mercredi 5 novembre 2014

"Avons-nous le droit d'exister?" (4) - Comprendre le sujet



Ce sujet est difficile, pas davantage que les autres dans son traitement, mais certainement plus dans sa compréhension. On pourrait l’interpréter, de façon précipitée et fausse, de la façon suivante : « méritons-nous d’exister ? » et s’efforcer de répondre à cette question qui en elle-même, n’a pas grand sens. Il faudrait ici comme ailleurs, interroger le présupposé : « exister, est-ce une affaire de mérite ? » Mais c’est ici de « Droit » dont il est question, le problème est donc en réalité : « exister : est-ce une affaire de droit ? »
En arriver là, c’est déjà pas mal mais nous ne sommes pas à la fin de nos peines, car ,en même temps, ce n’est que le début de la réflexion. Si exister n’était pas une affaire de droit, de quoi serait-il question ? De « fait » : exister, c’est un fait « brut », donné, c’est « comme ça ». Il n’y a pas lieu d’en discuter puisque « c’est ». Hamlet peut bien réfléchir à la question « être ou ne pas être » ; pour se la poser, pour la penser, il faut bien exister d’abord. Donc, de ce point de vue, « être ou ne pas être », ce n’est pas du tout la question puisque tant que je me la pose, « je suis » et « point barre ».
Ainsi on comprend mieux la question, c’est-à-dire qu’on réalise le piège dans lequel on a failli tomber si nous avions réagi de façon quasi compulsive en nous indignant du fait que l’on ose poser la question. Le sujet ne vise pas à remettre en cause le droit que nous aurions d’exister mais à poser la question de savoir si le fait que nous existions « regarde » le droit ?

La référence que nous avons faite à l’euthanasie doit se comprendre exactement dans les mêmes termes car c’est du même malentendu dont il est question : les sondages qui montrent qu’une majorité de français sont « pour » la légalisation de l’euthanasie prouvent que la plupart des sondés répondent probablement à la question de savoir si l’on peut disposer de sa propre vie quand on juge qu’on ne peut pas la supporter alors que la vraie question est de savoir si l’acte du suicide dans des conditions de souffrance extrême et désespérée peut être reconnu « légalement », avec tout ce qu’implique ce terme de légalité, de Droit, à savoir en premier lieu un processus de « généralisation », d’exposition sur la place publique. Est-ce que cela « regarde » le Droit qu’on se tue ? De la même façon est-ce que cela regarde le Droit qu’on existe ?


Quand nous avons le droit de faire quelque chose, cela signifie que nous y sommes autorisés dans le cadre déterminé d’une utilité commune, c’est-à-dire que cette action n’est pas jugée comme étant incompatible avec les intérêts de la communauté dont nous sommes membres. Ce point est tellement fondamental qu’il faut lui donner une illustration concrète, aussi déstabilisantes que soient les conclusions auxquelles l’exemple choisi va nous permettre d’aboutir. Quand un mari bat sa femme dans le cadre de la vie « (supposée) privée » de leur vie conjugale, il est justiciable, il a des comptes à rendre à la justice, non pas parce qu’il fait mal à son épouse, non pas parce qu’il lui cause du tort, à ELLE. 


Ce n’est pas du tout une question de souffrance infligée à une autre personne, c’est que son acte n’est pas compatible avec les intérêts de la communauté. En d’autres termes, il y a quelque chose d’un « vivre ensemble », d’un « vivre en collectivité » qui est réfuté par son action, et c’est exactement là le sens le plus profond de cette notion de « Tiers ». C’est cela le bandeau qui rend « heureusement », justement, équitablement, la justice aveugle. La défense des faibles contre les forts ne se fait en aucune façon par « amour » ou par compassion à l’égard des faibles, mais simplement pour maintenir l’effet de cohésion d’un ensemble au sein duquel les intérêts de l’un ne peuvent pas prévaloir sur celui des autres.
Si l’on regarde dans un dictionnaire, comme le Littré, on trouve cette définition du droit : « Le droit est « l'ensemble des règles qui régissent la conduite de l'homme en société, les rapports sociaux. », ou de façon plus complète, « l'ensemble des règles imposées aux membres d'une société pour que leurs rapports sociaux échappent à l'arbitraire et à la violence des individus et soient conformes à l'éthique dominante ». Le passage le plus important est celui-ci : « pour que leurs rapports sociaux échappent à l’arbitraire et à la violence des individus ». Le droit, c’est finalement la réalisation par un individu de ceci qu’il n’est rien de ce qu’il fait qui échappe à la dimension interactive d’un « ensemble », d’un lieu « commun ». 

C’est comme si le droit avertissait le mari violent en ces termes : « Tu ne peux pas battre ta femme, pas parce que c’est « mal », mais parce que cela nuit à la texture du « vivre ensemble » comme un accroc dans les mailles d’un tricot qui ne doit pas se désunir, se déliter. Nous n’allons pas te punir pour te faire mal mais pour que les mailles puissent se tenir, se resserrer, faire vraiment « un tricot ».
Maintenant, nous comprenons VRAIMENT la question, parce que nous y voyions un peu plus clair sur le droit. La question ne consiste pas du tout à se demander s’il est juste d’exister mais si ce fait s’offre ou pas aux déterminations d’une autorité « commune », et jusqu’à quelles limites convient-il d’entendre l’étendue, l’esprit de cette communauté (droit positif, droit naturel).

lundi 3 novembre 2014

"Avons-nous le droit d'exister?" (3) - Rapport avec l'euthanasie



Pour aborder rigoureusement ce sujet, il faut se débarrasser d’un certain conditionnement qui, sans que nous nous en apercevions, nous prédispose non seulement à répondre oui, mais aussi à nourrir un préjugé favorable à l’égard du droit. C’est finalement ce conditionnement même qui est la cause de nombreux malentendus sur la question de l’euthanasie. Si une majorité de personnes sont pour le droit à l’euthanasie, c’est parce qu’elles transforment la question de la légalisation de l’aide médicale à la fin de vie en question sur l’opportunité. Or le problème posé n’est pas celui de savoir s’il est « bien » de se tuer lorsque nous souffrons d’une maladie incurable mais celle de savoir si la loi, l’Etat, si le « Tiers » peut reconnaître à « tout citoyen » le droit d’être assisté dans les conditions matérielles et médicales de son suicide. Il existe plusieurs allégories, plusieurs figures divines de la justice dans l’Antiquité Grecque mais, parmi elles, Tyché est toujours représentée avec un bandeau sur les yeux en signe d’impartialité. C’est peut-être ce bandeau qui caractérise le plus profondément le Droit. Ce bandeau signifie que le Droit ne regarde pas les spécificités de chacun. La justice tranche non pas en fonction de la personnalité des acteurs d’une affaire mais « objectivement », « impartialement », « impersonnellement ». La justice n’a pas d’affects, elle ne saurait faire droit dans ses jugements à aucune inclination, à aucune préférence sentimentale. Elle ne ressent ni haine ni amour.

Cela signifie donc que toute référence au Droit d’une action, d’un mouvement, induit un arrachement au socle affectif, personnel et intime dans le giron duquel nous l’éprouvons. Lorsque des victimes se révoltent contre la sentence d’une peine qu’ils jugent trop faible par rapport au tort qu’ils ont subi (notamment la perte d’un proche), ils expriment parfois l’idée qu’ « il n’y a pas de justice », mais le fait que le jugement émis n’ait pas correspondu au ressenti de leur douleur ni à celui de leur soif de vengeance prouve exactement le contraire. C’est parce qu’ils se sont faits une idée fausse de la justice qu’ils ne croient pas en elle. Ils sont finalement venus au procès en attendant qu’on leur rende en « monnaie de jouissance » le comptant exact correspondant à leur somme de douleur. J’ai souffert de tant, payez-moi de tant en faisant souffrir le criminel autant qu’il m’a fait souffrir !


Mais c’est de toute autre chose dont il est question dans une cour de justice. De quoi ? De manifester la présence du « Tiers ». Ce qui est « mal » dans le fait de tuer un homme, ce n’est pas le tort qu’on lui fait en le tuant ni celui que l’on cause à ses proches, ce n’est pas une question de personnes, c’est exactement le contraire, à savoir le fait que l’on ait laissé son intérêt personnel et propre l’emporter sur l’intérêt du Tout. Ce qui s’exprime par la voix de la Justice, c’est l’Etat, soit d’abord l’idée d’une « utilité commune » et il n’y a pas de place, à hauteur de vue de cette utilité commune pour la mort d’un homme causée par les intérêts particuliers d’un autre homme. Il n’y a pas de place, à y réfléchir « vraiment », pour la mort de tout homme membre de cet Etat, tout simplement parce qu’en décrétant la mort de ce citoyen l’utilité cesserait de se vouloir « commune ». Ce que nous faisons, en tant que nous le faisons dans un Etat, c’est-à-dire dans une zone de droit, s’accomplit dans une dimension régie par une autorité commune. C’est ça le Tiers. 

La question de la légalisation de l’euthanasie n’est donc pas celle de savoir si l’on « peut » se donner la mort quand on estime que l’on souffre trop (la réponse est évidemment oui) mais celle de savoir si cette autorité commune peut et doit se glisser entre moi et moi dans la « gestion » de cette question qu’est une souffrance insupportable et l’imminence d’une mort inévitable. 

Rédiger une introduction:
       1) Partir de ce sentiment que nous avons souvent d'être limité, contraint, diminué par les lois.
         2) Le droit d'exister nous apparaît alors comme le plus fondamental parce que le moins incontestable, le plus "inaliénable", celui qu'il est justement impossible que la chose commune du Droit puisse remettre en cause.
        3) Mais précisément si les lois ne peuvent pas le discuter, n'est-ce pas précisément parce qu'il n'est pas du tout un droit parce qu'il n'a rien à voir avec le droit? D'un côté, exister nous apparaît comme une évidence d'autant plus légitime qu'elle est un "fait". Mais d'un autre côté, qu'exister soit un fait, c'est justement ce qui nous empêche d'en faire un Droit.

"Avons-nous le droit d'exister?" (2)



Est-ce dans les termes du Droit que la question de l’existence humaine se pose et se donne à vivre pour les existants que nous sommes ? Formulée de cette façon, l’interrogation du sujet est plus claire parce qu’on ne voit pas comment on pourrait éviter de répondre à la fois « oui » et « non ». Le propre de l’homme est de soumettre le « fait » de son existence à conditions, et c’est exactement de cela dont il est question dans la Bible dès la genèse, tu peux vivre, tu peux cueillir les fruits de l’arbre de vie à condition que tu ne touches pas ceux de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Et précisément, pour avoir cédé à la tentation « des fruits de l’autre arbre » qu’Adam et Eve vont être « maudits » par l’Eternel, c’est-à-dire soumis à la condition la plus impérative, la plus absolue, la plus intensément impossible à négocier : à savoir « le travail » pour vivre. « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière ». 


Cette malédiction à partir de laquelle quelque chose comme une histoire humaine, comme une existence générique, spécifique, peut commencer revient finalement à poser les jalons d’une existence sociale, comme si l’Eternel envoyait à sa créature le message suivant : « Puisque tu as refusé l’existence absolue, paisible, ignorante et fusionnelle (en ce sens que la créature ne se sépare pas de son créateur) que je te proposais, tu vas connaître désormais les affres de l’existence relative, soumise à conditions, souffrante (notamment pour la femme qui enfanteras dans la douleur), lucide, consciente, avertie et « distincte », ou plus encore distinctive. Ce qui caractérise la pensée mythologique ou religieuse (il ne faut pas oublier que c’est la première forme de pensée humaine), c’est qu’elle a pour objectif d’expliquer que ce qui est soit comme il est en allant chercher des raisons qui n’en sont pas « vraiment » puisque elles se situent dans l’irrationnel, l’invérifiable, le magique. Or ce qui est, c’est que l’homme aborde le fait pur et donné de son existence en le gérant, en le soumettant à conditions, en le relativisant. « Tu as voulu faire de ton existence un objet de conscience, un objet de soin et d’attention. Et bien vas-y maintenant, débrouille-toi ! Fais société autour de toi !  Exister, c’est ce qui, pour l’animal humain que tu as décidé d’être de ton propre mouvement, n’ira plus jamais de soi. »


Il y a un « phénomène humain », qui consiste dans un « tour de force », dans un défi incroyable, soit cette aptitude humaine à soumettre à conditions un fait aussi brut, aussi « donné » que le fait d’exister. Il n’est pas complètement inapproprié (ça l’est un petit peu et nous verrons pourquoi) de donner de cette dernière affirmation une illustration « forte » : pour la plupart d’entre nous, l’acte sexuel n’est pas fondamentalement envisagé ni pratiqué comme un acte de reproduction mais plutôt comme l’assouvissement d’une pulsion sexuelle de plaisir (libido). Cela signifie que l’acte de faire venir au monde un « nouveau né », c’est ce que nous soumettons, pour la majorité d’entre nous, à des conditions de vie décentes d’un point de vue professionnel et social. La banalisation des moyens de contraception rend donc possible l’assujettissement de notre efficience procréatrice à des données économiques et nous ne voyons pas comment ni pourquoi cela pourrait être condamné : pourquoi donner naissance à un être dont nous savons bien, si nous n’avons pas encore de « situation stable économiquement » que nous ne pourrons pas assurer son avenir dans la société ?


En même temps, cette attitude qui est, répétons-le, la plus partagée aujourd’hui, pose un vrai problème philosophique : si nous soumettons l’existence même de notre enfant aux conditions économiques du foyer au sein duquel il sera élevé, cela signifie que nous validons un modèle de société au sein duquel seuls les couples issus des classes moyennes ou aisées sont « légitimés » à enfanter . Avons-nous le droit d’exister ? Oui, si nous pouvons payer les droits d’entrée. Ce terme « droit d’entrée » est une expression que l’on retrouve principalement dans le marketing et qui désigne la somme qu’un fabricant doit offrir à un fournisseur pour être distribué. Il ne suffit évidemment pas qu’un fabriquant fabrique pour qu’il puisse vivre de ce qu’il fabrique, encore faut-il qu’il fasse connaître ses produits et ce sera tout le travail du fournisseur (de la chaîne de distribution), via la publicité, que de créer l’habitude de consommation du produit. De la même façon, il ne suffit pas que nous naissions de nos parents pour que nous soyons autorisés à exister socialement, à « subsister » socialement (mais évidemment cela c’est plutôt vivre qu’exister).

C’est sur ce point que nous touchons du doigt le fond de la question. Quelque chose en nous nous pousse à nous exclamer : « Mais enfin, J’EXISTE », comme si c’était là un fait d’une auto-suffisance absolue, d’une auto-justification qui se passe de justification, d’une plénitude si avérée que rien ne semble pouvoir (ou devoir) le remettre en cause, et pourtant les conditions matérielles de notre vie, de notre rapport aux autres ainsi qu’à nous mêmes nous placeront d’emblée dans un processus de défense, de justification, de fondation sans fin, ni possibilité de réalisation effective. C’est le sens profond du roman de Kafka : « Le procès ». La vie humaine est une existence dont la modalité est celle du procès, en un sens qui n’est pas que pénal (to process en anglais : traiter). Exister, c’est une affaire qui se traite, et qui, pour le héros de Kafka (mais pour chacun de nous aussi) se finira mal. K « est accusé » pour un motif qui ne lui sera jamais révélé et dont il ne se soucie pas. Il sera finalement exécuté sans qu’à aucun moment nous sachions vraiment pourquoi. Mais faut-il une raison ici ? 



dimanche 2 novembre 2014

"Avons-nous le droit d'exister?" (1)



Les propos qui vont suivre décrivent d’abord les réactions que nous avons tous par rapport à un tel sujet, celles dont on pourrait dire qu’elles sont « primaires », viscérales, presque « sanguines » au sens de spontanées donc piégeuses. Ce n’est pas qu’il soit forcément nécessaire, pour faire de la philosophie, d’éviter de penser « comme tout le monde », c’est plutôt qu’il existe en chacun de nous un certain penchant à ne pas penser du tout dés lors qu’une question frôle un abîme trop vertigineux pour que nous envisagions seulement de nous rapprocher afin de voir le fond (ou du moins d’essayer de le faire). Assaillis par cette terreur, nous sommes disposés à nous rallier à n’importe quelle pensée pourvu qu’elle soit « consensuelle », qu’elle « présente suffisamment bien » pour nous rassurer et nous dissuader de nous rapprocher un peu du gouffre, surtout si le fond du gouffre est la vérité.
Mais de quel gouffre s’agit-il ici ? Pourquoi cette question nous semble-t-elle, en un sens, si déplacée, si « incongrue » ? Aucune société ne s’est jusqu’à maintenant constituée sans religion et quelque chose d’une société se délite, se dissout peu à peu dés lors que ces fondements religieux sont ébranlés (c’est exactement ce qui en train de se passer pour l’occident judéo-chrétien). Or, dans toute religion authentique, il y a des interdits, des commandements, des règles. Cela signifie qu’il existe parmi les critères les plus fondateurs et les plus distinctifs de ce qui constitue l’humanité, la capacité à définir des limites juridiques au-delà desquelles un être humain s’exclue de la communauté. Le propre de l’homme est de se prescrire à lui-même le cadre d’un « devoir-être ».

En tant qu’êtres socialisés, nous n’agissons jamais sans nous poser la question de savoir si « nous avons le droit » de nous comporter comme nous le faisons et la certitude d’agir conformément aux lois nous permet de nous intégrer à la communauté juridique à laquelle nous appartenons en tant que citoyens. Nous donnons ainsi, de façon implicite, notre accord à un échange fondamental : nous acceptons de contrarier nos pulsions, nos appétits, une forme assez primitive de « liberté » naturelle en échange d’une reconnaissance, d’une intégration et d’une garantie de sécurité de la part de nos concitoyens. Je n’ai pas le droit de voler, de violer, de tuer, bien que ces trois actions puissent parfois se présenter à moi sous la forme de tentations, d’actes qui sont bel et bien à la portée de ma puissance physique mais pas à la hauteur de mon statut juridique de personne et de citoyen.
C’est en ce sens que tout être humain se définit fondamentalement par l’acte libre de renonciation à l’exercice brut de sa puissance physique. Ce qui semble nous différencier fondamentalement des animaux c’est le fait qu’un animal fait exactement tout ce qu’il peut alors que ce n’est pas parce que nous pouvons physiquement que nous pouvons légalement (il y aurait beaucoup à dire sur l’esprit très anthropocentriste de cette distinction mais il convient de l’admettre, dans un premier temps, afin de lancer la réflexion). Dans le langage courant, de très nombreuses expressions manifestent l’intégration par tous les citoyens de la limitation de leur puissance par un cadre juridique : lorsque nous disons d’une personne dont nous jugeons le comportement intolérable qu’elle « se croit tout permis ou qu’elle fait comme si elle avait tous les droits », nous exprimons bien l’incompatibilité de notre statut d’être légal avec celui d’absolu. Etre un citoyen de droit c’est d’abord avoir compris que l’on ne pouvait pas avoir tous les droits, c’est-à-dire qu’un homme est d’abord un être « pas tout ». Par ce terme étrange, s’exprime ce fond de concertation, d’ouverture et de complexité dans les entrelacs duquel les hommes s’efforcent de déterminer des attitudes tout à la fois normatives et évolutives qui leur permettent de « vivre ensemble », même si chaque communauté se prescrit à elle-même des lois différentes. Le droit c’est à la fois la relation et le relatif, le non absolu : tout se négocie, tout est ouvert.

Ce dernier point est fondamental car il est paradoxal : le Droit c’est d’abord ce qui s’impose à chacun de nous de façon justement non négociable. Nous ne pouvons pas discuter la loi. Il convient ici de distinguer l’individu et l’humanité en général. Si aucun individu ne peut discuter la loi, c’est au contraire le propre de l’homme que d’insinuer grâce aux lois une certaine marge de manœuvre à l’égard des lois de la nature et de l’univers. Telle épouse est physiquement plus faible que son mari qui la bat mais le droit lui donne le pouvoir d’empêcher son conjoint de la battre. Le droit c’est la détermination d’un devoir être humain qui prévaut sur l’efficience d’un rapport de forces naturelles. Nous touchons là au fondement même du droit, c’est-à-dire finalement au droit qu’a le droit d’être lui-même, soit : « il ne suffit pas que les choses soient ainsi faites pour qu’elles doivent effectivement l’être ». Pour reprendre l’exemple cité : il ne suffit pas que le mari soit plus fort que sa femme pour qu’il soit « plus » qu’elle. Au-delà du monde tel qu’il est, il y a le monde tel qu’il devrait être. Il existe en nous une revendication de justice, d’égalité. Le droit permet de rendre juridiquement possible ce qui est physiquement impossible : la retenue de l’homme violent, l’égalité des faibles et des forts, l’entretien des plus démunis, etc.
Nous réalisons ainsi tout ce que cette notion du Droit suppose et induit de proprement humain. Que nous parlions de droit positif (les lois imposées par l’Etat au sein d’une juridiction) ou de droit naturel (intuition universelle du juste), nous évoquons la pesée d’un devoir être spécifiquement humain qui ne se soumet pas aveuglément à la dictature de la nature, du monde, du réel. Mais c’est précisément à la lumière de cette rétractation de l’être humain par rapport au « totalitarisme » de ce qui est donné dans la réalité qu’il convient maintenant de s’interroger sur notre droit à exister car cette existence est bel et bien « donnée ». Jusqu’où s’étend la puissance d’imposition par l’homme du devoir être à l’être. Si le fondement même du droit repose sur la capacité de l’homme à dépasser l’efficience d’une nécessité naturelle par l’exercice d’une nécessité juridique ou morale, ce dépassement peut-il s’actualiser sur le fait même que nous existions ?
L’enjeu de ce sujet est celui de notre liberté car c’est exactement dans la mesure où l’homme est considéré comme libre que quelque chose comme le droit peut prétendre à l’existence. Je peux supposer chez l’homme violent la liberté de ne pas exercer cette violence et c’est ce qui en fait un être de droit auquel peut s’adresser la loi et l’interdiction d’agresser son épouse. Mais puis-je supposer chez l’être existant la liberté de ne pas exister.

Si une personne ne peut pas physiquement faire un acte illégal ou immoral, il ne sert à rien de le lui interdire. Cela signifie que les lois ne s’imposent aux hommes qu’en tant qu’ils ont la puissance physique de les enfreindre. C’est librement que l’homme doit faire le choix de sa liberté juridique, de sa liberté de citoyen, et même si Rousseau écrit que la force publique a le droit de « forcer » le délinquant à être libre, il s’exprime à partir de ce présupposé qu’est la liberté de tout homme doué de raison. Mais c’est précisément ce présupposé qui fait défaut au « fait » de notre existence. C’est comme si là, sur ce point, l’efficience d’une accréditation humaine touchait sa limite de validité. Je n’ai pas davantage le droit d’exister que celui de ne pas exister, j’existe, un point c’est tout. Quand je fume hors d’un lieu public, mon action s’effectue dans un cadre autorisé, sachant qu’il me faudra éteindre ma cigarette dés que j’entrerai dans l’enceinte du lycée, mais exister ne se produit pas dans un lieu autorisé. Autrement dit les actions que j’ai le droit de faire se déroulent sur un fond de légitimité légale ou morale au cœur duquel « il y a de l’homme » mais exister est sans  contestation un fait « d’un autre ordre » dont on pourrait dire à la fois qu’il ne dépend pas de ma puissance et qu’en même temps c’est à partir de lui que commence ma puissance .

Nous n’avons pas le droit d’exister parce qu’exister n’est pas une question de droit ou de non droit, mais en même temps nous ne voyons pas comment l’étendue de nos droits pourrait se fonder sur un autre principe que celui de cette légitimité absolue à exister qui m’est effectivement donné par le fait que j’existe. Le « fait » de notre existence désigne-t-il ce point-limite à partir duquel toute tentative de légitimation de notre « venue au monde » s’épuise ou au contraire se fonde, trouve son véritable sol ? On comprend vraiment ce sujet quand on tient ensemble ces deux perspectives : 1) Exister : quoi de plus légitime ? 2) Mais en quoi ce fait « pur » aurait-il à se légitimer de quelque manière que ce soit et surtout aux yeux de qui ? (Le gouffre auquel nous faisions allusion au début se situe dans cette dernière question : nous avons parfois tendance à contester les lois, c’est-à-dire le « droit du Droit » à s’exercer dans toutes les dimensions de nos vies, y compris les plus intimes, mais en même temps, il y a un doute que le droit nous permet d’évacuer, c’est la possibilité que nos existences soient à tel point absurdes et insensées que toutes les tentatives de leur légitimation soient réfutées dans leur fondement même, « à la racine ». Nous avons sans aucun doute raison de penser qu’aucune juridiction ne peut, en le condamnant à mort, imposer à un criminel, quel que soit son crime, l’idée (et le fait) qu’il n’est pas fondé à exister, mais en même temps, la peine de mort donne prise à cette idée que certains sont légitimés plus que d’autres à exister, et cette idée, aussi abjecte et indéfendable soit-elle, nous plaît secrètement car vivre dés lors, n’est plus seulement biologiquement survivre mais  être autorisé à vivre parmi nos semblables en étant jugé digne de le faire).