dimanche 24 septembre 2017

La conscience, l'Inconscient et le Sujet (suite 4 et fin)


Sa collaboration avec son collègue viennois Joseph Breuer (1842 – 1925) ainsi que son admiration pour les travaux de Charcot ont naturellement conduit Sigmund Freud à utiliser, comme eux, l’hypnose pour tromper la vigilance de la censure et permettre au patient d’exprimer les scènes, les fantasmes ou les souvenirs enfouis dans l’inconscient. Mais il réalise qu’une autre méthode est envisageable. Anna O, souffrant de symptômes d’hystérie grave et  traitée par Joseph Breuer  est une patiente dont le traitement a énormément appris au jeune Freud. Bertha Pappenheim (le vrai nom d’Anna O) avait l’habitude, en effet, de parler pour elle-même et c’est ce qui inspira à Breuer l’idée de la faire parler sous hypnose (entre autres symptômes, Bertha ne pouvait plus parler allemand, sa langue maternelle, elle s’exprimait donc en anglais et inventa elle-même le terme de « talking cure ». Freud reprit au pied de la lettre cette dénomination : « guérison partagée » en invitant ses patients à s’entretenir librement avec lui de leurs souvenirs d’enfance, ou de tel fantasme ou rêve susceptible de revêtir un sens latent, dissimulé. C’est ainsi que naquit la psychanalyse, à savoir le travail d’interprétation permettant au médecin d’induire le sens caché des propos exprimés par le patient à partir de leur contenu manifeste. Aucun rêve, aucun lapsus, aucun souvenir évoqué par la personne en analyse ne peut plus dés lors être  considéré comme insignifiant. Tout prend sens, parce que toute manifestation est à saisir à deux niveaux : le contenu manifeste et le contenu latent. C’est comme si l’inconscient investissait chacune de nos actions, chaque geste, chaque oubli d’une autre dimension. Ce que nous faisons n’est pas « que » ce que nous faisons, une motivation inconsciente s’exprime au travers de notre comportement, a fortiori quand nous agissons spontanément, inconsciemment ou automatiquement.
Cette nouvelle considération des symptômes comme expression d’une intention dissimulée (refoulée par l’effet de censure inconsciente du patient) a énormément influencé la psychiatrie, et notamment le traitement de l’hystérie que certains médecins avaient tendance à considérer comme une mise en scène intentionnelle de la malade. Freud a non seulement prouvé la nature exclusivement psychique de certains troubles (les paralysies hystériques de certaines patientes ne correspondaient à aucune articulation anatomique) mais il a également fait comprendre l’importance de l’écoute de la victime, ainsi que le caractère déterminant de la sexualité dans la compréhension de l’origine des symptômes (ce que la censure refoule est toujours reliée à la sexualité selon Freud).

La rupture entre le docteur Breuer et Freud se situe précisément à ce niveau : celui de la sexualité infantile et de l’Œdipe. Au fil des analyses, Sigmund Freud finit par comprendre tout ce que le présupposé d’une sexualité qui ne serait active qu’à partir de la puberté a de restrictif et de faux. Cela ne fait pas sens et ne permet pas de remonter à l’origine véritable des symptômes. On mesure le scandale provoqué par les thèses de Freud quand on la met en rapport avec la bourgeoisie Viennoise du début du 20e siècle. Quelque chose des thèses psychanalytiques impose une vision totalement révolutionnaire et pour le moins déstabilisatrice des rapports familiaux. Nous faisons comme si  la typologie des attachements (on aime ses parents « comme ça », sa compagne « comme ça », ses enfants « comme ça », etc.) était innée et n’était pas l’objet d’un apprentissage alors même que tous les parents savent bien qu’il est nécessaire à certains moments de clarifier et d’imposer cette dissociation. Tout enfant masculin aime sa mère et veut se marier avec elle « quand il sera grand », et c’est la même chose pour la fille qui aime son père d’un amour qu’il est impossible de qualifier de dépourvu d’érotisme. Non seulement Freud affirme que la sexualité des enfants existe, qu’elle se satisfait par des voies dérivées (succion, plaisir buccal, tétée, etc.) mais il finit par imposer cette évidence de l’Œdipe.
  
Pourquoi l’histoire d’Œdipe nous fascine-t-elle autant ? Pourquoi semble-t-il difficile d’imaginer qu’il puisse arriver quelque chose de pire à un être humain ? Parce que les crimes d’Œdipe décrivent à la fois à ce qui rend impossible la notion même de famille et, selon Freud, parce qu’ils correspondent à des désirs inconscients premiers, originels que nous avons tous éprouvés. Entrer dans une communauté d’êtres humains régulée par des lois, c’est d’abord avoir du renoncer à cette relation initiale. Tout homme sorti de l’enfance désirera des femmes à partir de l’interdiction de son désir premier qui l’orientait vers sa mère et inversement tous les hommes qu’une femme rencontrera dans le cadre d’une relation amoureuse seront fondamentalement les substituts du père. Aucun rapport amoureux ne se conçoit autrement que sur la base de cet interdit fondamental et toute notre vie affective est, dés lors, dépendante, selon Freud, de la façon dont nous avons passé « notre Œdipe ». Ce que le héros de Sophocle a fait, c’est exactement ce qui rend impossible toute socialisation. L’ethnologue Claude Lévi-Strauss ne contredit pas Sigmund Freud sur ce point puisque il affirme que la prohibition de l’inceste est « l’interdit culturel par excellence », c’est-à-dire l’interdit à partir duquel une culture, une civilisation peut se constituer. Violer cet interdit, c’est se mettre au ban de cette humanité dont Aristote affirmait qu'elle était fondamentalement politique, c'est-à-dire faite pour se constituer en cités, en civilisations ("l'homme est un animal politique"- Aristote)

Le rapprochement de notre vie affective avec cette tragédie antique met en valeur une différence essentielle. Œdipe ne sait pas qu’il tue son père quand il se dispute avec un passant, pas plus qu’il ne sait qu’il se marie avec sa mère en épousant Jocaste, la reine de Thèbes. Par contre, nous avons tous en nous le souvenir de notre premier amour ainsi que celui de notre haine originelle pour le parent du même sexe que le notre, mais nous ne « savons pas que nous le savons » et c’est exactement ce qui distingue totalement l’Inconscient au sens psychanalytique de l’ignorance, ou de l’inconscience.
Dans le film de John Huston, Cecily (Anna O ou Bertha Pappenheim en réalité) guérit quand elle accepte de reconnaître qu’elle aimait son père (en tant qu’homme et pas en tant que Père). De même, le film raconte l’histoire d’un souvenir d’enfance de Freud dont il finit par saisir la signification lorsque il réalise qu’il a éprouvé des sentiments similaires pour sa mère. Ce film ne cherche pas nécessairement l’authenticité « biographique » (Freud n’a jamais été l’analyste d’Anna O) mais il rend très précisément compte de ce mélange d’audace, d’intelligence et d’introspection permettant à Freud de formuler ses hypothèses grâce à son entourage et souvent contre lui.
Parmi toutes les analyses de Freud, celle du Président Schreber est particulièrement intéressante, bien qu’elle ait été faite à partir d’un mémoire rédigé par le Président et sans que Freud l’ait jamais rencontré. Schreber a été interné à cause d’une paranoïa. Ce trouble est, aujourd’hui encore, difficile à cerner, pour la psychiatrie, parce qu’il regroupe plusieurs symptômes sans que l’on puisse vraiment trouver de point commun entre eux. Or c’est justement ce que Freud est parvenu à trouver concernant ce cas là. Les délires manifestes de Schreber étaient les suivants : a) la persécution b) la jalousie c) l’érotomanie (vouer un amour délirant pour une personne) d) la mégalomanie (s’estimer plus grand et meilleur que tout le monde).
Freud soutient que ces quatre délires manifestes décrivent quatre façons différentes de nier un énoncé latent, celui de l’amour homosexuel. En d’autres termes, le désir inconscient de Schreber « parle » et mieux que cela, il suit précisément les règles grammaticales de sa langue. Les quatre délires manifestes expriment méthodiquement l’acte de nier le sujet, le verbe, l’objet, l’énoncé » en bloc de l’expression du désir homosexuel masculin (refoulé) : moi un homme, je l’aime lui, un homme :
1 - Nier le sujet (délire de jalousie) : ce n’est pas moi qui aime, c’est elle, ma femme, d’ailleurs elle aime tous les hommes donc je suis jaloux.
2 – Nier le verbe (persécution) : je ne l’aime pas, je le hais. D’ailleurs il me hait, tous les hommes me persécutent, donc je suis persécuté.
3- Nier l’objet (érotomanie). Je ne l’aime pas lui, mais elle ma femme, donc je lui adresse des manifestations délirantes d’amour.
4- Nier l’énoncé en bloc (mégalomanie) : je ne l’aime, pas, je n’aime personne, je vaux mieux que tout le monde, donc je suis mégalomaniaque.

Pourquoi cette analyse est-elle plus fascinante que les autres ? Parce que Freud y suggère que notre inconscient ne suit pas les lignes du corps (comme la paralysie historique le prouve) mais les règles de la langue. Nous croyons manipuler la langue pour lui faire exprimer ce que nous voulons mais la vérité est que nous sommes manipulés par elle à un point dont nous n’avons pas idée. Si Schreber, selon Freud, souffrait de ces quatre symptômes là et s’ils ne pouvaient être que quatre, c’est parce que sa langue maternelle lui a imposé, à son insu, cette modalité grammaticale de dénégation (laquelle est aussi une figure rhétorique). Notre langue structure suffisamment notre pensée pour que nous soyons structurés par elle et pas seulement mentalement mais tout aussi bien « physiquement ». Un psychanalyste se devrait dés lors d’être aussi et surtout un linguiste afin de comprendre quelles sont les figures de style et les règles de syntaxes qui oeuvrent ainsi dans notre inconscient et régulent nos fantasmes. Par définition, notre inconscient n’est pas contrôlable mais il n’est pas totalement inconnaissable. Nous pouvons envisager de mettre à jour certains de ses ressorts dés lors que nous réalisons, comme le dit Jacques Lacan que « L’inconscient est structuré comme un langage ». Subir la loi de son inconscient, c’est « être pris dans les filets du langage » : 
« Les symboles enveloppent la vie de l’homme d’un réseau si total qu’ils conjoignent avant qu’il vienne au monde ceux qui vont l’engendrer « par l’os et par la chair », qu’ils apportent à sa naissance avec les dons des astres, , sinon avec les dons des fées, le dessin de sa destinée, qu’ils donnent les mots qui le feront fidèle ou renégat, la loi des actes qui le suivront jusque là-même où il n’est pas encore et au-delà de sa mort même, et que par eux sa fin trouve son sens dans le jugement dernier où le verbe absout son être ou le condamne, sauf à atteindre à la réalisation subjective de l’être-pour-la-mort ».
                                                                                          Jacques Lacan.

Conclusion
Avec Jacques Lacan qui développe une piste ouverte par Sigmund Freud, lui-même, la distinction entre notre conscience et notre inconscient prend un nouveau sens. Je vis et puis je dis que je vis, créant par là même une dissociation entre le sujet de l’énonciation, celui qui dit qu’il vit et le sujet de l’énoncé, celui dont on parle quand on dit : « je vis ». Le sujet de l’énoncé est celui dont je deviens conscient. Le trouble né du fait que le sujet de l’énonciation n’est jamais exactement le même que celui de l’énoncé, voire pas du tout, est finalement cela même que nous appelons « inconscient ». A la question de savoir si la conscience nous permet de savoir qui on est, la réponse serait, dans cette perspective plutôt : « non ». Elle est plutôt cette illusion de transparence éprouvée par un sujet de l’énoncé qui ne se rendrait pas compte qu’il est moins « sujet » de ses actes que « sujet » grammatical d’une phrase formulée par un autre que lui (le sujet de l’énonciation). Suis-je ce que j’ai conscience d’être ? Non, comme le disait déjà Spinoza en un autre sens, la conscience est une illusion qui nous fait croire à notre liberté. Ce que j’ai conscience d’être, c’est ce que ma conscience se choisit comme reflet gratifiant ou coupable, comme héros d’un conteur qui lui reste dans l’ombre (le sujet de l’énonciation). Quand Descartes écrit les méditations et parle de lui, même si ce « Je » est universel, il semble croire que la distance entre le Descartes écrivant et le Descartes personnage des méditations n'existe pas. C’est comme si Ulysse se dotait d’une existence indépendante d’Homère ou comme si Madame Bovary croyait pouvoir sortir du livre de Flaubert. Il faudrait même aller jusqu’à dire qu’au-delà de Flaubert ce qui écrit des livres c’est toujours d’abord « de la langue ».
La conscience serait-elle donc un produit dérivé de la vie en société ? Oui, à condition de rajouter aux termes de la question le caractère premier et déterminant du langage. « La conscience n'est en somme qu'un réseau de liens entre les hommes. » selon Friedrich Nietzsche. Confronté à la nécessité de survivre, l’homme a perfectionné sa capacité de communication afin de pouvoir exprimer à l’autre sa détresse et ses besoins, ce qui a donné naissance au langage. A force de partager avec l’autre ses angoisses et ses désirs, il a fini par se percevoir lui-même comme un autre et par instaurer de lui à lui cette interface narrative et linguistique dont l’autre nom est : « la conscience ».

vendredi 22 septembre 2017

Ca Descartonne! (illustrations par les élèves de la classe de Terminale L2 des deux premières Méditations métaphysiques de René Descartes)

Dessin de Matthias Portal
Dessin de Zakaria Megherbi

Schéma de Thomas Lacroix




Bande dessinée de Charlotte Roze
Montage de Yann Maquin (1)
Montage de Yann Maquin (2)

Dessin de Fanny Honoré
Dessin de Toinon Bouton
Dessin d'Elia Dauphin
Dessin de Florine Le Vaillant

jeudi 21 septembre 2017

"Puis-je douter de moi-même?" - Exercice



1)    Formulez un argument prouvant que la réponse est « évidemment » : oui
2)    Formulez un autre démontrant que la réponse est « évidemment » : non
3)    Qu’y a-t-il d’ordinaire, de banal dans le fait de vous demander votre carte d’identité ?
4)    En quoi le même acte peut-il être interprété, au contraire, comme une « anomalie », voire une absurdité ?
5)    Le philosophe français Paul Ricoeur distingue deux formes d’identité :
-       la mêmeté (idem) : je reste le même, j’ai les mêmes empreintes digitales. Je suis le même dans le temps parce que je suis fondamentalement « moi »
-       L’ipséïté (ipse) : je dois m’efforcer de garder une ligne de conduite malgré les atteintes et les changements de caps imposés par le temps qui passe. « Je te promets de… » : je prends date, je m’efforcerai de « tenir la ligne » d’une unité de conduite, de volonté et de pensée malgré les aléas des circonstances et l’altération du temps. On pourrait dire que j’œuvre sans cesse pour maintenir le moi, sans quoi il ne sert plus à rien de s’engager, de promettre, de jurer.
Formulez avec vos mots cette distinction. Quelle utilisation peut-on en faire dans la perspective du sujet ?



mardi 19 septembre 2017

"Puis-je savoir si j'aime?" - La réponse de Maître Gims



« Puis-je savoir si j’aime ? » est un sujet de Philosophie qui peut nous amener loin comme nous avons commencé de nous en rendre compte au fil de plusieurs types d’exercice de méthode notamment. Cette question pose finalement la question de la compatibilité entre la sincérité et la conscience. Un amour qui ne serait pas sincère perdrait immédiatement son sens, sa réalité et ne mériterait pas son nom. Le problème vient du fait que la conscience qu’on en prend établit par là même une distance, un jeu (au sens où il y a du jeu entre des rouages) finalement un doute. Un amour déclaré ne deviendrait-il pas suspect, du fait même de cette déclaration, de cette proclamation trop extérieure pour être réellement éprouvée ? Les grandes douleurs sont muettes dit-on. Se pourrait-il que les amours authentiques le soient aussi ? Puis-je prendre conscience que je suis amoureux si ce sentiment implique un attachement trop fort pour être dit, voire simplement réalisé par la personne qui le ressent ? Prenons garde à une réponse qui serait trop exclusivement négative car un amour inconscient ne pourrait plus dés lors être assumé, consenti. Nous n’aimerions que « malgré nous », et cela ne correspond pas à nos impressions. Aimer ne peut se concevoir sans un acquiescement de tout son être, sans une approbation inconditionnelle de soi à ce que l’on éprouve. Il est vrai qu’aimer ne se décide pas et pourtant, comment aimerions-nous sans le vouloir ?
Quel est le point de vue de Maître Gims sur cette interrogation ?
-       « J'ai retrouvé le sourire quand j'ai vu le bout du tunnel"
Bon si j’étais prof de philo, je serais tenté de dire : « hors sujet ». On parle d’amour, Maître Gims nous parle de constructions routières. Admettons ! Il a retrouvé le sourire quand il a vu le bout du tunnel, d’accord !
-       Où nous mènera ce jeu du mâle et de la femelle ? Du mâle et de la femelle ?
Ca se complique un peu : le jeu du mâle et de la femelle, est-ce le tunnel ? Si oui, on peut répondre à la question : le jeu du mâle et de la femelle est aussi interminable qu'un long tunnel. On pourrait aussi envisager que la justification la plus profonde poétiquement de cette association, c’est tout simplement que « femelle » rime avec « tunnel », mais ne préjugeons pas négativement de l'art poétique de Maître Gims.
- "On était tellement complices on a brisé nos complexes. Pour te faire comprendre t’avais juste à lever le cil. T’avais juste à lever le cil."
De nouveau une rupture de genre, de style, de ton, de figure, de tout quoi ! Nous étions dans un tunnel, dans le labyrinthe du jeu entre le mâle et la femelle, dans la rime flamboyante « Tunnel / Femelle » et voilà que Maître Gims nous raconte une histoire. Il s’adresse à quelqu’un avec qui il brise des complexes et qu’il comprend grâce à ces mouvements de cil. Un battement de cil, c’est : « mets le couvert ! », deux, c’est : « on retire ses lunettes quand on est à table », bref, tout est codé. Super couple ! En plus on peut se comprendre sans interrompre Jean-Pierre Pernaut. Chapeau ! C’est pas pour rien qu’on l’appelle Maître, Maître Gims !
-       J’étais prêt à graver ton image à l’encre noire sous mes paupières afin de te voir même dans un sommeil éternel, même dans un sommeil éternel.
 Au-delà de la difficulté technique de l’action décrite, même pour un chirurgien ophtalmologiste ou un tatoueur de l’extrême, la gravure d’une image sous des paupières pose également des problèmes d’ordre logique. Maître Gims semble penser qu’en fermant les yeux dans un sommeil éternel, il verra le dessin sur l’écran de ses yeux fermés, un peu comme des volets que l’on aurait peint de l’intérieur pour voir autre chose que ce qu’il y a dehors. Si les paupières sont closes et si l’image est peinte en noire, ça risque de faire un peu noir sur noir, non ? Soyons fair-play : Maître Gims dit seulement qu’il était prêt à le faire et c’est tant mieux pour lui, car autrement il aurait fallu tout éponger au buvard et c’était pas gagné niveau maquillage.
-       J’étais censé t’aimer mais j’ai vu l’averse
Il est difficile à suivre Maître Gims. On était dans le tatouage gothique à la Marylin Manson et on se retrouve avec Evelyne Dhéliat présentant la météo. Il a vu l’averse. Bon ! Avant, il était « censé » aimer sa copine. D’accord ! Donc dans le tunnel du jeu du mâle et de la femelle, il voit qu’il pleut à la sortie, Du coup, il remet à plus tard ou à jamais cet amour qu’il était censé vouer à sa petite amie. Il aurait fait beau, ça allait. Mais là non ! (j’essaie de suivre). La pluie l’a fait changer d’avis. On peut pas aimer et mettre un K-Way. « Tu vois ma chérie, on serait à Dubaï, je t’aimerais, mais là, on est à Brest ». Il était à deux doigts de se plonger les yeux dans un bocal de suie pour sa Dulcinée mais il s’est vite repris, le Master Gims, et là c’est « Niet ! » pour les vacances en Bretagne.
-       J’ai cligné des yeux, tu n’étais plus la même.
C’est peut-être qu’il s’est laissé tenter par l’opération. Du coup, il s’endort avec Nathalie Portman et il se réveille avec la Mère de la famille Adams. C’est ça le risque avec la chirurgie esthétique ou les tatouages difficiles, ça peut rater. Il a cligné des yeux et c’était plus la même : peut-être qu’elle est partie et qu’il est en train de parler à la femme de ménage.
-       Est-ce que je t’aime ? J’sais pas si je t’aime.
Bon ! Si c’est la femme chargée de l’entretien, ça ne va pas vraiment l’atteindre cette déclaration en demi-teinte. Un peu surprise peut-être :
-       Bonjour M’sieur Gims, un peu de repassage et la vaisselle comme d’habitude ?
-       Est-ce que je t’aime ? J’sais pas si je t’aime.
-       Ok ! Je vois. On a un peu forcé sur l’alcool de prune. Pas vrai M’sieur Gims ?
-       Est-ce que tu m’aimes ? J’sais pas si je t’aime.
-       Oui, oui, moi aussi. On vous aime bien. Freinez un peu sur les mélanges, quand même ! Moins de Red Bull dans votre absinthe !
-       Pour t’éviter de souffrir je n’avais qu’à te dire je t’aime
-       Euh oui ! Le petit chèque à la fin du mois, ça gêne pas non plus !


Quelques mots sur le refrain et le titre de la chanson : 
« Est-ce que je t'aime?
J'sais pas si je t'aime
Est-ce que tu m'aimes?
J'sais pas si je t'aime
Au niveau des intonations : chapeau bas Maître Gims ! Vous jouez ici à plein de la gamme montante et suspensive de toute interrogation et de la gamme descendante de la « réponse ». Les deux « t’aime » se répondent et se font écho. Le premier résonne comme un appel, et le second comme un constat limite désespéré. On reste dans l‘indécision, l’introspection désabusée, un peu pessimiste quant à la suite de cette histoire de tunnel, d’averse et d’œil au beurre noir. Au niveau du sens, on est un peu plus perplexe parce que, comme déclaration, c’est pas le must :
-       Est-ce que tu m’aimes ? Moi j’sais pas !
-       Bon, ben si tu sais pas, tu rentres chez toi, tu t’interpelles un tantinet et tu reviens me parler quand t’auras fini de sucer des bâtonnets d'ecsta glacés. Ok? So Long ! Bro !
L’ordre aurait été inversé, c’était déjà plus dans les clous : « J’sais pas si je t’aime. Est-ce que tu m’aimes ? » On peut comprendre que la réponse de sa copine l’aide à se prononcer sur la question, même si, à la place de la copine, on aurait du mal à s’emballer :
-       Ben, j’sais pas et toi ?
-       Ben, moi j’sais pas, et toi ?
-       Ben j’sais pas, et toi ?   (bref une piste accrocheuse et prolixe pour une nouvelle chanson)
Sigmund Freud affirme que, dans notre inconscient, la négation ne joue pas. Autrement dit, que l’on aime ou que l’on n’aime pas, ce qui compte c’est que la notion d’amour soit évoquée, rêvée, suggérée inconsciemment. En clair, le simple fait que la question soit posée est déjà assez significatif et ça : on a très envie de le dire au chanteur parce que ça lui aurait fait gagner du temps niveau embouteillage  dans le tunnel, sommeil éternel du temps et tatouage improbable de la cataracte. A nous aussi ça aurait fait gagner du temps, niveau…. (euh ! A tous les niveaux, en fait)

Terminons par notre sujet : « Puis-je savoir si j’aime ? » Maître Gims nous répond : « Non » Son argumentation est intéressante mais difficile à suivre. Il semble que l’impossibilité de cette certitude soit causée par le fait qu’elle ne soit plus la même. Qu’aimons-nous vraiment chez l’autre ? Peut-être le fait qu’elle soit autre, justement, voire sans cesse différente de ce qu’elle était avant. C’est finalement exactement ce que Verlaine déjà écrivait :

                       « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
   D’une femme inconnue
   Et que j’aime et qui m’aime
   Et qui n’est chaque fois
   Ni tout à fait la même
   Ni tout à fait une autre,
   Qui m’aime et me comprend »
On n’aime jamais « quelqu’un » en fait, ou du moins, jamais une identité fixe, définitive. On aime la façon qu’une personne a de n’être jamais celle que l’on attend, ni celle que l’on a quittée la veille…Comme quoi un brin de lecture de poésie symboliste, un chouïa de Philo : ça peut pas faire de mal quand on écrit une chanson.

dimanche 17 septembre 2017

Texte de Sigmund Freud extrait de "Introduction à la psychanalyse"

« Nous assimilons donc le système de l'inconscient à une grande antichambre, dans laquelle les tendances psychiques se pressent, tels des êtres vivants. A cette antichambre est attenante une autre pièce, plus étroite, une sorte de salon, dans lequel séjourne la conscience. Mais à l'entrée de l'antichambre, dans le salon veille un gardien qui inspecte chaque tendance psychique, lui impose la censure et l'empêche d'entrer au salon si elle lui déplaît. Que le gardien renvoie une tendance donnée dès le seuil ou qu'il lui fasse repasser le seuil après qu'elle a pénétré dans le salon, la différence n'est pas bien grande et le résultat est à peu près le même. Tout dépend du degré de sa vigilance et de sa perspicacité. Cette image a pour nous cet avantage qu'elle nous permet de développer notre nomenclature. Les tendances qui se trouvent dans l'antichambre réservée à l'inconscient échappent au regard du conscient qui séjourne dans la pièce voisine. Elles sont donc tout d'abord inconscientes. Lorsque, après avoir pénétré jusqu'au seuil, elles sont renvoyées par le gardien, c'est qu'elles sont incapables de devenir conscientes : nous disons alors qu'elles sont refoulées. Mais les tendances auxquelles le gardien a permis de franchir le seuil ne sont pas devenues pour cela nécessairement conscientes ; elles peuvent le devenir si elles réussissent à attirer sur elles le regard de la conscience. Nous appellerons donc cette deuxième pièce système de la préconscience (le préconscient). Le fait pour un processus de devenir conscient garde ainsi son sens purement descriptif. L'essence du refoulement consiste en ce qu'une tendance donnée est empêchée par le gardien de pénétrer de l'inconscient dans le préconscient. Et c'est ce gardien qui nous apparaît sous la forme d'une résistance, lorsque nous essayons, par le traitement analytique, de mettre fin au refoulement. »
Questions :

1)    Dessinez le schéma décrit ici par Sigmund Freud (les deux pièces, la censure, etc.)
2)    « Si elle lui déplaît » (ligne 6) : expliquez cette expression. Quelles sont les tendances susceptibles de déplaire au gardien ?
3)    Quelles sont les trois instances agissant dans la psyché sans lesquelles nous ne pouvons pas comprendre ce texte ?
4)    Situez les rêves et les lapsus dans ce schéma
5)    Situez le traitement analytique dans ce schéma


La Conscience, l'Inconscient, le Sujet (suite 3)


3   3 - L’inconscient et « l’anti-cogito » - Freud et Jacques Lacan
La démarche de René  Descartes peut (et même doit, dans un premier temps) nous sembler exemplaire, inattaquable. Néanmoins cette inférence du libre arbitre à partir du « je pense » pose question. Descartes cherche et trouve cette transparence à soi absolue de la pensée permettant au sujet qui pense de savoir qu’il existe. On peut m’abuser sur « ce que ma pensée pense » mais pas sur la réalité effective, sur le fait qu’elle pense et pour s’effectuer ainsi, il faut bien que j’existe. Mais tout le problème vient du caractère résolu du doute de Descartes : il veut douter, et de cette volonté de douter à laquelle rien ne résiste, il déduit l’existence d’une pensée qui est « sienne » d’où son existence tout court. Cette volonté de douter va jusqu’à imaginer un Dieu trompeur, et c’est de cette représentation d’une puissance de dissimulation et de falsification sans limite qu’il déduit l’existence de sa pensée, aussi abusée soit-elle : « il ne saurait faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose ». Autrement dit je serai toujours, pour le moins, cette pensée de n’être rien manifestant nécessairement l’existence de « quelque chose ». Peu de lignes après le passage que nous avons étudié, Descartes poursuit ainsi :
« Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent.
Certes ce n’est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature. Mais pourquoi n’y appartiendraient-elles pas ? Ne suis-je pas encore ce même qui doute presque de tout, qui néanmoins entends et conçois certaines choses, qui assure et affirme celles-là seules être véritables, qui nie toutes les autres, qui veux et désire d’en connaître davantage, qui ne veux pas être trompé, qui imagine beaucoup de choses, même quelquefois malgré moi-même, comme par l’entremise des organes du corps ? Y a-t-il rien de tout cela qui ne soit aussi véritable qu’il est certain que je suis, et que j’existe, quand même je dormirais toujours, et que celui qui m’a donné l’être se servirait de toutes ses forces pour m’abuser ? Y-a-t-il aussi aucun de ces attributs qui puisse être distingué de ma pensée, ou qu’on puisse dire être séparé de moi-même ? Car il est de soi si évident que c’est moi qui doute, qui entends, et qui désire, qu’il n’est pas ici besoin de rien ajouter pour l’expliquer. »


Il s’interroge sur tout ce qu’il peut associer à ce dernier terme de « chose qui pense », puisque il est, en un sens fort et indiscutablement « littéral » : « hors de doute ». Reprenons l’exemple déjà évoqué: je marche. Cela signifie que je pense marcher. Je suis une chose qui pense qu’elle marche, et aussi incertaine que soit la réponse à la question de savoir si je marche effectivement, il ne fait aucun doute qu’en tant que chose qui pense qu’elle marche, j’existe. Par conséquent toutes les pensées, toutes les impressions et représentations que j’ai, ont au moins ce fond de vérité qu’elles marquent le fait de mon existence.
Mais cette évidence à laquelle Descartes fait ici référence comme pouvant se passer de toute explication, à savoir que c’est lui qui doute, qui entends, qui désire, pose problème. Où se situe vraiment la certitude qu’il vient, sans aucun doute, de découvrir ? Dans le fait qu’il est lui-même une chose qui pense ou bien dans le fait qu’une chose qui pense est ? Ce rapprochement avec lui-même qui selon lui, va de soi, est-il si fondé qu’il ne mérite pas d’être démontré à son tour (mais comment pourrait-il l’être ?). Reprenons notre exemple : « une chose qui pense » pense marcher. Peut-être ne marche-t-elle pas vraiment mais il faut bien qu’elle existe pour penser qu’elle marche, donc « cette chose qui pense marcher » existe. C’est effectivement « inattaquable », indubitable, mais à aucun moment de cette certitude, le « Je » n’est entré en ligne de compte et c’est exactement ce que le philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844 – 1900) opposera à la proposition de Descartes : 
« Il est pensé, donc il y a un sujet pensant », c'est à quoi aboutit l'argumentation de Descartes. Mais cela revient à poser comme « vraie a priori » notre croyance au concept de substance : dire que s'il y a de la pensée, il doit y avoir quelque chose « qui pense », ce n'est encore qu'une façon de formuler, propre à nos habitudes grammaticales qui suppose à tout acte un sujet agissant. Bref, ici déjà, on construit un postulat (un principe) logique et métaphysique au lieu de le constater simplement."
            Nietzsche, La Volonté de Puissance, 1885-1888

Nietzsche épure encore davantage la dernière version que nous avons formulée : c’est encore trop d’affirmer : « une chose qui pense » pense marcher. Ce que l’on peut affirmer, c’est « une pensée de marcher est », et puis c’est tout. Que cette pensée soit celle d’une « chose », d’une substance, c’est encore de la supposition, c’est une conception héritée des grammaires des langues occidentales, lesquelles nous ont finalement « dressé », conditionné à poser qu’aucune action ne pouvait s’effectuer sans avoir un auteur, un moi, un agent. « J’aime » signifierait : je déclenche en moi l’action d’aimer, mais ne serait-il pas plus juste d’affirmer, en suivant la perspective défendue par Nietzsche : « l’action d’aimer se déclenche en moi », voire  « l’action d’aimer se produit » ou encore « il y a de l’amour », tout comme Charles Trenet  chante « il y a de la joie ».
Il ne nous viendrait pas en tête que l’acte de pleuvoir soit totalement causé par le nuage ni d’investir le nuage de la volonté de faire pleuvoir. Il existe dans la nature des forces : la pluie, le vent, la chaleur, le froid, etc. qui déclenchent des phénomènes de façon impersonnelle, brute, anonyme. Mais dés qu’une action concerne l’être humain, nous faisons immédiatement dépendre les actions des personnes. Selon Nietzsche, tout cela vient d’un principe tellement gravé dans notre grammaire que nous ne pensons pas à le remettre en cause, soit la structure sujet/verbe/complément (c’est le sujet qui provoque l’action du verbe, laquelle se conjugue différemment en fonction du sujet). Descartes serait, selon Nietzsche, victime de « ce pli ». Si nous devions vraiment rendre compte de l’argument opposé à Descartes par Nietzsche, il faudrait « tordre » notre façon usuelle d’utiliser notre langue et poser que pour le philosophe allemand, « il (impersonnel) est pensé dont il est existé » (ou encore « ça pense donc ça existe »), mais qu’il n’est rien dans ce lien qui nous autorise à affirmer « je pense donc je suis ».
Dans son livre « par delà le bien et le mal, Nietzsche insiste sur ce qu’il appelle « superstition » :
"Si l'on parle de la superstition des logiciens, je ne me lasserai jamais de souligner un petit fait très bref que les gens atteints de cette superstition n'aiment guère avouer : c'est à savoir qu'une pensée vient quand « elle » veut, non quand « je » veux, en telle sorte que c'est falsifier les faits que de dire que le sujet « je » est la détermination du verbe « pense ». Quelque chose pense, mais que ce soit justement ce vieil et illustre « je », ce n'est là, pour le dire en termes modérés, qu'une hypothèse, qu'une allégation ; surtout, ce n'est pas une « certitude immédiate ». Enfin, c'est déjà trop dire que quelque chose pense, ce « quelque chose » contient déjà une interprétation du processus lui-même. On raisonne selon la routine grammati­cale : « Penser est une action, toute action suppose un sujet actif, donc... »
                             
Or il se trouve que certaines pensées, certains actes, certains faits se manifestant dans notre psychisme et dans notre vie trouve beaucoup d’échos dans cette formulation de Nietzsche : « Une pensée vient quand elle veut et non quand « je » veux, alors qu’ils ne sont pas vraiment pris en compte par les thèses de Descartes, ce sont les rêves, les lapsus, les actes manqués. Descartes s’intéresse au rêve dans le cadre d’une démarche volontaire consistant à douter systématiquement de ses impressions, mais la question de savoir qui pense dans le rêve ne l’intéresse pas. La question se pose pourtant puisque le rêve n’est pas une pensée volontaire. Quelque chose pense en nous, ou, pour suivre le fil de la démarche de Nietzsche : penser se fait en nous sans que nous soyons les initiateurs de ce flux d’images dont nous sommes les réceptacles passifs.
Il en va de même pour les lapsus. Quand je suis conscient, non seulement je sais ce que je dis, mais je dis exactement ce que je veux. Je maîtrise mes paroles, mais voilà qu’un autre mot que celui que j’avais l’intention de dire s’intercale dans mon discours, créant par là même un autre sens, différent de mon projet initial. Je ne peux pas dire que cela n’a pas été pensé, car la parole qui est sortie de ma bouche veut bien dire quelque chose sauf que ce n’est pas mon moi conscient qui l’a prononcée. La plupart du temps, nous attribuons nos lapsus à des dysfonctionnements de notre attention sans accorder d’importance à ce qui est dit, en faisant semblant de ne pas nous apercevoir que ces lapsus sont bien des affleurements à la parole d’une pensée qui en nous, n’est pas exactement la notre tout en étant paradoxalement plus authentique, en disant éventuellement ce que nous n’aurions pas osé dire consciemment. Nos lapsus nous en apprennent souvent davantage sur nous-mêmes que tous nos discours conscients parce que ces derniers, trop maîtrisés, sont joués, ou plutôt suivent le cours de la routine sociale, de la morale de notre époque, des dynamiques d’intégration et de figuration au sein d’un groupe, d’un milieu par lequel nous voulons être acceptés.
Le psychanalyste Jacques Lacan (1901 – 1981) résume cette dernière idée dans une formulation qu’il a lui-même baptisée « l’anti-cogito » : « Je pense où je ne suis pas donc je suis où je ne pense pas. » « Là où je pense, c’est-à-dire là où je suis conscient, je ne suis pas », c’est-à-dire je ne suis pas vraiment, j’agis conformément à des conventions extérieures. Donc je suis où je ne pense pas, c’est-à-dire que je ne suis jamais plus authentique que lorsque dans le lapsus par exemple, mon discours conscient déraille et laisse quelque chose de mes désirs, de mes traumatismes ou de mes souvenirs inconscients remonter inopinément à la surface de ma prise de parole.
On pourrait opposer à Jacques Lacan qu’il psychologise ou psychiatrise une thèse qui dans l’esprit de Descartes est métaphysique. Le « je suis » de Descartes (j’existe) n’a pas le même sens, en effet, que le « je suis » de Lacan qui signifie : « je suis vraiment, ou authentiquement », mais ce n’est pas totalement exact, si nous nous rangeons aux arguments défendus par Friedrich Nietzsche car cette certitude métaphysique est battue en brèche par une considération grammaticale, comme si Descartes, aussi embarqué soit-il dans une démarche de remise en cause radicale de toutes ses anciennes opinions omettait d’y inclure tout ce que penser doit au langage et plus spécifiquement aux figures de notre langue. Il était impossible au 17e siècle de faire valoir un argument de ce genre (il faut attendre 1916 pour que Ferdinand de Saussure invente la linguistique)
Avant Jacques Lacan, c’est Sigmund Freud (1856 – 1939) qui, le premier, a souligné et théorisé le rôle déterminant de l’inconscient dans notre psychisme. Il y a une quantité incroyable de faits psychiques qu’il est impossible d’expliquer sans reconnaître en nous du dissimulé, du caché. En d’autres termes, il existe en chacun de nous un mécanisme psychique  par le biais duquel nous créons de nous-mêmes en nous-mêmes de l’implicite, du refoulé, du censuré, de telle sorte que ces pensées ou ces souvenirs se manifesteront autrement et profiteront de toutes les brèches de notre conscience, de notre comportement volontaire pour se manifester. « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison » dit Freud, en considérant cette découverte de l’inconscient comme la troisième blessure narcissique imposée par la science à l’orgueil humain (après Galilée et Darwin).
Comment et pourquoi créons-nous inconsciemment en nous-mêmes cet étranger à nous-mêmes qui, étrangement, est peut-être davantage nous-mêmes que notre moi conscient (qui joue le rôle de la comédie sociale). Selon Sigmund Freud, tout être humain est, dans les premiers âges de l’enfance, gouverné par le « ça », c’est-à-dire le principe de satisfaction de toutes ses pulsions. Il est animé par le désir et, contrairement à ce que toutes les théories psychiatriques et médicales pouvaient concevoir à l’époque, ce désir est sexuel (en d’autres termes, la sexualité n‘attend pas la puberté pour se manifester). Sans bénéficier des moyens physiques d’exprimer cette sexualité, l’enfant va trouver une multitude de voies « dérivées » ou « déviantes ». Notre moi se constitue donc à partir de cette première difficulté rencontrée par le ça à l’égard de l’exigence de satisfaction de ses pulsions. Une troisième instance va s’imposer au fil de l’éducation de l’enfant par ses parents, c’est le sur-moi, soit l’assimilation par le psychisme de l’autorité des tuteurs : « Tu dois » ou « tu ne dois pas », « ces choses là ne se font pas ». Derrière cette éducation et ces différentes interdictions de pensées ou d’actes incorrects, c’est la morale et les règles imposées par la société qui vont être intériorisées par l’enfant. Ce point est fondamental : nous faisons « nôtre » cette autorité parentale, c’est-à-dire qu’une partie de nous va se faire la porte-parole de l’interdit, de la censure.
Tous les rouages du mécanisme de l’inconscient sont maintenant en place. Dans notre psyché se bousculent une multitude de désirs et de souvenirs qui aspirent à devenir conscients mais un effet de censure inconscient « filtre », comme à l’entrée de la conscience, les désirs corrects et ceux qui ne le sont pas. Les « recalés » composent l’inconscient, mais ils ne seront pas pour inopérants. Puisque l’accès à la conscience leur est interdit, ils se manifesteront autrement au sujet, soit par les rêves, les lapsus les actes manqués, soit par des troubles de comportement dont la dysfonctionnalité sera proportionnelle à l’importance du traumatisme. Si le sujet se cache à lui-même une vérité cruciale (comme l’homosexualité pour le Président Schreber) la paranoïa ou la schizophrénie, ou la névrose seront violentes. Tout le travail de la psychanalyse consistera à aller chercher l’origine des symptômes afin que le patient s’accepte, s’avoue à lui-même tout ce que la censure avait refoulé.