lundi 16 mars 2020

Séance du 17/03/2020 - TL2 CALM (Cours A La Maison) - 1h30: Explication de l'oeuvre de Nietzsche "Vérité et mensonge au sens extra-moral"


    Hier, nous avons vu le plan de l’oeuvre. Nietzsche pose la question de l’origine de cet instinct de vérité, puis il évoque l’utilité d’une convention, d’un accord entre les hommes d’où ce besoin de définitions qui finalement ont moins besoin d’être vraies que « partagées ». Or le langage est précisément ce qui effectue cet accord par lui-même, parce que c’est ça: le langage, c’est un accord de pure convention sur le fait de rassembler telle ou telle réalité de la nature sous UN terme, sur lequel on se mettra d’accord. Le langage fonctionne par définition consensuelle et aussi par métaphorisation. Qu’est-ce que ça veut dire? Pour désigner une chose, ou un sentiment ou une pensée, on va d’emblée se situer sur au autre « plan », dans une dimension « symbolique » en faisant valoir entre des symboles les mêmes rapports que ceux que l’on présument dans le réel. Une métaphore réside à la fois dans le « saut » que l’on fait dans un autre ordre et au rapport d’analogie que l’on fait valoir dans cet ordre « autre » (l’analogie est un rapport d’équivalence). Métaphoriser, c’est transposer.
   
   On voit bien le problème: les hommes s’accordent sur une métaphore universelle et croient dire la vérité quand ils ne font que valider les termes d’une transposition qui n’est qu’humaine. Aucune métaphore ne dit la vérité de la réalité qu’elle désigne. « La faucille d’or dans le champ des étoiles » de Victor Hugo ne dit pas la vérité de la lune, mais elle dit quelque chose de la lune, elle dit qu’à une certaine heure, son quartier ressemble à une faucille. Nous « poétisons » le réel, nous ne disons pas la vérité du réel. Tout ce qui s’accomplit avec « la vérité », c’est la validation d’un accord. On s’entend pour dire que….
    Nietzsche s’attaque alors au « concept », lequel n’est qu’une opération du langage, l’aboutissement du processus de généralisation du réel. On amalgame arbitrairement, faussement des réalités dissemblables et on crée un « concept »: la Feuille, l’Honnêteté, etc.
    Quelle est la discipline humaine qui procède le plus par conceptualisation, par généralisation, par symbolisation? Ce sont les mathématiques, et finalement la science, dans son ensemble. Pensons à la table de Mendeleiev, par exemple. Est-ce que Nietzsche accuse vraiment la science de tous les maux? Pas vraiment: il accepterait une Science qui se présenterait à nous comme une métaphorisation du réel parmi d’autres, mais il est vrai qu’elle aspire parfois à un statut plus ambitieux: celui de dire l’exactitude des phénomènes, alors qu’elle repose, plus que tout autre activité humaine, sur une convention humaine, rien qu’humaine.
    L’image du colombarium (meuble constituée de niches dans lesquelles on met les urnes funéraires des défunts) résume à elle seule tout ce que Nietzsche reproche à la conceptualisation: mettre dans des cases des symboles bien rangés, lisses, mortifères et prétendre pouvoir rendre compte du réel avec ça.
   
La science est complètement prise dans ce processus de dissimulation de l’intellect qui, rappelons-le, est l’arme privilégiée par laquelle les humains essaient de rester en vie. Derrière tout ça s’active en réalité la nécessité pour l’homme de ne pas regarder la vie en face, parce qu’elle est trop menaçante, trop violente et trop absurde (c’est ça le tragique, c’est quand on réalise ça). Nietzsche distingue donc dans sa partie II, deux mouvements chez l’homme. Une fois posé et accepté l’idée que nous sommes fondamentalement des faiseurs de métaphores, il y a des métaphores plus premières, plus vives que d’autres, ce sont celles de la mythologie, de la Tragédie, de la création artistique (en plus dans ces pratiques, la métaphore se revendiquent: Victor Hugo c’est que la faucille est une métaphore de la lune, mais H2O est aussi une métaphorisation de l’eau.), et puis il y a les métaphores conceptuelles, celles qui durent, qui se sclérosent et surtout qui sclérose notre rapport au réel.
    D’où l’opposition finale entre deux attitudes différentes face à la nature, à l’existence: la figure du Tragique et celle du Stoïcien. On voit clairement que Nietzsche approuve la première et ironise sur la deuxième.
    Il est vrai que l’oeuvre s’arrêtent un peu abruptement, étrangement. Il est vraiment possible que cette oeuvre n’ait jamais été publiée du vivant de son auteur parce qu’il estime qu’elle n’est pas terminée.
    Maintenant que nous avons bien vu le plan, je souhaiterai revenir rapidement sur les définitions de la Vérité que nous avions données avant les vacances. Nous en avions dénombré 5. Mais nous pouvons finalement les réduire à 4, parce que nous avions inséré dans ces 5 définitions la distinction que fait pascal entre les vérités de coeur et les vérités de raison. Cette distinction est essentielle. Il est tout à fait utile d’y faire référence dans tout travail de philosophie sur la vérité mais elle brouille un peu notre travail de définition. Il faut tenter d’éclaircir et de simplifier cette définition. Voici les quatre définitions de la vérité qui finalement nous seront plus utiles à nous par rapport à notre explication de Nietzsche:
- La vérité comme adéquation de la chose et de l’idée: C’est une définition classique qui vient de loin. On dit la vérité lorsque ce que l’on dit s’applique parfaitement à la réalité que l’on décrit. Il y a la « chose » et le jugement que je porte sur cette chose. Je dis la vérité quand l’idée s’applique à la chose. Lorsque Descartes affirme qu’une idée vraie est une idée claire et distincte de la chose décrite, il fait référence à cette conception là.
- La vérité comme Sincérité: C’est quand on est « vrai », quand une personne ne fait pas semblant. On est authentiquement dans notre façon d’être. Il est intéressant de constater que Nietzsche et Kant, aussi opposés soient-ils habituellement se retrouvent pour ne pas adhérer à cette conception là, même si c’est pour des raisons différentes. Kant considérerait cette vérité comme émotionnelle et donc passive, faisant partie du moi empirique. Nietzsche la critiquerait aussi parce que le travestissement est un processus naturel qui est compris dans la nature, dans la vie. L’intellect humain se ridiculise quand il ne se rend pas compte qu’en fait il fait simplement tout pour conserver son espèce. C’est une idée qui revient très souvent chez Nietzsche: nous ne nous apercevons pas que derrière la connaissance, derrière cet orgueil lié à connaître, il y a une petite espèce fragile qui tremble de tout son corps et rêve la connaissance pour se cacher à elle-même que « tout peut arriver », que la nature n’est absolument pas concernée par le sort de l’être humain, lequel ne représente rien dans la vie.
- La vérité comme Universalité: c’est la vérité rationnelle, sur laquelle tous les hommes, en tout lieu, et en tout temps. On dit la vérité quand ce qu’on dit vaut pas seulement pour nous mais pour toute personne consultant sa raison, laquelle est une faculté universelle, contrairement aux sentiments, aux affects, donc on pourrait dire « notre » raison. La vérité est ici un effet de contrainte lié à des conclusions indiscutables, avérées, incontournables. On dit la vérité quand notre raison fait l’expérience qu’il est impossible de se soustraire à la logique d’un raisonnement ou au résultat d’une expérience. C’est la vérité qui se trouve lac plus dans le viseur de Nietzsche, vérité très marquée par l’esprit scientifique, et que l’on retrouve également chez Emmanuel Kant.
- La vérité comme dévoilement:  C’est la vérité dont parle Heidegger quand il parle d’aléthéIa, ou bien quand il dit, au sujet de la toile de Van Gogh « les souliers »: « la toile de Van Gogh est l’ouverture de ce que la paire de souliers est en vérité » Van Gogh a peint ces souliers tels qu’ils sont, tels qu’ils apparaissent. Quelle est la vérité d’une chose? Ce n’est pas sa fonction, son utilité, ni la description de sa conception technique, c’est tout simplement la façon dont une chose « s’incarne », devient visible, audible, tactile. Les souliers sont là et cela n’a rien évident il faut rendre compte de cette faculté d’être là dans toute l’originalité brute de cette présence physique, et c’est cela: l’ART. Plus simplement on peut également considérer que si l’on admet comme le disait déjà héraclite que « la nature aime à se cacher », autrement dit que la nature est fondamentalement l’art de se cacher sous des voiles, on peut dévoiler cette dissimulation, non pas en montrant ce qu’il y a derrière le voile mais simplement en désignant « ce voilement ». Nous ne pouvons que métaphoriser la nature parce que la nature elle-même est fondamentalement ça: de la métaphorisation constante. En d’autres termes si nous transposons constamment la nature, c’est parce que la nature elle-même s’effectue dans cet art de la transposition: « la nature aime à se voiler ».

        A la lumière de ces définitions, on perçoit mieux encore la démarche de Friedrich Nietzsche: on peut rechercher la vérité par « peur », un peu comme un « réflexe conditionné ». Cette expression est d’ailleurs très intéressante, dans une perspective nietzschéenne. Il existe une multitude de normes sociétales, de règles, de lois qui derrière une apparence de légalité, de devoir, de justice, cache en réalité cette peur panique d’affronter isolément la vérité de notre situation: nous sommes des êtres fragiles confrontés à une nature violente, brute, chaotique. Finalement toutes les vérités à tendance « universalisantes, conceptuelles, généralisatrices sont de cette texture là. Mais peut-on critiquer une conception de la vérité sans se tenir à partir d’une autre vision? Evidemment non! La vérité à partir de laquelle Nietzsche stigmatise la vérité, c’est celle d’une métaphorisation qui s’accepte elle-même comme art du travestissement, c’est la vérité de la création, de la mythologie, de l’art.

⇒ATTENTION: ces définitions de la vérité sont VRAIMENT importantes dans la perspective du Bac. Il faut me poser des question si quelque chose n’était pas clair sur ce point (utilisez la rubrique Commentaire du blog)

       
Je pars également du principe que le premier paragraphe a été expliqué. Nietzsche décrit cette fable pour finalement nous préciser d’où vient son angle de vision du problème. Il y a des chances que nous disions quelque chose de vrai quand nous manifestons un souci de détection, de stigmatisation de toute vérité trop arrangeante. Il y a des choses qu’il nous arrange de croire, parce que cela nous permet de nous divulguer à nous-mêmes une vérité plus brute, plus donnée. Mais est-ce que cela signifie pour autant que toute dissimulation soit condamnable? Non, pour la bonne raison que, selon Nietzsche, la dissimulation et le travestissement sont des activités qui sont vraiment naturelles, qui le sont authentiquement. Situons-nous plutôt au plus prés de cet art naturel et premier du travestissement. Acceptons-nous tragiques, écrivains, peintres, danseurs, etc. Parce que c’est cela que nous sommes « naturellement ». Donc le premier paragraphe présente avec une fable métaphorique la vérité de ce que c’est qu’être fondamentalement une créature métaphorique, mais plus étonnamment encore la nature est elle-même une puissance de métaphorisation continuelle. Il n’y a pas de vérité excepté celle de se savoir pris dans le mouvement d’une nature métaphorisante.

Tout va bien? Si tout ceci a été compris, nous sommes déjà bien embarqués dans l’oeuvre.

                     Situons-nous toujours dans le § 1, mais après la description de la fable: « Car ce fameux intellect ne remplit aucune mission au-delà de l’humaine vie….Sur son action et sa pensée. »

« Qu'est-ce que l'intellect ? » demande Nietzsche qui répondra par la suite qu’il est à l’homme ce que la mâchoire est au tigre. L’intellect est une stratégie de défense qui ne dit pas son nom. Il faut bien comprendre cela: la dissimulation est dans la nature, dans la vie, mais l’homme est une créature qui a particulièrement développé en elle-même cet art de la dissimulation jusqu’à en faire quelque chose qui ressemble à « sa marque de fabrique ». Le problème, c’est que l’écrasante majorité ne le perçoit pas et se lance prendre au piège de cette connaissance qui nous rend si orgueilleux. Il y a de l’intellect dans la nature et dans cet intellect de la nature, il y a l’intellect humain qui se caractérise par une certaine prétention.
        Il ne s’agit finalement pas tant d’humilier l’homme que son intellect et de s’interroger sur le cheminement  suivant lequel une faculté aussi faible, anesthésiée et anesthésiante a pu découler d’un instinct d’une force nécessairement née de et dans la nature. Quelle est la force active dont l’intellect humain est le produit dérivé et piteux?
        C’est alors que Nietzsche illustre ce perspectivisme avec la référence au pathos de la mouche. Le sophiste Protagoras dans le Théétète de Platon dit que « l’homme est la mesure de toutes choses », ce qui signifie, en réalité que «  l’homme ramène à sa mesure toute chose », et convient assez bien, sur le fond à la thèse de Nietzsche qui est anti-platonicien. Une fois l’intellect humain placé à sa bonne hauteur par la fable, que reste-t-il? Que vivons nous vraiment? Des sensations, des affects.
        Ce tournant dans le paragraphe 1 est crucial car on pouvait penser, dans un premier temps, que la compréhension de la fable nous demandait un effort de décentrement , de détachement à l’égard de tout anthropocentrisme mais si nous suspendons un instant la perspective trop arrangeante de notre intellect centré sur nous-même, ce qui se manifeste au premier plan est tout simplement l’affect. L’homme est la mesure d’un monde humain comme la mouche est la mesure d’un monde de mouches. Nous constituons des mondes au fin de nos affects.
       
         Nietzsche suggère qu’il y a autant de mondes que d’interprétations sensibles du monde.  Dans Mille Plateaux, Gilles Deleuze décrit ainsi la construction du monde de la tique autour de trois affects: la lumière, la chaleur, le tact (toucher). Dans l’immensité de la forêt, dans la multitude des impressions possibles que la forêt est à même de susciter, la tique construit son univers en reliant trois stimulations et seulement trois. Grâce à sa sensibilité à la lumière, elle monte sur une branche, puis lorsqu’elle sent la présence d’un corps chaud passer sous la branche elle se laisse tomber et grâce au toucher elle identifie une région sans poil qu’elle peut perforer et ainsi sucer le sang. Nous sommes évidemment tentés de considérer ce monde comme infiniment pauvre par rapport à tous les affects dont nous disposons, nous. Mais nous n’avons aucune idée du pathos d’autre espèce qu’humaine. Nous savons bien que ce que nous voyons du monde correspond à une certaine longueur d’ondes que nos yeux sont capables de percevoir sachant que la chauve souris, par exemple, sensible aux infra-rouges percevra des ondes d’une autre fréquence lumineuse. Il faut se rendre à l’évidence: nous ne voyons pas ce qui est objectivement parce que nous le pourrions grâce à un intellect supérieur, nous voyons ce que nous pouvons, par nos affects, et construisons par eux une vision du monde qui correspond seulement à ce que nous sommes. « Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations. »

⇒ ATTENTION: restons en là pour aujourd’hui. Je pense personnellement que les circonstances exceptionnelles que nous vivons peuvent vraiment tourner à notre avantage si nous jouons parfaitement le jeu. Ce « jeu » passe pour vous par un suivi rigoureux des séances et aussi par une communication directe entre vous et moi, d’où l’intérêt de la rubrique « enregistrer un commentaire » ou, si vous souhaitez me dire quelque chose de personne à personne, par des mails. Je ne vais pas tarder à vous donner, d’ici peu un travail de plus grande ampleur à me rendre sur l’oeuvre de Nietzsche. Aujourd’hui, il n’y a pas de questions mais rassurez-vous, ça ne va pas tarder :-)  
Gardez le moral et portez vous bien!

 

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