samedi 4 octobre 2014

"Faut-il préférer le bonheur à la vérité?" - Un traitement possible (3)



(Troisième partie) Voulons-nous mener une vie bonne ou une vie « vraie » ? Sommes-nous sur terre pour jouir du fait de vivre ou pour comprendre ce que nous y faisons, connaître celui que nous sommes ? L’idéal de tout bonheur est l’épanouissement, l’accomplissement de l’être heureux et l’idéal de toute vérité est la transparence : celle du monde, de la pensée et de soi-même. Mais au nom de quel idéal « faudrait-il » préférer le bonheur à la vérité ? Quelque chose tourne en rond dans cet énoncé : la réponse dépend de ce qui est sous-entendu dans ce « faut-il ». Aucun impératif ne se conçoit autrement qu’à partir d’une « valeur ». Le problème est donc moins celui de savoir ce que nous devons faire qu’au nom de quoi nous devons faire ceci ou cela.
Il y a deux arbres au paradis dans la genèse : l’arbre de vie dont les fruits procurent l’immortalité et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. C’est comme si la Bible positionnait la question qui nous occupe comme la plus décisive de notre condition de créatures de Dieu. Adam et Eve ont cédé à la tentation du savoir, ils ont préféré prendre conscience de leur malheur (rejetés du paradis) plutôt que de rester ignorants et heureux (goûter les fruits de l’arbre de vie). L’interdit de l’Eternel exclue la possibilité que l’on puisse avoir l’un et l’autre. Quelque chose de cette interdiction est fondateur des Trois monothéismes et du mode de vie qui s’est édifié à partir de ces trois religions : le judaïsme, l’Islam et le christianisme. Cela pourrait peut-être nous faire sourire si nous ne réalisions dans le cours même de notre existence réelle à quel point le sentiment d’être heureux est nostalgique comme si nous ne percevions qu’après coup que nous étions heureux à telle ou telle époque alors qu’à l’instant même de ce bonheur nous ne prenions pas conscience que nous nagions dans le bonheur.
Si nous savons que nous sommes heureux, nous le sommes moins parce que cette conscience instaure une distance à l’égard du sentiment éprouvé mais si nous ne le savons pas, en jouissons-nous vraiment, c’est-à-dire en tant qu’êtres pensants ? Evidemment non. La question est donc de savoir si nous pouvons braver l’interdit de l’Eternel dans la Genèse ? « Après avoir chassé Adam, il posta à l'est du jardin d'Eden les chérubins qui agitent une épée flamboyante pour garder le chemin de l'arbre de vie. (Genèse 3:24) » Comment contourner cette épée, tromper la vigilance des ces gardiens ailés ? 
Il n’est pas du tout exclu qu’à sa manière, la scène dans laquelle le héros est contraint, dans le film de David Fincher  « Fight Club », d’endurer la souffrance causée par la brûlure de sa main à la soude, soit l’une des solutions possibles pour contourner cette interdiction et jouir ainsi, aussi paradoxal que cela puisse sembler d’un « bonheur » réel :

-       « Ca, c’est une brûlure chimique. Elle te fera plus mal que n’importe quelle autre brûlure et tu auras une cicatrice.
-       (Hurlements) Qu’est-ce que tu fous ? (si la méditation dirigée marchait pour le cancer, elle pourrait marcher aussi pour ça)
-       Tu dois endurer la souffrance, ne pense pas à autre chose.
-       (Hurlements)
-       Regarde ta main. Les premiers savons ont été faits avec les cendres des héros. C’est comme les chimpanzés envoyés dans l’espace. Sans la souffrance, sans les sacrifices, on n’aurait absolument rien.
-       (J’essaie de ne pas penser au mot morsure, au mot chair)
-       Tu vas arrêter. La voilà ta souffrance, la voilà ta brûlure. C’est là et pas ailleurs !
-       (trouver l’embouchure de ma caverne, trouver mon animal porteur de force)
-       Non, tu te conduis comme tous ces cadavres ambulants, du nerf !
-       J’ai compris, lâche-moi s’il te plaît (cris)
-       Non ce que tu ressens, c’est une illumination prématurée
-        ( visualisation mentale de Marla dans la caverne )
-       (Gifle) C’est le plus grand moment de ta vie, Mec et tu t’en évades ! T’es pas là
-       Non, je m’évade pas. Je suis là ! (hurlements)
-       Maintenant tu la fermes ! Nos pères étaient nos images de Dieu. Si nos pères nous ont abandonné, qu’est-ce que tu en déduis à propos de Dieu ?
-       J’en sais rien
-       (Nouvelle gifle) Ecoute-moi ! Tu dois admettre qu’il est possible que Dieu ne t’aime pas du tout. Il ne t’a jamais voulu. En toute probabilité, il te déteste et ce n’est pas ce qu’il peut t’arriver de pire.
-       Tu crois ?
-       On n’a pas besoin de lui, Mec !
-       Oui c’est vrai (cris)
-       On n’en a rien à foutre de la damnation, ni de sa foutue rédemption. On est les enfants non désirés de Dieu ? Très bien !
-       J’ai besoin d’eau vite !
-       Ecoute tu peux faire couler de l’eau ça ne fera qu’empirer les choses. Regarde-moi ! On peut mettre du vinaigre pour neutraliser la blessure !
-       Lâche moi ! Vite
-       Mais il faut que tu capitules. Il faut que tu saches, au lieu d’en avoir peur, que tu saches que tu mourras un jour !
-       Tu ne sais pas ce que ça fait (cris)
-       (Tyler Durden montre sa blessure) C’est seulement quand on a tout perdu qu’on est libre de faire tout ce qu’on veut.
-       D’accord (le héros fixe sa main tremblante et tient le choc de sa main brûlée)
-       Félicitations ! Tu vas bientôt toucher le fond. C’est bien. »


Ce que l'avertissement de Dieu interdit dans la genèse, c’est une présence « pleine, assumée, instante et absolue ». Soit Adam et Eve ne mangent pas le fruit mais ils existeront sans savoir qu’ils existent, soit ils le mangent mais ils savent qu’ils existent sans exister vraiment car ce regard constant de la conscience sur soi-même nous contraint à nous juger, nous retenir, nous repentir, bref à une présence seconde. Dans tous les cas de figure la distinction du bonheur et de la recherche du vrai nous interdit radicalement d’être, c’est « une présence première », un « oui » sans réserve à l’instant présent, quelle que soit l’expérience que nous y vivons. Le héros de Fight Club essaie d’abord de s’échapper mentalement par tous les moyens possibles de la vérité brute d’un instant donné de pure souffrance. Mais la pression de Tyler Durden n’est pas seulement physique. Il gifle le personnage incarné par Edward Norton et exprime le sens profond de la torture qu’il est en train d’infliger : accepter de n’être pas désiré par notre Père. La souffrance est « là ». Elle est insoutenable et ne s’inscrit dans aucun destin, dans aucun sens, dans aucune visée supérieure. Ce n’est même pas que nous souffrons seul c’est que nous n’existons jamais autrement que comme ça : au fond d’un puits, sans espoir ni attente. Il faut être à sa douleur parce qu’il n’y a absolument rien d‘autre à vivre maintenant. Tyler Durden est un Stoïcien d’aujourd’hui, un Epictète moderne : « Tu souffres ? Trouve l’endurance ! »

Evidemment, l’expérience d’une douleur aussi vive se marie plutôt mal avec notre conception habituelle du bonheur. Pourtant le sens profond de cette épreuve est dans la « capitulation » : « il faut que tu saches, au lieu d’en avoir peur, que tu saches que tu mourras un jour ». C’est exactement là où Pascal situe notre incapacité radicale de voir la réalité en face et par conséquent justifie notre habitude de nous en détourner à chaque occasion (par le divertissement) que Tyler Durden pose l’expérience cruciale de l’existence. Il s’agit de consentir à l’absurdité d’une vie mortelle, d’une chair soluble dans la soude, d’une existence littérale, pure, sans dessein ni but prédéfini. « Tu te conduis comme ces cadavres ambulants » : la plupart des hommes vivent abrutis par le divertissement, convaincus qu’il faut « gagner des millions », ou faire étalage de sa veulerie et de sa médiocrité dans des émissions de télé-réalité (la réplique la plus spectaculairement bête sera reprise au zapping). On pense à autre chose quand le temps (plus lentement que l’acide mais tout aussi inexorablement que lui) creuse notre chair, atténue chaque instant un peu plus nos chances de « survie » mais c’est justement dans le présent de cette épreuve qu’exister plutôt que vivre devient une expérience réelle.



On commence à exister quand, en renonçant à l’idée d’incarner un personnage en accumulant les biens personnels, la richesse et les « honneurs », on cesse de survivre, on n’a plus en charge un « moi » qu’il nous reviendrait de préserver coûte que coûte de la corruption du temps et de la mort. On devient alors un « singe de l’espace », un animal offert à toutes les expérimentations parce qu’en fait il n’y a rien d‘autre à être. Vivre est expérimental et exister, c’est l’accepter. La cause de notre plus grande détresse (l’absence de sens et de « maître ») se trouve être en même temps l’origine d’une liberté sans limite. Disons « oui » à cette existence précaire, contingente, anarchique et dépourvue de direction, nous expérimenterons la liberté de décider de tout, pour tout, à tout moment. « On n’a pas besoin de lui, mec ! » C’est la clé du paradoxe de l’expérience de Tyler : tout perdre pour vraiment être, capituler pour vraiment « conquérir », expérimenter la mort pour jouir pleinement de la vie : le vrai bonheur consiste à ne pas se détourner de la vérité. Si devant ce que Tyler fait subir au héros de Fight club nous détournons les yeux et jugeons l’expérience stupide ou sadique, alors Pascal a raison et nous sommes voués au divertissement. Ce n’est pas tout de se dire que nous allons mourir un jour, il faut le « réaliser », c’est-à-dire le vivre, autrement ce n’est qu’une « illumination anticipée ». Vivre, vivre vraiment, c’est de la vivisection (dissection sur du vivant) sauf que personne ne tient le scalpel. Vivre est aussi le scalpel.

Nous retrouvons dans un autre film : « V pour Vendetta » de James Mc Teigue la même épreuve. Evey jouée par Nathalie Portmann vient de subir plusieurs jours d’enfermement, d’interrogatoire et de torture. Elle pensait avoir été enlevée par les autorités mais c’est V qui lui a imposé cette terreur pour qu’elle trouve en elle cette paix intérieure qui envahit toute personne confrontée à l’expérience de sa mort imminente. La plupart des hommes se retiennent de vivre par peur d’y trouver la mort mais s’ils ne l’avaient pas déjà trouvée, ils ne seraient pas en train de vivre. Si nous n’étions pas déjà en train de mourir nous ne serions pas en train de vivre. Quand on a compris cela, les menaces d’exécution d’un régime autoritaire nous apparaissent telles qu’elles sont : sans la moindre prise. Aucune dictature ne peut plus nous terroriser car aucune horreur ne peut plus nous angoisser autant que celle dont nous venons de réaliser qu’elle était toujours déjà dans notre vie, dans la plus infime parcelle de vie : il n’y a pas de sens, et c’est précisément pour cela que tout est sacré.






De ce point de vue, les paroles d’Evey lorsque elle s’offre à la pluie sont particulièrement intéressantes : « Dieu est dans chaque goutte ». On pourrait croire que c’est l’exact contraire de celles de Tyler Durden : « on n’a pas besoin de lui Mec ! », mais au regard des  dernières images de « Fight Club », cela apparaît très discutable : le héros et Marla regardent tranquillement, sereinement, heureusement les immeubles s’effondrer tout autour d’eux. Ce film n'est pas aussi "trash" que son esthétique peut le laisser croire. Une forme de romantisme se dégage de ce passage, comme si c'était dans l'épreuve même du chaos et de la destruction que quelque chose comme une aventure pouvait vraiment et seulement se concevoir.





Exister devient alors vraiment ce qu’il est : «  une chance », c’est-à-dire « une grâce ». Dire de Dieu qu’il est dans chaque goutte ou qu’on n’a pas besoin de lui revient au même parce que, dans les deux cas de figure, c’est à une certaine représentation de Dieu que l’on renonce : celle du Père (d’où le rapprochement de Tyler avec les pères qui nous abandonnent), du Père défendant le fruit, du Père interdisant, du Père juge, du Père autoritaire (« fouettard ») qui puise sa domination dans sa transcendance et c’est à une autre conception que l’on adhère de toute les fibres de son être : celle d’un dieu « là », toujours déjà là, en chaque goutte, en chaque respiration, à tout instant vécu au présent. Les Stoïciens croient en un Dieu « présent », immanent, qui ne fait qu’Un avec la totalité de l’univers. C’est ce que l’on appelle le « Panthéisme » (Pan : Tout – Théos : Divin). Epictète, Evey, Tyler Durden, Antigone, Socrate, (et pourquoi pas Jésus) nous décrivent, chacun à leur manière, la seule façon de jouir à la fois des fruits de l’arbre de vie et de l’arbre de la connaissance du bien et du mal : réaliser sa mort pour annuler une fois pour toutes la peur de vivre.



(Conclusion) Nous sommes partis de la possibilité de jouir d’un bien être faux, illusoire, pour réaliser, qu’aussi loin que l’on puisse aller dans le fantasme, notamment avec la machine de Nozick, on ne profite aucunement d’un sentiment de « bonheur », mais seulement de plaisir. Ce n’est pas tant qu’il faille comme le dit Descartes « ramener » ses désirs à l’ordre du monde, c’est plutôt, comme Epictète nous le fait comprendre, dans la réalisation du fait que mon désir coïncide avec celui du monde, que réside le véritable bonheur, et c’est là ce que finalement nous appelons une « coïncidence », terme que nous devons prendre littéralement : « une co-incidence » : arriver avec ce qui arrive. Quiconque est capable d’éprouver à chaque instant l’évidence de son existence comme une vraie coïncidence (arriver « à point nommé », au même moment que tout ce qui arrive) jouit d’un bonheur total. Pour se réaliser, une telle condition suppose que nous n’exigions rien, que nous acceptions tout, au sens propre : le Tout. Il nous revient de ne pas reculer devant ce paradoxe : en nous éprouvant mortels, nous comprenons que nous ne sommes rien, mais en l’acceptant, nous réalisons pleinement notre condition d'existants", et pas seulement de vivants, nous devenons alors "tout" ce "que nous pouvons". L’Univers est dans chaque goutte et chaque goutte est un Univers. Etre heureux, c’est jouir de cette vérité. Aucune épée flamboyante, même tenue par des anges, ne peut plus nous interdire l'accès à ce paradis là.


jeudi 2 octobre 2014

"Faut-il préférer le bonheur à la vérité?" - un traitement possible (2)



Si nous préférons le bien-être à la vérité, comme Cypher, comme le prisonnier de la caverne de Platon, nous privilégions la satisfaction de nos plaisirs par rapport à la jouissance authentique du bonheur parce que nous partons du principe qu’il existe des sensations plus propices que d’autres à nous offrir de la satisfaction, ce qui, à bien des titres semble évident. Mais c’est précisément ce lien de la cause à l’effet, de la stimulation à la réponse, du désir à sa satisfaction qui distingue le plaisir du bonheur, car ce dernier n’est pas « causé ». Si nous pouvons déterminer la cause de notre bonheur, alors ce n’est pas vraiment de bonheur dont il est question. Cela apparaît très clairement dés qu’on y réfléchit un peu : si nous affirmons que nous sommes heureux parce que nous avons des enfants, ou de l’argent ou du confort, nous suggérons que notre bonheur ne tiendra que le temps d’avoir des enfants, de l’argent, du confort et nous ne rendrons plus compte de la plénitude, du ravissement, de l’immersion complète de notre être dans cette jouissance continue, sans nuages ni limites que désigne vraiment le bonheur.
D’un côté, nous réalisons donc que le bonheur désigne la capacité de se détacher de toute expérience ponctuelle, définie, limitée, mais d’un autre, nous percevons également que cette plénitude ne peut d’aucune façon se concevoir hors de la réalité, dans un refuge virtuel et « maternant », parce qu’alors nous perdrions de vue le fait que le bonheur désigne aussi le rapport avec l’inattendu, l’improgrammable, la chance, la bonne fortune, la « grâce ». C’est toute la complexité de cette notion : on ne peut pas être heureux à cause de quelque chose ou de quelqu’un d’extérieur, mais on ne peut pas non plus se refermer sur soi pour atteindre le bonheur car le terme heur (chance) désigne un « contact » avec une dimension qui dépasse du cadre de notre pouvoir. On pourrait dire qu’il est à la fois impossible d’être heureux si l’on n’y met pas du « sien » mais aussi que cet investissement, ce « travail sur soi » ne sert à rien s’il ne s’exerce pas de façon continuelle sur ce qui nous arrive sans que l’on n’y puisse rien. En un sens, être heureux : c’est parce qu’on n’y peut « rien » qu’on y peut « tout ».

Comment comprendre cette formulation : il n’est au pouvoir d’aucun homme de faire en sorte que les évènements qui lui arrivent soient exactement ceux qu’il souhaite, et c’est précisément dans cette impuissance radicale à faire advenir ce qu’il espère que se conçoit et s’affirme son aptitude à être heureux et il se pourrait bien que cette aptitude dessine en vérité quelque chose qui corresponde exactement à cette zone d’efficience, d’activation dans laquelle nous consistons vraiment , voire exclusivement. Etre heureux, ce serait alors jouir du pouvoir de reconnaître, à l’occasion de ce qui nous arrive et à quoi nous ne pouvons rien changer cette aptitude à la bonne tournure, au meilleur « angle de vie » possible, à la bonne façon de prendre l’heur d’exister. Si mon meilleur ami vient de se tuer dans un accident de voiture, je ne vais certainement être heureux qu’il soit mort, mais je peux œuvrer à l’être « aussi là, maintenant », malgré tout. Pourquoi ? Parce que c’est la seule partie de cet événement qui dépende vraiment de moi, c’est même peut-être le seul moyen pour moi d’être moi.
Cette conception qui finalement est exactement celle que nous retrouvons dans le bonheur des Stoïciens considéré comme « ataraxie » (absence de troubles) nous permet de réaliser ce qui ne va pas du tout dans la machine de Nozick, comme il l’a lui-même suggéré en défendant l’idée qu’il ne fallait pas rentrer dans ce mécanisme. Nous ne paramétrerions certainement pas cette machine pour éprouver les impressions correspondant à la mort de notre ami, mais, de ce fait, nous n’alimenterions pas notre vie de cet élément de surprise et d’inattendu à partir duquel être heureux devient une expérience réalisable. Le bonheur ne désigne pas les évènements favorables qui nous arrivent mais l’aptitude à se satisfaire des évènements tels qu’ils sont, et surtout à distinguer dans tout événement ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. » C’est de cette aptitude que découlent tous les conseils donnés par Epictète, philosophe Stoïcien dans son Manuel :

« N'attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites ;  décide de vouloir ce qui arrive et tu seras heureux (…)  Devant tout ce qui t'arrive, pense à rentrer en toi-même et cherche quelle faculté tu possèdes pour y faire face. Tu aperçois un beau garçon, une belle fille ? Trouve en toi la tempérance. Tu souffres ? Trouve l'endurance. On t'insulte ? Trouve la patience. En t'exerçant ainsi tu ne seras plus le jouet de tes représentations.
 Ne dis jamais, à propos de rien, que tu l'as perdu ;  dis : « Je l'ai rendu. » Ton enfant est mort ? Tu l'as rendu. Ta femme est morte ? Tu l'as rendue. « On m'a pris mon champ ! » Eh bien, ton champ aussi, tu l'as rendu. « Mais c'est un scélérat qui me l'a pris ! » Que t'importe le moyen dont s'est servi, pour le reprendre, celui qui te l'avait donné ? En attendant le moment de le rendre, en revanche, prends-en soin comme d'une chose qui ne t'appartient pas, comme font les voyageurs dans une auberge (…) Si tu souhaites que tes enfants, ta femme et tes amis soient éternels, tu es un fou, car c'est vouloir que ce qui ne dépend pas de toi en dépende ;  que ce qui n'est pas à toi t'appartienne. De même, si tu veux un serviteur sans défauts, tu es stupide, puisque tu voudrais que la médiocrité soit autre chose que ce qu'elle est. Mais si tu veux atteindre l'objet de tes désirs, tu le peux. Exerce-toi à ce qui est en ton pouvoir. » 

Il semble difficile de prêter attention à ces conseils sans y voir une incitation à se retenir d’agir, en toute situation. Pourtant si nous nous appliquons vraiment à le comprendre, nous réalisons qu’Epictète nous convie plutôt à ne pas « ré-agir ». Il y a bien une forme d’abstention dans ces instructions mais elle se concentre sur le mouvement qui nous conduit à intervenir pour donner aux situations une tournure qui nous est favorable en fonction de nos intérêts, de nos désirs. Nous sommes malheureux parce que nous ne cessons de désirer que le monde soit autre chose que ce qu’il est mais d’où nous vient cette idée que le monde aurait à être quelque chose d’autre que ce qu’il est effectivement maintenant ? Comment faisons-nous pour ne pas réaliser qu’il y a nécessairement dans le « maintenant » d’un monde présent en acte une perfection absolue, indépassable ? Aucune personne sensée ne peut se réjouir de l’atrocité de certains évènements historiques comme des génocides, des camps, des tueries mais pouvons-nous « en deçà » de ces épisodes tragiques percevoir qu’ils ont contribué, tout aussi horribles qu’ils soient, à faire en sorte qu’un instant présent « soit », et qu’à ce titre, ils participent à une perfection. Qu’il y ait des choses atroces dans le monde est un fait mais qu’il y ait un monde « là » est une perfection et c’est exactement ce que Voltaire, en écrivant les aventures de Candide pour se moquer de Leibniz, n’a pas du tout compris.
Supposons qu’un homme vive dans un seul et même instant la naissance de son enfant et la mort de son épouse. Il lui est impossible d’affirmer qu’il aurait voulu que cet instant n’arrive jamais puisque cela reviendrait à affirmer qu’il aurait souhaité que son enfant n’existe pas. « Bien » et « pas bien » sont des étiquettes, des représentations que nous collons artificiellement sur un présent. La pensée selon laquelle sa femme n’aurait pas dû mourir est une pensée vide qui ne s’appuie sur rien. Il n’existe nulle part le « devoir être » différent d’une femme vivante maintenant. Nous n’avons rien d’autre à désirer que ce présent tel qu’il est parce qu’il est bon qu’il soit. C’est le sens profond de l’instruction d’Epictète : « Décide de vouloir ce qui arrive et tu seras heureux. »
Si nous suivons l’évolution du sens que le mot bonheur a traversé au fil de notre réflexion,  de la machine de Nozick à l’ataraxie Stoïcienne, nous réalisons à quel point nous sommes passés d’un extrême à l’autre. Autant la machine à expériences du philosophe américain est comme un ventre maternel à l’intérieur duquel tout est programmé (un « Tout intérieur ») autant le bonheur stoïcien consiste dans l’ouverture et l’acceptation sans condition d’une réalité instante, exhaustive et improgrammable (un « Tout extérieur »). Il semble impossible, donc, de préférer le bonheur à la vérité dans la mesure où, selon Epictète, le bonheur désigne notre aptitude à consentir à la vérité « toute » d’un Univers présent maintenant. Etre heureux, c’est dire «  oui » à ce qui est maintenant, c’est finalement maintenir ce « maintenant ».
( Deuxième partie) Mais cela signifie-t-il qu’il faille préférer la vérité au bonheur, comme semble l’affirmer Antigone qui, dans la pièce de Jean Anouilh, aspire à une certitude infaillible, pure, débarrassée de toutes les compromissions auxquelles nous contraint la volonté de jouir d’un petit bonheur « sécurisé » : « Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d'un petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite ou mourir. »

Avec cette héroïne qui parle déjà d’outre-tombe, nous comprenons le rôle déterminant de la certitude : nous avons besoin de fonder nos vies sur des certitudes pour être heureux et la vérité ne se manifeste jamais autrement à nous que dans l’expérience d’une évidence qui nous permet de jouir de la certitude d’être dans le vrai. Antigone sait qu’elle a raison de vouloir enterrer Polynice, Créon le sait aussi, mais il est en charge de la ville de Thèbes et le rôle d’un dirigeant est aussi de donner à son peuple ce que l’on pourrait appeler des certitudes commodes, arrangées, du genre de celles qui simplifient les situations complexes. Il faut que la paix civile puisse se bâtir sur le cadavre du « vaincu », non pas qu’il soit forcément plus traître que son adversaire mais tout simplement parce qu’il a été vaincu. Antigone ne peut se convaincre du bien-fondé de cet arrangement. En elle, la certitude d’être dans le vrai est plus forte que la nécessité « politique » de donner aux citoyens des « certitudes arrangées ».  Le devoir de faire régner dans la cité une atmosphère harmonieuse et pacifiée prime pour Créon sur la décision que l’intégrité commanderait. Nous savons bien que la paix des familles ainsi que celle de toutes les collectivités humaines se bâtit souvent sur des secrets bien enterrés. Mais Antigone, comme son père, refuse ce genre de compromissions. Une paix civile fondée sur un mensonge est fragile parce qu’elle se prive de la possibilité de résister à d’autres mensonges : ceux qu’il est possible de formuler pour la déstabiliser.
La préférence que nous devons accorder à la vérité par rapport au bonheur s’appuie également sur la nécessité de faire primer la vérité de raison sur la vérité de cœur, car aussi justifiée que puisse nous sembler la parole d’Antigone, elle n’en défend pas moins une vérité d’ordre affectif, un intérêt « personnel », subjectif, celui d’une sœur qui veut enterrer son frère. Les deux idéaux du bonheur et de la vérité entrent en concurrence parce qu’ils sont tous les deux « inconditionnés », c’est-à-dire qu’on ne peut pas les soumettre à une autre finalité. Il est impossible de les instrumentaliser. C’est parce qu’elle est vraie qu’une proposition vraie doit être défendue et non parce qu’elle est susceptible de rendre heureux celles et ceux qui la croient, sans quoi les hommes ne diraient que ce qui les arrangent.

Mais c’est exactement toute la question : les conclusions des travaux scientifiques ont-ils pour objectif de nous dire la vérité sur le monde qui nous entoure on de nous en donner une interprétation qui nous rassure en brossant le tableau de phénomènes dont la connaissance nous donne le contrôle ? Jusqu’à quel point notre curiosité peut-elle l’emporter sur notre aspiration à la tranquillité, à la sérénité ? Demandons-nous à la science de nous dire le vrai ou de nous construire la vision d’un univers humainement contrôlable ?
Il ne fait pas de doute que l’on retrouve l’esprit d’Œdipe, du déchiffreur d’énigmes dans toute enquête scientifique. De ce point de vue, le travail de recherche d’Ignace Semmelweis visant à analyser les causes du décès de patientes atteintes de fièvre puerpérale après leur accouchement est exemplaire On y relève notamment l’exigence pure d’un raisonnement logique. Tout ce qui arrive ne peut se produire qu’en tant qu’il est provoqué par des causes et c’est bien le rôle du savant que de distinguer dans tous les phénomènes des rapports de cause à effet. C’est exactement ce que le physicien Laplace veut dire lorsque il affirme : « Nous devons envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »


Il n’y a pas de place pour le hasard dans une telle conception de la réalité. C’est d’ailleurs celle que nous retrouvons dans le personnage du « Mérovingien » (Matrix 2). La science nous décrit un idéal de rationalité au sein duquel, en droit, rien jamais ne se produisant sans cause, tout est potentiellement prévisible et connaissable. L’irrationnel, l’affectif, la croyance, l’imprévisible n’ont ici aucun droit de cité et l’on réalise à quel point le bonheur dont nous avons vu qu’il était étymologiquement lié à la chance, à la bonne fortune, est ici exclu. La vérité en physique réside dans la compréhension des lois auxquelles se soumettent les phénomènes.  Si les faits qui constituent la réalité n’étaient pas reliés les uns aux autres par des chaînes de causalité implacables et discernables par l’homme, on ne voit pas sur quoi reposerait la science, c’est-à-dire le savoir (scio en latin).
C’est à la lumière de cette perspective que se pose la question de savoir au nom d’un impératif de quelle nature il nous reviendrait de préférer le bonheur à la vérité. Si c’est un impératif d’objectivité, la réponse est évidemment « non », si c’est un impératif d’ordre éthique (c’est-à-dire relatif à la conduite qu’il nous faut adopter), la réponse est peut-être différente. Convient-il de faire droit à notre aspiration au bonheur dans le mouvement même de notre recherche du vrai, laquelle est fondamentalement liée à notre statut d’ « Homo sapiens », d’être pensants ? Sommes-nous fondamentalement voués à la connaissance de la vérité ou naturellement tournés vers l’accomplissement de notre bonheur ? La réponse à la question dépend du sens que nous assignons à ce « Faut-il ? »: ontologique ou éthique ?

mercredi 1 octobre 2014

"Faut-il préférer le bonheur à la vérité?" - Texte d'Epictéte



« N'attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites ;  décide de vouloir ce qui arrive et tu seras heureux (…)  Devant tout ce qui t'arrive, pense à rentrer en toi-même et cherche quelle faculté tu possèdes pour y faire face. Tu aperçois un beau garçon, une belle fille ? Trouve en toi la tempérance. Tu souffres ? Trouve l'endurance. On t'insulte ? Trouve la patience. En t'exerçant ainsi tu ne seras plus le jouet de tes représentations.
 Ne dis jamais, à propos de rien, que tu l'as perdu ;  dis : « Je l'ai rendu. » Ton enfant est mort ? Tu l'as rendu. Ta femme est morte ? Tu l'as rendue. « On m'a pris mon champ ! » Eh bien, ton champ aussi, tu l'as rendu. « Mais c'est un scélérat qui me l'a pris ! » Que t'importe le moyen dont s'est servi, pour le reprendre, celui qui te l'avait donné ? En attendant le moment de le rendre, en revanche, prends-en soin comme d'une chose qui ne t'appartient pas, comme font les voyageurs dans une auberge (…) Si tu souhaites que tes enfants, ta femme et tes amis soient éternels, tu es un fou, car c'est vouloir que ce qui ne dépend pas de toi en dépende ;  que ce qui n'est pas à toi t'appartienne. De même, si tu veux un serviteur sans défauts, tu es stupide, puisque tu voudrais que la médiocrité soit autre chose que ce qu'elle est. Mais si tu veux atteindre l'objet de tes désirs, tu le peux. Exerce-toi à ce qui est en ton pouvoir. » 

                                                     Epictète -  Manuel

Questions :
1)    Après avoir lu le texte attentivement, formulez l’idée essentielle.
2)    Reprenez les exemples du beau garçon, de la souffrance, de l’insulte : pourquoi Epictète affirme-t-il à leur sujet : « tu ne seras plus le jouet de tes représentations. » ?
3)    A qui la femme, l’enfant ou le champ perdus sont-ils « rendus » ?
4)    Décrivez le rapport qu’Epictète nous conseille d’entretenir avec les évènements. Qu’est-ce que cela implique pour notre façon de vivre le présent ?
5)    Croyez-vous possible de suivre les conseils d’Epictète ? Acceptez-vous sa définition du bonheur ? Justifiez