Vérité (1)

 


1) L’effet de contrainte (Vérité formelle/ Vérité matérielle/ Vérité intuitive)   
                Quand disons-nous la vérité? Quand l’énoncé de notre affirmation correspond à son contenu réel, c’est-à-dire quand je dis effectivement « ce qui est », quand mon propos ou mon discours est quasiment dicté par une pesanteur effective que l’on pourrait qualifier de « poids du réel ». On dit la vérité quand on ne dit pas n’importe quoi mais qu’il existe un effet de contrainte soit du réel soit du raisonnement. On peut ainsi distinguer la vérité formelle et la vérité matérielle.
- La vérité formelle réside dans la validité purement logique d’un raisonnement: si a est en relation avec b et si b est en relation avec c, alors a est en relation avec c. La validité de la vérité formelle vient précisément de ceci qu’elle ne concerne pas des éléments soumis aux aléas du monde ou des circonstances.
- La vérité matérielle est, elle, au contraire, relative à des contenus, à des situations. La vérité formelle consiste donc dans une forme de cohérence propre à un type de raisonnement logique ou mathématique et dans lequel on constate sans aucun doute possible que les conclusions sont conformes aux prémices, c’est-à-dire aux principes d’une démonstration. La vérité matérielle est celle que l’on peut assigner à une proposition qui est conforme à un état de fait. Dans les deux cas on vise une transparence mais ce n’est pas la même: autant dans la première c’’est la transparence d’un raisonnement à lui-même, un principe de cohérence propre à une modalité de raisonnement pure, autant dans la seconde (matérielle) c’est la transparence d’un discours par rapport à un fait. 

            


 

    La théorie de la relativité linguistique (Sapir et Whorf)  s’insinue dans chacune de ces deux définitions: la vérité logique ne serait-elle pas en fait l’effet de cohérence à soi de la langue? N’existe-t-il pas un lien profond entre mathématique et langage, de telle sorte qu’il serait envisageable que la logique ne soit en réalité, comme le suggère Sapir et Whorf, que la consécution de l’effet de sens des structures linguistiques. Evidemment cela revient à une opposition déjà évoquée entre la thèse qui pose le primat de la langue sur la rationalité et sur son exact inverse: la rationalité primant alors sur la langue. Existe-t-il  une sorte d’innéité de l’esprit logique, ou bien faut-il concevoir que rien ne précède la culture et qu’à ce titre la langue comme fait culturel premier, principiel est la matrice de tout esprit logique?
    Concernant la vérité matérielle, la théorie de la relativité linguistique joue également « les trouble-fête » car la question se pose de savoir dans quelle mesure une personne peut s’extraire des catégories de classement imposées par sa langue maternelle pour saisir les données brutes d’une perception « réelle ».
    Nous voilà avertis, dés l’abord, de l’extrême complexité de cette question: il existe un rapport premier et fondamental entre toute proposition prétendant ou aspirant à la vérité et une « extériorité », un effet de contrainte produit par la pesanteur d’un « fait », ou d’un raisonnement indubitable, évident, posé ou imposé. En un sens, jamais nous ne sommes davantage convaincus de dire la vérité que lorsque nous ne faisons qu’exprimer une évidence, une réalité pure ou une conclusion irrécusable parce que rigoureusement déduite de principes avérés. Nous ne disons jamais ce que « nous pensons », au sens de « pensée d’opinion », d’avis personnel quand nous disons la vérité. Toute personne commençant son discours par « voilà mon opinion » ou « voilà ce que je pense » se situe d’emblée ailleurs que sur le terrain du vrai. Y-a-t-il une légitimité à donner son opinion du point de vue de la vérité? Aucune.
      

Ce point est essentiel: toute pensée entreprenant de chercher la vérité quitte le giron maternel et douillet du « personnel », de « l’affaire privée ». Si j’émets une pensée que je qualifie de « ma vérité », je ne dis rien qui présente la moindre importance, je dis « des trucs », je « blablate » et cela ne présente pas le moindre intérêt. Aucune prétention à la vérité ne peut se concevoir sans l’effet de contrainte d’une extériorité, d’un Dehors radical, pur, même s’il n’est pas du tout évidement que nous puissions jamais atteindre cette pureté.
        On pourrait résumer cette première approche en affirmant qu’on ne dit jamais la vérité quand on dit ce que l’on pense mais au contraire quand on dit « ce que l’on ne peut pas ne pas penser ». Par conséquent, jamais nous ne sommes davantage susceptibles de dire quelque chose de faux que lorsque nous cessons de nous rendre attentifs à cette « extériorité ».  On dit la vérité quand on dit ce qui s’impose de soi-même, ce qui manifeste une forme d’auto-suffisance  d'une réalité ou d'une pensée devant laquelle nos sens ou notre faculté de raisonnement « s’inclinent ».

         

Questions (facultatives)

1) Que faut-il que soit une évidence pour que je la considère comme "vraie"?

2) Pourquoi peut-on dire qu'une personne donnant son opinion a toujours tort?

3) Donnez un exemple de vérité matérielle et de vérité formelle.

Cours en distanciel du 26/04/2021 de 16h00 à 17h50 - Terminale 3: Vérité et Science


1) L’effet de contrainte (Vérité formelle/ Vérité matérielle/ Vérité intuitive)        

           Quand disons-nous la vérité? Quand l’énoncé de notre affirmation correspond à son contenu réel, c’est-à-dire quand je dis effectivement « ce qui est », quand mon propos ou mon discours est quasiment dicté par une pesanteur effective que l’on pourrait qualifier de « poids du réel ». On dit la vérité quand on ne dit pas n’importe quoi mais qu’il existe un effet de contrainte soit du réel soit du raisonnement. On peut ainsi distinguer la vérité formelle et la vérité matérielle.
- La vérité formelle réside dans la validité purement logique d’un raisonnement: si a est en relation avec b et si b est en relation avec c, alors a est en relation avec c. La validité de la vérité formelle vient précisément de ceci qu’elle ne concerne pas des éléments soumis aux aléas du monde ou des circonstances.
- La vérité matérielle est, elle, au contraire, relative à des contenus, à des situations. La vérité formelle consiste donc dans une forme de cohérence propre à un type de raisonnement logique ou mathématique et dans lequel on constate sans aucun doute possible que les conclusions sont conformes aux prémices, c’est-à-dire aux principes d’une démonstration. La vérité matérielle est celle que l’on peut assigner à une proposition qui est conforme à un état de fait. Dans les deux cas on vise une transparence mais ce n’est pas la même: autant dans la première c'est la transparence d’un raisonnement à lui-même, un principe de cohérence propre à une modalité de raisonnement pure, autant dans la seconde (matérielle) c’est la transparence d’un discours par rapport à un fait.
    La théorie de la relativité linguistique (Sapir et Whorf)  s’insinue dans chacune de ces deux définitions: la vérité logique ne serait-elle pas en fait l’effet de cohérence à soi de la langue? N’existe-t-il pas un lien profond entre mathématique et langage, de telle sorte qu’il serait envisageable que la logique ne soit en réalité, comme le suggère Sapir et Whorf, que la consécution de l’effet de sens des structures linguistiques. Evidemment cela revient à une opposition déjà évoquée entre la thèse qui pose le primat de la langue sur la rationalité et sur son exact inverse: la rationalité primant alors sur la langue. Existe-t-il  une sorte d’innéité de l’esprit logique, ou bien faut-il concevoir que rien ne précède la culture et qu’à ce titre la langue comme fait culturel premier, principiel est la matrice de tout esprit logique?



    Concernant la vérité matérielle, la théorie de la relativité linguistique joue également « les trouble-fête » car la question se pose de savoir dans quelle mesure une personne peut s’extraire des catégories de classement imposées par sa langue maternelle pour saisir les données brutes d’une perception « réelle ».
    Nous voilà avertis, dés l’abord, de l’extrême complexité de cette question: il existe un rapport premier et fondamental entre toute proposition prétendant ou aspirant à la vérité et une « extériorité », un effet de contrainte produit par la pesanteur d’un « fait », ou d’un raisonnement indubitable, évident, posé ou imposé. En un sens, jamais nous ne sommes davantage convaincus de dire la vérité que lorsque nous ne faisons qu’exprimer une évidence, une réalité pure ou une conclusion irrécusable parce que rigoureusement déduite de principes avérés. Nous ne disons jamais ce que « nous pensons », au sens de « pensée d’opinion », d’avis personnel quand nous disons la vérité. Toute personne commençant son discours par « voilà mon opinion » ou « voilà ce que je pense » se situe d’emblée ailleurs que sur le terrain du vrai. Y-a-t-il une légitimité à donner son opinion du point de vue de la vérité? Aucune.
       

Ce point est essentiel: toute pensée entreprenant de chercher la vérité quitte le giron maternel et douillet du « personnel », de « l’affaire privée ». Si j’émets une pensée que je qualifie de « ma vérité », je ne dis rien qui présente la moindre importance, je dis « des trucs », je « blablate » et cela ne présente pas le moindre intérêt. Aucune prétention à la vérité ne peut se concevoir sans l’effet de contrainte d’une extériorité, d’un Dehors radical, pur, même s’il n’est pas du tout évidement que nous puissions jamais atteindre cette pureté.
        On pourrait résumer cette première approche en affirmant qu’on ne dit jamais la vérité quand on dit ce que l’on pense mais au contraire quand on dit « ce que l’on ne peut pas ne pas penser ». Par conséquent, jamais nous ne sommes davantage susceptibles de dire quelque chose de faux que lorsque nous cessons de nous rendre attentifs à cette « extériorité ».  On dit la vérité quand on dit ce qui s’impose de soi-même, ce qui manifeste une forme d’auto-suffisance devant laquelle nos sens ou notre faculté de raisonnement « s’inclinent ».
        Mais on parle également d’amitié « vraie » ou de sentiments « vrais » désignant alors des attitudes, des ressentis non joués, non simulés, authentiques. On mesure bien tout ce que cette conception de la vérité implique par rapport à la première. Le critère du vrai n’est plus celui de l’objectivité d’un témoignage ou d’un raisonnement, on « est » vrai quand d on est intègre, quand on ne triche pas et qu’on manifeste une intégrité, une entièreté dans nos actes, nos attitudes. On est alors « tout d’une pièce ». Il existe donc bel et bien ici aussi une sorte d’évidence, d’ « effet de contrainte » même s’il porte sur une spontanéité d’attitude et non sur le ralliement de nos sens ou de notre jugement à des faits ou à une proposition. Ce n’est plus de la vérité qu’on dit mais de la vérité qu’on est dont il est ici question. On ne se sent pas pouvoir ni même devoir être autrement.
        Le terme de vérité n’est pas sans revêtir ici une dimension éthique qui peut d’ailleurs s’opposer à la morale. Emmanuel Kant insiste à juste raison sur le devoir moral de dire la vérité en toute circonstance parce que l’on ne peut faire du mensonge une loi morale valant universellement dans un monde qui accepterait cette maxime de la volonté (aucun monde, aucune société humaine ne peut se fonder sur le mensonge), mais nous savons bien qu’il existe des situations dans lesquelles nous pouvons « mentir honnêtement » c’est-à-dire proférer un mensonge dans l’énonciation duquel nous sommes « Un », entier, « tout d’une pièce ». Je peux être authentique dans l’acte de mentir sur la présence dans ma maison d’un immigré clandestin que la police recherche pour l’expulser. Je le peux parce que je sais que c’est LA bonne attitude à adopter. L’effet d’évidence n’est pas nécessairement moins fort que dans la défense de l’affirmation de 4 comme résultat de l’opération: 2+2, mais il n’est pas le même. Je « suis » alors la vérité d’un mensonge objectif. Je suis la vérité quand j’agis conformément à moi-même alors que ce que je dis est faux par rapport à la situation factuelle. On peut alors être la figure vraie d’un discours faux.
        Il convient de ne pas confondre cette vérité comme justesse, attitude, «  ipséïté » avec le « à chacun sa vérité » qu’on entend trop souvent et qui sonne comme une pseudo légitimité de la bêtise, du droit à proférer n’importe quoi, d’une sorte de justification à dire et à défendre n’importe quelle position. Peut-être pourrions-nous dire: « à chaque instant la vérité de cet instant! » Mais il n’est alors aucune raison de personnifier cette vérité, de l’assigner à une personne qui, de sa seule subjectivité, pourrait déduire la vérité de ce qu’elle dit ou fait de ceci que ce soit elle qui le dit ou qui le fait. Ce n’est pas du tout le fait que l’on soit cette subjectivité là qui ferait la vérité de notre acte, mais plutôt le fait que nous l’accomplirions entièrement, justement, intégralement. Peut-être pourrions nous ici évoquer une vérité de pure « intuition », une sorte d’évidence totale révélant la seule chose à faire, à dire ou plus encore « la seule personne à être » dans cette situation là « maintenant », une vérité d’accord, d’entente, d’adéquation avec ce que le monde attend que je fasse ou que je sois, dans cet instant là. L’effet de contrainte de la vérité se définirait dés lors comme cette évidence d’un moment présent vécu au présent comme requérant de moi « ça! », et rien d’autre.

 
        Résumons: nous avons retenu trois définitions de la vérité (en fait il en est d’autres mais on peut considérer ces trois là comme une base suffisante à l’élaboration de notre problématique quitte à spécifier et compliquer progressivement  le sens du mot vérité au fin du cours), chacune d’elle ayant avec les autres un seul point commun que l’on peut qualifier d’effet de contrainte même si cet effet ne s’effectue pas de la même façon ni par rapport aux mêmes éléments:
- La vérité formelle que l’on utilise en mathématiques et en logique est une vérité résidant dans l’effet de contrainte d’un raisonnement pur, rigoureux, procédant par des déductions irrécusables que tout un chacun peut faire et constater dés lors qu’il ne se fie qu’à un esprit pur et universel de démonstration.
- La vérité matérielle qui réside davantage dans la conformité entre un témoignage et un état de fait. C’est celle-là même que Saint Thomas désigne par le terme de « adequatio rei et intellectus » c’est-à-dire adéquation entre la chose (la réalité) et ce qu’en dit l’esprit humain. Je dis alors la vérité quand ce que je dis est conforme à ce qui est.
- La vérité intuitive qui contrairement aux deux autres s’applique non pas à ce que l’on dit ou à ce que l’on pense mais à ce que l’on est, à ce que l’on se sent devoir être au coeur de ce qu’une situation exige, étant entendu que l’on sera alors « UN », c’est-à-dire dans la verticalité d’un aplomb pur, débarrassé de toute aspiration à une quelconque « fierté » ou bien à la culpabilisation d’un remords. On est alors « VRAIMENT » parce qu’à aucun moment on a pris prétexte d’une quelconque prédisposition ou d’une attente pour se défiler à ce qu’exige la situation, le monde, l’instant même.
          

                Que toute vérité implique un rapport d’une certaine pureté avec une extériorité, un « Dehors » exerçant un effet de contrainte suffisant pour que le sujet humain se doive de la « reconnaître », cela donc ne fait aucun doute et constitue en soi « une première vérité sur la vérité » dont il ne faudra jamais négliger l’apport. Toutefois, l’interrogation demeure de savoir de quel type d’extériorité il est ici question et jusqu’où il convient de porter cette exigence de « reconnaissance », d’objectivité, de dépouillement assumé devant une vérité pure, nue, crue s’imposant en elle-même et par elle-même sans effet de complaisance. Si nous suivons jusqu’au bout cette conception de la vérité, il s’en suit effectivement que moins nous nous donnons de cadres, de principes, de bases ou de modalités qui nous seraient propres, plus nous nous approchons des conditions de réalisation d’une vérité pure qui le serait en soi. C’est bien là le sens profond des trois blessures narcissiques de Sigmund Freud. C’est précisément le propre de la science que d’avoir progressivement lutté contre les présupposés de l’anthropocentrisme jusqu’à infliger à l’être humain ces trois blessures lui imposant de reconnaître la vérité dans un mouvement de désanthropocentrisme radical:
- Qu’à l’homme le centre même de l’univers ne soit pas la planète qu’il habite, cela ne peut sembler que « déplacé » et c’est pourtant la vérité
- Qu’à l’homme la notion même d’espèce humaine ne définisse pas une espèce « pure », radicalement et structurellement distincte de toutes les autres espèces animales, c’est ce qui ne peut manquer de lui apparaître impossible et c’est pourtant la vérité
- Qu’à l’homme la pensée même se caractérise comme une activité échappant totalement à la maîtrise du sujet et à sa connaissance, c’est ce qu’il nous semble inconcevable de reconnaître et c’est pourtant la vérité

        


Toute vérité se définit donc comme un effet de contrainte au fil duquel il n’est pas jusqu’aux présupposés les plus enracinés de notre amour-propre mais aussi de nos aptitudes à nous « auto-portraitiser » qui ne soient mises en échec, comme si finalement les progrès de la recherche scientifique (évidemment pour admettre ce que dit Freud il faut accepter de donner à ses travaux sur l’inconscient un statut scientifique) allaient de pair avec l’acceptation par l’homme de l’indétermination de soi, en tant que genre humain, comme si l’être humain se devait de consentir à l’impossibilité de se doter de quelque primat, privilège voire caractérisation affirmée de soi pour parvenir à poser sur soi et sur le monde des « vérités ». N’existerait-il pas au sein même du souci le plus exacerbé de vérité une puissance de détachement, de découverte, de révélation de l’imposture de certaines vérités supposées qui s’établissent arbitrairement et qui trompent l’homme? Ne faudrait-il pas finalement se résoudre à concevoir la vérité comme l’instrument même grâce auquel sont inlassablement démasquées des vérités illusoires, réconfortantes humainement mais fausses radicalement?  La science est-elle la pratique poussant l’exigence de vérité jusqu’à ses conséquences les plus rigoureuses, les plus ultimes, les plus conformes à cela même qu’induit la vérité, celles d’une objectivité tellement pure que toute velléité d’anthropocentrisme s’y voit définitivement démentie, congédiée et rejetée? Si par « vérité » nous entendons cette épreuve objective et pure d’un authentique « dehors » (ce que l’on appelle à bon droit « épreuve de vérité »), la science est-elle la pratique la plus à même de nous faire atteindre la vérité?


Questions (facultatives):

1) Pourquoi le fait de "dire son opinion" ne peut jamais correspondre avec le fait de dire la vérité?

2) Que peut-on déduire des trois blessures narcissiques formulées par Freud concernant la vérité?

3) Qu'est- ce qui distingue vérité formelle, vérité matérielle et vérité intuitive? Donnez un exemple de chacune d'elles.

mardi 13 avril 2021

PUB SNCF (2e partie du cours sur le Travail)

 


Dans la partie 2 du cours sur le travail, c'est de cette pub qu'il est question. Nous pouvons y lire de façon explicite et parfaitement obscène l'effacement radical de la valeur travail. Le "service" rendu par les employés SNCF s'y trouve décrit comme une réalité invisible. Les désirs du client sont suffisamment maîtres pour que les êtres humains dont le "travail" consiste à les satisfaire s'y confondent avec le décor, quantité à ce point négligeable que le droit d'apparaître ne leur est pas même accordé. Ce qui est frappant ici et ce qu'il nous faut interroger, c'est le fait que de telles publicités soient "possibles", que finalement nous les trouvions bien faites de prime abord. Cela donne idée de la dimension profonde de cette substitution de la valeur d'échange à la valeur "travail", laquelle a perdu jusqu'à la visibilité même de son droit de cité. le service est "compris". On peut entériner une conception de la société au sein de laquelle une classe aisée de la population peut compter sur le travail invisible d'une classe moins favorisée jusqu'à exiger de cette dernière qu'elle ne manifeste pas la pénibilité du service rendu.


Cette lecture de plusieurs publicités par le philosophe et économiste Frédéric Lordon  est vraiment pertinente et très éclairante.  Devant les campagnes de promotion de ces services d’expédition dans lesquelles on « s’amuse » de la totale malléabilité de l’employé par rapport aux hésitations du client, il importe réellement de prendre conscience de l’aggravation de cette situation (ces publicités datent en effet de 2010). Onze années plus tard, non seulement « nous », consommateurs n’avons pas progressé d’un iota dans la réalisation de la nature abjecte de cette dépendance extrême mais nous l’avons entériné accepté, jusqu’à ne plus nous offusquer le moins du monde de ces témoignages d’employés d’Amazon racontant le harcèlement quotidien des managers, le chantage à l’embauche, à l’avenir chez Amazon: 

   

« La pression est énorme, la fatigue difficile à gérer. L’ambiance est à la méfiance. Tout est verrouillé. Avant de signer un contrat de travail, il faut parapher trois pages qui nous engagent à la confidentialité la plus totale. Rien ne doit sortir de l’entrepôt, et raconter quoi que ce soit à des concurrents, bien sûr, mais aussi à vos amis et à votre famille peut vous être reproché. La peur organisée, la surveillance de nos moindres faits et gestes, et la contestation réduite au silence, c’est ce qui se joue chaque jour sous les néons de l’entrepôt d’Amazon, avec, pour principale arme de persuasion, la promesse d’un emploi.»

"Eacher, stower, picker, packer »: tels sont les gestes et les fonctions qui définissent les horizons radieux d’un futur dans « la maison » d’Amazon. Ce que Frédéric Lordon apporte de plus fructueux dans la compréhension de ces publicités obscènes, c’est la notion de « liquidité », celle-là même que nous retrouvons chez le penseur polonais Zigmunt Baumann dans un sens plus sociologique (« la société liquide »). Les actionnaires ont besoin de pouvoir placer et éventuellement retirer leurs capitaux extrêmement rapidement au sein d’un marché des cotations qui fonctionne 24h sur 24h pour les titres les plus échangés. Il faut rappeler que ce détournement de l’activité des entreprises au profit des actionnaires plutôt que de celui des travailleurs est le fait marquant du capitalisme. Si l’on en cherche vraiment l’origine, nous la retrouverions finalement dans les écrits d’Adam Smith entre autres, et dans la substitution de la valeur d’échange du produit à sa valeur « travail ».  

  


            Cette nécessité pour les actionnaires de jouir d’une totale fluidité dans la circulation des capitaux détermine évidemment celle d’accéder à une souplesse comparable dans la construction et l’administration de production des biens et des services, ce qui induit à l’égard des employés d’une malléabilité totale à l’égard des desiderata des consommateurs. Une remarque de Frédéric Lordon est cruciale ici: il se peut que finalement ce soient les mêmes personnes qui se situent de part et d’autre de cette frontière séparant les producteurs et les consommateurs de biens ou de services. La faculté d’auto-aliénation des employés est orchestrée avec une maîtrise suffisamment cynique et « clinique » que ce soit paradoxalement la même personne qui abuse de cette souplesse, en tant que consommatrice, dont elle sait mieux que quiconque la part de souffrance et d’inanité qu’elle revêt pour la productrice en termes de souffrance et de pénibilité. 

Nous avons malheureusement acté cette disparition pure des désirs du salarié au profit des désirs du consommateur. Les seconds ne peuvent que primer sur les premiers et l’employé SNCF n’a pas d’autre issue ni devenir que de se confondre avec le décor. Tant que nous accepterons, sans ciller, ce genre de publicités, il n'y a pas grand chose à attendre de l'intelligence des consommateurs français dans la compréhension claire et avertie de notre rapport au travail.