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lundi 18 janvier 2021

CSD Terminale 3 - Cours du 20/01/2021

             

Tout est issu d’un ouvrage de sélection de morphèmes où se jouent des variations de phonèmes, toujours. Ce que j’ai l’impression de vivre positivement, c’est-à-dire pleinement, réellement, c’est, en réalité ce qui ne se manifeste que « négativement », c’est-à-dire que je ne vis l’impression de caresser l’encolure de ce cheval qu’à partir de l’oeuvre de distinction au gré de laquelle « caresser un cheval » est un autre énoncé linguistique que « traverser un chenal ». Je ne peux réaliser ce que je fais que linguistiquement. 

        Mais dés lors c’est la logique d’agencement d’une certaine dynamique qui opère dans cette réalisation et cette logique est celle de la différenciation, de la sélection, de la variable. Ce que nous vivons, du fait même que nous le vivions comme une expérience identifiable, descriptible, énonçable, dicible, consciente: « je caresse l’encolure de ce cheval » nous ne le vivons qu’à condition de la distinguer de ce qu’elle n’est pas. Ce que je vis, si je le vis, c’est parce que cela m’apparaît comme n’étant pas une autre expérience possible transcriptible par d’autres énoncés possibles, avec d’autres morphèmes utilisés, eux-mêmes combinant d’autres phonèmes. Réaliser cela, c’est saisir une réalité de l’existence humaine aux conséquences inouïes et parfaitement analysées, formulées par Nietzsche: « il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations » (et chacun comprend bien ici que Nietzsche ne dit pas « à chacun sa vérité », il dit qu’il n’y a pas de vérité si, par ce terme, on désigne une perception vraie, pure, brute du réel.
    - Troisièmement le fait que cette dynamique de distinction, de sélection par le biais de laquelle rien n’est jamais humainement vécu directement, pleinement, positivement s’active continuellement induit l’existence en chaque sujet de langue du système entier de sa langue maternelle. Puisque je ne comprends ni ne formule jamais rien que par un travail de différenciation de ce qui est énoncé par rapport à ce qui ne l’est pas, alors il faut que le sujet ait en lui la totalité des énoncés possibles, en droit. Mais qu’est-ce que cela veut dire? Serions nous des espèces de Dieux omniscients détenant dans notre esprit la totalité de ce qui s’est dit et de ce qui se dira dans l’univers pour l’éternité? Evidemment non, mais nous sommes des sujets de langue, ce qui veut dire que nous sommes comme capturés, pris, engoncés, dans un jeu perpétuel de différenciation de signifiants grâce auquel des signifiants expriment des signifiés en se distinguant d’autres signifiants. Et même si nous n’effectuons pas toutes ces différences, nous sommes pris dans la dynamique sélectionnante de cette effectuation d’un Sens (pour le meilleur et pour le pire).
          
Il est vraiment impossible de mesurer les implications philosophiques et humaines de cette dimension systématique que revêt en nous la langue maternelle si l’on ne cultive pas un minimum un sens très aigu du paradoxe, principalement par rapport aux notions philosophique de pouvoir et de liberté. Parce que nous sommes pris dans cette efficience de la distinction qui prévaut dans notre langue maternelle, nous pouvons exprimer et ressentir un nombre incroyable d’expériences (probablement plus que la plupart des animaux, pour autant que nous le sachions aujourd’hui). Il y a ce principe d’économie pointé par Martinet grâce auquel avec peu de phonèmes, nous pouvons combiner un nombre infini de morphèmes. Cela signifie aussi que ce principe fait de nous, d’une certaine façon, les détenteurs de la totalité de la langue. Ce terme de « totalité » est fondamental, car cette totalité du système entier de la langue grâce à l’acquisition de laquelle je peux opérer un nombre incroyable de combinaisons, lesquelles peuvent faire valoir, par un jeu très subtil de variations de phonèmes, ce fond total grâce auquel je distingue entre elles les perceptions, les substances, les choses du monde que je perçois et d’ailleurs me le faire vivre en tant que monde et non chaos est aussi à prendre au sens de totalité « totalitaire ». C’est là que nous retrouvons l’affirmation de Roland Barthes: « La langue est fasciste ». En d’autres termes, c’est dans l’exacte mesure où notre langue nous donne le pouvoir infini de tout comprendre et de tout formuler qu’elle ne le fait qu’au sein d’une dynamique totalitaire dans laquelle nous sommes pris, capturés, enfermés, aliénés. La richesse et la subtilité de notre langue maternelle ne se réalisent qu’à nos dépens, au sens propre, c’est-à-dire qu’à la condition de nous rendre totalement voire totalitairement dépendant d’une certaine façon de penser, c’est-à-dire de distinguer, de classifier, de sentir et de percevoir qui est celle de notre langue. Notre langue ne nous autorise pas à percevoir un autre monde que celui qui se constitue au fil de la dynamique qui lui permet à elle de faire système, c’est-à-dire de faire valoir au sein de son système une logique de circuit fermé. Plus nous exprimons des énoncés multiples, nouveaux, précis, rendant compte d’expériences inédites, plus, en réalité, nous les exprimons grâce à des jeux de renvois de sens entre des morphèmes qui ne peuvent fonctionner qu’au sein du système fermé de la langue (c’est un pléonasme: tout système est fermé mais il faut vraiment insister ici sur ce cloisonnement, sur cette logique de fermeture par le biais de laquelle plus j’ai l’impression de dire quelque chose de nouveau et d’extérieur, plus en réalité, la façon dont cette ouverture et cette extériorité me viennent à l’esprit sont le produit d’une dynamique de fermeture, voire d’isolement). Plus je crois comprendre quelque chose de ce monde (extérieur), plus les biais cognitifs par lesquels je le comprends participent en fait de la mise en interposition d’un certain monde: celui de la langue…Par quoi ce n’est jamais exactement du monde pur, brut, extérieur que je prends connaissance, dont je fais l’expérience, mais seulement de celui qu’instaure un système linguistique. On ne sort donc pas d’un système totalitaire et linguistique donné.

         

              Lorsque Roland Barthes affirme que « la langue est fasciste », c’est cela qu’il veut dire et toute l’ambiguïté vient de ceci qu’il utilise le terme d’un totalitarisme politique pour désigner en fait un totalitarisme linguistique. 1984 de Georges Orwell décrit les dégâts causés par une entreprise de terrorisme politique s’appliquant à une langue qui est déjà en elle-même structurellement totalitaire. Etant entendu que l’on ne peut vivre, percevoir et penser que dans sa langue, que se passe-t-il quand on réforme la langue de telle sorte que l’on ne peut y vivre, y exprimer et y percevoir que des expressions simplifiées, caricaturales, appauvrissantes de la réalité? On crée dés lors un monde « Trumpien » où les entretiens entre chefs d’état sont « fantastiques », où les ministres ou les autres chefs d’état approuvés par le leader font du « bon travail » alors que les ministres renvoyés en faisaient du « mauvais ». Tout est bon ou mauvais, fort ou faible, blanc ou noir. Il faut bien comprendre ici que Trump n’est qu’un exemple très récent et finalement très anecdotique d’une thèse philosophique incroyablement plus profonde que l’arrivée au pouvoir d’un homme d’affaire quasiment analphabète. C’est cela qui nous intéresse ici: être le sujet d’une langue maternelle, c’est en être le sujet au sens de sujétion, soumission. C’est être pris sous le joug d’une langue qui fait « mur », de telle sorte que l’idée même d’une perception pure, brute d’une réalité donnée est absolument impossible, interdite. C’est exactement ce que Roland Barthes affirme un peu plus loin dans son discours: « Il n’y a de liberté que hors du langage mais le langage humain est sans extérieur. » (la seule brèche que nous pouvons faire dans ce mur, c’est la littérature, l’art: c’est là ce qu’il dire encore plus tard dans ce discours génial)
 



        b) le principe de relativité linguistique (Benjamin Whorf et Edward Sapir)
            Grâce à ces trois thèses, à savoir:
- "Dans la langue: il n’y a que des différences » - Saussure
- « La langue est fasciste » au sens de totalitaire - Barthes
- « Il existe dans la langue un principe d’économie »:  « On aperçoit ce que représente d’économie cette seconde articulation : si nous devions faire correspondre à chaque unité significative minima une production vocale spécifique et inanalysable, il nous faudrait en distinguer des milliers, ce qui serait incompatible avec les latitudes articulatoires et la sensibilité auditive de l’être humain. - Martinet
Nous sommes à même de comprendre le sens d’un autre principe défendu par les linguistes américains Sapir et Whorf, celui de la relativité linguistique. De quoi s’agit-Il?

Pour répondre à cette question, nous allons expliquer le texte suivant écrit en 1956 par Benjamin Whorf, mais nous allons mener à bien cette explication en suivant la méthode du 3e sujet de l’épreuve de baccalauréat, de telle sorte que les développements suivants essaient de répondre à la fois à une exigence de méthodologie et, sur le fond, à la nécessité de poursuivre  la réflexion de ce cours.  Dans une épreuve de type bac, le texte en question vous serait présenté de la façon suivante:

 Expliquez le texte suivant:

            « Lorsque des linguistes devinrent capables d'analyser d'une façon critique et scientifique un grand nombre de langues dont les structures présentent des différences considérables, leur base de référence s'en trouva agrandie. Ils constatèrent une solution de continuité dans les phénomènes considérés jusque-là comme universels, et prirent conscience du même coup de tout un nouvel ordre de significations. On s'aperçut que l'infrastructure linguistique (autrement dit, la grammaire) de chaque langue ne constituait pas seulement « l'instrument » permettant d'exprimer des idées, mais qu'elle en déterminait bien plutôt la forme, qu'elle orientait et guidait l'activité mentale de l'individu, traçait le cadre dans lequel s'inscrivaient ses analyses, ses impressions, sa synthèse de tout ce que son esprit avait enregistré. La formulation des idées n'est pas un processus indépendant, strictement rationnel dans l'ancienne acception du terme, mais elle est liée à une structure grammaticale déterminée et diffère de façon très variable d'une grammaire à l'autre. Nous découpons la nature suivant les voies tracées par notre langue maternelle. Les catégories et les types que nous isolons du monde des phénomènes ne s'y trouvent pas tels quels, s'offrant d'emblée à la perception de l'observateur. Au contraire, le monde se présente à nous comme un flux kaléidoscopique d'impressions que notre esprit doit d'abord organiser, et cela en grande partie grâce au système linguistique que nous avons assimilé. Nous procédons à une sorte de découpage méthodique de la nature, nous l'organisons en concepts, et nous lui attribuons telles significations en vertu d'une convention qui détermine notre vision du monde, – convention reconnue par la communauté linguistique à laquelle nous appartenons et codifiée dans les modèles de notre langue. Il s'agit bien entendu d'une convention non formulée, de caractère implicite, mais ELLE CONSTITUE UNE OBLIGATION ABSOLUE. Nous ne sommes à même de parler qu'à la condition expresse de souscrire à l'organisation et à la classification des données, telles qu'elles ont été élaborées par convention tacite.
          Ce fait est d'une importance considérable pour la science moderne, car il signifie qu'aucun individu n'est libre de décrire la nature avec une impartialité absolue, mais qu'il est contraint de tenir compte de certains modes d'interprétation même quand il élabore les concepts les plus originaux. Celui qui serait le moins dépendant à cet égard serait un linguiste familiarisé avec un grand nombre de systèmes linguistiques présentant entre eux de profondes différences. Jusqu'ici aucun linguiste ne s'est trouvé dans une situation aussi privilégiée (…)   
         On aboutit ainsi à ce que j'ai appelé le "principe de relativité linguistique", en vertu duquel les utilisateurs de grammaires notablement différentes sont amenés à des évaluations et à des types d'observations différents de faits extérieurement similaires, et par conséquent ne sont pas équivalents en tant qu'observateurs, mais doivent arriver à des visions du monde quelque peu dissemblables. […] À partir de chacune de ces visions du monde, naïves et informulées, il peut naître une vision scientifique explicite, du fait d'une spécialisation plus poussée des mêmes structures grammaticales qui ont engendré la vision première et implicite. Ainsi l'univers de la science moderne découle d'une rationalisation systématique de la grammaire de base des langues indo-européennes occidentales. Évidemment, la science n’est pas le produit exclusif de la grammaire mais elle n’aurait jamais existé sans elle. »
             Benjamin Lee Whorf, Linguistique et anthropologie, 1956,


La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.
   


1) Les critères de sélection du 3e sujet
        Pourquoi choisir le 3e sujet plutôt que les deux premiers (sujets de dissertation)? Dans ma mesure du possible, il serait vraiment ruineux et dommageable que vous choisissiez seulement ce sujet par incapacité de faire les deux autres. Le choix du texte est d’élection, cela sous entend que vous consentez à faire de ce passage le creuset, le sujet de toutes vos réflexions pendant 4h et c’est long. Acceptez-vous de penser « dans » ce texte? Y percez-vous de quoi alimenter pendant tout ce temps et de façon vraiment appliquée concentrée, toute votre capacité à mener des analyses et à avoir des idées? C’est là la question que vous devez vous poser.
        Il existe aussi un critère décisif mais plutôt négatif de ce choix: si, au terme de 4 ou 5 lectures de ce texte lancées dés le début de l’épreuve, vous ne parvenez pas à avoir le sentiment qu’il défend UNE idée, et finalement UNE SEULE, alors il est préférable de ne pas entamer son explication. Tout texte de philosophie est riche, dense mais les termes mêmes de cette épreuve suppose que l’on vous donne un texte qui défend UNE thèse. Il faut donc avoir le sentiment d’une unité, même si cette unité n’est pas encore bien formulable pour vous. Le sentiment d’une UNITE suffit.
        Enfin, il importe que vous soyez sensible à la densité philosophique du texte. Si telle ou telle phrase vous semble lourde d’une quantité plus ou moins importante de développements implicites que vous vous sentez à même de faire basculer dans l’explicite, ou autrement dit, si vous réalisez que ce texte dit de façon rapide et allusive plusieurs idées ou arguments présupposés dont vous percevez l’importance sans qu’elle soit vraiment inscrite dans le texte, alors ce sujet est « prenable ». Il faut avoir le sentiment d’être en résonance avec ce texte. Cela veut dire que parfois, vous devez trouver que l’auteur dit rapidement ce qui en réalité a besoin de plus de développement pour être compris.

2) L’idée essentielle, le plan et l’introduction
        Il est temps maintenant de formuler cette impression d’unité qui vous a décidé à choir ce sujet. Vous pensez que l’auteur défend finalement une seule thèse mais laquelle précisément? De quelle idée pourrions-nous dire qu’elle imprègne TOUT le texte, qu’elle le hante? Que veut vraiment démontrer Whorf au final, ici?
        Une attention particulière est donc requise ici au sens évidemment mais aussi au registre lexical utilisé et à la fréquence de l’utilisation de certains termes. Benjamin Whorf utilise 5 fois le terme de science ou scientifique. D’autre part le registre lexical de la science imprégne ce passage de façon évidente (Critique, analyse, synthèse, rationnel, structure, absolue, impartialité, spécialisation, rationalisation, etc.). L’idée essentielle concerne dont le rapport entre l’étude de la langue et la science. Nous comprenons peut-être un peu plus le soubassement implicite de la thèse qui nous est ici proposée, à savoir que le propre de la science est de viser l’objectivité, c’est-à-dire qu’elle se définit comme un savoir suffisamment rationnel et sceptique, soucieux de soumettre chacune de ses hypothèses à des tests, qu’elle est, de tous les savoirs, celui qui manifeste avec le plus de rigueur et d’exactitude la capacité de fournir à l’homme des résultats fiables sur le monde. Or Benjamin Whorf soutient ici qu’aussi rigoureuse et efficace que puisse être la pratique scientifique, elle doit ou devrait prendre en compte d’abord ce principe de relativité linguistique selon lequel toute pensée et perception du monde est nécessairement d’abord celle d’UN monde, celui qui est structuré et comme présupposé par la grammaire de la langue du sujet  humain qui le perçoit et qui le pense. Le principe de relativité linguistique réduit donc à néant toute prétention scientifique à viser la connaissance universelle d’un monde qui serait conçu et posé comme étant LE monde. Chaque sujet, y compris le scientifique, est en contact avec le monde que sa langue maternelle a d’abord structuré, et il ne peut en être autrement, mais il peut viser une représentation scientifique du monde dés lors qu’il prend en compte ce principe de relativisation linguistique.
        Cette étape ainsi que celles qui suivent s’exécutent sur le brouillon. Nous disposons de l’idée essentielle qui consiste à affirmer que la science elle-même est prise dans le mouvement de cette relativité linguistique et ne parvient pas à pointer vers UN monde objectif. Il reste à déterminer comment l’auteur parvient à justifier cette affirmation dans ce passage en prêtant attention à l’enchaînement de parties dans le passage proposé. Evidemment le découpage en paragraphes est une indication éventuelle mais ce n’est pas un principe assuré. Il convient également de prêter attention aux connecteurs logiques. Dans le texte de Benjamin Whorf, les paragraphes définissent bel et bien trois parties distinctes:
1er §: l’infrastructure (la structure élémentaire ou l’organisation) grammaticale de notre langue maternelle détermine radicalement nos pensées et nos perceptions. Celles-ci ne sont donc des données pures, brutes, premières à partir desquels nos langues respectives constitueraient des énoncés, elles sont déjà ce qui se manifestent à des pensées et à des systèmes nerveux préconditionnés par les principes de classification et d’organisation de leur langue respective à percevoir tel ou tel phénomène.
2e §: par conséquent l’idée même d’impartialité dans l’observation d’une réalité s’effectuant dans « le » monde est fausse, nulle et non avenue. Rien de ce qui se passe dans « le » monde ne peut être perçu autrement qu’au travers du filtre d’une langue, laquelle percevra ce qu’elle pourra percevoir en fonction de son infrastructure grammaticale. Si un linguiste possédait toutes les bases linguistiques de toutes les langues, peut-être pourrait-il prétendre à cette objectivité là, mais l’existence de ce linguiste est pour l’instant improbable.
3e §: il faut donc convenir de l’activation d’un principe de relativité linguistique dont l’efficience est double: elle rend purement impossible l’idée même d’unité d’un univers observable, mais elle ouvre en même temps une voie qui est celle d’une rationalisation redoublée, ou si l’on préfère d’un travail d’objectivation des données à partir des perceptions différentes provoquées par les langues. La conséquence évidente de ce principe de relativisation consiste à reconnaître que la Science découle de la grammaire des langues occidentales. Il convient donc d’inverser la définition que nous assignons à la linguistique: elle n’est pas l’activité qui fait de la langue un objet de science mais celle qui fait de la science un objet de langue, même si la science n’est pas le produit exclusif de la langue.

        Il faudra suivre cette progression dans l’explication puisque celle-ci se doit de ne pas s’écarter du texte même si elle peut utiliser d’autres références que celles de l’auteur. Il sera possible de faire droit à des pensées défendant des thèses opposées mais toujours sur les idées qui sont développées ici. C’est un point non négociable de toute explication: ne jamais s’écarter de ce qui est affirmé, argumenté dans le texte à expliquer.
  


        Il est maintenant possible de rédiger l’introduction. Celle-ci se compose de trois parties: Thème / Thèse / Problématique:
le thème désigne le sujet global sur le fond duquel se détache la thèse (qui désigne l’idée essentielle du texte). Ici c’est l’influence, l’impact de la langue maternelle sur nos possibilités de connaissance
La thèse est l’idée essentielle. Il sera possible d’en faire précéder la formulation par l’expression: ici, Benjamin Whorf soutient que….Cela nous fait ainsi bien comprendre l’importance du thème: il décrivait une sorte de halo, de plan large dont l’idée essentielle est comme la focalisation, une manière de dire (sans le dire comme ça évidemment): concentrons avec attention à ce que défend ce texte, à savoir que…La thèse de ce texte, comme il a déjà été dit, c’est qu’il existe un principe de relativisation linguistique qui rend caduque la prétention de la science à observer « le » monde. Par contre, la science peut et doit œuvrer à partir des perceptions différentes de mondes causées par la pluralité des langues. L’universalité du discours scientifique ne peut donc se concevoir comme un principe de base mais plutôt comme une idée régulatrice, ce vers quoi la science doit tendre et non ce dont elle doit partir.
La problématique désigne le « conflit », la contradiction dans laquelle la thèse du texte intervient et tranche d’un côté ou de l’autre. Ici le problème sur lequel la thèse de Whorf prend position est une sorte de dispute entre la science et la linguistique: de quel domaine de compétence peut-on dire qu’il englobe l’autre? Il ne fait aucun doute que la linguistique est une science, qu’elle est comme un sous ensemble d’un vaste édifice que l’on appelle la science mais Benjamin Whorf fait remarquer qu’il est un biais par lequel ici l’objet visé, à savoir la langue, dépasse le type de savoir qui prétend l’englober, comme si la langue décrivait une réalité trop déterminante pour se laisser ainsi circonscrire par un type de discours, et cela est d’autant moins absurde que la science est bel et bien un type de discours donc de la langue. Finalement la science est-elle autre chose qu’un métalangage, c’est-à-dire qu’en effort de la langue porté sur la langue elle-même?

Introduction:   Quiconque prête attention à ses pensées s’aperçoit qu’elles se tissent dans la forme même de notre langue maternelle. Comme l’écrit Platon la pensée est le dialogue de l’âme avec elle-même et ce « dialogue » est fait de mots: ceux que nous avons appris en naissant dans telle ou telle communauté linguistique. Mais quelle est exactement l’impact de cette influence de notre langue sur ce que nous pensons ou percevons? Ici l’auteur américain Benjamin Lee Whorf affirme qu’il existe un principe de relativité linguistique que la science doit prendre en compte sous peine d’en être la victime et de ne pas réaliser qu’en fait elle se donne pour objet l’étude des phénomènes d’un monde possible parmi tant d’autres: celui que la langue maternelle du chercheur découpe, celui dont le savant ne fait l’expérience qu’au travers du filtre de cette langue.  Le problème ici est celui de la lutte d’influences que se livrent une discipline cultivant plus et mieux que toute autre son rapport au réel par le biais d’expériences faisant jaillir des « faits », des résultats: la science, et une autre travaillant la langue et l’influence déterminante, pour ne pas dire décisive qu’elle exerce sur nos modes de pensée et de perception. Le principe de relativité linguistique est-il suffisamment fondé et irrévocable pour s’appliquer à la science et la redéfinir comme méta-langage, c’est-à-dire finalement comme cette entreprise de rationalisation qu’un discours effectue sur des modalités de pensée et de perception elles-mêmes structurées par les grammaires de leur langue respective? L’étymologie commune de langage et de logique, à savoir « logos » doit être ici mobilisée et interrogée avec beaucoup d’attention. Ce terme signifie en grec à la fois le langage et la raison. Or, si il va de soi en effet qu’il ne saurait exister de langue, ni de langue sans manifestation de la raison, sans effort de rationalisation, il est tout aussi vrai qu’il serait inconcevable de définir la raison sans langage.
 


3) Développement
        Expliquer un texte ne consiste ni à le commenter, ni même à le comprendre. Il convient ici d’être extrêmement précis sur ce qu’est une « explication » en distinguant clairement cet exercice:
Commenter un texte suppose que l’on formule les idées qui nous sont venues « à l’occasion » de sa lecture, un peu comme si le texte était le prétexte à penser « par soi-même » et par ailleurs. On commente, on précisé ce à quoi le texte nous fait penser. Ce n’est pas du tout la même chose qu’expliquer qui implique une attention exclusivement portée au texte. Il ne s’agit plus dans une explication de dire à quoi le texte fait penser mais ce qu’il pense, ce que l’auteur pense en l’écrivant. Cela ne signifie pas que toute référence extérieure est interdite dans une explication mais qu’elle doit nécessairement, aider à saisir le sens de ce texte ci ici et maintenant.
Comprendre un texte ne signifie pas la même chose que l’expliquer. Il y a quelque de plus modeste dans ce dernier terme. Expliquer est un acte. Comprendre désigne plutôt la capacité à se situer dans un certain état achevé, posé. De trés nombreuses explications de texte sont ratées parce que leur auteur « comprend » ou pense qu’il a compris et de ce fait résume, synthètise le texte en affirmant qu’ « en gros », « le texte dit ça ». Autant la supposée compréhension est un acte synthétique autant l’explication est un exercice d’analyse. C’est un effort méthodique que l’on produit sur un texte, pas une volonté affichée de ramener à du connu. Quelque chose de l’explication fait signe d’une progression nécessaire: son étymologie: ex-plicare signifie « démêler les plis ». Il faut prendre cette expression au pied de la lettre. Représentons nous le texte comme un papier froissé au sens de dense, compacté. Il va nous falloir l’aplanir, le repasser avec un fer pour saisir et aplanir ses difficultés. L’explication est laborieuse, progressive. La compréhension est plus affaire de réalisation presque soudaine. Cette distinction est fondamentale.
Enfin expliquer un texte implique que l’on ne s’en éloigne jamais et que l’on ne se contente pas de le répéter en remplaçant simplement des mots. Ce n’est pas de la paraphrase.
           
            Il faut bien saisir l’idée essentielle du texte que l’on pourrait formuler par le biais de cette inversion: ce n’est pas la langue qui est objet de science comme pourrait le laisser à penser le terme de linguistique mais c’est plutôt la science qui est objet de langue, c’est-à-dire que le principe de relativité linguistique nous oblige à remettre en cause l’idée d’une réception pure et objective des données de l’observation et de l’expérience. Une fois que l’on a parfaitement assimilé que c’est pour démontrer cette thèse que ce texte a été écrit, nous percevons plus facilement ses « ressorts », sa machinerie argumentative (tout texte philosophie est une machine argumentative que nous devons démonter, pas au sens de détruire, mais à celui de détailler)
            On détecte ainsi plus facilement que Whorf décrit d’abord ce qui s’imposa à l’esprit des premiers linguistes, à savoir que la langue n’était pas seulement l’outil de la pensée mais déterminait sa forme. Faire de la langue un objet de pensée aboutit à la réalisation de cette conclusion:en fait, c’est la pensée qui est un objet de langue. Se donnant comme finalité d’étudier la langue, le chercheur s’aperçoit comme par un effet « boomerang » que ce sur quoi porte son travail est finalement déjà implicitement à l’oeuvre dans sa façon de travailler. Comment être objectif sur l’objet d’une étude dont on s’aperçoit qu’il n’est pas du tout devant nous, mais derrière nous, déjà « efficient » dans notre façon « d’oeuvrer »? Notre langue imprègne nos façons de penser, de percevoir, d’être. C’est ce qui nous est dit dans le premier paragraphe
            Dans le deuxième paragraphe, bien plus petit, oil est clair que Whorf désigne clairement son objectif en le citant: « la science moderne » et en invoquant l’argument essentiel de sa thèse, à savoir que l’idée même d’une impartialité de l’observation de la nature devient dés lors proprement impossible.
            Dés lors, une conclusion s’impose: il importe de reconsidérer ce que la science est, ou pense être en affirmant qu’elle consiste moins dans un travail de rationalisation et d’explication de la réalité que dans un double effet de rationalisation, de classification. Toute langue en effet impose aux données pures de la perception le filtre d’une organisation. Elle crée un certain ordre dans ce flux kaléidoscopique d’impressions. La science désigne alors un effort de seconde main par rapport à ce tout premier ordonnancement qui est celui-là même de toute langue.
  


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 c) la double articulation
            Mais en quoi le langage humain est-il si complexe? Le linguiste français André Martinet répond clairement à cette question en désignant par le terme de « double articulation » une donnée structurelle des langues humaines particulièrement essentielle et fondatrice. Nous trouverons évidemment quelques dialectes humains dans lesquels cette double articulation n’est pas efficiente mais concernant les langues, cette caractéristique est notable et universelle. Il est impossible de saisir ce concept de double articulation si l’on ne saisit pas la différence entre les morphèmes et les phonèmes. 
    la première articulation: les morphèmes
        Les morphèmes désignent les plus petites unités de signification: c’est tout ce qui fait sens dans un énoncé quelconque: «  j’ai faim ». Il y a là deux morphèmes: la première personne du singulier, c’est-à-dire le fait que c’est de moi que je parle et la faim que j’éprouve. Les terminaisons des verbes sont toujours des morphèmes puisque elles signifient quelque chose: de qui on parle. Soit l’énoncé: «  nous avions faim »: il y a trois morphèmes, le nous, la faim et le passé. Pour trouver le nombre de morphèmes, il suffit de s’interroger sur le nombre d’indications qui sont données dans un énoncé sachant que tout morphème se compose d’un signifiant: par exemple la terminaison « ons » à n’importe quel verbe et d’un signifié: le fait que l’on parle alors d’un ensemble de personnes dont on fait partie: « nous ». « J’ai mal à la tête »: il y a 3 morphèmes: je parle de moi, j’ai mal et c’est à la tête que j’ai mal.
    la seconde articulation: les phonèmes
        Mais il est impossible de comprendre les énoncés d’une langue humaine à partir de cette seule articulation. Il faut également prendre en compte les phonèmes, lesquels désignent des unités de langue distinctive, c’est-à-dire des lettres ou des ensembles de lettres qui n’ont aucun sens par elles-mêmes mais dont la présence change le sens des morphèmes dans les combinaisons de phonèmes. Les phonèmes interviennent dans la compréhension des morphèmes par des très petites variations: une lettre suffit à faire changer le sens d’un énoncé. Echanger le t et le f rend l’énoncé « avoir mal à la fête » incompréhensible. On comprend ainsi que les morphèmes sont composés d’une multitude de phonèmes qui n’ont aucun sens en eux-mêmes mais dont les combinaisons, les jeux de disparition ou de liaison font sens.
           

Cela veut dire que les morphèmes n’ont de signifié qu’en tant qu’ils sont composés de phonèmes, lesquels sont des signifiants sans signifié. T ne veut rien dire mais tout le sens de avoir mal à la tête tient à sa présence plutôt qu’à celle du F. Un énoncé nouveau ne requiert donc pas nécessairement des phonèmes nouveaux mais de nouvelles combinaisons de phonèmes anciens. Faire sens n’est donc pas tant une affaire de morphèmes seuls que de combinaisons de phonèmes en morphèmes et il n’y pas vraiment de limite à ce qu’une langue humaine peut dire par le jeu constant de cette double articulation. Il faut bien réaliser que les morphèmes sont des unités de sens contrairement aux phonèmes mais qu’en même temps, un simple déplacement de phonèmes change complètement le sens des morphèmes. Le sens est donc un phénomène d’une extrême subtilité dans lequel tout compte. Cela fait de chacune et de chacun de nous en tant qu’usager d’une langue un esprit d’une très grande sensibilité parce que nous effectuerons spontanément (même si ça n’a rien de spontané, naturel) l’analyse phonématique juste de certains énoncés qui pourtant pourraient porter à confusion, par exemple: « j’ai mal à la tête » et « j’ai le mal en tête ». Les glissements de phonèmes sont potentiellement et implicitement compris dans l’esprit de tout sujet d’une langue.
    Le principe d’économie et la notion de structure
        Une fois comprise la notion même de double articulation, il nous reste à comprendre ce qu’elle implique en termes d’avantage et éventuellement de désavantage dans l’utilisation que les humains font de leur langue. C’est ce que le linguiste français André Martinet accomplit dans ce texte extrait de son livre: « Eléments de linguistique générale »
            « La première articulation est la façon dont s’ordonne l’expérience commune à tous les membres d’une communauté linguistique déterminée. Ce n’est que dans le cadre de cette expérience, nécessairement limitée à ce qui est commun à un nombre considérable d’individus, qu’on communique linguistiquement. L’originalité de la pensée ne pourra se manifester que dans un agencement inattendu des unités. L’expérience personnelle, incommunicable dans son unicité, s’analyse en une succession d’unités, chacune de faible spécificité et connue de tous les membres de la communauté. On ne tendra vers plus de spécificité que par l’adjonction de nouvelles unités, par exemple en accolant des adjectifs à un nom, des adverbes à un adjectif, de façon générale des déterminants à un déterminé. Chacune de ces unités de première articulation présente, nous l’avons vu, un sens et une forme vocale (ou phonique). Elle ne saurait être analysée en unités successives plus petites douées de sens : l’ensemble tête veut dire « tête » et l’on ne peut attribuer à tê‑ et‑ te des sens distincts dont la somme serait équivalente à « tête ». Mais la forme vocale est, elle, analysable en une succession d’unités dont chacune contribue à distinguer tête, par exemple, d’autres unités comme bête, tante, ou terre. C’est ce qu’on désignera comme la deuxième articulation du langage. Dans le cas de tête, ces unités sont au nombre de trois; nous pouvons les représenter au moyen des lettres t e t, placées par convention entre barres obliques, donc /tet/. On aperçoit ce que représente d’économie cette seconde articulation : si nous devions faire correspondre à chaque unité significative minima une production vocale spécifique et inanalysable, il nous faudrait en distinguer des milliers, ce qui serait incompatible avec les latitudes articulatoires et la sensibilité auditive de l’être humain. […] Un énoncé comme j’ai mal à la tête ou une partie d’un tel énoncé qui fait un sens, comme j’ai mal ou mal, s’appelle un signe linguistique. Tout signe linguistique comporte un signifié, qui est son sens ou sa valeur, et qu’on notera entre guillemets (« j’ai mal à la tête», « j’ai mal », «mal »), et un signifiant grâce à quoi le signe se manifeste, et qu’on présentera entre barres obliques (/ze mal a la tet/, ze mal/, /mal/). C’est au signifiant que, dans le langage courant, on réserverait le nom de signe. Les unités que livre la première articula­tion, avec leur signifié et leur signifiant, sont des signes, et des signes  a minima puisque chacun d’entre eux ne saurait être analysé en une succession de signes. Il n’existe pas de terme universellement admis pour désigner ces unités. Nous emploierons ici celui de monème.
 
        Comme tout signe, le monème est une unité à deux faces, une face signifiée : son sens ou sa valeur, et une face signifiante qui la manifeste sous force phonique et qui est composée d’unités de deuxième articulation. Ces dernières sont nommées des phonèmes. »
 
                               [André Martinet, Eléments de linguistique générale, 1967, p 13-14, Collin]


            Suivons ce texte et reprenons le sens de la double articulation: la première est celle qui concerne les morphèmes, la deuxième les phonèmes. Si je dis: « j’ai mal à la tête » à une autre personne, elle comprendra cet énoncé, c’est-à-dire les trois morphèmes qui la composent du point de vue de la première articulation. Au-delà de la stricte compréhension de la correspondance entre l’utilisation du j’ et moi, entre le mot « mal » et ma douleur effective, entre le mode tête et mon crâne réel, elle saisira aussi mon message parce que cette expérience est commune, ou disons qu’elle fait référence à un fond d’expérience commune. En d’autres termes, nous comprenons toujours « globalement », c’est-à-dire communément un énoncé. Si je ne dis que « j’ai mal à la tête », la personne interpellée fera globalement le rapprochement avec l’expérience qu’elle a eue également d’avoir mal à la tête. 

        Martinet précise: « L’originalité de la pensée ne pourra se manifester que dans un agencement inattendu des unités. L’expérience personnelle, incommunicable dans son unicité, s’analyse en une succession d’unités, chacune de faible spécificité et connue de tous les membres de la communauté » Si je veux signifier quelque chose de plus spécifique à ma douleur, je vais devoir rajouter des adjectifs, des adverbes, des déterminants: « j’ai un mal atroce à la hauteur du front qui me vrille le crâne comme une perceuse dans un mur, etc. » Je spécifie mon mal, mais même dans ce cas, même si en effet, je « précise », je le fais quand même avec des noms communs, assimilables à d’autres personnes, à d’autres expériences, donc finalement qui ne sont pas à la hauteur de ce que « mon » mal de tête a de nécessairement original et propre à moi (personne n’aura en réalité exactement mal à la tête comme moi, jamais). C’est pour cela que Martinet écrit: « incommunicable dans son unicité ». 
        C’est un peu comme une courbe asymptotique (lorsque la courbe se rapproche de l’axe des abscisses sans jamais se confondre avec lui - on pourrait parler de ligne tendancielle: l’axe donne juste la direction mais jamais la progression de la courbe ne se confond avec l’axe qui n’est donc que régulateur): les morphèmes se rapprochent d’une unicité qu’ils échoueront nécessairement à exprimer définitivement. 
        Les morphèmes peuvent se comprendre à deux niveaux: leur sens et leur sonorité.
           Or autant un morphème est indécomposable du point de vue du sens (forcément puisque il désigne une unité de sens: « je » veut dire « je ») et c’est tout, autant il est décomposable du point de vue de sa sonorité. Le son /têt/ se divise en /t/ et en /ê/ et il se distingue comme le dit Martinet d’autres sons comme /bêt/ ou /tent/ ou d’autres. C’est là que nous passons à la seconde articulation, celle des phonèmes, des unités non de sens mais de « son » (phonê). C’est ici qu’apparaît la référence au principe d’économie. Si chaque morphème se composait de phonèmes qui lui était  serait propre, cela voudrait dire qu’il faudrait autant de sons que de sens. Un son/ un sens et ce serait ingérable: il faudrait une collection de sons proprement hallucinante ou bien nous ne pourrions exprimer que des énoncés de sens assez limités (autant que les sons). Martinet fait remarquer la choses suivante: nous n’avons pas de latitude articulatoire (c’est-à-dire de capacité à produire des sons) ni de sensibilité sonore suffisante pour disposer de suffisamment de sons à émettre et à entendre exprimant toutes les nuances de sens possibles.
        On perçoit ainsi pourquoi les signes linguistiques sont beaucoup plus intéressants que les signes tout courts, plus complexes en tout cas, plus structurés et surtout plus utiles par tout ce qu’ils nous permettent de faire, de comprendre et de dire. Un signe linguistique, c’est par exemple l’énoncé « j’ai mal ». Dans cet énoncé, il y a le signifié, c’est-à-dire ce que ça veut dire d’avoir mal et le signifiant, c’est-à-dire l’impact sonore ou graphique de cet énoncé dans le réel: /jai/ /mal/  Nous pouvons combiner les phonèmes quasiment à l’infini de telle sorte qu’une simple variation dans la combinaison des phonèmes va précisément induire une variante de sens dans les morphèmes. Avec peu de phonèmes (une trentaine dans la plupart des langues, nous pouvons exprimer et inventer sans cesse de nouveaux morphèmes, ou monèmes, c’est la même chose. Cela nous fait parfaitement comprendre la notion de système, de différences et de renvoi de morphème à morphème. Lorsque Saussure affirme: « dans la langue il n’y a que des différences », il fait exactement référence à ce que Martinet souligne ici. Qu’est-ce « comprendre un énoncé finalement? » Faire valoir perpétuellement e inconsciemment ce jeu incessant de subtiles références qui fait que « avoir mal à la tête » n’est pas la même chose « qu’avoir le mal en tête », notamment parce qu’en français le pronom «  le » substantive la notion de mal qui désigne alors le contraire du bien et revêt un sens nouveau.
          

C’est d’une importance considérable; nous réalisons alors que nous ne comprenons jamais un énoncé positivement par lui-même mais toujours en faisant jouer un nombre incalculable de petites différences qui ne peuvent valoir qu’au sein d’un système dans la fermeture duquel de petites différences entre mal et mâle par exemple, entre mal et le mal, etc. jouent sans cesse. Comprendre et parler dans une langue, c’est toujours opérer sur le fond d’une toile extrêmement subtile, comme un clavier de touches qu’il ne faut jamais utiliser sans finesse et où tout compte. Si je veux dire telle chose, il faut que je sache que cette chose induira un travail de précision parce qu’en soi les termes que j’utiliserai vaudront pour d’autres choses. Il nous faut donc constamment jouer d’un ensemble de différences appropriées même si en fin de compte ce ne sera jamais exactement ce que je voulais dire que je dirai, mais notre application à sortir de cet instrument qu’est la langue l’expression la plus juste de notre ressenti sera néanmoins payante, aussi vouée soit-elle à un échec final (mais relatif). En soi, on pourrait dire qu’une langue est un instrument grossier parce que tout mot est une caricature décrivant communément ce que je vis singulièrement mais c’est aussi complètement faux, parce que le jeu de renvois, de différences de nuances que cet instrument autorise est infini et extrêmement fécond. On ne devrait jamais lâcher cet instrument, ce clavier de morphèmes que lorsque l’on a usé de toutes les combinaisons possibles de phonèmes. Ce qui fait le sens d’un mot, c’est qu’il n’est pas un autre mot, c’est cela le fond de la compréhension de tout signe linguistique, et c’est aussi ce qui explique son arbitraire ou le fait qu’il n’y a pas de lien naturel entre le signifiant et le signifié. Le sens du mot cheval ne vient pas de son rapport avec un cheval réel qui broute dans la prairie mais il lui vient profondément de  n’être pas la même chose qu’un chenal ou qu’un cheveu.  
                      On n’épuisera jamais le sens très, très profond de cette réalisation car elle signifie qu’entre nous et le monde réel, s’insinue une structure très fine, très subtile et totalement systématique, mais on pourrait tout aussi bien dire « systématiquement totalitaire » sans jouer sur…les mots ( « toute langue est fasciste » Roland Barthes) qui est la langue. Les conséquences de cette intermédiation mais plus encore de ce détournement, de cette confiscation d’un rapport direct à la réalité, à la sensation au profit d’une systématique au sein de laquelle opèrent un jeu de renvois entre des signes linguistiques expliquent notre décalage, notre désynchronisation: autant de caractéristiques qui semblent quand même propres à l’être humain. Nous pourrions dire qu’être un sujet de langue, c’est toujours, « à l’occasion » d’une sensation ou d’une perception quelconque activer un jeu de variation tendancielle et différentielle entre des signes linguistiques au sein d’une systématique fermée, close, de telle sorte que jamais une sensation ou un contact pur, brut avec le monde extérieur n’est vraiment appréhendé de façon efficiente, mais bel et bien au contraire toujours par le biais d’une opération métaphorique. Vivre dans le monde n’est donc pour l’homme que l’occasion d’effectuer des opérations dans la dimension fermée sur elle-même de la langue.
        C’est exactement cette dernière considération qui donne au film de Denis Villeneuve une portée vraiment remarquable car « l’Homme » mais plus particulièrement la linguiste Louise Banks va faire l’expérience d’une altérité véritable, pour autant que l’être humain peut effectivement en vivre une. C’est précisément par le biais d’une langue extra-terrestre dont elle va intérioriser la structure et la systématique qu’elle va réaliser ce rapport avec une réalité toute autre. Puisque l’utilisation de la langue est cela même qui nous interdit d’éprouver un contact pur avec le monde, c’est en prenant contact avec la langue d’un autre monde que Louise Banks va éprouver cette puissance d’impact d’une réalité autre. Elle va d’ailleurs l’éprouver à son propre égard puisque cette langue qui va redéfinir les contours mêmes de sa perception lui donnera la possibilité d’accéder à une perception globale de sa vie, y compris dans les instants qu’elle n’en a pas encore vécus.
 

2) Perceptions de mondes et structures de langues
                        a) Système et différences
            Nous pourrions réfléchir à ces deux citations distinctes dans le temps comme par leur sens, par l’intentionnalité qui les parcourt à deux époques différentes par le premier linguisticien  (« dans la langue, il n’y a que des différences ») et par un philosophe structuraliste français (Roland Barthes: « La langue est fasciste »).
            Lorsque Ferdinand de Saussure dit: « dans la langue il n’y a que des différences », il pointe le fait que toute langue est structurée par un principe qui est celui du caractère arbitraire de la correspondance entre le signifiant et le signifié: le mot cheval en français n’a aucun rapport avec l’animal à quatre pattes réel, physique, fait de chair et d’os dont je peux flatter l’encolure dans la réalité. Mais alors pourquoi est-ce que je me représente l’image d’un cheval quand j’entends le signifiant /Che/val/ ? On ne peut répondre que par trois points:
    - Déjà, c’est bien le sens de la phrase tout signe linguistique est psychique: le signifié est une idée, un concept, une catégorie. Cheval est le signifiant « mental » du signifié /Che/Val/ en tant qu’idée pas en tant que réalité parce que si c’était le cas il ne pourrait désigner que ce cheval ci celui dont je flatte l’encolure ici et maintenant et tel autre cheval ne pourrait pas être désigné par ce terme. Ce serait un e langue de noms propres, autant dire que ce ne serait pas une langue (imaginez qu’il nous faille désigner chaque être chaque parcelle de l’espace et du temps par un terme: ce serait sûrement une perception pure, brute, mais chaotique et confuse: nous ne pourrions rien « ranger », classifier ». Nous ne pourrions rien dire de rien, juste le vivre dans un silence de mots et de sens total)
    


    - Deuxièmement, cela signifie que quand je vois un cheval et que ce terme me vient pour qualifier cet animal dont je flatte ici et maintenant l’encolure, cette correspondance entre mon expérience vécue, sensible et ce terme s’effectue finalement ailleurs que dans cette réalité même, ailleurs que dans la sensation tactile de sa crinière perçue ici et maintenant. Elle s’effectue à partir de ce fond structural de ma langue maternelle au sein duquel ces deux syllabes vont se détacher de tous les autres morphèmes que je possède dans mon bagage linguistique pour s’accorder avec ce flux de sensation là. Les sensations perçues « m’inspirent » « ça »: /Che/val/   mais pourquoi pas /che/nal/ ou /che/veu/ ? Parce  que le sens du morphème cheval vient précisément de ceci qu’il est composé de phonèmes distincts (et une seule petite distinction suffit) de ceux qui constituent le morphème « /che/nal/ ». Cela veut dire que la correspondance entre les sensations physiques que j’éprouve de la présence de ce cheval ici maintenant et le terme que j’applique à ces sensations en disant: « je caresse l’encolure d’un cheval » m’est finalement moins « inspiré » par la réalité physique que je vis que par les distinctions linguistiques qui s’opèrent continuellement au sein du système unifiant tous les signifiants les uns aux autres, c’est-à-dire de ma langue maternelle. Caresser un cheval, c’est un fait linguistique AVANT d’être un fait physique, ne serait-ce que parce que je n’aurais pas approché ma main de son encolure de cheval si je ne l’avais pas linguistiquement identifié comme cheval et distingué ainsi d’autres éléments présents dans ce moment constituant une sorte de fond d’écran perceptif duquel le cheval se détache comme animal dont je flatte l’encolure.
        Mais qu’est-ce que cela signifie finalement d’un point de vue philosophique? Que le fait que je sois un sujet de langue (doté d’une langue maternelle) fait peser sur et dans mon système nerveux, dans mon aptitude physique de sujet percevant une structure mentale de classification par la médiation de laquelle je ne fais jamais l’expérience positive, pleine, brute de rien, JAMAIS. Que je flatte en ce moment l’encolure d’un cheval, c’est que je vis par l’entremise d’un filtre à l’intérieur duquel déjà s’active inconsciemment, insensiblement tout un jeu hallucinant de petites variables grâce auxquelles « cheval » se distingue de « chenal » , de « cheveu » de telle sorte que je « distingue », je détache cette expérience là: « caresser l’encolure de ce cheval » de tout un tas d’autres choses qui se font en même temps, mais à propos desquelles ne s’est pas enclenché dans mon esprit tout ce travail linguistique de différenciation au terme duquel je réalise ce qui se passe (ou ce dont je choisis de considérer que c’est ça qu’il se passe).

mardi 12 janvier 2021

CSD Terminale 3 - Cours du 13/01/2021

 Il faut déterminer précisément ce qu’est le langage. Le premier philosophe connu à s’être posé la question du langage est Aristote. Il convient d’ailleurs d’insister énormément sur le fait que c’est le même terme: « logos » qui désigne à la fois le langage et la raison. Pour Aristote le langage c’est l’articulation de la voix par la langue. A l’exception des oiseux, les animaux étant incapables d’articuler leur voix, ils ne sont pas des êtres de langage selon Aristote. Il convient ici aussi de se rappeler que dans le texte extrait de "politique", Aristote soutient que c’est finalement grâce au langage naturel à l’homme que ce dernier est un être naturellement politique, c’est-à-dire capable de vivre en cité.

         

            Castor Mother poursuit l’exploration du langage par les philosophes en citant Descartes. Le philosophe français, en effet, a créé le concept d’animal-machine, à savoir que, selon lui, si nous construisions  des robots à l’image des animaux, ils ne se distingueraient en rien des animaux eux-mêmes. Par rapport au langage, cette observation illustre parfaitement les thèses de Descartes pour qui, finalement, les animaux sont dépourvus de pensée. On peut concevoir des machines qui émettent des sons articulés, ce n’est pas pour autant qu’elles parlent parce qu’elles n’ont pas l’intention de dire quelque chose, de signifier quoi que ce soit. On peut imaginer des machines qui répondent à des stimulations mais aucune qui prendrait par elle-même l’initiative de dire ce qu’elle pense. Par conséquent, les machines, pas davantage que  les animaux n’utilisent le langage.

        Mais c’est dans les années 50 que de véritables études philosophiques sont publiées sur cette question. Emile Benveniste travailla alors à partir des observations de Karl Von Frisch. Il convient de prendre en compte le fait que Benveniste est extrêmement soucieux de définir les spécificités du langage humain par OPPOSITION aux modes de communication animales, ce qui falsifie peut-être un peu son analyse. Il relève 7 critères de distinction:
1) Selon lui le message du langage doit être vocal (et ce n’est pas le cas pour les abeilles puisque la communication des abeilles est gestuelle (danse)
2) Le message doit pouvoir être transmis dans le noir, or les abeilles ne communiquent que dans et grâce à la lumière)
3) Dans tout lagune il y a du dialogue (et les abeilles ne dialoguent pas: un signal crée chez les abeilles qui reçoivent une attitude mais pas un autre message)
4) Le message doit être reproductible, c’est-à-dire que dans le langage on peut faire un message à partir d’un autre message (alors que les abeilles n’évoquent que les situations qu’elles ont vécues. Aucun message ne se constitue à partir d’un autre message)
5) Pour le langage, on doit pouvoir évoquer toute situation. Toute langue est composé d’unités que l’on peut combiner pour créer des énoncés nouveaux correspondant à d’éventuelles situations nouvelles (les abeilles ne peuvent exprimer qu’un nombre limité de situations: lieu et nourriture)
6) Le langage humain ne peut être dépendant d’une référence extérieure (alors qu’au contraire chez les abeilles le contenu du message est étroitement dépendant du « comment » lequel dépend de la situation exprimée: la distance s’exprime par la vitesse de la danse. Il y a une plus grande liberté et indépendance dans le langage humain.
7) Enfin le message d’un langage doit pouvoir être analysé, c’est-à-dire décomposé en unités de sens. Le message des abeilles est un signal qui exprime une fois pour toute une donnée et une seule.
            On peut remarquer la faiblesse des deux premiers critères puisque si nous les suivions, la langue des sourds-muets ne serait pas un langage alors qu’il en est nécessairement un. D’autre part, si cette distinction a le mérite de pointer effectivement certaines spécificité du langage humain, il s’effectue sur une seule modalité de communication animale et ne peut valoir pour les autres.
        C’est la raison pour laquelle il faut aller interroger un autre linguiste: Roman Jakobson qui a relevé six fonctions propres au langage. Avec ces 6 fonctions, nous pourrons légitimement interroger les modes de communication animales. Que faut-il qu’il se manifeste pour que l’on puisse parler de langage?
 - D’abord un message (c’est la fonction poétique: il faut qu’un message dise quelque chose, qu’il ait un contenu)
- Ensuite il faut un émetteur qui affirme ou exprime cette chose (c’est la fonction expressive)
- Il convient également que ce message soit adressé à un destinataire (c’est la fonction conative)
- Le message a également besoin d’un contexte (telle chose serait incompréhensible sans le contexte, c’est la fonction référentielle - Autrement dit, ce que l’on dit fait toujours référence au contexte dans lequel on le dit: notre milieu)
- Il faut également que l’émetteur interpelle le récepteur et soit sûr de lui parler (c’est la fonction phatique: tout ce que nous faisons pour être sûrs que notre interlocuteur est bien là à nous écouter)
- Enfin pour qu’il y ait langage il faut qu’il y ait métalangage, c’est-à-dire que l’on puisse évoquer par la langue des éléments de cette langue.
        Il ne fait aucun doute que certaines espèces animales communiquent en utilisant certaines de ces fonctions: poétique, conative, référentielle, phatique notamment mais aucune modalité de communication animale  ne semble faire usage de métalangage. Romain Fillstrof évoque également la négation dont on n’a observé la présence dans aucune communication animale. Les animaux ne parlent pas de ce qui n’est pas: c’est extrêmement intéressant parce que cela signifie que leur mode de  communication n’est que positif, ils ne perdent pas leur temps à envisager ce qui n’est pas ni ce quoi pourrait être mais ils sont dans ce qui est. « Ce n’est pas en cherchant le langage humain chez les animaux que l’on pourra savoir si les animaux ont un langage »: cette affirmation de Linguistique est très bien vue et très profonde. Les remarques de Baptiste Morizot nous montre bien à quel point les animaux sont capables de faire de toute trace un signal, une information, mais cela n’est pas un langage. Il y a quelque chose de fermé, de clans sur soi dans une langue humaine qui fait système et que l’on ne retrouve pas dans les modes de communication animaux. 
        Il convient également de pointer le rapport entre le langage ou la communication et la plasticité neuronale. L’être humain n’est pas supérieur aux espèces animales mais il est doté d’une plasticité neuronale complexe qui correspond à son système de communication (et cela pour la raison très simple qu’il existe entre un mode de communication et le cerveau des rapports très étroits et fondés sur une interaction permanente). Les animaux n’ont pas forcément besoin du langage parce que ce mode de communication n’est pas induit par leur plasticité neuronale).
        Nous mesurons bien à l’occasion de cette question: « les animaux ont-ils un langage? » l’extrême difficulté qui se pose à toute réflexion humaine entreprenant de se donner comme objet d’étude le langage, tout simplement parce qu’il y a dans la texture même de c cette réflexion, de cette étude quelque chose qui « toujours déjà » est du langage. Jusqu’à quel point puis-je m’extérioriser d’un élément dont je sais bien par ailleurs qu’il est constituant de mon être, de ma façon d’être, de comprendre et de penser. Que puis-je réaliser du langage qui ne soit pas finalement « juge et partie »? Que puis-je en comprendre objectivement si comprendre est nécessairement déjà du langage? Certains animaux possèdent des fonctions que l’on retrouve dans celles qui décrivent le langage selon Jakobson, mais précisément ils ne les utilisent pas de la même façon. L’observation de Castor Mother est particulièrement intéressante de ce point de vue. Certains oiseaux ne comprennent pas le message hors de son contexte social, c’est-à-dire que c’est très exactement l’inverse de la classification de Jakobson: ce n’est pas la fonction phatique qui est une fonction parmi d’autres du langage, c’est plutôt le langage qui ne se constitue que dans et par la fonction phatique. 
           

Dire que « les animaux parlent » est donc assez risqué, sur le fond, parce que cela évidemment  se prolonge dans nos esprits de la façon suivante: « comme nous » alors que justement ce n’est pas le cas. L’humain est un animal qui a donné ou qui a subi de la part du langage une détermination extrêmement forte, allant jusque’à percevoir le monde au travers du filtre de la langue, cela ne fait aucun doute. Les animaux utilisent des signes, énormément de signes. Tout fait signe chez la plupart des animaux, mais il semble bien que cette libération de signes ne se fasse pas ou en tout cas moins que pour les hommes, au détriment du rapport institué avec le milieu    ou avec la vie. La proposition suivante est très relative, et peut-être fausse, mais elle pointe néanmoins une ligne tendancielle efficiente dans la façon qu’a l’homme d’utiliser les mots, soit celle d’une fermeture: on a l’impression que si l’homme est dans le monde, c’est avant tout pour libérer du sens alors que l’animal utilise bel et bien des signes mais c’est toujours pour faire monde. Evidemment il faut rajouter à cette thèse « risquée » et sujette à caution que faire monde c’est aussi faire  sens et faire sens c’est aussi faire monde, par quoi finalement la distinction homme animal s’efface, mais cela ne signifierait pas moins que deux voies distinctes ici se dessinent (une piste très porteuse serait ici à explorer et cela évidemment a été fait, dans la différence entre la sémiotique et la sémantique: la sémantique désigne la compréhension des signes linguistiques et la sémiologie à celle des signes non linguistiques - quand un chat me regarde, cela veut nécessairement dire quelque chose de non linguistique, c’est une porte ouverte vers une dimension vraiment « autre » alors que quand une personne porte un brassard avec une croix rouge, cela s’explique dans un code de signes humains)


lundi 11 janvier 2021

CSD Terminale 3 - Cours du 11/01/2021


 

  Ce qui en tant que linguiste intéresse Saussure, c’est donc la langue parce que le langage est plutôt l’objet de l’anthropologue, et la parole du psychologue, ou du psychanalyste. Qu’est-ce donc que la langue? Si on récapitule:
1) Elle est un sous-ensemble du langage puisque le langage s’étend à tout ce qui simplement peut faire signe. Elle se définit justement par une régulation stricte et arbitraire de cette association entre ce qui est signifiant et ce qui est signifié. Autrement dit elle rompt avec cette utilisation d’un langage qui se contenterait de dire de telle chose qu’elle « pourrait » signifier. Le mot so/leil désigne  en français cet astre que l’on voit se lever chaque matin et "c’est comme ça". La langue suppose donc une entente, un contrat par le bais duquel chaque membre d’une communauté manifeste son appartenance à cette communauté.
2) Une langue n’a pas besoin d’être parlée pour être une langue. On peut étudier une langue morte.
3) Ferdinand de Saussure a apporté une considération nouvelle sur ce qu’est le signe d’une langue, à savoir qu’il est entièrement de nature psychique et pas du tout physique. Le mot « che/val » n’est pas le signifiant de cet animal dont j’aperçois le corps aujourd’hui dans la prairie car si je voyais un autre équidé galopant ailleurs, je l’appellerai aussi cheval alors que ce ne serait pas le même cheval. Par conséquent il faut bien comprendre que nous parlons ici non pas d’une réalité mais d’un concept et que nous l’appliquons à tous les équidés que nous croisons tellement dans la nature. Les mots d’une langue sont donc les associations entre ce que Saussure appelle les images acoustiques (c’est-à-dire le signifiant: che/val) et les concepts (ici l’idée de cheval). Ce point est fondamental car il nous permet de comprendre à quel point les mots ne sont pas nés de notre contact avec les choses mais au contraire à quel point ils découpent le réel à partir des lignes de démarcation que leurs différences instaurent dans nos perceptions. Si je vois une montagne et une vallée, c’est parce que je dispose de deux mots qui me permettent d’apercevoir la montage et la vallée mais la nature ne dessine  pas de pointillés entre ce qui fait la montage et la vallée.  Ce n’est pas parce qu’il y a des choses qu’il y a des mots, c’est parce qu’il y a des mots que nous voyons des choses.

    


4) Ferdinand de Saussure insinue ici une nuance importante, subtile qui peut sembler contradictoire de prime abord: « La langue n'est pas moins que la parole un objet de nature concrète, et c'est un grand avantage pour l'étude. Les signes linguistiques, pour être essentiellement psychiques, ne sont pas des abstractions ; les associations ratifiées par le consentement collectif, et dont l'ensemble constitue la langue, sont des réalités qui ont leur siège dans le cerveau. En outre, les signes de la langue sont pour ainsi dire tangibles ; l'écriture peut les fixer dans des images conventionnelles, tandis qu'il serait impossible de photographier dans tous leurs détails les actes de la parole. » 
            On aurait pu croire en effet que la langue étant entièrement de nature psychique, elle était plus abstraite que la parole puisque elle est physique, puisque elle est un acte. Mais ce n’est pas le cas, d’abord parce que les associations entre signifiant et signifié s’inscrivent à la longue dans les liaisons synaptiques et neuronales de notre cerveau (elles s’effectuent donc bel et bien dans le corps), ensuite parce que la langue s’écrit et qu’elle jouit donc d’une manifestation toute à la fois concrète et durable qui rend possible son étude, alors qu’une parole est éphémère et disparaît à peine est-elle proférée (dans le film, cette remarque de Saussure prend un certain relief lorsque Louise la linguiste va s’adresser aux extra-terrestres avec un tableau où le mot « human » est écrit. Les heptapodes (les extra-terrestres ont en effet 7 pieds) utilisent alors leur aptitude à dessiner sur la vitre qui les sépare des humains des logogrammes, des figures circulaires présentant des traits d’épaisseurs distinctes, chacun présentant des irrégularités particulières. Le terme exact ici est celui de « sémasiogramme ». Une langue sémasiographique est une langue dont le fonctionnement ne s’appuie pas sur la parole mais consiste uniquement dans l’écriture, tout comme les hiéroglyphes égyptiens. Alors que nous entendons la représentation sonore d’un signe qui pourrait être graphique, les heptapodes ne parlent qu’en écrivant par une sorte de jet d’encre qui fait jaillir de leurs organes préhensiles des figures, lesquelles finissent d’ailleurs par s’évanouir, ce qui va rendre nécessaire pour les hommes d’enregistrer visuellement ces figures)
  


            Il est très intéressant d’appliquer en effet, la distinction Saussurienne au film. L’équipe des chercheurs est donc bel et bien en présence d’une langue autre qui se définit donc comme l’outil d’un langage, d’un « vouloir dire » impulsé par une autre espèce que terrestre. Rien que cette caractéristique est en elle-même fascinante: qu’une vie soit ne saurait se concevoir sans « vouloir vivre » et en tant que dotée de langage, cette espèce peut exprimer son vouloir vivre par un vouloir dire, et ce vouloir dire à son tour se coule dans le creuset codé, régulé, systématique d’une langue qui, parce qu’elle jouit de ce support physique qu’est l’écriture, va pouvoir se prêter au travail d’interprétation des chercheurs et établir ainsi un échange possible. A quelle conditions un échange est-il possible? Celle de cet enchaînement par le biais duquel des êtres vivants peuvent exprimer leur vouloir vivre dans la manifestation d’un vouloir dire (langage) suivant les articulations précises et codifiées d’une langue, laquelle s’effectue dans l’écriture.


Mais une question ici ne peut être éludée: pourquoi cet échange ne s’effectue-t-il pas de la même façon avec les animaux de notre planète? Pourquoi semble-t-il que les hommes aient paradoxalement plus de facilité à échanger avec des extraterrestres qu’avec des animaux?
        b) La distinction entre le langage humain et la communication animale
            Si les extraterrestres viennent sur terre, c’est qu’ils ont quelque chose à nous dire, peut-être qu’ils ont besoin de nous ou de notre planète. Mais il n’est pas acquis, après tout que les animaux aient forcément quelque chose à nous dire. « Avoir quelque chose à dire » est d’ailleurs une réalité qui n’a rigoureusement rien de donné ni d’évident. Le présupposé du film, en tout cas repose sur ce postulat d’un « message »: les heptapodes ont bel et bien quelque chose à nous faire passer et dés le début, l’équipe que nous suivons part du principe qu’il faut avant tout comprendre les intentions des nouveaux venus.
        Pourquoi n’est-ce pas aux animaux que ces tentatives de compréhension s’adressent? Parce qu’il n’est pas aujourd’hui prouvé scientifiquement que les animaux aient un « langage ». Ce n’est pas parce qu’il y a des modes de communication animales qu’il y a pour autant un langage et il convient ici comme ailleurs de se retenir de céder à la tentation du « politiquement  correct »  qui consisterait à pointer une sorte d’anthropocentrisme mal venu. C’est justement pour ne pas sombrer dans un anthropocentrisme délirant qu’il faut se garder de croire que les animaux aient un langage, qu’ils en aient besoin. Que les animaux soient intelligents, (ce qui est hors de doute) ne signifient pas qu’ils aient besoin d’utiliser un langage. Ce n’est pas nécessairement par narcissisme ou par anthropocentrisme que nous affirmons que le langage nous est propre, cela peut aussi se concevoir comme l’application d’un principe de précaution:  nous ne pouvons pas affirmer qu’il existe un langage animal parce que nous ne pouvons par leur appliquer aveuglément ce modèle là de communication, modèle qui d’ailleurs n’est pas dépourvu de « failles », notamment dans le rapport qu’il instaure par rapport à l’action, à l’instant présent ou à notre spontanéité.
  


            La vidéo de Romain Fillstrof (étudiant en linguistique) et de Castor Mother  (ethologue) étudie rigoureusement cette question. Castor mother pose en 1:28 la claire distinction entre la communication et le langage. Ce n’est pas la même chose de signaler une émotion ou une sensation et de la signifier (langage). Linguisticae et Castor Mother s’intéressent d’abord à la communication sonore chez les cétacés, les primates et les oiseaux:
- Les cétacés communiquent sur de longues distances par des sortes de vocalisations. Il n’y a pas pas contrairement à ce que l’on a longtemps cru de différences génétiques dans les modalités de communication susceptibles de permettre à des cétacés de communiquer entre eux. Des orques ont pu apprendre des séquences vocales utilisées entre dauphins et ainsi communiquer avec eux. C’est fondamental car cela prouve que les modes de communication entre les animaux ne sont pas nécessairement innés.
- Les primates communiquent de plusieurs façons: par la voix mais aussi par les postures et certaines interactions avec leurs milieux (craquement de branches, etc). Ils peuvent faire varier les signaux d’alarme selon l’origine du danger.
- Les oiseaux utilisent le mode de communication sonore le plus complexe correspondant à plusieurs fonctions: alarme, reproduction, nourriture, imitation, etc. L’imitation prouve encore une fois que la communication n’est pas nécessairement innée. Si ces remarques sont aussi importante, c’est parce qu’elle relativise l’idée selon laquelle l’homme se distinguerait de l’animal comme la culture à la nature. On voit bien que les animaux s’adaptent et qu’il n’est donc pas exclu qu’ils construisent eux aussi une « culture ».
            Il existe également des modalités de communication gestuelle notamment chez les abeilles. Grâce à Karl Von Frisch, on a découvert que les abeilles communiquent par des danses visant à renseigner leurs congénères sur des sources de nourriture environnantes. Plus la danse est rapide plus la source de nourriture est éloignée. Les abeilles se servent également de phéromones pour qualifier la nature de la nourriture en question.
        Linguisticae, à très juste raison insiste sur les nuances et sur la richesse des modes de communication animaux. De plus il est prouvé que de nombreuses modalités de communication animale sont non seulement acquises mais aussi évolutives. Elles sont le fruit d’une évolution voire de la transmission de certains individus à la totalité du groupe: autant de traits qui semblent ratifier l’idée même de langage animal. Pourtant cette assimilation de la communication animale au langage reste douteuse pourquoi?