dimanche 16 mars 2025

Terminales HLP - Histoire et violence (1)

 


Introduction (la violence mimétique chez  René Girard)

Etymologiquement il apparaît clairement que violence et viol ont la même origine: le latin « violare » qui signifie porter atteinte à l’intégrité d’une personne ou d’un lieu, transgresser, faire outrage à…. Profaner. La violence, c’est la profanation qui vient de profanum, « devant le temple », c’est-à-dire « pas initié ». Ce qui est profanum, c’est ce qui n’est pas sacré. On peut penser que, pour arriver au sens actuel de "profaner", ce qui est "devant le temple" est perçu comme menaçant ou outrepassant le seuil du temple, ne le reconnaissant pas.  Profaner c’est tenir pour rien ce qui est sacré, ne pas se sentir tenu.e de respecter le sacré. 

Dés lors on comprend qu’il y a là une dualité qui, pour René Girard (1923 - 2015) et pas seulement lui, est fondatrice. Il ne peut pas y avoir de violence sans sacré et pas de sacré sans violence. Selon lui, dans les sociétés traditionnelles, le sacré naît de la nécessité de gérer la violence collective (mais qu'est ce que le sacré?). Cette dernière (la violence "première") est perçue comme une force anarchique et destructrice qui menace l’ordre social. Le sacré agit alors comme un mécanisme pour canaliser cette violence, en la transformant en un phénomène structurant. Ainsi, les rites religieux et les sacrifices jouent un rôle fondamental dans cette dynamique.  Il faut toujours une victime expiatoire pour fonder les religions à partir desquelles peuvent s’instaurer des rites, puis des règles, puis des sociétés. Pourquoi Osiris se fait-il démembrer par Seth dans la mythologie égyptienne? Pourquoi les cités de la grâce archaïque utilisaient-elles un bouc émissaire, un pharmakon pour se purger des maux de la cité? Pourquoi le Christ a-t-il dû vivre la crucifixion dans le christianisme? 




La réponse est assez simple: il faut prévenir la violence chaotique et destructrice qui pourrait se déchaîner sur les premiers fondements de cela vie collective en en ritualisant une qui soit orchestrée, célébrée, sacralisée. C’est une forme de catharsis. Il faut un acte violent: le sacrifice pour qu’un collectif puisse à partir de lui se fédérer. La victime expiatoire  est donc à la fois libération de la violence pure et garantie de salut pour les membres de la communauté ainsi créée. Il existe chez les hommes un besoin, une pulsion archaïque à canaliser une violence collective et finalement fondatrice. 

            Mais que désigne cette "violence première" ? La violence mimétique. Selon René Girard, nous ne désirons fondamentalement que ce que l'autre désir parce qu'il le désire. C'est une logique triangulaire nous ne cessons de percevoir l'efficience dans notre existence quotidienne. Je ne désire rien en soi mais uniquement pour être reconnu de celle et ceux qui désirent cette chose. C'est cela qui donne tout son prix à cette chose. Nécessairement nous ne sommes que des prétendants comme dans l'Odyssée, qui aime vraiment Pénélope ? N'est elle pas l'objet de tous les désirs en fait et donc à ce titre celle qu'il faut conquérir?

Or cela suppose 1) qu’il existe en l’être humain une pulsion violente originelle et fondamentale, c’est ce qu’il appelle la violence mimétique et 2) la violence est un invariant culturel, elle est présente en tout être humain indépendamment de sa culture puisque elle est finalement ce à partir de quoi se fonde la notion même de culture. Il nous faut reprendre ces deux présupposés et les expliciter:

  1. Selon René Girard la différence entre nous et les animaux c’est que les animaux ne s’imitent les uns les autres au sein d’une même espèces que pour des actes fonctionnels, utiles, vitaux. Les humains eux sont des hyper-mimétiques.  Nous n’imitons pas seulement les actions fonctionnelles mais aussi les désirs. Quand un individu humain voit un autre individu humain désirer un bien, une situation ou une autre personne, il désire exactement ce même bien, cette situation, cette personne. Fatalement nous finissons par désirer les mêmes objets les mêmes idoles, les mêmes avantages.  Il ne peut donc pas ne pas se produire des conflits, des agressions, des luttes et cela avant même tout ordre social. Pour que celui-ci voit le jour, il va falloir organiser une violence ritualisée (style bouc émissaire, Christ, Osiris). Il ne peut exister de société sans cette violence première née de cette inclination hyper-mimétique. Il existe donc selon lui, une sorte de logique sacrificielle et victimaire à l’origine de toute société humaine.
  2. Donc la violence est un invariant culturel. On peut dire que cette transformation par le biais de laquelle la violence mimétique première est transformée en violence canalisée est le passage de la nature à la culture. La violence est pure dans cette imitation du désir de l’autre qui me fait nécessairement désirer les mêmes choses que lui et cela pour la bonne et simple raison qu’il le désire. Si nous en restions là, nous ne pourrons pas nous en sortir parce que nous ne cesserions de nous battre et de nous venger  sans cesse des spoliations subies. Le bouc émissaire permet de canaliser toutes les violences potentielles sur une seule victime. Les sacrifices humains ou animaux sont toujours célébrés comme une offrande aux dieux mais en réalité ils ont toujours pour fonction de détourner la multiplicité des violences internes vers une seule violence extérieure qui jouera un rôle de polarisation, de cristallisation de toutes les agressions sauvages, horizontales  possibles en une seule verticale ritualisée effective. Les sujets de discorde se résolvent dans une expression conjuguée, symbolique, célébrée, divinisée. On n’évacue pas la violence du désir mimétique, on la canalise et cela s’appelle finalement « la culture » ou « la civilisation » de telle sorte que l’on peut ainsi expliquer la violence sacrificielle  ritualisée de toutes les sociétés. Il est même possible selon lui de pointer cette étape comme un moment crucial par le biais duquel l’être humain dépasse sa nature animale.


Si nous suivons René Girard dans ses analyses, alors l’histoire des nations offre le spectacle d’une violence mimétique fondamentale plus ou moins bien contenue par ce processus de canalisation et surtout de sacralisation qui est au fondement des religions. Cela veut dire qu’il nous faudrait pour comprendre la violence des humains maintenir constamment le fil de cette tension permanente entre d’un côté le désir mimétique (sur le fond d’efficience duquel une société capitaliste industrielle proligère nécessairement) et les mutations de cette violente ritualisée fondatrice de la culture et de la régulation collective des états. 

Sachant que « Dieu est mort » c’est-à-dire que les sociétés occidentales et avec elles une bonne part des autres (économie mondialisée) sont de moins en moins religieuses, il convient de nous interroger sur les possibilités de ritualisation de la violence. Sont-elles empêchées par cette désaffection du religieux ou bien déviées, dérivées vers d’autres formes? Et évidemment si la réponse est oui, lesquelles? L’art? La guerre? La médiatisation? 


Parvenu.e.s à ce moment de notre problématisation qui n’est pas encore achevé, nous pouvons nous poser pour le moins 5 questions:


  1. Que signifie la thèse selon laquelle le passage de la nature à la culture correspond au passage de la violence mimétique à la violence ritualisée?  Discutez cette thèse et envisagez ses implications. 
  2. La violence est-elle un invariant culturel? Justifiez
  3. Pourquoi peut-on relier ce que dit René Girard et ce que dit Sigmund Freud? 
  4. Peut-on dit de l’art qu’il est violent ? Pourquoi? Est-ce que cela valide ou contredit les thèses de René Girard
  5. Travaillez les distinctions entre force, puissance et violence. Distinguez les concepts de violence physique et de violence symbolique. Peut-on envisager la possibilité qu’une violence soit a) douce b) bienveillante c) révélatrice


Finalement la thèse essentielle de René Girard réside dans l’idée selon laquelle le passage de la nature à la culture réside dans la canalisation de la violence mimétique à la violence sacralisée, sacrificielle, religieuse., fondatrice.  Est ce que cette thèse explique que la violence soit aussi présente dans l’histoire? Selon René Girard quelque chose se passe avec le christianisme, à savoir que cette religion s’est efforcée justement de désacraliser le sacrifice du Christ en montrant clairement son innocence, sa pureté,  la nature sainte de son dévouement.  Les persécutions, les phénomènes de foules, les  conflits géostratégiques reprennent à leur manière une logique sacrificielle sans jamais parvenir à évacuer, à exorciser cette violence mimétique accumulée. Selon Girard, l’histoire humaine est marquée par une montée aux extrêmes, où la violence mimétique s’intensifie faute d’un mécanisme sacrificiel efficace pour la contenir. L’histoire humaine est ainsi profondément liée à cette dynamique entre nature (violence pure) et culture (violence régulée). Dans cette tension se déroule l’histoire des hommes.


En fait il semble qu’il y ait toujours un fond de violence mimétique qui n’est pas exorcisée par la violence sacrificielle, a fortiori si l’influence de la religion sur les êtres humains décroît, ce qui selon Nietzsche est bien en train de se passer en ce moment, et même si des substituts à cette violence ritualisée ne manquent pas par l’art,  par le sport,  par d’autres activités dans l’exercice desquelles s’effectue une catharsis, Girard souligne que cette pacification est toujours partielle et provisoire : un résidu de violence persiste, alimentant de nouvelles tensions et crises au fil du temps.

Girard considère que ce résidu de violence non résolu alimente une dynamique historique continue. Avec la modernité et la désacralisation des mécanismes sacrificiels traditionnels (notamment sous l’influence du christianisme), la violence mimétique perd ses exutoires rituels et tend à s’intensifier, menant à des rivalités exacerbées et des crises globales. Cette escalade est au cœur de son analyse apocalyptique : l’histoire humaine est marquée par une montée aux extrêmes de la rivalité mimétique.

Ainsi, pour Girard, le résidu de violence mimétique non évacué dans les rituels est bien un moteur essentiel de l’histoire humaine, structurant les crises et les transformations sociales au fil des âges. Le fond de cette analyse est la violence mimétique: tout être humain est incliné à désirer ce que l’autre désire parce qu’il le désire: c’est cela que la violence sacrificielle doit réguler, plus ou moins efficacement. 

Le rapport avec certaines thèses freudiennes est évident notamment dans l’importance que les deux auteurs donne à la notion de « tabou » et d’interdit. Dans « totem et tabou » de Freud, le psychanalyste évoque une sorte de tribu ancestrale dans laquelle les fils tuent le père pour pour accéder aux femmes du groupe, ce qui constitue un acte fondateur de l’ordre social. Girard reprend cette idée en soulignant que le meurtre collectif du père est un mécanisme permettant de canaliser la violence mimétique au sein des sociétés primitives.

Le désir pour la mère par conséquent n’est pas tant  inconscient que mimétique pour René Girard : les fils désirent la mère parce qu’elle est déjà désirée par le père, leur modèle. Ce triangle mimétique est au cœur des rivalités humaines.




Les deux auteurs s’intéressent à la manière dont la violence est régulée par des interdits sociaux (tabous chez Freud, mécanismes sacrificiels chez Girard). Pour Freud, le tabou de l’inceste et du meurtre protège l’ordre social. Girard voit dans ces interdits une tentative de contenir les conflits mimétiques qui menacent constamment la cohésion sociale.

Toutefois autant pour Freud le désir est spontané et fondé sur un objet (la mère), autant pour Girard, tout désir est mimétique, c’est-à-dire qu’il naît de l’imitation du désir d’un autre, si bien que René Girard critique Freud pour avoir limité ses intuitions au cadre familial. Pour lui, le complexe d’Œdipe est une manifestation particulière d’une dynamique universelle du désir mimétique qui dépasse la famille pour structurer toutes les relations humaines.

En résumé, René Girard s’appuie sur certaines intuitions freudiennes, notamment celles liées au meurtre fondateur et aux tabous sociaux, mais il les dépasse en proposant une théorie globale basée sur le désir mimétique comme moteur des rivalités humaines des crises sociales, et finalement dans ce conflit permanent qui va se structurer autour de la violence sacrificielle, moteur de l’histoire des êtres humains.

Nous allons suivre cette hypothèse sans nécessairement y adhérer bien qu’elle explique, de fait, un certain nombre d’observations dont la récurrence de la violence et de la guerre dans l’histoire. On peut d’emblée opposer deux arguments: 

  1. René Girard semble partir du principe que la violence, et le passage d’un certain type de violence à un autre est un invariant culturel, ce qui pose toujours des problèmes anthropologiques. Marcel Mauss notamment a montré qu’il est des sociétés qui ne reposent pas du tout sur de la violence sacrificielle mais sur le potlach, une sorte de sacrifice par le don des cérémonies dans lesquelles au sein d’un groupe, des biens sont brûlés, manifestant ainsi une forme de désintéressement de pur sacrifice, certes mais matériel et pas humain.  
  2. Toutes les thèses de René Girard repose sur le désir triangulaire ou mimétique mais le désir a-t-il un objet? (Ici on peut penser à Spinoza)
  3. Il en existe un 3e mais il est extrêmement discutable et lié à notre actualité quotidienne. Peter Thiel, ancien directeur de Paypal et maître à penser de JD Vance, actuel vice président des EU a été extrêmement marqué par l'enseignement de René Girard à Stanford. De fait, la thèse de la violence mimétique s'adapte particulièrement bien à l'idéologie néo-libérale.



1) La violence avant l’histoire: la mythologie

a) Mythos et logos

Pourquoi notre Histoire, avec un grand H, est-elle violente? (Nous nous proposons de distinguer  dans ce cours l’Histoire comme discipline historique et l’histoire comme récit: les contes, les épopées, les récits mythologiques…bref tout ce que nous voulons signifier quand nous racontons des histoires) Pourquoi l’humanité semble-t-elle suivre un cours aussi violent, dans lequel les guerres, les crises, les révolutions, les génocides se succèdent à un rythme plutôt élevé? 

Nous pouvons ici rappeler, une nouvelle fois, ce fameux passage d’Aristote  dans lequel il décrit le début de la science et de la philosophie (de la connaissance finalement). Or il évoque l’amour des mythes et le rapproche de la philosophie. 

« Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent à résoudre des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Etoiles, enfin la genèse de l'Univers. Apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance (et c'est pourquoi aimer les mythes est, en quelque manière se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux) »

Tout récit mythologique porte en lui la trace et l’expression de deux caractéristiques humaines notables: l’esprit de curiosité, d’interrogation et l’imagination, la capacité de créer des histoires merveilleuses au sens de « surnaturelles ». Autant la première est finalement rationnelle en ce sens qu’il s’agit de rendre raison de ce qui s’effectue dans les phénomènes auxquels nous assistons dans la nature, autant la seconde est irrationnelle. Mais lorsque Aristote décrit l’amour des mythes comme « philosophique », il se réfère à la première parce qu’il est indiscutable qu’il y a dans le mythe la manifestation d’un souci « d’explication » du réel qui va suivre une voie « autre » de la philosophie, de la science en ceci que les histoires (avec un petit h) de la mythologie sont beaucoup plus impressionnantes, beaucoup plus  impactantes, vives, émotionnelles. Nous suivons ces récits avec bien autre chose qu’un souci de preuve ou de démonstration. Nous nous laissons charmer par leur puissance symbolique, magique, sacrée, comme si, au travers des aventures de Thèsée, d’Ulysse ou d’Oedipe, nous retrouvions quelque chose de cet ancrage à un monde fascinant , attirant et en même temps terrifiant.  Une part de ces personnages et créatures mythologiques épouse le sentiment de peur et d’écrasement de l’être humain réalisant l’effet de pesanteur panique à ce qu’induit l’acte d’être jeté en pâture au monde, à la nature, à la vie. Ces histoires ne portent aucunement de quoi nous rassurer, ni même de répondre à ce point d’interrogation, à ce suspens originel d’un être abordant le fait d’être comme question, mais elles l’accompagnent, elles le « colorent », elles l’agrémentent, elles le dramatisent,  elles l’affinent et le stylisent. Elles expriment aussi tout ce que peut revêtir de précieux et d’esthétique ce que c’est qu’être au monde.

Nous serions donc vraiment mal inspiré.e.s de ne tenir pour rien ou de mépriser les récits mythologiques sous prétexte 1) qu’ils ne seraient pas scientifiques et n’expliqueraient rien  2)  qu’ils seraient exclusivement animés de ressorts dramatiques en décrivant de la violence complaisante, pathétique, voyeuriste, aguicheuse et finalement veule.

  1. Les phénomènes naturels ne sont pas ce qu’ils sont parce que « c’est comme ça! »: les mythes partent d’une curiosité qu’ils alimentent et tout comme la science et la philosophie ils manifestent l’intérêt et l’engagement de l’être humain dans la recherche. Ce n’est pas parce que le monde est ainsi fait qu’il faut s’en satisfaire et ne pas chercher à le comprendre, à susciter des récits qui racontent certes des histoires mais dont les ressorts étrangement créent des résonances troublantes avec des désirs, des affects, des images voire un inconscient collectif humain (comment expliquer autrement que nous soyons touché.e.s par les mythes fondateurs d’autres religions que celles dans lesquelles nous sommes nées?)
  2. La position de Platon est ambigüe sous cet angle puisque Socrate dans ses dialogues inscrit précisément la philosophie comme n'ayant rien à voir avec le mythe mais qu’en même temps il recourt au mythe à des moments cruciaux de ces dialogues, ceux qui précisément FONDENT sa prise de position, notamment celui de l’âme décrite comme un chariot ailé pour expliquer la thèse d’une connaissance par réminiscence. C’est exactement comme si finalement la mythologie tout en étant un autre style de discours que celui de la dialectique et de la philosophie désignait aussi une sorte de ligne qu’elle peut franchir mais pas la philosophie, si bien qu’au final, la philosophie serait comme une sorte de tremplin vers un discours merveilleux et poétique qu’il n’est vraiment plus question de soumettre à un examen rationnel.


Tout ceci pour dire qu’avant de faire de l’Histoire, les êtres humains ont raconté des histoires mythologiques (le passage des histoires à l’Histoire c’est ce que l’on décrit comme passage de mythos à logos)  mais il y a déjà quelque chose du mythe qui annonce l’Histoire comme discipline, soit l’aptitude du mythe de contrecarrer la pesanteur d’un esprit inerte (qui se contenterait de l’univers tel qu’il est). D’autre part aussi loin que l’Histoire puisse aller dans l’explication rationnelle et chronologique des évènements, il y a quelque chose qui nécessairement lui échappe dans le rapport aux origines. Il y a dans le mythe une puissance fondatrice ancrée dans la question des origines qui de fait échappe à l’Histoire des historiens. Et c’est ici qu’il convient de cibler le rapport à la Violence.  Il y a une violence symbolique, fondatrice, sacrée, en prise directe avec l’être dans la plupart des mythologies alors que la violence des génocides, des guerres et des crises de l’Histoire est réelle, explicable, chronologique, lisible. On peut la décrire comme troublante mais ce n’est pas du tout le même trouble. Nous en sommes pas dérangé.e.s par le génocide de la Shoah comme nous sommes fasciné.e.s par la violence des grands récits. 

Il va vraiment de soi que cette différence de « trouble » vient de ce que dans le cas de la violence mythologique, la violence est fictive, symbolique  alors qu’elle est bien réelle dans le second. La violence du mythe porte en elle un sens que l’on ne parvient pas du tout à distinguer dans la violence génocidaire. Pour autant, il n’est pas certain que la violence génocidaire soit sans explication, ce qui évidemment ne signifie aucunement qu’elle soit excusable. Cette question sera abordée dans le cours mais il n’est question dans cette première partie que d’évoquer la violence mythologique, celle qui précède l’Histoire comme discipline historique, mais nous pouvons d’emblée insister sur le fait que dans les deux cas et même si ce n’est pas du tout le même genre de « récit », il y a , de fait, de la narration. Le propos ici est de s’interroger sur la présence de la violence dans les récits mythologiques, que ce soit le démembrement d’Osiris par Seth, la castration d’Ouranos par Kronos. 




b) Le commencement du monde

Ce qui est particulièrement intéressant dans cette histoire là, c’est 1) Qu’elle rend raison à sa manière de la possibilité d’être au monde (pour être au monde il faut un monde et plus encore il faut un espace où se produit cet être au monde)  2) elle exprime parfaitement toute la différence entre la conception immanente du sacré et la conception transcendante, monothéiste 3) elle situe la violence au cœur de la question générationnelle.



Mais quelle est cette histoire? Dans la théogonie d’Hésiode (700 ans avant JC) il n’y a au commencement que trois entités: le chaos, Gaïa (la terre)  et Eros (l’amour primordial). Gaïa engendre seule Ouranos, le ciel étoilé qui la recouvre et la féconde mais sans jamais retirer sa masse du corps de la terre de telle sorte qu’il n’y a pas d’espace, pas d’extériorité. Les enfants de cette union étouffante sont les titans, les cyclopes et les Hécatonchires (créatures monstrueuses des enfers). La terre est réduite à la situation de matrice perpétuellement enceinte d’enfants dont elle n'accouche pas. Ouranos ne court ainsi par le risque d’être destitué. Gaïa forge à partir d’un métal mythique l’adamant une faucille et encourage les titans à se rebeller contre leur père. Cronos seul répond à cet appel et castre son père dont les organes génitaux vont engendrer Aphrodite déesse de l’amour et du désir (ce n’est plus Eros amour primordial) et dont le sang créera les Erinyes, déesses violentes de la vengeance.

Ce qui naît alors, c’est tout simplement la notion même d’espace entre le ciel et la terre. Les enfants de Gaïa sont libérés. Les titans prennent leurs places dans l’ordre cosmique, tout simplement parce qu’il y a un ordre cosmique, « il y a » une classification, des lignes de partage à partir de quoi l’idée même d’une terre habitable s’impose, la notion même d’ « être au monde » naît. On peut souligner la violence de ce commencement qui contraste avec le même moment décrit dans la bible avec un Dieu usant de la parole séparatrice: « Que la lumière soit et la lumière fut (…) Dieu sépara la lumière des ténèbres …(…) Les eaux qui sont au-dessous du ciel, qu’elles se rassemblent en un seul lieu, et que paraisse la terre ferme » (Genèse 1:9) » Dans la bible, Le premier acte violent sera le meurtre fraternel d’Abel par Caïn (même si le renvoi d’Adam et Eve n’est pas vraiment bienveillant mais on ne peut pas parler de violence).

Ce que l’on perçoit par contre dans la mythologie grecque c’est justement la violence inhérente à une conception immanente de la divinité. Dans la mythologie judéo-chrétienne, il faut que Dieu soit et que la lumière soit. Dans la mythologie Grecque, la violence vient finalement de ce que l’amour primordial s’effectue continûment. IL FAUT de la violence parce qu’autrement l’espace n’est pas et tout ne s’effectue qu’intérieurement. De la serpe de Cronos naît finalement la notion d’interstice, étant entendu que l’espace est fondamentalement interstitiel. Le jour existait avant mais ce qu’il n’y avait pas, c’est un « voir le jour ». Gaïa est recouverte par Ouranos et Ouranos est l’élément ciel en soi. 




La différence est donc évidente. Pour les monothéisme, ce qu’il FAUT d’abord c’est Dieu Un dieu UN qui n’apparaît pas violemment mais inexplicablement, miraculeusement comme l’auteur du Fiat lux. Ce qu’il faut pour la mythologie c’est un monde et que naisse de ce monde en soi un « voir le monde » un naître au monde et finalement un être au monde. 

C’est vraiment toute la puissance propre à la mythologie qui s’exprime dans ce mythe fondateur à tous égards dans la mesure où, aussi surnaturelle et « perchée » que puisse nous apparaître cette histoire primordiale, elle fait parfaitement écho de ce que nous éprouvons à être ainsi jeté dans un « être au monde » dont la théogonie nous décrit l’avénement ultra-violent. Cette histoire n’est absolument pas là pour que nous y croyions littéralement mais pour que quelque chose de l’angoisse d’exister d’ex-sistre (sortir de…) soit ici restituée dans et par la violence du récit. C’est à Cronos, titan fourbe et rusé que nous devons de profiter de cet extérieur grâce auquel être au monde « se peut ».  Il n’y a pas de providence divine qui ici préside à cet évènement. Nous savons bien par ailleurs que Cronos ne va pas du tout se montrer plus compréhensif ou plus accueillant à sa progéniture que son père puisque il dévorera les enfants qu’il fait avec sa sœur Rhéa jusqu’à ce que celle ci parvienne à soustraire Zeus à son appétit par ruse.

Finalement il faut que le monde naisse à lui-même, s’extériorise en luttant contre la puissance oppressive et stagnante du chaos, de la confusion des corps céleste et terrestre. Il faut lutter pour voir le jour et après tout, nous savons bien que le corps du bébé lutte aussi pour venir au monde avec l’accord de sa mère. Par conséquent , comme le dit le philosophe Jean Pierre Vernant, il ne faut pas voir ce mythe comme un éloge de la  violence pure et gratuite. Cette violence est nécessaire et constructive parce qu’il faut quelque chose plutôt que rien. Ce qui s’effectue dans cette violence après tout c’est le cosmos, la naissance d’un univers ordonné par des lois. La violence n’est qu’une étape, qu’un moment transitoire par le biais duquel le monde passe d’un état primitif et confus à un ordre structuré et distinct, mais contrairement à la mythologie monothéiste cet passage n’est pas personnalisé, cristallisé dans l’émergence d’un principe divin supérieur et transcendant. Le monde, au sein même de ce que c’est qu’être monde, c’est-à-dire ciel terre, entités élémentaires va trouver la solution de la venue au monde de la libération du chaos en soi, dans la ruse, dans l’ingéniosité de Gaia, et la violence de Cronos qui, en un sens exprime le désir d’être de venir au monde, de jouir jusqu’au bout de son accroissement, de sa puissance, afin que celle ci ne demeure pas « rentrée » dans tous les sens du terme. La violence mythologique de ce récit fondateur vient donc tout simplement de ceci qu’il est fondateur et que le passage du chaos au monde visible suppose de la violence dans la mythologie grecque, mais aussi égyptienne et nordique.




c) L’opposition entre Jean-Pierre Vernant et René Girard (anthropologie structuraliste vs anthropologie universaliste)

Il est évident que la thèse de René Girard peut trouver dans ce mythe de quoi se justifier, notamment parce que la violence y apparaît clairement comme l’étape absolument incontournable de ce passage d’une violence chaotique à une violence organisée (la hiérarchie des Titans, des dieux, des  hommes, etc.). Pourtant il est vraiment possible de s’opposer à l’interprétation de René Girard notamment en s’appuyant sur Jean-Pierre Vernant.

Pour lui, les mythes sont des récits symboliques qui expriment les structures  sociales économiques et politiques propres à UNE société. Quelque chose de la Grèce antique se dit dans la théogonie mais il n’est rien que l'on puisse en universaliser. Or nous savons au contraire, que pour René Girard le passage d’une violence mimétique à une violence sacrificielle et ritualisée est un invariant de toute culture humaine.  Tous les êtres humains sont pris dans LA structure universelle d’un désir fondamentalement mimétique. René Girard voit absolument partout se mettre en place un mécanisme victimaire dans le processus duquel il n’est question que de canaliser sur une ou plusieurs victimes la violence sous-jacente née de l’imitation des êtres humains pris qu’ils sont dans l’incitation à ne désirer que les objets désirés par les autres.  

Pour René Girard c’est parce qu’il y a de la violence entre les êtres humains que tous les mythes sont violents alors que pour Jean-Pierre Vernant  qui ne distingue pas les mythes de ce que Foucault appelle l’epistémè c’est-à-dire le terreau culturel, politique, social des peuples dans lesquelles ils naissent, la violence de certains mythes résonnent avec la violence propre à certaines sociétés, dans certains endroits, pour certaines raisons. On peut parler d’une démarche contextualiste, relativiste là où celle de René Girard est universaliste. 




Il est particulièrement intéressant ici de situer cette opposition entre les deux philosophes par rapport à la distinction de l’Histoire (discipline avec un H) et de l’histoire (les légendes les mythologies et les récits fictifs). Nous pourrions nous demander si finalement à son insu, René Girard n’accréditerait pas quelque chose d’une mythologisation de la violence en voulant ou en croyant pouvoir en faire un invariant de toutes les cultures humaines.  Il ne fait aucun doute qu’il a raison quand il pointe l’importance du sacré dans toute société humaine (cela pour le coup, c’est un invariant). Toute société humaine a un « sol » et ce sol c’est le sacré. Mais dans le rapport entre la violence et le sacré, les choses commencent à se brouiller un peu, non seulement parce qu’il existe des sociétés dans lesquelles la mythologie est plus pacifique (dans la mythologie du Japon, lorsque Amaterasu déesse du soleil se cache dans une grotte, ce sont des rites collectifs de joie et de fêtes collectives qui la font sortir - beaucoup de peuples autochtones d’Amérique et d’Afrique visent simplement à maintenir la notion d’équilibre et d’harmonie entre la nature, les hommes et les esprits - Dans la mythologie polynésienne, ce sont des actes de création et de négociation entre figures héroïques et divines qui aboutissent à l’existence du monde et des éléments), mais aussi parce que René Girard semble quand même considérer qu’il serait possible de déterminer UN sacré, ou du moins des tendances universelles dans la façon dont les peuples abordent le sacré, indépendamment de leur histoire et des évènements différents qui ont lieu. 

Soyons plus clair: il est évident que l’idée d’écrire l’histoire de sa civilisation est assez tardive et qu’elle n’est aucunement première dans l’histoire des peuples qui ont tous créé d’abord des rites, des cultes des histories, des rites. Toutefois, une fois apparue, l’histoire est un crible, une méthode, un certain type d’analyse que l’on peut appliquer à toutes les époques, en incluant ces périodes où l’approche historique n’existait pas encore. On peut faire l’Histoire d’une période durant laquelle l’idée de faire de l’Histoire n’était pas encore venue à l’esprit des peuples concernés et pointer des rapports entre la période traversée et la naissance des mythes. En fait, ce que veut dire Jean-Pierre Vernant, c’est que l’histoire d’Ouranos est en résonance avec l’Histoire des grecs au 7e et 6e siècle avant JC.  Dans son désir de trouver des invariants Humains, Peut-être René Girard mythologise-t-il la violence. En d’autres termes, il ne fait aucun doute qu’il existe une violence mimétique dans de nombreuses civilisations. Il est même certain que René Girard a raison de faire le lien dans ces sociétés entre violence mimétique et violence sacrificielle mais ce n’est pas pour autant que l’on peut faire de ce passage un invariant culturel. En le faisant et en sacralisant la violence, il est possible qu’il accomplisse finalement exactement l’inverse et violente le sacré, crée une conception du sacré qui s’auto-légitime philosophiquement mais ne se justifie pas anthropologiquement ni historiquement.




2) Violence et sens de l’histoire

a) la notion de mal nécessaire

Paradoxalement, la violence, considérée par Girard comme un invariant de l’histoire humaine, permet d’unifier cette dernière et de lui conférer un sens. En faisant de la violence le fil conducteur de l’histoire, Girard propose une lecture cohérente du passé, du présent et de l’avenir de l’humanité. Cette approche pourrait être perçue comme un moyen de pérenniser, dans une histoire qui n’est plus du mythe, un mythe qui continuerait à structurer notre compréhension du monde.

Revenons aux bases mêmes du cours: les êtres humains sont violents et cette violence a une cause selon René Girard  qui tient à ce que nous désirions ce que les autres désirent simplement parce qu’ils le désirent. Le sacré et plus particulièrement le sacrificiel permet de canaliser cette violence et de la faire porter sur une  victime expiatoire dans un contexte religieux.  Ce que nous vivons en ce moment c’est justement cette incapacité du religieux à cause de la crise de confiance ou de foi dont elle est victime à assurer cette fonction de telle sorte que les conflits, les crises violentes de l’humanité sont de plus en plus fréquentes, intenses, destructrices. Mais nous percevons bien à quel point la thèse fondamentale de René Girard aussi puissante et pertinente qu’elle puisse paraître  revient à définir la violence comme un mal nécessaire propre à la façon dont les êtres humains gèrent la vie collective. 

 Nous pourrions résumer toutes ces thèses de rené Girard par cette succession de propositions qui s’enchaînent logiquement:

1. Les humains ne peuvent exister sans s’associer: l'homme est un “animal mimétique” destiné à vivre en groupes.

2. Ils ne peuvent s’associer sans s’imiter : l’homme désire toujours selon le désir de l’Autre, ce qui est le postulat du désir mimétique.

3. Ils ne peuvent s’imiter sans se combattre : L’imitation conduit à la rivalité et au conflit. Girard explique que le mimétisme engendre la rivalité, et que la rivalité renforce à son tour le mimétisme.

4. Ils ne peuvent se combattre sans que devienne nécessaire la violence sacrificielle : Pour Girard, la violence mimétique suscite la victime émissaire, dont le sacrifice ramène la paix sociale.

5. La violence sacrificielle rend nécessaire les religions : Girard voit la religion comme un moyen de réguler la violence sociale et de créer une cohésion sociale. Le sacrifice est vu comme un moyen de chasser rituellement la violence qui menace la communauté.

Cette théorie anthropologique de Girard explique comment les sociétés humaines ont réussi à contenir leur violence inhérente et à maintenir l’ordre social à travers le mécanisme de la victime sacrificielle et les structures religieuses qui en découlent.

6.    Cette canalisation de la violence, bien qu’imparfaite, s’avère nécessaire pour la survie et le développement des sociétés humaines : Sans ce mécanisme, les conflits mimétiques pourraient mener à une violence généralisée et incontrôlable, chaotique.

Ces deux points supplémentaires nous amènent à la conclusion que, dans la perspective girardienne, la violence, sous sa forme canalisée et ritualisée, peut être considérée comme un mal nécessaire. Elle est “nécessaire” car elle permet de contenir une violence plus grande et plus destructrice, et elle est un “mal” car elle implique tout de même des actes de violence, même si ceux-ci sont contrôlés et dirigés.

Il existe donc trois thèses fondamentales que l’on peut retenir de cette succession de propositions: 1) La violence mimétique est effective dans tout collectif humain 2) il y a donc un sens de l’histoire qui réside dans notre aptitude à transformer cette violence en moteur de l’évolution des sociétés 3) cette violence sacrificielle est un « mal nécessaire » .

Les sociétés humaines évoluent dans l’histoire en fonction de leur aptitude à gérer plus ou moins efficacement ce mal qui est inhérent à leur nature mimétique par quoi il devient la dynamique (nécessaire) des civilisations humaines.

Mais dés lors la question se pose de savoir si la violence est vraiment réellement ce mal nécessaire à l’évolution historique des sociétés ou bien si ce ne serait pas l’idée même de sens qui finalement serait le mythe de départ de toute cette conception qui dés lors serait parfaitement inventée et fallacieuse.  Est-ce parce que l’histoire de l’homme est violente que cette violence lui donne son sens ou bien parce qu’on part du principe qu’elle a du sens que du coup elle est violente? Est-ce parce qu’elle ne peut être que violente que l’histoire a un sens ou bien parce que l’on part du principe qu’il faut qu’elle ait un sens que du coup on rend nécessaire cette violence (et qu’on la produise)  ? Où faut-il vraiment chercher l’origine de cette violence dont notre histoire est indiscutablement imprégnée et comme « tissée »: dans la réalité ou dans les présupposés de notre façon de la concevoir, dans notre « mental » de telle sorte qu’en fait si cette deuxième option se révélait plausible ce ne serait pas du tout parce que nous serions fondamentalement violents (violence mimétique) mais parce que nous ne parvenons pas à nous concevoir autrement (ce qui en effet change tout…mais vraiment tout)?




C’est vraiment sur la notion de mal nécessaire qu’un problème crucial se pose et nous réalisons parfaitement qu’aux yeux de René Girard il ne peut pas ne pas y avoir de la violence dans l’histoire des êtres humains et qu’au travers de cette conception de la violence sacrificielle, il n’est finalement question que d’une seule chose: donner à une violence incontournable une dimension qui la rende nécessaire, fondatrice, porteuse d’un sens. Mais adhérer à l’idée d’une violence comme mal nécessaire de l’histoire, n’est ce pas rendre nécessaire cette violence au sein d’une conception qui part finalement du principe que l’histoire a un sens, thèse qui après tout a toutes les caractéristiques d’un postulat?

La théorie mimétique de René Girard explique la violence des mythes comme une sacralisation nécessaire de la violence mimétique, donnant ainsi un sens à l’histoire à travers le sacrifice et la mythologie. Cependant, ne peut-on pas argumenter que cette conception du « sens de l’histoire » est elle-même un mythe qui perpétue l’idée d’une violence nécessaire ? En d’autres termes, la théorie de Girard, en cherchant à expliquer et à donner un sens à la violence historique, ne risque-t-elle pas de la légitimer involontairement, créant ainsi un nouveau « mythe » qui justifie la violence au lieu de la résoudre ?”

Il convient que nous mesurions l’importance de cette question. Personne ne peut nier que notre histoire soit violente mais toute la question est de savoir si, comme le croit René Girard, elle l’est parce que la violence est indissociable de cette dynamique mimétique qui oeuvre dans toute société humaine, ou bien si elle ne résiderait pas dans la croyance selon laquelle il faut que l’histoire ait un sens, c’est-à-dire qu’une nécessité s’y déploie et rende nécessaire le fait que l’on y fasse le mal, de la violence pour que puisse opérer ce que l’on appelle la téléologie, c’est-à-dire la croyance à une finalité à un but comme si le mal rendait encore plus nécessaire l’idée même d’une histoire nécessaire. Si cette dernière hypothèse se révélait plausible, alors cela signifierait que finalement la violence historique se définirait moins comme une sorte d’invariant de la culture humaine que comme cet effet de croyance des hommes à l’égard de leur façon de faire histoire. Peut-être serait-il dés lors envisageable de faire de l’histoire « autrement ».

b) le sens de l’histoire

Avant de développer plusieurs lectures de l’histoire dans lesquelles nous verrons que la violence se voit légitimée à un « certain niveau de lecture », nous devons préciser ce qu’est la téléologie: elle désigne toute doctrine pour laquelle les êtres les phénomènes et les évènements ont un but, une finalité qui n’apparaît pas directement à celles et ceux qui sont  pris « dans » les évènements eux mêmes. 

Il ne faut pas confondre téléologie de l‘histoire et théologie de l’histoire, laquelle désigne les doctrines religieuses situant les manifestations de Dieu dans l’histoire des êtres humains. Il peut exister des téléologies qui ne sont théologiques (comme le marxisme notamment) 

« Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines, confuse, inégale, irrégulière, je la com- pare souvent à certains tableaux, que l’on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des curieux comme un jeu de la perspective. La première vue ne vous montre que des traits informes et un mélange confus de couleurs, qui semble ou l’essai de quelque apprenti, ou le jeu de quelque enfant, plutôt que l’ ouvrage d’ une main savante. Mais aussitôt que celui qui sait le secret vous les fait regarder par un certain endroit, aussitôt, toutes les lignes inégales venant à se ramasser d’une certaine façon dans votre vue, toute la confusion se démêle, et vous voyez paraître un visage avec ses linéaments et ses proportions, où il n’y avait auparavant aucune apparence de forme humaine. C’est, ce me semble, Messieurs, une image assez naturelle du monde, de sa confusion apparente et de sa justesse cachée, que nous ne pouvons jamais remarquer qu’en le regardant par un certain point que la foi en Jésus-Christ nous découvre » 

Sermon sur la providence (1662)




L’image utilisée par Bossuet ici est très éclairante. Il convient de saisir la perspective de sa vision de l’histoire qui est une théologie.   Pour un évêque catholique il va de soi 1) que Dieu ne peut pas ne pas être présent à quelque degré dans l’histoire des hommes 2) qu’il ne peut pas non plus vouloir la violence qui manifestement ne cesse de s’y révéler.  Il faut donc situer la manifestation de Dieu dans l’histoire à un niveau qui lui permette d’être Dieu, c’est à-à-dire « bon » et en même temps qui ne nie pas l’évidence du mal dans l’histoire. Bossuet utilise la comparaison avec un style de peinture de son époque (baroque): l’anamorphose. Nous pourrions parler d’une toile « à clé ». La peinture a été faite à l’aide d’un miroir cylindrique dans laquelle les motifs peints vont se refléter de telle sorte que sans le miroir, la toile est informe de la même façon que sans dieu l’histoire est chaotique. Elle semble chaotique mais elle ne ‘lest pas. Du moins faut-il la voir dans la bonne perspective, c’est-à-dire avec le miroir. Nous vivons dans le premier niveau d’une violence évidente mais « mal lue » ou du moins vécue, c’est-à-dire  trop immédiatement pour pouvoir être comprise. 

Mais pouvons nous voir l’histoire sous l’angle de dieu ou en d’autres termes, pouvons nous voir la toile de l’histoire avec le miroir cylindrique? Non, puisque nous ne sommes pas Dieu. Notre croyance est donc testée en quelque sorte. Pouvons nous maintenir notre croyance en Dieu devant le spectacle d’une violence continuelle et absurde en adhérant à l’idée selon laquelle il existe un miroir? Evidemment, cette violence est démentielle, insupportable mais précisément c’est précisément parce qu’elle nous heurte de plein fouet qu’elle est « première » et que, selon Bossuet, elle implique un second « niveau », une sorte de perspective de recul à la lumière de laquelle ce qui semble absurde a finalement du sens. Cela ne signifie pas du tout que dieu veut la violence mais il est capable d’en faire quelque chose de finalement « bien ».  





Avec Kant, nous ne sommes plus du tout dans une perspective théologique et c’est selon lui, la nature qui veille à ce que finalement à leur insu, les humains fassent le bien même quand ils font le mal, ou quand ils font preuve «  d’insociabilité »:

  "Le moyen dont se sert la nature pour mener à son terme le développement de toutes ses dispositions est leur antagonisme dans la société, dans la mesure où cet antagonisme finira pourtant par être la cause d’un ordre réglé par des lois. J’entends ici par antagonisme l’insociable sociabilité des hommes, c’est-à-dire leur penchant à entrer en société, lié toutefois à une opposition générale qui menace sans cesse de dissoudre cette société. Une telle disposition est très manifeste dans la nature humaine. L’homme a une inclination à s’associer, parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est-à-dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer ( s’isoler ); en effet, il trouve en même temps en lui l’insociabilité qui fait qu’il ne veut tout régler qu’à sa guise et il s’attend à provoquer surtout une opposition des autres, sachant bien qu’il incline lui-même à s’opposer à eux (…) Sans ces propriétés, certes en elles-mêmes fort peu engageantes, de l’insociabilité, d’où naît l’opposition que chacun doit nécessairement rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient cachés en germe pour l’éternité, dans une vie de bergers d’Arcadie, dans une concorde, un contentement et un amour mutuel parfaits; les hommes, doux comme les agneaux qu’ils paissent, ne donneraient à leur existence une valeur guère plus grande que celle de leur bétail, ils ne rempliraient pas le vide de la création quant à sa finalité, comme nature raisonnable. Il faut donc remercier la nature pour leur incompatibilité d’humeur, pour leur vanité qui en fait des rivaux jaloux, pour leur désir insatiable de possession et même de domination ! Sans cela, toutes les excellentes dispositions naturelles qui sont en l’humanité sommeilleraient éternellement sans se développer ».

Idée d’une histoire d’un point de vue cosmopolitique 


 Tout ce texte développe le fond de pertinence d’un oxymore:  insociable sociabilité. Comment et pourquoi une sociabilité peut elle être qualifiée d’insociable? Tout simplement parce que l’être humain tout autant conscient qu’il soit des bénéfices de la vie en société, de l’accroissement de puissance que lui procure le fait de vivre au milieu de ses semblables, des avantages que lui donnent un collectif et surtout de tout ce que des lois communes permettent de faire croître dans l’existence d’un être raisonnable comme l’est l’être humain demeure un individu égoïste, soucieux de ses propres intérêts, de leur préservation. Dans toute son oeuvre, Kant insiste sur cette dualité propre à l’être humain qui est à la fois un être sensible, immergé dans les pulsions, les passions, tout ce qu’il appelle des mots « pathologiques ». En grec «  pathos » désigne finalement tout ce que l’on éprouve par opposition à ce que l’on fait. C’est finalement tout ce qui nous incline à….toutes ces tendances qui nous font faiblir, défaillir, pencher vers…. Vers ce qui selon Kant représente un mouvement de descente.  Nous avons envie de suivre les lois parce que justement nous réalisons que cela favorise tout ce qui en nous ne se laisse pas fléchir mais en même temps nous demeurons engoncés dans le pathos, dans la passivité sensible. Dans une autre proposition de ce même livre, l’auteur exprime très clairement cette dualité:

« L'homme est un animal qui, du moment où il vit parmi d'autres individus de son espèce, a besoin d'un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l'égard de ses semblables ; et, quoique, en tant que créature raisonnable, il souhaite une loi qui limite la liberté de tous, son penchant animal à l'égoïsme l'incite toutefois à se réserver dans toute la mesure du possible un régime d'exception pour lui-même. Il lui faut donc un maître qui batte en brèche sa volonté particulière et le force à obéir à une volonté universellement valable, grâce à laquelle chacun puisse être libre. »

Ici c’est très clair, l’être humain a un penchant animal et une raison. Il réside dans le jeu de tension de cette dualité comme si entre ces deux pôles de l’animalité et de la raison, un champ magnétique s’installait et que son existence résidait dans cette mise sous tension. Dans la proposition concernée, cela explique l’ambiguïté de l’être humain à l’égard de l’état, de l’autorité d’un gouvernement sachant que ce gouvernement étant nécessairement confié à un ou plusieurs êtres humains, ceux ci sont aussi des animaux qui ont besoin d’un autorité, de telle sorte que gouverner l’être humain est une tache absolument impossible vouée à l’échec.




Mais ici, dans cette quatrième proposition, cette même dualité est plutôt perçue comme bienfaisante au final, parce que les hommes ne peuvent pas vivre dans la concorde et dans la paix. Kant n’hésite pas ici à parler de « nature humaine »: expression extrêmement problématique dans la mesure où l’être humain apparaît plutôt comme un être de culture mais c’est précisément de ce la dont il est question dans le texte. L’être humain a à la fois une nature raisonnable et égoïste, et c’est justement cette opposition qui se fait jour dans sa nature et dont la contradiction va donner dans la culture, dans l’exercice effectif de la collectivité un "progrès », parce que si l’homme n’était que raisonnable il resterait dans une sorte d’âge d’or, de paradis sur terre extrêmement statique dans lequel, aucun problème ne venant à se poser, l’humanité demeurerait dans un état d’ imbécilité béate. Ils « ne rempliraient pas le vide de la création quant à sa finalité, comme nature raisonnable ».

D’un pur point de vue philosophique, on pourrait dire que Kant opère la difficile synthèse de l’animal politique d’Aristote et du loup pour l'homme de Hobbes, et c’est dans la résistance même de cette difficulté que quelque chose d’un sens de l’histoire se glisse, se justifie, devient une ligne d’intelligibilité des évènements historiques. Il y a bien de la violence dans l’histoire  des humains mais c’est une violence résiduelle qui tient à la nature égoïste de l’animal insociable humain, biais par lequel il est clair que Kant n’est pas d’accord avec Aristote. Mais il n’est pas non plus dans le camp de Hobbes puisque il existe aussi un penchant de l’être humain à s’associer. Aristote et Hobbes ont raison mais c’est justement pour cela qu’ils ont aussi tort puisque chacun d’eux ne voit qu’un versant de la nature humaine sans s‘éveiller à l’idée qu’étant une créature de progrès, il FAUT que l’être humain ait une finalité, un être à devenir, un conflit (presque personnel au sens de « propre à l’espèce humaine ») à régler et que ce conflit lui soit suffisamment proche, propre à lui, structurel, continu pour qu’en effet quelque chose comme l’histoire, c’est-à-dire comme un avoir à être chronologique s’insinue dans son rapport aux évènements. 

Dans le texte qu’il consacre à la difficile question du «  gouvernement de l’homme par l’homme », Emmanuel Kant écrit que « l’homme est fait d’un bois si courbe que l’on ne peut rien y tailler de bien droit » Mais dans cette proposition là, nous développons plutôt les raisons grâce auxquelles du moins il est fait d’un « bois que l’on peut tailler », c’est-à-dire qu’il est modulable, fait d’une matière « meuble » qui n’est pas décidée, figée dans une condition donnée mais qu’il est au contraire  constructible. La nature de l’homme est ainsi faite qu’elle n’est pas définitivement faite puisque elle est antagoniste et que dés lors dans cette contradiction s’insinue l’espace d’un progrès, d’un sens de l’histoire. Ce point est fondamental.

Ce qu’il faut bien noter ici c’est que sans utiliser le terme, c’est bien de la violence de l’histoire dont il est question, du fait que les êtres humains vont se battre se combattre, entre en conflit et en compétition perpétuelle. La fin du passage est vraiment sans ambiguïtés de ce point de vue: « Il faut donc remercier la nature pour leur incompatibilité d’humeur, pour leur vanité qui en fait des rivaux jaloux, pour leur désir insatiable de possession et même de domination » Kant utilise la distinction aristotélicienne de l’acte et de la puissance. L’être humain a un potentiel de justice, de raison, d’excellence mais ces dispositions ont besoin d’un contexte de compétition pour s’effectuer, pour venir au jour et cette pression, cette urgence par le biais de laquelle l’être humain peut et doit accomplir son essence d’être raisonnable, c’est finalement très précisément le contraire: à savoir son ambition égoïste et la contradiction de ses intérêts personnels avec les intérêts personnels des autres qui vont l’actualiser dans un contexte de rivalité.

Nous sommes très loin de René Girard parce que le philosophe français ne croit pas du tout à l’excellence de ce potentiel humain qui tend vers la raison mais il y a un point commun entre ces deux philosophes qui réside dans la notion de violence nécessaire. Dans cette « vanité qui en fait des rivaux jaloux », nous pouvons exactement reconnaître la notion Girardienne de désir mimétique laquelle rend nécessaire la violence sacrificielle à partir de laquelle quelque chose d l’humanité va se cristalliser dans une culture.  René Girard ne pense pas du tout que cette violence sacrificielle soit « juste » (on ne voit vraiment comment on pourrait l’affirmer) mais c’est une observation anthropologique: de fait la violence rituelle existe dans la plupart des mythologies, des religions, des rites et des cérémonies sacrées des hommes. La question ne se pose pas du tout pour lui de savoir si elle est «  bonne », mais de fait elle est là et elle a un rôle fondateur pour une civilisation. Il n’est donc pas impertinent de pointer ici un accord tacite entre les deux auteurs en ceci qu’ils reconnaissent une forme de nécessité pour la violence ou du moins d’utilité. La violence mimétique et la rivalité des êtres humains vont quelque part, aboutissent à une finalité (la violence sacrificielle pour Girard, le progrès pour Kant) par quoi il ne peut exister de sens à l’histoire sans violence et sans opposition. 




Finalement le problème que nous avions posé au début demeure: est-ce parce qu’il y a de fait de la violence dans la nature de l’homme qu’il faut du sens, qu’il faut croire à l’idée selon laquelle la nature donnerait du sens à l’existence de l’homme sur terre et aux évènements humains dans l’histoire ou bien est-ce que parce qu’il faut donner du sens à l’histoire qu’il y a de la violence. 

Il n’est pas du tout incohérent de reprendre ici la notion d’identité narrative telle que nous l’avions utilisée dans le contexte de l’individu. Ulysse donne du sens à son existence par le récit sur soi. (Les larmes d’Ulysse)  De la même façon une civilisation donne du sens et gagne une unité à se structurer comme récit, à avoir une trame, et donc à instiller du sens dans des évènements historiques. 

Mais pourquoi faut-il que ce récit aussi bien celui des histoires (mythes) que de l’Histoire soit violent? Et sommes nous sûrs après tout qu’il y a du sens dans l’histoire?  

c) L’innocence du devenir (Nietzsche)

La distinction entre historia rerum gestarum (récit des choses faites) et res gestae (les choses faites) nous permet de saisir la complexité inhérente à la notion d’histoire. D’un côté, nous avons le récit historique (historia rerum gestarum), une construction narrative qui tente de donner un sens et une cohérence aux événements passés. De l’autre, nous avons les événements eux-mêmes (rerum gestarum) , dans leur réalité brute et souvent chaotique. Cette dissociation soulève déjà la question de la possibilité d’un sens qui serait inhérent à l’histoire et opérationnel  en elle.

Les évènements (rerum gestarum) arrivent aux êtres humains et, pour beaucoup d’entre eux les heurtent violemment, leur imposant la souffrance, la mort, l’exil, etc.   Toute la question est ici de savoir s’il n’existerait pas une finalité (téléologie), c’est-à-dire si ces souffrances et ces morts individuelles ne seraient pas à quelque niveau « utiles » au regard d’une finalité supérieure. C’est bien ce que nous venons de développer avec la théologie de l’histoire de Bossuet et l’insociable sociabilité de Kant. L’Histoire (historia rerum gestarum) est un récit qui relie entre eux les évènements du passé et insinue de la causalité dans la dynamique chronologique des époques, lesquelles dés lors ne font pas que se succéder mais s’expliquent au gré d’un rapport entre passé et présent (le passé explique le présent). Par conséquent le récit Historique insinue de la rationalité dans les rouages de la succession chronologique des faits, lesquels sont parfois (très souvent) violents. Ce qui, donc, s’effectue dans l’Histoire, en tant qu’elle est un récit c’est bien un certain sens, mais dans une signification qui n’est pas du tout la même que Bossuet ou Kant.

Pourquoi? Parce que ces deux philosophes, de la même façon que toute philosophie de l’histoire croyant à une forme de téléologie (étude des finalités), de but, affirment qu’il y a dans les choses faites, dans les « rerum gestarum » l’effectuation d’une nécessité. Ils adhérent à l’esprit d’une « providence », d’une transcendance, ou tout simplement d’un niveau supérieur d’action par le biais duquel, la raison, la nature, Dieu agissent sur le réel de telle sorte que l’horreur effective à un premier degré de perception se rationalise, rentre dans un certain rang,  voire se légitime à un second degré de lecture. 

Il n’en va pas du tout de même pour l’Histoire de l’historien.ne qui ne fait que relier entre eux les évènements du passé et ne leur donne que de la « lisibilité ».  Mais même cela, même cette lisibilité ne serait-elle pas de trop? Ne dissimulerait-elle de nos yeux l’absurdité radicale de l’histoire des êtres humains, sa contingence radicale, son hasard, son désordre, son chaos?

La monstruosité de la Shoah, sa singularité dans l’histoire humaine, rend impossible son intégration dans une narration qui donnerait un sens global à l’histoire. Comment justifier ou expliquer un tel événement dans le cadre d’un progrès historique ou d’une quelconque téléologie ? La Shoah représente une rupture si profonde qu’elle remet en question la possibilité même de penser l’histoire comme un processus doté de sens. Le problème réside dans le fait que, si nous considérons cette exceptionnalité de la Shoah (et pas seulement d’elle: de tout évènement dont la violence et l’atrocité dépasse littéralement l’entendement humain) comme irréductible à la pratique historique, alors nous courons le risque de nous priver de toute possibilité d’explication, de réalisation de cette inhumanité, ce qui évidemment ne ferait que favoriser son retour la pérennité de l’horreur pure. 

Qu’il se manifeste dans la Shoah une violence irrécupérable par quelque dessein providentiel, par quelque idéologie téléologique quelconque semble assez clair, assez évident. Mais il faut bien que l’Histoire, elle, travaille même là, SURTOUT là, puisque quelque chose de l’inhumanité de l’être humain ici, se produit, sans aucun doute. Mais comment cette recherche de lisibilité historique pourrait-elle s’opérer sans que le sens dont elle éclaire le cours des évènements puisse être récupéré de quelque biais par une croyance téléologique quelconque, laquelle reviendrait à justifier l’horreur, ce qui évidemment est inadmissible?




C’est précisément  par rapport à cette question que la notion nietzschéenne d’innocence du devenir, en venant bouleverser notre conception traditionnelle de l’histoire, apporte réellement des éléments de réponse précieux. En effet, Nietzsche introduit ce concept pour exprimer la conséquence d’un déjugement moral méthodique et immoraliste de l’être humain: les évènements sont « là ». Ils se passent dans la neutralité de l’aiôn. Nous n’avons pas à nous poser la question de leur justice ou de leur sens, pas plus que celle de leur injustice. Cette perspective libère l’histoire de toute culpabilité et de toute finalité préétablie. Le devenir est innocent comme “un enfant qui joue”, selon la métaphore Héraclitéenne reprise par Nietzsche.

Cette crise du sens historique nous oblige à repenser notre rapport au passé et à l’avenir. Si l’histoire n’a pas de sens qui lui serait propre, inhérent, comment devons-nous l’appréhender?  La réponse pourrait se trouver dans une approche plus humble et plus ouverte, qui reconnaît la complexité et l’imprévisibilité du devenir humain. Il s’agirait plutôt d’abandonner les grands récits téléologiques pour embrasser une vision de l’histoire plus ouverte, moins philosophique en un sens: il n’est pas certain que l’être humain réalise quelque chose ni qu’il suive une finalité (Spinoza s’oppose à tout finalisme)

Cette perspective ne nie pas l’importance de l’étude historique, mais elle nous invite à l’aborder avec une nouvelle humilité, conscients de l’impossibilité fondamentale de réduire l’histoire à un sens unique et cohérent. L’histoire devient alors non pas un récit linéaire doté de sens, mais un champ d’exploration de ce que nous « pouvons ». Nous sommes pris dans le jet de dés d’un enfant qui joue et n’avons pas le moindre pouvoir à l’égard du résultat, des nombres qui tombent.  L’histoire s’intègre alors, pour reprendre les termes de Joe Bousquet à cette blessure qui existait avant lui et au regard de laquelle il est né pour l’incarner. Nous ne sommes pas faits pour autre chose que ce qui nous arrive parce que de fait cela nous arrive et cela nous arrive dans l’histoire. Il n’est pas du tout question de donner du sens à l’Histoire pour pouvoir y penser des vies « sensées » mais de donner du sens à notre vie dans la réalité brute d’une histoire qui n’est que là, brute et absurde. Nous pouvons dire de l’histoire ce que Macbeth dit de la vie, « c’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur qui ne signifie rien. »

L’histoire « ne veut rien dire » si nous entendons par là qu’une providence ou qu’un dessein la programme, la prédétermine de là haut. Il est absolument impossible d’intégrer la destruction systématique et quasi industrielle d’un peuple dans un « récit » à la gloire d’un Dieu quelconque, ou d’une visée supérieure de la raison, de la nature. Aucune finalité ne s’y exprime, mais nous y sommes confrontés à l’horreur nue de l’évènement brut. C’est à ce niveau là qu’il convient de ramener la pratique de l’historien. 

Or Lucien Fevbre et Marc Bloch ont fondé , au début du 20 e siècle, une nouvelle pratique historienne baptisée "École des annales" qui substitue à une lecture purement chronologique des évènements une vision plus approfondie qui s’efforce de prendre en compte moins les grands événements retentissants que leur fond, cette poussière de micro-évènements sur la base desquels finit par se détacher ce que l’on appelle « les faits historiques. » Sous la pseudo logique des grands évènements s’active le devenir long (et cyclique) des héccéïtés, et c’est cela que la pratique historique peut essayer de saisir et d’analyser. 





Terminale HLP (groupe 1) - Texte de Herman Hesse - Le loup des steppes



 « Tout revient, toujours, éternellement, comme un cercle qui se referme sans jamais se briser. Ce que nous avons vécu hier, nous le revivons aujourd’hui, et ce que nous vivons aujourd’hui, nous le revivrons demain. Mais ce n’est pas une répétition mécanique : chaque retour est une variation, une nuance nouvelle qui enrichit l’ensemble. Ainsi, dans l’éternité, tout ce qui existe est à la fois rupture et continuité. Chaque instant est un recommencement, mais aussi une accumulation de tout ce qui a été. L’homme qui comprend cela cesse de craindre le temps : il voit dans chaque moment non pas une perte, mais une promesse. Il accepte le poids du passé et du futur comme un musicien accepte la répétition des motifs dans une symphonie : ce n’est pas une contrainte, mais une création. Celui qui rejette cette idée reste prisonnier de son propre désespoir ; celui qui l’accepte entre dans une danse infinie avec l’univers. » 

                     Le loup des steppes (1927) - Herman Hesse 

Essai philosophique:

Pour réaliser la pensée de l’éternel retour de tout instant vécu, telle qu’elle est ici exprimée par Herman Hesse, suffit-il d’observer attentivement le cours du temps? 


Il nous arrive d’utiliser dans notre langage courant l’adverbe « infiniment » pour exprimer notre implication, notre engagement, notre dévouement. 

  • Est-ce que tu m’aimes?
  • Infiniment

Nous sommes alors loin d’envisager la possibilité que l’une des dimensions fondamentales de la réalité dans laquelle nous formulons cette réponse est très exactement en train de nous prendre au mot, de nous encercler dans un sens étonnant: être pris.e dans un cercle. De fait si c’est moi qui ai répondu « infiniment », il n’y a que deux possibilités: soit j’ai menti soit j’ai dit la vérité et alors, il faut d’abord remarquer que cet « infiniment » ne signifie ni oui, ni non mais « je suis dans l’infini ouvert de cet amour que j’éprouve pour toi et je n’en finirai jamais de t’aimer du simple fait d’avoir simplement commencé. Mais pourquoi?

Il faut d’abord réaliser qu’il est absolument impossible qu’un sentiment une situation, un événement naisse de rien. Je ne peux pas éprouver une impression, un affect sans qu’il soit pris dans la trame continue de mes états d’âme, et c’est exactement la même chose pour les évènements. Il n’est absolument rien dont on ne puisse pas dire qu’il « demeure autrement » de telle sorte que finalement c’est une seule et même chose que de dire de cette « chose »  qu’elle est différente et qu’elle est la même puisque finalement elle est toujours la même mais « différemment »

Ce qui s’opère alors est la levée du voile de la langue qui s’est emparé de toutes nos catégories de la perception pour nous permettre de donner un signe distinctif à chacune des choses que nous vivons ou croyons vivre, à chacune des situations, à chacun des instants. Je vis ceci ET je vis cela ET je vis cet autre évènement qui m’arrive comme en prenant un ticket dans une file d’attente de toutes les situations qui m’arrivent. Et ce n’est pas complètement faux car en effet, rien jamais ne se répète à l’identique donc je ne vis que des moments uniques différents. Mais comme Jacques Derrida le fait remarquer en inventant le néologisme de la différance (avec un a): ces moments différents sont plutôt des instant différant, qui différent, non pas au sens de « remettre à plus tard » mais au sens de ne plus être exactement les mêmes. 




« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue et que j’aime et qui m’aime et qui n’est chaque fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, qui m’aime et me comprend.»  Ce n’est pas un rêve que fait Verlaine, mais comme toujours peut-être ce fond de  vérité auquel nous confronte l’inconscient. Nous vivons des moments qui sont continus, qui ne se dissocient les uns des autres que  par la représentation de notre esprit linguistique, ce qui signifie qu’en réalité ils ne le font jamais et par conséquent que rien jamais ne m’arrive sans être la dernière version en date de cet instant qui l’a précédé et qui lui-même n’est qu’une certaine façon d’être ce qui était avant lui, de telle sorte que jamais rien ne m’arrive sans m’être déjà arrivé (mais autrement) et sans m’arriver aussi après (mais autrement aussi). Or le seul moyen de modéliser cette évidence à la lumière de laquelle chacune et chacun de nous ne fait en cet instant que vivre du « déjà là » et du « pas encore » c’est évidemment le cercle. Nous vivons dans une boucle temporelle, non pas parce que nous serions « mal tombé.e.s » mais parce que le temps est structurellement une boucle, ce qui finalement est une autre façon de dire que le temps est de l’éternité et que c’est absolument incontournable (ou au contraire exclusivement contournable en ce sens qu’exister c’est forcément tourner en rond).

Mais est-ce que cela veut dire que les mots, la langue nous trompent tout le temps, nous trompent sur la vraie nature du temps? Non mais qu’ils ne nous rendent sensibles qu’un seul versant de la vérité vécue, de la vérité vivante: celui de l’altérité de l’autre dans le devenir et pas celui de la continuité de l’autre dans le devenir. La langue, la science, le « savoir », la « culture » font feu de tout bois pour accréditer dans notre esprit l’évidence de la différence entre les choses, les êtres, les situations, les instants. Nous ne vivons que des différences: cette affirmation (qui est vraie) reprend dans les mêmes termes la fameuse phrase de Ferdinand de Saussure: « dans la langue, il n’y a que des différences » désignant par là cette incroyable aptitude des signifiants d’une langue de se renvoyer des effets de sens les uns aux autres « en n’étant pas » tel autre signifiant. Dés lors naît en nous la certitude que les instants que nous vivons sont distinguables, dissociables les uns des autres, et cela, par contre, c’est contestable parce que dés lors nous ne faisons plus attention au fait que si nous les vivons, c’est bien qu’ils sont liés aux autres instants.

Mais alors comment expliquer la mort dans un tel schéma de continuité indissoluble?

En rappelant que la mort n’existe pas, ce qui n’est pas du tout une façon de dire qu’elle n’arrivera pas, mais qu’elle n’arrivera pas à mon « être ». La mort, c’est du non être, et comme son nom l’indique, le non-être n’est pas, autrement dit ça ne m’arrive pas en tant qu’être. Cette mort là, c’est-à-dire ma disparition n’est pas de mon ressort. Mais il en va tout autrement de ma mortalité qui, elle bien au contraire participe de mon être, de ce mouvement de mutation perpétuelle par le biais duquel j’ai sans cesse à devenir ce que je suis. Cette mortalité là, je la vis éternellement: elle ne cesse jamais, elle est prise dans le fil continu de cette boucle du temps, elle est cela même qui assure la variation de la variable dans laquelle je suis pris et qu’à un certain titre je suis. Ma mortalité: on pourrait dire que je ne vis que ça. Je meurs infiniment mais je ne suis jamais mort, et finalement ça s’appelle: « Exister ». Ce qui se passerait si j’étais mort, c’est « rien », ou plutôt ça ne pourrait pas « passer », donc pas « se passer » non plus, ça ne serait pas. Ce n’est pas notre existence qu'il faut conjuguer au conditionnel (« ha! si seulement j’avais fait ceci ou cela…) mais notre mort parce que de fait elle n’est jamais, et ne « sera » jamais. Le temps que je vis ne contient pas la promesse de ma mort mais l’activation désirante, motrice de ma mortalité. Nous ne sommes que mortels, ce qui signifie que la mortalité, c’est ce que nous vivons exclusivement continument, éternellement. 

« Vieillir, c’est mourir un peu » entendons nous parfois. Nous pourrions répondre: « oui, un peu » mais si je ne cesse jamais de mourir un peu, cela signifie que je ne meurs jamais, je fais l’expérience d’une mortalité vivante et incroyablement dynamique, stimulatrice. Autrement ce « un peu » signifie en fait « jamais ». Vieillir c’est n’être jamais mort, par quoi en nous toujours l’enfant rejoint le vieillard. Ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est le lien entre la mortalité et l’éternité, qui finalement est un concept dynamique. Si nous ne cessons de devenir, si nous sommes donc pris dans une éternité de devenir, c’est parce que nous sommes mortels. Nous avons toujours et assez bêtement tendance à dire que nous sommes mortels « hélas » alors que nous devrions dire que nous sommes mortels « seulement ». Exister, c’est faire l’expérience d’être éternellement mortels et cet éternellement signifie continuellement. 




Ainsi sommes nous à même d’expliquer le terme probablement le plus important de ce passage qui est « mécanique »: ce n’est pas une répétition mécanique, mais alors qu’est-ce que c’est? C’est une répétition « dynamique » par quoi ce n’est pas une répétition littérale. Ce mouvement dont nous ne cessons de parler, c’est celui-là même qui, reliant les instants aux instants les fait muter insensiblement les fait devenir autres. Ce n’est pas mécanique, cela signifie qu’il n’ y a pas de mécanisme d’horloger avec des rouages qui ferait fonctionner l’horloge du temps. Il faut que nous arrêtions de compter le temps avec nos  montres, tout cela parce que nous avons inventé les montres.  Le temps n’est pas une montre. Nous avons inventé de toute pièce chronos et l’idée que les minutes se succèdent, ce qui à tous égards est faux. Elles ne se juxtaposent pas, elle s’interpénètrent  et finalement, c’est bien cela que prouve le photon de John Wheeler dans l’expérience à choix retardé. Dans la réalité quantique où tout ne s’effectue qu’infiniment, il n’est pas possible que le générateur quantique de nombre aléatoire ait déclenché la mise en position de la seconde plaque semi-réfléchissante sans que cela ne « s’annonce », sans que cela ne puisse s’anticiper quelque part, mais où? Là où les mutations sont si infinitésimales que rien jamais ne se produit « radicalement » « comme une nouveauté inédite.
Il est peu d’expérience par le biais desquelles l’être humain interroge aussi finement ce que Nietzsche appelle l’innocence du devenir, c’est-à-dire le processus au fil duquel ce qui arrive arrive. C’est comme si l’expérience répondait que si ça doit arriver ça arrive mais si ça ne doit pas arriver, cela n’arrive pas. Mais cela sans destin, sans Mektoub. Les évènements se continuent de telle sorte qu’un « tout en un » s’y déploie et que si le générateur quantique décide de ne pas mettre la plaque, le photon se comportera en sachant ce qui pourtant chronologiquement n’a pas encore eu lieu. C’est donc bien qu’il y a une dimension où les choses n’ont pas lieu chronologiquement, c’est-à-dire en se séparant , en se succédant comme des éléments distincts séparables. Il y a, au contraire,  une dimension où rien n’est dissociable de rien et où donc tout est déjà arrivé et tout arrivera toujours. 


Mais pourtant le générateur a bel et bien insinué une rupture dans cette continuité, puisque qu’il a tranché entre la mise en position de la plaque ou sa non position. Oui, sans aucun doute, mais ici il faut nous questionner sur ce qui prévaut sur l’autre du temps ou de la durée, si nous reprenons la terminologie de Bergson, c’est-à-dire de cette conception spatiale et discontinue (le temps) ou de cette conception indivisible et continue de la durée. Dans quelle dimension temporelle faisons nous l’expérience de Wheeler? Finalement ce résultat ne nous semble incompréhensible et stupéfiant que parce que nous sommes complètement pris, engoncé dans le croyance en un temps chronologique, divisible. Oui il est stupéfiant que le photon soit après ce dont il ne pouvait pas savoir qu’il l’était avant. Mais cela n’est stupéfiant que pour une personne qui ne réalise pas que l’après a toujours déjà été dans l’avant et que l’avant  contenait nécessairement l’après. Bref qu’il existe une hauteur de vue, ou plutôt une extrême petitesse de vue à la finesse de laquelle.

Finalement ce que prouve cette expérience c’est que l’on ne peut pas faire une expérience, au sens habituellement scientifique du terme, d’observer une chose qui se passerait DEVANT nous. L’évènement dont je pense qu’il se passe devant moi me saisit moi aussi en tant qu’observateur comme variable partie prise et prenante de l’évènement lui-même. Ce que tu vois n’est pas ce que tu vois mais ce qui prend en compte le fait que tu le vois. De ce que tu vois, donc , tu ne peux pas dire que cela se produit indépendamment du fait que tu le vois, ce qui ne veut pas dire du tout que cela ne se passe que pour toi mais que tout est lié, vraiment et que rien ne peut se dire extérieur. Il n’y a pas d’extériorité.  Rien ne se produit jamais que « du dedans de soi », c’est-à-dire de l’intérieur éternel de cette boucle infinie du cycle. Là où Descartes veut à tout pris poser l’extériorité de l’infini de Dieu  ne s’effectue que l’infinie continuité de l’intériorité de l’être, de ce que c’est qu’être à soi, à n’en plus finir, à ne plus pouvoir en finir de rien, de telle sorte que la question de savoir comment je pourrai être maître des évènements, au sens de pouvoir les déclencher,  ne se pose vraiment mais VRAIMENT PAS! Par contre, il est totalement de mon ressort d’accepter ou pas, de consentir ou pas, à ce qui fait que de toute façon ce qui est a toujours déjà été et ne cessera jamais d’être.

Par conséquent si par « observer » on entend faire l’observation scientifique du cours du temps  ou de la nature d’un photon, il est évident que ce n’est pas ainsi que j’éprouverai  la joie de l’éternel retour. Celle ci requiert absolument comme condition mais aussi comme garantie et comme évidence que je veuille cette temporalité là, que je veuille cette éternelle mortalité. Il me faut alors finalement « être » cette temporalité aionique de l’être. Pénélope n’observe pas le temps de la suspension du produit fini qu’est le linceul de Laërte, elle l’incarne, elle l’est. 




vendredi 14 mars 2025

EU: le portrait de Dorian Trump - Aurélien Barrau

 


        Dans la description de Donald Trump par Aurélien Barrau il est une référence qui m'a particulièrement intéressé parce qu'elle fait écho à une observation aussi bien qu'un sentiment que j'éprouve très souvent depuis son investiture. Il n'est pas de jour qui n'apporte d'outre atlantique sa petite ou grande nouvelle écoeurante qui nous soulève le coeur et crée un mélange tout à fait contradictoire de sidération et de déjà-vu. Donald Trump est aujourd'hui le président d'un pays dans lequel l'excellente chaîne HBO produit quelques unes des séries les plus fascinantes (je pense notamment à Succession, Euphoria, six feet under, silicon valley, etc.) sur le dérèglement  de l'American Way of Life. 


            "Ce vers quoi nous allons, n'y allez pas! regardez plutôt!" Et de fait nous regardons ces séries avec, dans la bouche cette même saveur âcre que celle que nous avons, juste après avoir vomi, ou après un bulletin d'information sur les dernières inventions de Donald. Quelque chose fait des EU un pays tissé dans de la texture fantasmatique. On pourrait presque dire que c'est un pays qui n'EST pas, qui n'a peut-être jamais eu de véritable attache à ce que c'est qu 'ETRE  malgré les très grands noms de la littérature qui sont nés là-bas. Or si nous nous attardons un peu sur cette question des grands auteur.e.s américains, nous en trouvons plein: William Faulkner, Jack Kerouac, Scott Fitzgerald, Hemingway, Henry Miller, Toni Morrisson, Anne Rice, Philipp Roth, mais pour ma part, je ne peux pas m'empêcher de penser en tout premier lieu à Edgar Allan Poe, à "la chute de la maison Usher", c'est-à-dire à la façon dont une demeure s'enfonce littéralement dans "the heavy clay" tout comme "les chevaux du désastre" de Yates, preuve que la littérature voit juste là où un certain modèle économique  et politique nous a toujours décrit les EU comme LE phare de civilisation qu'il nous faudrait suivre (mais jusqu'où au juste, jusqu'à l'engloutissement de l'Atlantide?)


            Quelque chose est en train de se passer, de se fissurer sous les coups de boutoir de cette caricature à la tignasse javellisée, mais qu'est-ce que c'est? Les EU après tout, c'est  une expérience européenne accélérée  de démocratie capitaliste qui a mal tourné. C'est déjà ce que suggérait Tocqueville dans son livre "de la démocratie en Amérique". Pour être juste, il ne disait pas que ça avait mal tourné (pour des raisons historiques évidentes) mais qu'il y avait tout intérêt pour nous à avoir les yeux braqués sur cet état parce que quelque chose de notre vérité se jouait là-bas. Les EU c'est une expérience spéculaire européenne qui vire au cauchemar, un peu comme si très cyniquement nous européens avions distillé un concentré de nos pires idéologies pour voir où cela pouvait mener dans un vaste pays où tout est plus grand, où tout va plus vite, où tout fait plus mal, qui était déjà occupé mais bon cela ne semble pas avoir retenu nos coups et nous pouvions faire des westerns décrivant les premiers habitants du lieu comme des brutes épaisses assoiffées de sang et non "civilisées"....


            ......Voilà, nous avons vu. Le spectacle est en train de se terminer, il va peut-être falloir que nous passions à autre chose et il n'est pas révoltant que nous payons un certain prix pour ce Godzilla décérébré dont nous avons libéré la toxicité radioactive sur notre planète et qui en train de se détruire tout seul, de se tuer à 80 ans sous des barriques de coca light et de chicken nuggets sauce barbecue. Mais allons nous pouvoir passer à autre chose? Y-a-t-il quelque chose de l'Europe, c'est-à-dire de l'expérimentateur qui va pouvoir survivre à son expérimentation ratée? Le docteur Frankenstein va-t-il pouvoir exister sans son monstre? C'est là un fil généalogique évident qu'il nous faut remonter jusqu'au bout: regardons Donald, suivons à rebours le fil de ses ancêtres et nécessairement, forcément, nous finirons par nous retrouver en face de nous-mêmes. Donald est en train d'imposer de sévères droits de douanes à ses arrière arrière grand-parents. Et quand il dit que l'Europe a été inventée pour embrouiller les EU, cela pose quand même quelques questions sur sa culture historique.

             


  Ce ne serait pas la première fois qu'une expérience saute à la figure de ses initiateurs. Mais pour revenir à Aurélien Barrau, sa référence au portrait de Dorian Gray sonne juste. C'est bien de cela qu'il s'agit, de cet éphèbe remontant de temps à autre au grenier contempler sur le portrait de son jumeau les dommages esthétiques de son infamie, de sa veulerie. Est-ce ainsi que les européens deviennent? Oui, mais nous avons évidemment d'autres devenirs que celui-ci. Cibler les évènements avec une profondeur de champ historique minimale, c'est commencer par cesser de nous regarder comme les victimes de ce retournement d'alliances d'outre-atlantique (ce que les EU deviennent, c'est un certain "devenir européen" dystopique). Cela ne se finit pas très bien pour Dorian Gray et il nous faut, les expérimentateurs, envisager une autre fin possible, l'éventualité qu'il puisse revenir sur l'enchantement et assumer son portrait, accepter sa laideur, miser sur le charme plutôt que sur la beauté, sur la solidité plutôt que sur la performance, aller jusqu'au bout des conséquences de son expérimentation ruinée et abandonner séance tenante tous les fils idéologiques, économiques, politiques qui nous retiennent encore à cet éléphant délirant qui déjà s'enfonce dans la glaise de cette boue enrichie de tous les cadavres d'indiens massacrés.

            La question n'est même pas de savoir si c'est possible ou pas: ça le sera si nous le faisons. Nous connaissons toutes et tous des histoires de "Evil Twin", nous n'avons qu'une chose à faire: nous souvenir, le plus rapidement possible, que nous sommes  "l'original", nous accepter "laids" et créer des reflets plus compliqués, plus riches, plus troublants ailleurs, autrement (certes c'est pas très sympa pour les souris outre atlantique mais bon...elles envisagent quand même de bouffer la totalité du laboratoire!).


            Bref passons à quelque chose de complètement différent......



mardi 11 mars 2025

Terminales 1 / 4 / 5: Droit, justice, morale et éthique dans le film de Lucas Belvaux: "38 témoins"



L’un des grands intérêts de ce film c’est finalement de poser la question essentielle de la morale du droit naturel et du droit positif d’une façon globale, simple et incontournable: pourquoi y-a-t-il du déontique ? (ce terme désigne tout ce que st du ressort de l’obligation, de ‘l’autorisation ou de l’interdiction). En fait cela revient à se poser la question de savoir pourquoi nous ajoutons à ce qui est la prescription de ce qui devrait être. Pourquoi ne nous contentons nous pas de prendre acte de ce qui est? Cette femme crie dans la nuit. Elle est agressée juste devant chez moi.  Suis je tenu.e de sortir et de lui prêter assistance, de la secourir? Suis je le gardien de mon frère ou de ma sœur? Demande Caïn à l’Eternel et c’est bien ça, oui.  Le déontique, c’est la question du devoir, étant entendu que cette question là est au centre de notre sujet; que dois je faire? 

Or ce qui est vraiment fascinant dans ce film c’est justement de nous faire réaliser à quel point la séparation entre être et devoir être est poreuse puisque être, c’est finalement ce que Pierre ne parvient plus exactement à effectuer après avoir été cet être humain là qui voit cette femme blessée dans la rue et qui reste là, chez lui. En d’autres termes, Etre, exister , c’est à-dire être là , être un dasein, c’est avoir le souci de l’être, s’interroger sur ce que c’est qu’être, vivre le fait d’être comme quelque chose qui est en question., mais précisément cette question de l’être est aussi (et peut-être surtout) en question chez l’autre être. La sorge, chez Heidegger désigne la relation que nous entretenons avec le monde mais aussi avec ce qu’il appelle « l’être-avec » (Mitsein). Le dasein est préoccupé par ce que c’est qu’être, étant entendu qu’il ne jouit pas de la sensation ni de l’épreuve d’un plain pied avec l’existence. Celle ci ne se manifeste à lui comma allant de soi. 



Ce désoeuvrement qui le constitue lui comme « da sein » il l’éprouve à la fois intimement, mais il ne peut pas douter du fait qu’il constitue également « l’intimité », ou disons l’être à soi de l’autre être, de telle sorte que les Dasein sont nécessairement et structurellement tournés les uns vers les autres. C’est déjà ce qu’Aristote veut signifier par la philia que son traduit (peut-être inadéquate ment par amitié et qui serait mieux rendu par sollicitude envers son prochain):

Dans l’éthique à Nicomaque d’Aristote (passage 1170a 28-1171b 35) nous lisons:

« Celui qui voit sent, celui qui écoute sent qu’il écoute, celui qui marche sent qu’il marche et pour toutes les autres activités il y a quelque chose qui sent que nous sommes en train de les exercer de sorte que si nous sentons nous nous sentons sentir et que si nous pensons, nous nous entons penser et cela c’est la même  chose que se sentir exister. Exister signifie en effet sentir et penser.

Sentir que nous vivons est doux en soi, puisque la vie est par nature un bien et qu’il est doux de sentir qu’un bien nous appartient. Exister est désirable (…) En « consentant, en « sentant avec », nous éprouvons ce qui est bien en soi et ce que l’homme de bien éprouve par rapport à soi, il l’éprouve aussi par rapport à son ami. L’ami est en effet un autre soi-même (ce qui veut dire que l’ami est celui qui cultive autrement que moi le fait d’être à soi, de se sentir exister tout comme moi, mais je ne peux pas ne pas être intéressé.e à cette autre façon de cultiver autrement que moi le même fait d’être à soi: c’est ça l’ami, et nous mesurons ici à quel point tout autre être « humain » pour Aristote, est nécessairement et potentiellement mon « ami » ) 

Et comme pour chacun le fait même d’exister est désirable, il en va de même pour l’ami.

L’existence (le fait d’exister) est désirable parce qu’on sent qu’exister est une bonne chose et cette sensation est douce en soi-même.  Mais alors pour l’ami, il faudra consentir qu’il existe et c’est ce qui arrive quand on vit ensemble et qu’on partage des actions et des pensées. C’est en ce sens que l’on dit que les hommes vient ensemble et non pas, comme pour le bétail, qu’ils partagent le même pâturage (…) L’amitié est une communauté et comme il en est pour soi-même, il en va aussi pour l’ami: et tout comme, par rapport à soi, la sensation d’exister est désirable, ainsi il en ira pour l’ami. »

Appliquons exactement cette définition existentielle, ontologique, et politique de l’amitié au meurtre du film. Le fait de se sentir exister avec tout celui induit de désirable, c’est exactement ce dont Pierre ne peut ignorer que Sabine Martel est en train de le perdre violemment sous le coup de cette agression. Son « cri » est à cet égard sans ambiguïté. Rester impavide, indifférent ou même tétanisé sous l’effet de terreur de ce cri, c’est à la fois compréhensible et inadmissible. Il faut creuser ce dernier terme, inadmissible par rapport à quoi? 




Par rapport au droit naturel ? Évidemment. Par rapport au droit positif? Le film répond « non », puisque de fait le procureur de la république refuse de poursuivre le dossier. Son métier à lui est de juger et à la journaliste qui, avec justesse, lui oppose que si effectivement on essaie pas de comprendre, on ne comprendra jamais il oppose cette sentence (dont on sent bien qu’elle lui vient de l’habitude de l’instruction de plusieurs dossiers):

  • On ne comprend jamais  (mais on a envie de lui opposer alors une interrogation légitime: mais alors si on ne comprend pas, pourquoi juger? Est-ce que vous ne seriez pas en train de dire  que puisque on ne comprend pas des comportements inadmissibles, le mieux qui reste à faire est de juger…De juger sans savoir: un peu à l’aveuglette. Est-ce que vous n’êtes pas en train de dire que finalement la justice des Humains, le droit positif juge toujours sans savoir, de façon nécessairement et fatalement incompréhensible, hâtive, bâclée, injuste? La justice des humains est exactement comme la statue de la Diké (Athéna) avec un bandeau sur les yeux mais pour d’autres raisons que celles que l’on croit. Elle agite son glaive sans vraiment se préoccuper de savoir sur qui il tombe ou ne tombe pas.



Il pointe exactement le fond du problème avec un cynisme dont on pourrait dire à la fois qu’il nous écoeure et qu’il nous convainc (mélange détonant) : « un témoin qui ne parle pas, c’est un salaud, 38: c’est monsieur tout le monde. » On pourrait ici faire un parallèle entre le procureur et Créon: il s’agit de veiller au maintien de la paix civile, de l’ordre public et de fait, pointer cette affaire, soumettre 38 personnes à la vindicte publique ne créera aucunement de paix civile mais exactement le contraire de ça: la discorde, de la même façon que Créon veut enterrer l’affaire en n’enterrant pas le corps du traître Polynice pour dissuader les tentations de révolte ou de reprise de la guerre civile.  C’est compréhensible mais cela n’en demeure pas moins inadmissible d’un autre point de vue, comme le film va le souligner avec le personnage de Pierre  qui lui attendait que justice se fasse, attendait d’être jugé, espérait que la société pourrait l’aider à gérer son problème. 

Au regard de quelle autorité ce « manquement » en constitue-t-il un? Au regard de quoi Pierre se sent-il coupable, se dit-il qu’il n’a pas fait ce qu’il aurait dû faire?  C’est comme s’il avait raté un train qu’il devait impérativement prendre et ne s’en relevait jamais mais quel train? Il a loupé le Kairos (de l’éternel retour) et éprouve en lui le sentiment écœurant d’un vide d’être que rien ne semble pouvoir combler, en tout cas, pas le droit positif (contrairement à un autre film: « the machinist » de Brad Anderson avec Christian Bale). Nous nous situons bel et bien ici à la croisée des chemins, exactement à l’acmé du déontique, dans ce lieu fondamental au coeur duquel un être humain se dérobe à son DEVOIR.

Mais c’est précisément grâce à Aristote et peut-être au-delà à Heidegger, au lien qu’il est possible de nouer entre la philia aristotélicienne et la sorge Heideggerienne (mais il y a des différences, notamment le fait que la philia est limitée aux humains pour Aristote alors qu’elle pointe un souci du monde et de l’existence chez Heidegger) que nous allons voir plus clair dans le problème de Pierre.

Sabine Martel est, de plein droit l’efficience d’une  libération de sa puissance d’agir et les coups de couteau qu’elle reçoit en hurlant sous la main d’un inconnu porte préjudice gravement à cette puissance d’agir , ce qui veut dire que ses capacités de se sentir exister sont en train de décroître et que cela ne peut pas ne pas concerner toute autre faculté de se sentir exister avoisinante, proche, présente, à l’écoute. C’est comme si une faculté d’être-aux aguets de l’autre être était finalement toujours éveillée (woke) parce que « être en question » est une certain façon d’établir un rapport ouvert à ce que c’est qu’être. Le questionnement de l’être en tant qu’être du dasein ne peut se détourner de la question de l’être où qu’elle se vive.




Nous allons au plus loin de ce qui compte dans l’être à soi d’un être et nous finirons nécessairement par toucher ce socle de la question de l’être, c’est-à-dire de son dasein, le fait qu’être c’est ce qu’il approche par la question, par la contingence, par un suspens, pas une impossible résolution, fermeture, enclosure. Etre c’est vivre le fait d’être comme un secret dont on n’a pas la clé et qui nous questionne, que l’on approche par le dehors mais justement parce que finalement, ce n’est qu’un dehors. Mais cela signifie que nous suivons toutes et tous (évidemment ici il y a plein de questions sur ce toutes et tous) des façons différentes d’approcher ce fait d’être qui indiscutablement nous réunit et nous concerne. Sabine Martel ne vit pas le fait d’exister de la même façon que Pierre, mais elle n’en cultive pas moins à sa façon propre le même fait d’être une existence sentie que Pierre de telle sorte qu’en agissant pas Pierre porte atteinte à ce que c’est qu’être pour la totalité de tous les êtres. Il n’est absolument rien qui puisse être aussi total, aussi entier, aussi UN que cela et le paradoxe tient au fait que cette unité plus unifiée que toutes les unités, elle se trouve dans l’être à soi de toutes les « sentances » d’existence (à ne pas confondre avec sentence avec un e). C’est comme si nous touchions ici du doigt une sorte de rapport à l’extériorité de tous les êtres extérieurs dotés d’un ressenti de soi mais au sein même de notre intériorité, de notre rapport à soi. 

Or nous sommes bien ici en prise avec une certaine conception du droit naturel, mais pas du tout celle de Montesquieu ou de Saint Thomas ou de l’idéologie des droits de l’homme ou des lumières, c’est bien plutôt à Spinoza qu’il nous faut penser ici. « L’effort d’une  chose  pour persévérer dans son être (dans le fait d’être) n’est rien d’autre que l’essence actuelle de cette chose. » Sabine Martel a le droit naturel d’exister, son agresseur aussi, et Pierre aussi mais ici ces trois droits naturel d’exister vont entrer dans une difficile équation puisque de fait le droit naturel de l’agresseur porte atteinte à celui de Sabine et que Pierre voit et entend cela et n’agit pas. Est-ce vraiment un problème déontique? Est-ce qu’il ne fait pas ce qu’il devrait faire? C’est plus simple et plus terrible que cela, il ne fait pas ce que c’est qu’être, il n’est pas…. ou plus exactement il n’est « pas beaucoup », il laisse en lui son conatus, son désir de persévérer dans son être se réduire voire finalement se nier. Sa puissance d’existence, c’est-à-dire le fait de sentir en lui s’accroître son sentiment d’exister lui enjoint naturellement de se porter au secours de tout ressenti d’existence quel qu’il soit.  On ne peut pas exister sans se sentir exister et se sentir exister est désirable. Cela veut dire que l’agresseur est déjà en lui-même en contradiction avec lui, qu’il a laissé la pulsion sexuelle, ou l’appât du gain dissimuler en lui tout ce qu’il y a de désirable dans le fait non seulement se se sentir exister mais de participer au l’accroissement de puissance de toute autre sentence d’exister parce que finalement il est une dimension où nécessairement elles se rejoignent pourquoi? Parce que Etre est UN. L’agresseur est un imbécile, un ignorant, un maladroit, un amnésique de l’être, c’est-à-dire un dasein qui se nie absurdement en tant que dasein parce qu’il se ferme de façon incompréhensible  à la Sorge, probablement parce que la société, ou son entourage ou « une certaine façon viciée de penser », lui fait croire qu’un petit plaisir est supérieur à ce que Spinoza appelle la joie, le fait de libérer sa puissance d’agir au contact d’autres puissances d’agir que l’on libère aussi (parce qu’être finalement est la libération d’une puissance « UNE ») Le mal est toujours accompli par des êtres  qui sont en proie à la non réalisation de ce que c’est qu’être.

Mais Pierre aussi, probablement pour des raisons plus retorses, plus troubles, tombent finalement dans la même apathie, dans le même oubli. Evidemment une réflexion poussée sur l’individualisme, sur le pouvoir toxique que des modes de vie et de penser fondés sur l’intérêt personnel, l’oïkos, la supériorité de l’intérêt privé sur la chose politique, sur des principes de régulation économique basés sur l’appât du gain et sur la chrématistique commerciale peuvent    entraîner comme conséquences désastreuses permettrait d’expliquer pour une bonne part ce qui s’est probablement passé dans l’esprit de Pierre.  La question (morale)  de savoir ce qu’il aurait dû faire est peut-être mal posée. Meilleure serait celle qui interrogerait le « comment et où être le plus? ». Et c’est ici toute la supériorité d l’éthique sur la morale qui se profile.  Comment positionner mon être dans la configuration la plus conforme au conatus, au désir de donner tout mon comptant d’être et de puissance, de libérer le plus possible ma puissance d’agir? En intervenant . 

  • Mais cela met en danger ta vie.
  • Oui probablement mais que me restera t-il à vivre si je ne suis plus, si je n’y suis plus?

Nous retrouvons ici la distinction entre vivre et exister et la tenace illusion selon laquelle il nous faudrait vivre AVANT d’exister, illusion vraiment dommageable et dont malheureusement chaque jour nous donne des illustrations pitoyables.  L’apoptose dont il a été récemment question nous a pourtant démontré par A+B à quel point le mort d’ordre « vivre à tout » pris était à tout point de vue faux, organiquement inopérant puisque de fait, tout organisme EST un mixte de vie et de mort, puisque de fait nos cellules sont d’emblée faites pour mourir et que c’est grâce à cela que l’on est.  La nature veut être à tout prix, mais cela n’a rien à voir avec un quelconque instinct de survie.

Le film nous décrit parfaitement cette existence fantomatique de Pierre dés qu’il a compris qu’il avait failli non pas tant au devoir être, au déontique mais à la toute simplicité d’être. Le droit naturel l’emporte sur tout devoir et c’est exactement ce qui induit une éthique, un ethos. Ce n’est même pas une question de comportement citoyen, de bonne conscience (pas du tout), ni de pitié ou de commisération, mais de sollicitude viscérale profonde de tout dasein à l’égard de ce qui le préoccupe toute à la fois intimement et universellement: le souci de l’être, le soin apporté à ce que c’est qu’être, le tact requis par la nécessité de laisser intact ce que c’est qu’être et donc de prendre soin, d ‘être viscéralement intéressé à ce que c’est qu’être pour tout être.




Evidemment, chacune et chacun des lecteur.trice.s de cet article est en train de se dire  que c’est bien gentil tout ça mais qu’on se représente mal Pierre sortir de chez lui à 3h du matin pour aller secourir Sabine et  commencer à disserter avec l’agresseur de la sorge dans la philosophie existentielle de Heidegger ou de la philia chez Aristote. Et de fait, il est vraiment douteux que Spinoza, Heidegger, ou Aristote défendrait une telle attitude. Mais c’est là justement le terme à prendre en compte: l’attitude, l’ethos. Tout ceci à la fin des fins est une question d’attitude. Pourquoi avons nous tant à nous soucier de notre attitude parce que c’est la seule voie du dasein, parce que de fait nous ne savons pas comment être et que la seul chose à faire est d’accepter cette contingence, de la vivre, et donc d’assumer le faut de nous soucier de l’être ce qui signifie que toute affaire cessante, dans cette situation quoi qu’il nous en coûte nous devons  agir pour libérer e protéger des puissances d’agir, aussi bien celle de Sabine qui est en grave danger que celle de l’agresseur qui elle est en danger d’amnésie (et en ce moment il y a beaucoup beaucoup de personnes qui sont en  train de perdre le souci de l’être). 

La vie nous place parfois dans ces situations là où il va peut-être falloir choisir entre Etre et vivre, et nous ne pouvons pas nous empêcher de trouver héroïque, idéal, romantique et un peu timbré celle ou celui qui préfère être que vivre mais c’est une vision totalement biaisée. C’est justement le souci de MON être qui m’impose d’avoir le souci de ce que c’est qu’être pour tout le monde, à tout occasion, en tout lieu. Ce n’est pas de l’héroïsme, c’est du bon sens (presque de l’égoïsme même si le terme est mal choix parce que ce n’est pas l’égo qui est ici en question mais le dasein). Il ne fait aucun doute que l’évolution des sociétés, des économies, des habitus des civilisations a placé entre nous des murs, des inégalités sociales, ethniques, économiques, etc, des intérêts corporatistes différents, jusqu’à nous faire accréditer des conduites totalement iniques et dépourvues de toute efficience existentielle. Seulement voilà: on aura beau inventer, suivre et plébisciter comme des crétins des mots d’ordre nationalistes, individualistes défendant à chacun et chacun de penser d’abord à son oïkos ou à sa patrie natale, de fait nous existons et certaines philosophies nous invitent non pas tant à réfléchir qu’à ne pas lâcher cette efficience première et absolument donnée, originale, irrévocable: l’être. En tant qu’existant je ne peux pas ne pas prendre soin de ce que c’est qu’être pour la totalité des ressentis d’existence qui en cet instant concourt ensemble à ce que c’est être pour tout être en tout lieu. Ici se libère une universalité qui contrairement à ce que pensait Aristote ne se limite pas aux humain.e.s. La philia c’est ce qui prévaut indifféremment pour toutes les formes d’être qui ne font que cultiver à leur façon d’autre faon de donner d’autres façons d’être à Dieu (au sens spinoziste du terme). Louise ne peut absolument pas aimer Pierre tout simplement parce qu’il a perdu toute raison et possibilité de s’aimer lui-même. Nous pouvons aimer n’importe qui au gré de circonstances plus ou moins favorables sauf celle ou celui qui, ne serait ce qu’une seconde, s’est absurdement rétracté au souci de l’être, ce qui nécessairement l’exclue de la philia, c’est-à-dire de l’amour. 

Toute hiérarchie des préférences familiales, régionalistes,  nationalistes éprouve ici sa plus radicale absence de tout lieu d’être. Non, nous ne pouvons pas préférer notre famille à nos amis, nos amis à nos voisins, nos voisins à nos compatriotes, nos compatriotes aux étrangers tout simplement parce que personne ne nous le demande, et aussi parce qu’il n’y a pas ici de voisins, de compatriotes, ni même d’humains, Il y a un choeur d'existant.e.s, ce que Deleuze appelle la clameur de l’être. A chacune et à chacun sa tessiture de voix mais de fait, nous « sommes » et pas là même sommes intéressé.e.s à ce que de l’être soit, quelque soit la multiplicité des façons dont toutes ces formes d’être se sentent exister. Ici s’éprouve la différence entre celle ou celui qui, au cri de Sabine, dira: « je préfère protéger mes proches » (mais de quoi, au juste?) et celle ou celui qui ne se posera pas de question parce que, s’il est vrai qu’être s’impose à moi comme question, il ne fait aucun doute que cet être en question est le mien et qu’il s‘active  en cet instant. Rien ne saurait être plus vrai que cela, mais surtout maintenant. Agir et sortir de chez soi pour aider Sabine c’est être, et pas devoir être. Rester chez soi et se raconter la fausse histoire de sa surdité (je n'ai rien entendu), c'est être " peu", voire n'être pas, vivre certes, mais sans être. C'est la définition même du zombie.