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samedi 23 janvier 2021

Ecriture Libre - Le gouffre des ombres (2) de Paul Cohendet

 


Séraphin erre dans une immensité de Néant, il n’y a Rien autour de lui, lui n’est Rien, Vide, Silence. Pesant, obscur, oppressant. Un déluge de Néant, d’informe, d’incréé. Un gouffre d’ombres, pense Séraphin. À cette pensée, un monde de plein apparaît, disparaît, survient, transparaît, explose à ses yeux. Il est allongé dans un champ d’herbe bien verte, le ciel est d’un bleu éclatant, quelques rares stratus dans le ciel. Et un monde hallucinant. Un homme est debout à côté de lui. Une discussion s’engage :

- Bonjour, cher monsieur, je m’présente, Hugues le Grant, premier mineur de la Mine Istre, la plus en glaise de toutes. Vous voyez le Pic Fabienne, là-bas, eh bien hier il n’était pas là, il était ailleurs. Il ou elle d’ailleurs ? Vous avez acheté le L’ove Actu à Lly aujourd’hui ; on n’y apprend rien sinon que Jack Tatillon se fait désormais appeler Monocle, ou qu’on a lyncher David, car il était fiché. Je ne sais si je vous l’ai dit, mais j’ai vu hier Mia Zaki à Yao de mes propres yeux. Ma femme veut que je lui achète une Robe en Williams, mais c’est comme les poètes, elle a disparu. Au fait, Le Louche, l’enfant gâté, a tracé un nouvel itinéraire, comme si le Riche Art d’en Conina n’avait pas assez à s’occuper avec le Bel Mondo. J’aime Bonde, l’actrice, il est belle comme un déesse. Deppuis Johnny, personne n’avait été aussi Sauvage, comme dit Ore. C’est quasi comme Modo, cette histoire de bonzes. Ils sont aller au ski, et ont payés en Bronzes. Eh, vous savez pas c’qui bouffe. D’arle à Dirl à dada, tout le monde connaît l’histoire de la Pierre de Riche Art qui s’est fait manger par le Che Vre. C’est comme Apoc à Lypseno, qui a mangé des chevauchées de Vache qui rit. La barbe à papa change de forme à volonté, court, long, carré, mince, long, court. Hier, j’ai failli manquer Dé Louffy et leurs zeuros. Taka, à Ta, le chef des lucioles, est mort hier jour d’hiver. Vous savez faire Itail, c’est assez compliqué je trouve. L’autre jour, j’étais complètement stone, et là le docteur San Tama gène l’os et me rétablit. La semaine dernière, j’ai mangé un Wrap Iti au Reste au Rang. Demain on va brader Bird, l’un des Structibles. L’eau de Ponti est mon parfum de toilette, il est vraiment époustouflant. Des chercheurs ont découvert un rubis cubique, un croyable. Hélène Kergue aime Leg Au, le prince. Le On Art, du Vin Sibon, est assez avant-gardiste. Leur dernière bouteille, le Por Co Rosso, est excellent. Eh monsieur, le vent se lève, il faut tenter de vivre. 

- Où suis-je ?

- Mes anges dans le ciel, la Carpe Édiemme vous a enlevé la mémoire. Vivez, ami. Le jeu Berg doit être joué. Vous êtes sur la Terre des Origines, la Terremère. Étoile jeune homme, tu ne l’Art connaît pas. Récemment, certes, on a fait de la mort une icône, mais quand même, elle n’a pas changé. Le Bal Avoine la changera, oui, mais dans un moi(s). Voyez-vous, je suis ce monde, un immatériel, un hymne artériel, le sens, le sang sans qui ce monde ne serait pas. C’est ce que je pense être, mais peut-être que ça n’existe pas, ou si, mais autrement. Qui pneu le dire ? Mais non, tu es un mineur de la Mine Istre, voyons. Tout ces mots pour vous ouvrir les yeux, Rien que pour vos pneus. Ah, le délix, le Mont Pin d’Épix, je vous attends. Qui êtes-vous ?

- Séraphin Poets, des Venteux de Nema, de l’Est de la grande forêt de l’Ouest, forêt où j’ai trouvé un gouffre d’ombres, et où j’y suis tombé.

- Le gouffre des Ombres, dites-vous. Bien sûr, j’aurais dû m’en douter, c’est d’une évidence folle. Écoutez, le Gouffre des Ombres est une passerelle entre différentes temporalités, différents mondes, univers. Si vous ne faites pas attention, vous pouvez rester coincé dans un monde parallèle, jusqu’à la fin des temps. Pour sortir, ou du moins tenter de s’en sortir, il ne faut pas rester plus d’un jour dans une temporalité. Avant de vous menez au gouffre des Ombres, afin de le traverser de nouveau, laissez-moi vous enseigner les quatre enseignements que se doit de posséder un Intermonde. 


Leçon n°1 : Qu’est-ce qu’un Autre ? Tous les Hommes savent ce que c’est qu’un Autre. Il ne faut pas être un Homme pour poser cette question. Car, lorsqu’on n’est pas un Homme, on est forcément un Autre. Et lorsqu’on est un Autre, on n’est forcément pas un Homme. Un homme voit cela au premier coup d’œil. Morale : Les apparences ne sont pas trompeuses, il faut juste savoir regarder.
Leçon n°2 : Lorsqu’un jour commence, comment être sûr que le jour précédent est terminé ? Le jour précédent est le jour d’avant. Le jour qui commence est le jour de maintenant. Le jour suivant est le jour d’après. Tous les jours d’après sont devenus des jours d’avant après avoir été des jours de maintenant. De même, tous les jours d’avants ont été des jours d’après avant d’avoir été des jours de maintenant. Avant, pendant et après, c’est exactement la même chose qu’hier aujourd’hui et demain. Morale : Ce qui est sûr, absolument certain, c’est qu’aujourd’hui, c’est maintenant.
Leçon n°3 : Qu’est-ce qu’un chez soi ? Le chez soi est plus tendre que le chez moi. Le chez moi est plus personnel que le chez eux, et moins partageur que le chez nous, pas forcément plus grand que le chez lui. Le chez toi est assez égal au chez moi, de même que le chez elle et le chez lui. Le chez toi et le chez moi peuvent s’ajouter et seront égaux à un chez nous. Le chez soi est toujours chaud, douillet et agréable. Le chez les autres est parfois agréable parfois désagréable. Le chez vous, le chez elle et le chez lui se ressemble. Morale : Le chez soi est désiré par tous les Hommes et par les Autres. 
Leçon n°4 : La Porte des Infinis. Lorsqu’on ouvre une porte, on entre, par exemple dans une pièce. Si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si cela ne s’arrête jamais, il y aura toujours une autre porte au fond d’une autre pièce et au fond de cette pièce une autre porte… On appelle cela l’infini. Morale : Soit Infini. 
Voilà, je pense, je crois et je sais que tu es prêt. Je vais t’emmener au Gouffre des Ombres, il suffit de le visualiser dans son esprit pour y être devant. On y est. Je vais devoir vous laisser. Adieu

Et il pousse Séraphin dans le gouffre qui le happe.

֎ ֎ ֎

Au même moment, un orage s’abat sur le village. Une pluie diluvienne, torrentielle. Le tonnerre gronde sourdement, la foudre frappe violemment la grande montagne de l’Est, on croirait à un éboulement, au loin, des troncs sont foudroyés. Des arcs électriques zèbrent le ciel, la pluie transforme en flaque de boue l’emplacement de la sépulture de Luc, mort le matin même. La pluie, l’orage, la tempête, arrivent au milieu de la nuit, les éclairs se rapprochent dangereusement. Un éclair frappe la maison de Luc, et celle-ci explose, prend feu. Tous les hommes sortent pour éteindre le feu avant qu’il ne s’étende au reste du village. La maison de Luc n’est plus qu’un champ de braises ardentes, que les Hommes étouffent avec de la terre. Des débris calcinés. Luc était un débris calciné par la vie. Et elle ne voulait plus de lui, elle l’a fait disparaître. Pour toujours, à jamais.

 ֎ ֎ ֎


Dans la clairière, à la lumière de feux et de bougies, Eaupure finit son histoire :

- … Et voilà, vous savez tout du gouffre des Ombres désormais. Des questions* ?

(par un souci de traduction, l’auteur a traduit en langage humain ce que demanderont les différents clans)

- Oui, j’en ai une, dit Tronc. Séraphin est-il vraiment si important ?

- Pour vous donner un ordre d’idée, ignoble petit arrogant qui se croit être ce qu’il n’est pas, je ne mériterai même pas de lui adresser la parole si nous n’étions pas amis. Or, je le suis. C’est un des plus grands hommes de ce monde et, à ma connaissance, le plus grand, en tout point, sincèrement. D’autres questions 

- Oui, moi, dit Cendre. Quand partons-nous pour le retrouver ?

- Le jour se lèvera dans moins d’une heure, mais nous pourrons partir dès que j’aurai répondu à Géode ; Séraphin est important, certes, mais je suis sûr qu’il en ferait autant pour vous. Géode ?

- Merci, monsieur Eaupure. Je me disais, ce gouffre, c’est aussi une affaire de perception. Si dans une temporalité parallèle une minute correspond à une journée ici, ou selon s’il s’ennuie ou non, s’il reste plusieurs jours dans une seule temporalité avec une certaine perception du Temps, il pourra quand même ressortir du gouffre ?

- Exactement, vous avez tout compris. Partons sans plus attendre, Séraphin, lui, ne peut peut-être même plus être.

֎ ֎ ֎

 

 Séraphin se retrouve à l’orée de la clairière, il apparaît d’un coup. Le soleil vient de se lever, mais les quatre chefs de clan sont déjà ou encore attablé. Séraphin s’avance et sort discrètement de sa jambière son couteau qu’il garde en cas de nécessité.  Alors qu’il n’est plus qu’à quelques pas de Cendre, il se jette sur lui et le taillade, le déchiquette, le découpe, l’entaille, le rase, le râpe, le tue, le mange, écrabouille son cœur et détruit son corps. Il recommence l’opération, plus violemment, sur Tronc, et encore plus violemment sur Eaupure. Il s’approche de Géode, qui lui offre son corps, ses formes, elle se donne toute entière aux pulsions animales et sexuelles dont Séraphin est sujet. Il la déshonore de sa virginité, s’aventure en elle jusqu’à la violenter, la violer. Il l’allonge sur la table, l’arrose de son urine, salit ses cuisses, déforme son visage, tire et tend ses seins jusqu’à les arracher du torse ; il lui arrache les yeux et lui enfonce dans la gorge, il la lacère, la fait souffrir, il ne veut pas qu’elle meure, non, pas tout de suite, avant, elle doit pleinement subir les actes de ces pulsions sexuelles, animales, cruelles, dangereuses. Ainsi, pendant longtemps, jusqu’à ce que le soleil soit à son zénith, les pulsions s’agitent et se déversent de Séraphin en Géode. Son ventre se gonfle de plus en plus, à vue d’œil, elle est enceinte. Séraphin va être père. Ça y est, c’est une fille. Et sans scrupules, Séraphin viole l’innocence même, ce bébé, cet être encore pur. Puis il tue Géode, et s’abîme dans d’horribles pulsions avec la chair de sa chair, puis il la tue. Il regarde autour de lui. Une personne l’observe depuis le menhir des Venteux. C’est Joie. Elle l’interpelle :

- Que vous est-il arrivé, Séraphin ? Où est le vrai vous ? Là, vous n’êtes pas vous, vous êtes un Autre, vous êtes l’image de Arcimboldo Poets, votre ancêtre, qui lui ne répondait qu’au pulsions. Où êtes-vous, Séraphin ?

- Joie, c’est bien vous ?! Oh, que faire pour me faire pardonner ?

- Il n’y a rien à pardonner car rien ici n’est vrai, tout est faux, tout est Néant, non-être. Vous êtes encore dans le gouffre, Séraphin, et ce n’est pas en vous comportant ainsi que vous en sortirez. Jamais.

- Et que faire ? Que Faire ? QUE FAIRE DE MA VIE ? DE MOI-MÊME ? DE MON ÊTRE ? POUR SORTIR, AH DIEU, JE TE SUPPLIE, JE NE T’AI PAS OUBLIÉ, JE T’EN PRIE, PARDONNE-MOI ! CAR J’AI PÉCHÉ ENVERS ET CONTRE TOI, JE T’EN PRIE, PARDONNE-MOI ! PARDONNE-MOI !!!

- Mais tu sais déjà quoi faire, Séraphin, dit Joie. Tu le sais déjà.

- … Sois Infini… face à l’ombre. Qu’est-ce qui s’oppose à l’ombre, … la lumière, le feu. Mais oui, c’est cela, le feu n’a pas d’ombre, ou seulement une ombre de lumière, mais pas une ombre de ce gouffre. Il faut que je sois un feu Infini.

 

À ces paroles, Séraphin pense être un feu et deviens le feu. Il grandit, englobe l’univers parallèle, le gouffre alors ne peut plus le contenir, et l’expulse. Le gouffre a perdu sa première bataille, mais il a toujours été là, et il sera toujours là. À jamais. Séraphin se réveille aux côtés d’un immense cerf, aux multiples cors. Il se sent bien, inchangé, et il se rendort, apaisé. 

֎ ֎ ֎

Au village, alors que la matinée était grise, morne, comme sans vie ; le midi voit arriver un flamboyant soleil, immense et beau, lumineux et universel. Alors que les ramassent les débris calcinés de la demeure de Luc, un événement encore non expliqué se produit. Des cendres de cette vie pousse un arbre, à toute vitesse. En quelques minutes, le camphrier fait déjà presque deux mètres, il s’épaissit et grandit à vue d’œil. La maison, qui était légèrement en dehors du village, voit fleurir à sa place un splendide, magnifique et merveilleux camphrier. En fin d’après-midi, il fait presque cinquante mètres, mais il continue de pousser. Ce n’est qu’à la tombée du jour qu’il s’arrête de grandir, à soixante-quinze mètres environ. C’est le dieu protecteur du village. Le camphrier des renommées.



֎ ֎ ֎

Séraphin s’éveille en mouvement. Il est assis sur le dos d’un gigantesque cerf, majestueux, au pelage brun veiné d’or. Il avance lentement, et les arbres s’écartent pour le laisser passer, si bien qu’il poursuit son chemin sans jamais s’arrêter. C’est un Dieu de la forêt, sans doute, pense Séraphin. Alors qu’il commence à se rendormir, il entend des voix qui l’appelle, lui, par son nom. Les voix se rapprochent de plus en plus. Le cerf enjambe un cours d’eau et arrive dans une petite clairière. Les quatre chefs sont là. Ils voient le cerf et tombent en extase devant lui. Le cerf pose Séraphin au sol, puis s’en retourne dans la forêt, sans un bruit. Eaupure relève la tête et voit Séraphin debout, là ou avant se tenait le cerf. Il se relève, court vers Séraphin et l’étreint de ses bras. Les mots ne suffisent plus pour exprimer cette joie intense qui enflamma la clairière à ce moment-là. Toujours est-il que quelques heures plus tard, la Réunion commençait vraiment pour les différents clans. Eaupure commence :

- Chers amis, enfin nous sommes tous réunis pour pleinement parler de ce dont nous parlerons. Juste avant cela, j’aimerais te parler à titre personnel, Séraphin. Tu te trouves inchangé, toi-même, alors certes, tu es toujours toi, mais ton toi à évolué. Tu n’es plus ce que tu étais avant, tu es ce que tu es maintenant. Tu es devenu Autre, mais cet Autre est (en) toi. Tu es vraiment différent, ton fondement à changé, tu es Autre. Mais puisque nous sommes tous ici à la fois tous autres et tous nous-mêmes, cela prouve que tu es toi. Bon retour parmi nous.

- Pour résumer, tu me dis que ce que je dis que je suis n’est pas ce que je suis en train d’être en le disant, c’est bien cela ? Donc, je suis changé, mais pas vraiment comme je suis en train de le dire. Je comprends, …

- …

֎ ֎ ֎

Quelques jours plus tard, à l’orée de la clairière, des aux revoir, « à l’année prochaine », « portez-vous bien ». Géode est partie tôt le matin, Cendre également. Tronc peu après. La réunion s’est avérée fructueuse, importante et tout ce qui devait être abordé à été abordé. Il est midi, le soleil chante, la forêt respire, les arbres se grandissent pour capter le plus de lumière solaire possible, les oiseaux sifflent gaiement dans le vent, des perdrix cancanent, des oies sauvages volent dans le ciel, le Temps est beau. Un brâme de cerf à peine perceptible retentit, tout est bien. Séraphin et Eaupure se séparent. Ils se reverront sans doute l’année prochaine, si rien de malencontreux n’arrive d’ici là. Une embrassade, et voilà Séraphin qui s’enfonce dans la forêt, en veillant à ne pas quitter le sentier, qui sait où cela pourrait le mener, cette fois. Il retrouve, au fur et à mesure de sa marche, la forêt de petits arbres entremêlés, ainsi que les nombreux sapins qui composent la partie Est de la grande forêt de l’Ouest. Alors qu’il se restaure sommairement, d’une pâte de baies et d’un peu d’eau, une idée flamboyante lui traverse l’esprit. Et si, comme dans l’univers parallèle où il avait apparu en premier, il suffisait de visualiser un lieu dans son esprit et de vouloir y être pour y être. Il pense alors fortement à l’orée de la forêt aux abords du village, il devient cette pensée, ferme les yeux dans la forêt, sur le sentier, et, lorsqu’il les rouvre, il est à quelques centaines de mètres du village seulement. C’est un miracle. Plutôt un possible accompli. Alors qu’il s’approche du village, qui est baigné d’un soleil radieux, resplendissant, il aperçoit Paul qui s’avance vers lui à grandes enjambées, ce qui est assez inhabituel venant de sa part. Il arrive à sa hauteur. Des mots s’échangent :

- Bonjour, Séraphin, j’espère que tout est bien allée pour vous, durant ces sept jours d’absence

- Une semaine déjà, que le temps passe vite. Oui, cela s’est bien passé, juste un matin où je me suis perdu dans la forêt en me rendant à la réunion, mais rien de bien grave. Et toi, de ton côté, au village, rien de neuf ?                                           - Hélas si, Luc est mort il y a quelques jours, et le soir après sa mort, sa maison a volée en cendres, à cause d’un éclair. Et, miracle de la Nature, un gigantesque camphrier a poussé à la place de sa demeure. Admirez comme il est magnifique.

- Effectivement, c’est stupéfiant. Il me rappelle les arbres du cœur de la forêt, qui peuvent atteindre plusieurs centaines de mètres de haut, par sa majestuosité notamment, …

- Vous avez l’air d’avoir changé, Séraphin, vous avez l’air, … comment dire, … plus vous qu’avant. Ça vous va bien. Bon eh bien je vous souhaite un bon retour chez vous, je vais aller aider Gary à construire un nouveau bâtiment qui enrichira prochainement le village, une salle de réunion pouvant nous accueillir tous, à laquelle sera accolée une petite demeure. Bonne journée

Et la vie de Séraphin repris son cours, plus ou moins comme avant. Mais une chose était sûre, il n’avait jamais été autant lui-même. 




Ecriture Libre - Le gouffre des Ombres (1) de Paul Cohendet

 



                        Le jour où Gary et Joie arrivent au village, Séraphin Poets, chef du village, tire sur ses 90 ans. Lui qui est né dans le village trouvait et trouve aujourd’hui encore fascinant ces corps de la ville. Ils paraissent plein de vie, leurs corps transpirent. Après avoir reçu le « je », leurs corps s’étaient mis à transpirés, leurs vêtements leurs collaient aux corps, et dévoilaient leurs formes qui ravivent en Séraphin des braises ardentes. 90 ans, certes, mais qui en paraît 40. Mais il n’a pas encore réussi à approcher Joie, jamais il n’en a encore eu l’occasion, depuis que le couple s’est définitivement installé au village. Il y a quelques mois, ils se sont mariés, et Joie partira dans quelques jours en Exil de naissance, un exil d’un mois avant la naissance de l’enfant pour faire sa paix intérieure. Et dans quelques jours, il y aura une Réunion des clans. Le village est considéré comme un clan mais les ancêtres de Séraphin ont préféré la nomination de village, plus valorisatrice. Il existe quatre autres clans. Il y a les Terreux, qui se terrent dans les sous-bois de la grande forêt de l’Ouest ; les Écorcés, qui se perchent en haut des arbres, dans des cabanes de feuilles, dans la grande forêt de l’Ouest ; les Minérals, qui vivent dans des grottes par-delà la grande forêt de l’Ouest, les Aqueux, les gardiens de la forêt, qui habitent des bulles dans les multiples lacs de la forêt. Le village et ses habitants sont, aux yeux des autres clans, les Venteux. Au centre de la forêt, une clairière, une table, cinq chaises, le Cercle des Temps et des lois. Séraphin partira dès demain pour être à la Réunion au rendez-vous donné. En attendant de partir, il profite de l’atmosphère du village, son chez lui pour la vie. Il voit, regardant au loin, Paul, qui approche d’un pas nonchalant, lentement mais sûrement. Quelques mètres.  

- Bonjour, M. Poets. Demain déjà vous repartez pour une de ces exécrables réunions. Vous êtes sûr de ne pas vouloir que quelqu’un vous accompagne ?

- Non, merci bien, Paul, mais le Contrat des clans est très clair : « Qu’un chef ne vienne pas seul à une réunion de clan, et notre accord de pacification sera rompu ». On ne peut pas se permettre d’avoir une guerre sur les bras, tu en conviendras. Donc je fois y aller seul. Encore une fois. Car tu ne sais pas comment ils s’expriment. Les Terreux baragouinent des gargouillis incessamment longs et inaudibles ; les Écorcés ont la voix cassante et insupportable à l’oreille ; les Minérals résonnent par des sons, des vibrations cristallines ; les Aqueux parlent la voix de l’eau, c’est-à-dire toutes les langues, c’est pourquoi ils sont les médiateurs et les gardiens de la forêt. Il n’y a que le chef des Aqueux, Eaupure, qu’il me tarde de revoir. Son savoir s’approche du tien en termes de quantités, mais dans d’autres registres. 

- Vous avez un objectif dans cette réunion, revoir Eaupure ; la réunion ne vous paraîtra pas inutile, croyez-moi. Au plaisir de vous revoir, Séraphin.

- À bientôt, Paul, à bientôt.



   La journée s’achève dans le silence et le calme, la Nature respire, entre chien et loup, et le soir arrive. La nuit, semblable aux autres, naturelle et calme. Le lendemain matin, avant même les premières lueurs de l’aube, Séraphin est déjà parti. Sa maison étant la plus à l’est du village, légèrement en surplomb, il traverse le village de part en part, d’est en ouest, passe devant la demeure de Joie, et continue son chemin. Il emprunte un chemin qui mène à la Cabane aux Secrets, la dépasse, et s’enfonce dans la forêt sur un sentier qui disparaît presque sous la végétation ; sous les fougères, petits buissons de baies rouges, violettes et blanches, des orties en bouquets, des ronces. Le sentier est bordé d’une très dense forêt, opaque, presque sombre, obscure à l’horizon.  De temps en temps, des petits animaux tels que des hérissons, des lièvres ainsi que des oiseaux passent au-devant de Séraphin ; de temps en temps, des troncs tombés en travers du sentier doivent être enjambés, et Séraphin s’en affranchi sans difficultés. Après une journée complète de marche, la nuit est déjà tombée depuis quelques heures, Séraphin construit sa tente à la lueur de sa bougie. Comparée au village, la forêt est très bruyante la nuit. Des bruits d’animaux, des craquements d’écorces, des bruissements sur le sol, le vent dans les feuilles et les branches. Séraphin s’endort quand même et malgré tout très rapidement. Quelques heures à peine, et le voilà déjà reparti. S’il avance à un bon rythme, il arrivera à la clairière en fin de journée, où normalement l’attendra Eaupure, comme chaque année. Comme la veille, les mêmes odeurs, le même sentier qui semble n’avoir pas de fin, les mêmes bruits, sons, vibrations, et pour autant, Séraphin ne s’en lasse pas car visuellement, c’est un régal. Au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans la forêt, des nouvelles plantes, arbres, espèces animales, apparaissent. Au loin, on l’entend à peine, un bruit d’eau qui grandit. En fin de journée, la forêt s’éclaircie, perd de sa densité, les arbres s’espacent, les fougères se font rares, il ne reste que quelques oiseaux qui volètent, le silence s’impose peu à peu, le silence pur, comme l’eau. Séraphin arrive au niveau d’un menhir où est gravé le nom de son clan. 

       


Le menhir borde une clairière, bordée par cinq menhirs, un pour chaque clan. Deux menhirs à droite, Séraphin aperçoit Eaupure, 75 ans, qui commence à porter le poids de ses années sur ses épaules. Il a vieilli depuis l’année dernière. La peau de ses mains est plus parcheminée qu’avant. Des rides creusent ses joues et plissent ses yeux, ses cheveux sont devenus totalement blancs, une dent, une molaire de l’arrière, est tombée. Ce qu’il reste de vivant en lui, ce sont ses yeux, d’un bleu outrenoir, qui pétillent sous l’emprise d’une grande force ; et sa stature, toujours très princière. De plus, il porte désormais l’écharpe blanche, un signe de sagesse chez les Aqueux.  Cette écharpe donne d’immenses pouvoirs sur la grande forêt, qu’il faut manier avec puissance, que seul celui qui possède l’écharpe pure peut diminuer. C’est le père d’Eaupure, Eau, qui est le sujet de cette écharpe. Séraphin s’approche d’Eaupure.

- Les Venteux vous saluent, Ôh Grand Gardien de la Grande forêt de l’Ouest, longue vie à la forêt. Tu vas bien ?

- Séraphin, mon amin cela fait déjà un an, le temps passe à une telle vitesse, la forêt enchaîne et change de visages sans cesse. Louée soit la Sainte Mère Nature. Pour répondre à ta question, la forêt va bien. Je te l’ai déjà dit, les Aqueux nous avons une conscience et une mémoire collective. Ici et maintenant, je m’individu devant toi, en temps normal je/nous/on te dirais que les Aqueux/nous/je/on sommes heureux de te voir. Mais je préfère t’épargner un exercice de traduction, aussi je m’individu pour toi. Non, ne me remercie pas, remercie plutôt la forêt, car je suis la forêt, je suis dans la forêt, je suis moi dans la forêt, je fais parti de la forêt, la forêt qui est autre, qui est mon autre en moi qui suis-je dans la forêt qui est en moi car je suis en elle. Tu comprends, c’est très simple. Et sinon, toi, fils du vent, comment vois-tu le temps aller ?

-Ma foi, je me fais vieux, dans quelques années la terre me reprendra. Des nouveaux venus au village, ils se font de plus en plus rares, dont une nymphe qui me fait tourner la tête.

-En parlant fleur de vie, de naissance, de renaissance du monde, mère d’Ici, les trois autres clans ont élu de nouveaux chefs. Bout, le chef des Terreux, est mort une semaine après la Réunion de l’année dernière, remplacé par Cendre, jeune homme d’une trentaine d’années, intelligent mais borné sur les bords. Les Écorces ont perdu Branche il y a quelques mois, remplacé par Tronc, son propre fils, presque cinquante ans, un chasseur réputé de par chez lui, assez rentre dedans. Enfin, les Minérals ont perdu Amas il y a quelques jours, remplacé par sa fille Géode, vingt-deux ans, du sang neuf. La réunion de demain sera l’aube d’une nouvelle ère. Nous sommes les vestiges de l’ancienne ère, enfin, vestiges, toi tu ne vieilli pas, donc… représentants. Bon, allons chez moi, ma femme Eauclaire nous attend, j’ai un bon vin de baies qui va te plaire.



Les deux amis partent sur le sentier des Aqueux, la nuit est noire.

Le lendemain, Séraphin se réveille, la bulle de Eaupure est remontée à la surface du lac, le jour n’est pas encore levé, mais Eaupure et Eauclaire sont déjà partis rendre hommage aux eaux et à la forêt. Séraphin se lève, s’habille, et sort de la bulle. La réunion commence dans quelques heures, Séraphin part en balade dans la forêt, hors des sentiers, vers le Mont Tagne, au nord du lac ; il se redirigera grâce au bruit de l’eau. En marchant, il revoit des animaux, de grands cerfs, sangliers, et même un Merle aux Pontys, un oiseau rare et emblématique du clan des Écorcés. Les fougères font plusieurs mètres de haut, les arbres sont immenses, les troncs massifs, tout est plus grand dans cette partie de la forêt, signe d’un plus grand soin et d’un plus grand respect vis-à-vis d’elle. Des petits ruisseaux dévalent les pentes qui se forment, Séraphin approche du Mont Tagne. Soudain, alors qu’il s’apprête à retourner sur ses pas, un cri de femme retentit. Puissant, aigu, glaçant. Séraphin s’élance en direction de la source du cri, sans se poser de questions. Alors qu’il enjambe un tronc, le cri retentit de nouveau, plus proche, plus puissant, plus strident ? C’est juste derrière cette arrête, là, à quelques mètres. Là, un gouffre noir, profond, opaque, un gouffre de Néant, de non-Être, de Vide, de Rien. Il happe la lumière, l’espace, le temps, l’air, ce qui l’entoure. Devant tant de Néant, la tête de Séraphin lui tourne, de nouveau, un cri. Il vient du gouffre.  Debout au bord du gouffre, Séraphin se sent mal. Le sol cède sous ses pieds, et il tombe dans le Néant.

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Au même moment, au village, son ennami (ennemi-ami) de toujours, Luc Éphane, décède d’une fulgurante crise cardiaque, à 90 ans. Paul le trouve quelques minutes plus tard seulement, lui apportant sa cruche d’eau journalière. Le village est en émoi, un des piliers du village vient de s’effondrer. Et le prêtre qui n’est pas là, encore pour quelques jours à la réunion des clans. Par un vote à mains levées, Paul est désigné par la majorité pour prêcher et rendre hommage, diriger la Messe de Mort de Luc Éphane, le soir même. Les anciennes et les enfants versent des larmes, malgré la dure vérité ; les hommes tentent de reset stoïques, mais certains laisse tomber leur cage d’image d’homme fort et se laisse aller à leurs sentiments. Paul arrive à rester impassible, Perrine, à ses côtés, ne pleure pas non plus. Ils sont les garants de la non-tristesse. Il va falloir organiser la cérémonie, aller chercher le menuisier, le bougier, le fleuriste, rendre hommage. Henry Entel a construit, assemblé, monté le cercueil très rapidement. Les planches viennent du Vieux Séquoia, un sapin planté dans le jardin de Luc, pour que tout ce qui sera son tombeau le ramène à son chez lui. Marthe, la faiseuse de bougies, en a rapidement confectionnée une cinquantaine, c’est un travail colossal. Grégoire Entures, son mari, a passé sa journée à cueillir des fleurs pour en faire de grands bouquets, pleins de couleurs, pour rappeler au mort la joie de vivre. Alors que le soir approche, tous les villageois, anciennes, vieillards, femmes, enfants, hommes, convergent vers les Champs des Souvenirs, là où les morts sont enterrés. Un trou, fraîchement creusé, attend le cercueil. Les porteurs le pose avec délicatesse au fond du trou, puis le recouvre de terre. Paul prononce alors un court discours qui rappelle les valeurs morales de chacun, l’importance de la vie, l’inéluctable fatalité de la mort, et sur l’être-soi. Le soir, c’est le recueillement, le silence.

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Au même moment (où Séraphin tombe et Luc meurt), la Réunion des clans est ouverte. Eaupure porte fièrement son écharpe, mais est profondément troublé de l’absence de Séraphin. Cendre, du clan des Terreux, est vêtu d’un simple pagne crasseux recouvert d’un mélange de suie, de cendre et de boue. Il ne lève la tête que pour saluer très sommairement Eaupure. Tronc, du clan des Écorcés, est drapé dans une large cape de feuille, et, avec son horripilante voix caquetante, cassante, il n’arrête pas de meurtrir la grande forêt de l’Ouest en lui en rompant le silence. Géode, du clan des Minérals, est totalement dénudée pour être en parfaite communion, vibration avec les menhirs du cercle. Son corps parfait, bien dessiné, généreux, mais pas excessif, fait surgir des envies à la table. Et Séraphin qui n’est pas là, que fait-il, s’est-il perdu ? Sans doute, il n’a pas su retrouver son chemin. Où alors… Eaupure se lève soudainement et prend alors la parole, parlant simultanément les trois langues des trois clans :

- Chers amis, frères et sœurs, j’ai toutes mes raisons de croire que mon ami, notre ami, Séraphin des Venteux, s’est perdu dans la forêt, vers le Mont Tagne, où il est parti ce matin. Seulement, en ce lieu, vers le cœur ancestral de la forêt, règnent des esprits, des forces surnaturelles, des puissances effrayantes, des lieux maudis, des dieux même. Si nous ne faisons rien, Séraphin nous quittera à tout jamais, et le monde perdra une part de son salut. Laissez-moi vous conter l’histoire du Gouffre des Ombres, …