vendredi 28 avril 2017

Kenneth Williams: des conséquences inattendues de l'obsolescence programmée


Je sais bien que les regards de nos concitoyens sont braqués ailleurs en cette période électorale mais intéressons-nous un peu à ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Jeudi 27 avril 2017, Kenneth Williams a été exécuté en Arkansas. Doté selon ses avocats d’un quotient intellectuel d’enfant, il avait tué par balle une étudiante de 19 ans, et, après s’être évadé en 1999, il avait abattu un quinquagénaire avant de provoquer un accident mortel au volant de la voiture de sa victime (trois meurtres, donc). Le propos ici n’est pas de discuter à nouveau de la légalité de la peine de mort. Chacun sait bien ce qu’il en est dans cet état ayant voté en masse pour Donald Trump lors des dernières élections présidentielles. 

C’est la raison invoquée par le gouverneur, Asa Hutchinson, pour justifier le fait que Kenneth Williams soit l’un des quatre condamnés à mort exécutés en huit jours dans cet état qui mérite toute notre attention. Le produit utilisé pour les injections létales arrivait à sa date de péremption à la fin du mois. En gros, c’est comme si on décidait de se faire une omelette parce que on a réalisé que les œufs allaient bientôt dépasser leur date de fraîcheur. On imagine la teneur des dialogues entre les préposés aux  substances létales et l’administration pénitentiaire :
-       Ce matin, j’ai ouvert le frigo et…Bon sang ! Va falloir jeter le thiopenthal sodique !
-       C’est pas vrai ?
-       Si !
-       Qu’est-ce qu’on va faire ? Ce serait vraiment dommage qu’on s’en serve pas !
-       Tu l’as dit Bouffi, sans compter qu’on a 8 traîne-savates qui arrêtent pas de se la couler douce aux frais du contribuable.
-       T’as raison. Y’a rien qui pourrait remplacer ?
-       Si il y a bien un reste de fromage français qui est pas sorti du frigo depuis trois semaines mais on sait jamais, ils peuvent s’en relever.
-       Et les séquelles pourraient être terribles. On peut pas leur faire ça !
-       Ha ! Ha ! Ha ! (rire irrépressible et gras)


-       Bon ben ! Y’ a pas  à tortiller ! L’heure, c’est l’heure ! Quand le vin est tiré, il faut le boire, et qui vole un œuf vole un bœuf !
-       C’est beau quand tu parles, on dirait que t’as une formule pour chaque situation.
-       C’est ça la culture de l’Arkansas.
-       Oui ça et les bons vieux lynchages de Grand-Pa !
-       Ah ! M’en parle pas : cagoule blanche et tequila ! On savait s’amuser en ce temps là.
-       Bon alors quatre cocktails pour la 5, c’est ça ?
-       Ça roule ma poule ! Fais péter le thiopental !

Je sais bien, ce n’est pas drôle et, de toute façon, il n’y a pas là de quoi rire, mais quelque chose nous a amputé de notre faculté d’étonnement. Personne n’a vraiment relevé la nature dérisoire de la justification, la soumission complète de la juridiction et des décisions prises dans un Etat aux normes commerciales d’un produit conçu pour tuer les condamnés (d’ailleurs c’est quoi du poison périmé ? Un médicament qui donne la forme ?). On parle d’obsolescence programmée quand sont mis en vente des produits dont le dysfonctionnement est à l’avance entériné, de façon à ce que la demande s’active incessamment et qu’ainsi les industries continuent à fonctionner à plein régime. La contradiction entre les intérêts du consommateur et ceux de l’offre proposée sur le marché atteignent alors leur paroxysme. 

La déshumanisation du processus parvient ici à sa conséquence et à son illustration ultimes. C’est la durée de vie du produit qui réduit celle des hommes, comme si du statut de « personne » à celui de « produit », nous passions d’une détermination fluctuante (un condamné à mort n’est plus un sujet) à une détermination fixe et immuable (il faut respecter le délai de péremption quoi qu’il en coûte). Nous savions déjà que les injonctions à consommer nous rendaient gros, veules, impotents, la preuve est maintenant faite qu’elles gangrènent aussi notre capacité d’étonnement, la source même de la Philosophie selon Aristote. 

En ce sens là, la consommation, c'est la sommation d'être con. Quelque chose de notre rapport au monde et aux autres se voit neutralisé par l'exigence de satisfaction de notre statut de client, et cela jusqu'à ce que la valeur marchande prime définitivement sur la valeur humaine. L'état a payé pour la consommation d'un produit destiné à donner la mort et il serait dommage de ne pas en faire usage. Aucun homme ne peut se sortir des contradictions entre ce qu'il se sent devoir faire et ce que les leitmotivs à la consommation l'engagent à acheter à moins de réfléchir à la notion de besoin vital, ce que toutes les philosophies antiques, de Diogène aux Stoïciens ont pratiqué, avec une justesse proprement sidérante. Ce que nous vivons aujourd'hui est une sorte de cogito dévoyé de l'acquisition, de "l'avoir": "je consomme donc je suis". Renouer avec soi, c'est d'abord rompre avec ce temps de la péremption des produits pour accéder à celui de la péremption de la notion même de "produit". La vie de ces quatre condamnés à mort en dépendaient et la notre, aujourd'hui, n'y est pas moins suspendue.

mercredi 26 avril 2017

"Une démarche scientifique est-elle concevable indépendamment de toute aspiration au bonheur?" - Copie de Hugo Ronneau (Terminale S4)


Les découvertes scientifiques n’ont jamais été aussi nombreuses, ni aussi rapides que durant ces derniers siècles. De plus en plus d’innovations technologiques sont mises au point chaque jour et la science semble n’avoir jamais provoqué autant d’engouement que ces dernières années. La science a évolué avec son temps mais l’homme s’est toujours interrogé sur ses origines. C’est ainsi que sont nées la mythologie et la religion mais l’homme a aussi essayé de comprendre comment l’univers fonctionne, quels sont les rouages des mécanismes naturels qui nous entourent. C’est de cette façon qu’ils se sont intéressés à l’espace. Ils ont d’abord relié les étoiles entre elles pour former les constellations puis, plus tard, ils ont mis au point  un moyen de s’y rendre. De nos jours encore, l’espace et l’inconnu fascinent des personnes de tout âge qui rejoignent des clubs d’astronomie pour observer les étoiles, les planètes et les nébuleuses. L’être humain a toujours été curieux à propos du monde qui ‘entoure et c’est comme ça qu’il inventa la science. Mais en fait-il aussi pour être heureux ?
Il importe de préciser quelques éléments à propos du bonheur. En effet d’après Blaise Pascal, le bonheur est question de temporalité. La question ne serait pas celle de savoir comment y accéder mais plutôt celle de savoir quand. Selon lui, le passé et le présent ne nous serve qu’à envisager le futur or le bonheur se situe dans le présent, il n’est accessible qu’à celui qui vit au présent. Nous utilisons le passé et le présent pour regarder le futur et y chercher le bonheur ce qui est vain étant donné que le futur est inaccessible puisque lorsqu’il nous tend la main, il n’edst plus futur mais présent qui déjà devient passé, et nous continuons à regarder au loin inconscient du fait que ce que l’on cherche, ce que l’on désire est juste là, devant nous, maintenant. C ‘est pour cela que l’on ne peut pas connaître le bonheur. Ainsi l’aspiration au bonheur revêt les aspects du désir caractérisé par trois paramètres. Tout d’abord le désir est défini par le refus du temps, c’est le concept énoncé par Blaise Pascal et l’inaccessibilité au bonheur. Le désir instaure un champ à l’intérieur duquel la temporalité n’existe pas. Comme dans un champ de pesanteur où celle-ci serait très faible, on se retrouve alors à flotter dans le champ du désir gravitant autour de ce qui nous semble être la source du désir sans pour autant chercher à l’atteindre. Ce qui amène un deuxième et un troisième paramètre, soit l’absence de conclusion ainsi que la non-dualité Sujet / Objet. L’absence de conclusion s’explique par l’impossibilité d’atteindre la source du désir qui est floue, vague, elle n’est pas définie ce qui entraîne la non dualité sujet / objet  car lorsqu’on atteint la source présumée, on comprend que ce n’est pas elle. La source du désir est impossible à cerner, ce qui fait disparaître l’objet du désir, mais également le sujet car la personne qui croit désirer est plus le pantin du désir que l’acteur d’une volonté. La science est synonyme de rigueur alors que le désir, le bonheur représente la candeur. On peut donc se demander si le monde froid de la rigueur scientifique est étanche à la chaleur du bonheur et de l’innocence, si la frontière entre les deux mondes est si épaisse qu’elle empêche tout transfert de l’un à l’autre rendant ainsi l’univers de la science complètement isolé.
La définition de la démarche scientifique a évolué avec son temps, nous allons donc soumettre les différentes évolutions de la science aux paramètres du désir afin d’effectuer le rapprochement ou non à l’aspiration au bonheur. Nous allons donc commencer par questionner celui que l’on considère comme l’un des premiers scientifiques : Aristote. Il a complètement défini la vision de la science mais également sa vision a prévalu jusqu’à la fin du moyen-âge, pendant la période dite de la scolastique. La vision qu’Aristote a de l’univers se conformant bien avec les idées religieuses de l’époque. Il fut considéré comme référence absolue pour la communauté. Mais à quoi correspond exactement la science classique d’Aristote ? le chercheur est « passif ». Il établit des lois, des théories sur le fonctionnement de l’univers d’après ses observations. Il ne s’agit pas ici de tester les différentes théories par l’expérience, mais plutôt à partir d’un constat établir une idée générale permettant la compréhension du constat. Il s’agit pour le scientifique d’être totalement objectif pour ne pas interférer sur la nature qu’il observe.
Dans sa quête de neutralité, le scientifique se soustrait même du plan de l’objet impliquant ainsi une non-dualité sujet/objet car il n’existe  alors plus qu’un objet, la nature, le scientifique étant totalement absent de tout rapport à celle-ci. Il l’observe seulement de loin. Cet argument pencherait en faveur de l’inscription de l’aspiration au bonheur dans la science classique si seulement il n’y avait pas de conclusions aussi fermes que celles engrangées par la science classique car le scientifique formule une loi, une théorie qui n’est alors ni testée, ni remise en cause. La  conclusion à la démarche scientifique est alors cinglante.
Il n’y a pas non plus de refus du temps dans la science d’Aristote car il n’est nullement question de graviter dans un champ d’euphorie sinon d’observer le plus rigoureusement possible les mécanismes de l’Univers pour en comprendre chaque détail. La science classique semble alors impartiale et froide, ne laissant aucune place au bonheur ou à la quête de celui-ci puisque elle suggère un désintéressement total de la part du scientifique comme lorsqu’il effectuait une démarche scientifique. Le scientifique cessait d’être un homme pour n’être qu’un observateur.
Pourtant le scientifique Archimède ayant vécu un peu plus tard serait celui qui s’est écrié « Euréka » alors qu’il prenait son bain comprenant les mécaniques des densités qui a donné son nom à la poussée d’Archimède. Aujourd’hui « eurêka » est synonyme d’euphorie probablement en référence à la joie d’Archimède lorsqu’il découvrit la poussée à laquelle il a donné son nom d’après la légende. Si l’aboutissement de la démarche scientifique d’Archimède fut la joie et le bonheur alors un des buts de sa démarche n’était-il pas le bonheur ?
Plusieurs siècles après une longue période appelée scolastique et où Aristote demeurait la référence « indéboulonnable » et ses théories universelles, des scientifiques et des philosophes viennent bousculer le bien-fondé pour établir une nouvelle vision de la Science et du scientifique. D’abord avec Galilée qui remet en question le géocentrisme et la chute des corps. Evidemment personne ne le croit mais il a recours à un procédé inédit : l’expérimentation. Face à l’inquisition, il démontre expérimentalement d’une manière très simple que deux corps de masses différentes tombent à la même vitesse s’ils sont lâchés au même moment et que la vitesse de la chute n’est pas proportionnelle à la masse de l’objet. Cette démarche plutôt simple visant à recréer une situation où la nature répond exactement à la question qu’on lui pose en imposant des conditions d’expérimentation et une hypothèse à vérifier va définir la méthode scientifique d’une nouvelle période, la science moderne comme Kant et, plus tard, Karl Popper.
Kant défend exactement l’idée dans laquelle le scientifique engage alors un jeu de questions / réponses avec la nature. Comme dans un tribunal, le scientifique interroge la nature qui peut valider son hypothèse en apportant les preuves ou, au contraire la réfuter. Afin de procéder à cet échange le scientifique crée un protocole expérimental permettant de tester son hypothèse.
Dans ce sens là, la dualité sujet / objet est évidente, le sujet est le scientifique et son objet est la nature, dans la science moderne, il y a réellement interaction entre le scientifique et la nature. Il ne paraît pas non plus y avoir de refus du temps dans la science moderne puisque l’expérimentation du scientifique se déroule dans un cadre bien calibré lui permettant de tester seulement ce qu’il veut tester et non ce qu’il désire.
Pourtant là où la frontière est plus perméable se trouve dans l’absence de conclusions. En effet, pour Karl Popper une thèse ne peut être absolument vraie mais corroborée. Pour cela, elle ne doit pas simplement avoir été validée une fois par l’expérimentation. Car comme en mathématique, un exemple ne prouve rien, il existe un argument permettant non pas de corroborer une thèse mais de la réfuter car il suffit d’un seul contre-exemple pour réfuter une thèse. Or selon Karl Popper, une thèse devient vraisemblable à partir du moment où elle a réchappé à toutes les précédentes tentatives de réfutation. Elle n’est pas pour autant validée mais corroborée, elle est alors plausible. La science Poppérienne semble d’une extrême rigueur et d’une froideur empêchant tout bonheur. Pourtant, c’est peut-être dans le froid Popperien que s’épanouit la fleur du désir, du bonheur. Car  cette vision laisse entrevoir une brèche au désir que l’on pourrait qualifier d’absence de conclusion. C’est justement parce que la démarche du scientifique ne s’interrompt jamais réellement puisque il se situe dans la remise en question constante alors c’est là la lueur du désir qui apparaît. Après tout on peut sans peine imaginer la joie et la fierté du scientifique dont la théorie survit aux tentatives de réfutation. La joie de Galilée lorsque il découvrit que la terre n’était pas au centre de l’univers et que la terre tournait autour du soleil, la joie de Carl Sheele lorsqu’il comprit que l’air n’était pas un corps pur mais un mélange d’au moins deux gaz et que seul l’un d’entre eux était combustible. Le bonheur peut se trouver dans le dépassement de soi et l’accomplissement et la réalisation d’une théorie scientifique peut en faire partie. De là à dire que le bonheur est la motivation de toute science, rien n’est plus incertain.
Penchons-nous maintenant sur l’époque actuelle où les sciences et la technologie occupent une part très importante de la société. Tandis que la science sert les industries afin de construire des innovations toujours plus bluffantes et performantes pour améliorer nos conditions de vie ou réaliser plus de profit. Lorsque les physiciens se sont plongés dans l’étude de l’infiniment petit grâce à des accélérateurs de particules, ils ont ouvert les portes d’une science nouvelle qu’est la physique quantique. Lorsque l’on pense à la physique quantique pour la plupart des personnes cela renvoie à une science théorique et compliquée. Et pourtant elle est présente dans notre quotidien sous bien des aspects. Nos ordinateurs utilisent la mécanique quantique, les ingénieurs afinde concevoir des processeurs toujours plus petits et puissants font appel à un procédé de miniaturisation complexe utilisant la mécanqieu quantique et la capacité d’un électron d’être potentiellement à deux endroits à la fois. La mécanique quantique est également utilisée dans le fonctionnement des disques durs qui se basent sur le principe de magnétorésistance géante et sur le spin de l’électron. Une alternance de champs magnétiques permet ou non aux électrons spin up  de passer provoquant une alternance de la résistance électrique et une alternance binaire en 0 et 1. Même notre cerveau suivrait des lois quantiques. La physique quantique n’est donc pas seulement un ramassis d’hypothèses saugrenues mais bien de théories spectaculaires et difficiles à cerner ouvrant la voie à un potentiel de développement infini.
De nombreuses expériences par leur caractère contradictoire et incompréhensible ont mis en évidence des phénomènes quantiques comme l’expérience des fentes de Young qui visait à déterminer la nature de la lumière, ondes ou particules. Dans le cas d’une onde, la double diffraction entraînée par les fentes provoque des figures d’interférences. L’expérience a été menée en propulsant des électrons à l’aide d’un canon à électron. Or même en projetant les électrons un à un, on observait une figure d’interférences, pourtant l’électron ne pouvait pas interférer avec lui-même à part s’il passait par les deux fentes à la fois. Or lorsque l’on met un instrument de mesure prés des fentes pour déterminer celle par laquelle il est passé, la figure d’interférence disparaît.
Cette expérience a engendré l’incompréhension de plusieurs spécialistes mais la réalité est là, le point de vue modifie le résultat. Les résultats dépendent de ce que l’on mesure. Pour la première fois, la nature ne répond pas à une hypothèse en la validant ou non mais s’adapte même à l’expérience pour montrer autre chose. Finalement il existait une infinité de trajectoires possibles or la mise en place d’un appareil d’observation a éliminé ces possibilités détruisant les figures d’interférence. L’observation sélectionne que phénomène macroscopique sera retenu.
Nous pouvons étendre la mécanique quantique à la théorie des mondes multiples d’Hugh Everett selon laquelle à chaque instant se produit une infinité de mondes. En effet comme lors de l’expérience des fentes l’électron a la possibilité de passer par A, par b, peut-être par les deux et notre observation sélectionne une possibilité. Dans la théorie des mondes multiples chaque choix, à chaque instant toutes les particules possèdent une infinité de possibilités de déplacement de choix et le fait de vivre, de faie tel choix sélectionne une possibilité parmi toutes les autres, ce qui ne signifie pas qu’elles sont anéanties mais plutôt qu’elles se dissimulent à notre regard, à ce monde là. Comme les figures d’interférence qui disparaissent lorsque l’on observe la trajectoire, l’ensemble disparaît lorsque l’on en regarde un seul. Les autres mondes disparaissent de notre perception même la plus fine car le fait de percevoir est ce qui les dissimule.
Dans la mécanique quantique les trois paramètres du désir sont réunis car la mécanique quantique fait disparaître toute notion et tout cadre. Comme le temps et la notion de sujet et d’objet, il ne persiste qu’une suite d’évènements totalement imprévisibles, ce qui donne à la mécanique quantique toute sa complexité. Avec la mécanqiue quantique, la science rejette définitivement tout idéal de vérité universelle, qu’il serait absurde et impossible à atteindre. La science se place alors dans un idéal d’élégance plus que de vérité. Les théories scientifiques donnent envie de croire qu’effectivement il existe une infinité de mondes, de dimensions, de trous de ver pour voyager à l’autre bout de l’univers. Les théories et les sujets d’étude deviennent de plus en plus variés et complexes mais surtout il ne s’agit plus de démontrer des choses lambda dont personne ne se préoccupe mais d’étudier des phénomènes qui font rêver et qui ouvrent les portes du fantasme.
Pour conclure, les avancées de la science ne penchent-elles pas de plus en plus vers la Science-Fiction pour délaisser la science dite traditionnelle ? Au final ne peut-on pas voir la science fiction comme l’anticipation de la science de la même façon que la météorologie prévoit le climat, la science fiction prévoirait la science. Après tout, certaines technologies d’aujourd’hui ont d’abord été anticipées sous la forme d’inventions de la science fiction. Elle pourrait ainsi apparaître comme un idéal de la science dans la direction quantique, dans l’abandon de l’idéal absurde de vérité universelle. La science fiction n’aurait pas la prétention de dire la vérité mais de tendre vers l’élégance et par conséquent vers une forme de bonheur. Car la science fiction représente le désir et le fantasme de pouvoir embrasser une ère nouvelle, comme le voyage temporel ou les voitures volantes. Longtemps objets de pure fiction, ils engendrent alors un désir profond de découvrir de nouvelles choses qui nous sont inconnues faisant appel à notre soif de savoir et de curiosité. En renonçant à l’idéal de vérité la science fiction peut-elle apparaître comme rigoureusement « scientifique » ?

jeudi 13 avril 2017

Les univers multiples: dans quel(s) monde(s) vivons-nous?


1) La question au pied de la lettre
Quand on entend quelqu’un s’interroger sur le monde dans lequel nous vivons, la tonalité de sa question est indignée, revendicative, voire désespérée : ce n’est pas le monde que nous méritons, ce n’est pas dans celui-là que nous devrions être. « C’est pas Dieu possible », autrement dit, c’est plutôt du diable réel, effectif. Nous vivons l’enfer. C’est le plus souvent une critique « des gens » qui ont fait de « ce monde » un lieu inhabitable, un monde « immonde ». Etymologiquement « immonde » signifie hors du monde, comme si ce que nous vivions dans ce monde était précisément ce qui n’était en aucune façon habilité à y prétendre. Notre monde est à la marge innommable, rebutante de ce qu’il devrait être, en vertu de quoi ? Du bien. Ce n’est pas que les hommes d’aujourd’hui soient des déchets de l’humanité, c’est plutôt que l’humanité se serait elle-même tellement corrompue, discréditée, pourrie qu’elle se serait condamnée à n’habiter que l’immondice de l’univers, le hors monde de ce que c’est qu’être monde.
Mais cette indignation que le langage rend possible, cette représentation d’un monde hors monde est physiquement et logiquement intenable. Je peux m’indigner autant que je voudrai des camps de concentration nazie, des génocides, de la bombe atomique, de la bêtise de l’homme, je ne vois pas bien où je pourrai vivre si ce n’est ici. Je peux choisir telle marque de pâtes dans un rayon de grand magasin qui en propose plus de cinquante, je ne peux pas choisir les évènements qui composeraient selon moi un monde vivable. « Dans quel monde vivons-nous ? » est, en un sens une question stupide parce que sa réponse est le lieu d’origine de la question. Que je puisse poser une telle question, c’est bien la manifestation immédiate et irrévocable du fait qu’il y a autour de moi, dans l’efficience même de sa résonance, un monde dans lequel cette interrogation « tonne », s’ « effectue », se « fait entendre ». Comment faire en sorte que cette question ne résonne pas seulement dans le vide sidérant de la posture indignée, ou de la redondance performatrice ?
Il semble évident que cette question indignée s’impose d’une certaine conception de ce que le monde devrait être, comme si nous avions à un moment donné pris le mauvais embranchement, la mauvaise direction et cela nous rend d’autant plus aigris, défaitistes que nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il y a dans l’infinie multiplicité des choses qui auraient pu se passer mais qui n’ont finalement pas accédé à l’existence un monde parfait dans lequel je serai heureux, dans lequel vivre serait agréable, d’où le mal serait exclu. Il y a dans la considération des univers multiples une sorte de remise à plat de cette indignation, une réfutation de la hauteur à laquelle on se situe pour s’estimer habilité à critiquer le monde, la vie. Les univers multiples, c’est d’abord la littéralité de cette question là, ce qui lui donne son sens vrai, à savoir que le monde dans lequel nous vivons ne serait que l’une des variables de tous les autres univers dans lesquels nous vivons aussi mais autrement.
L’indignation n’est pas aussi malheureuse qu’elle le manifeste parce qu’aussi sincère soit-elle, elle est une posture. Elle s’énonce à partir d’une non-adéquation à l’égard de la réalité qu’elle discrédite. Quelqu’un qui s’indigne du monde tel qu’il va ou de sa vie telle qu’elle est fait comme s’il existait « ailleurs » une autre dimension dans laquelle il lui reviendrait de vivre ce qu’il a le droit de vivre en fonction de ses mérites supposés. Nous ne cessons pas de faire jouer constamment dans nos appréciations du monde, de la vie, des « gens », ce décalage entre ce que nous vivons et ce que nous sommes. Nous partons donc du principe que l’expérience de la vie ne détermine pas à elle seule notre personne. Les univers multiples font voler en éclat cette considération avec la représentation d’une dispersion rhizomique de toutes les variations de ma vie possibles, étant entendu qu’en fait elles sont réelles. L’apport fondamental de la théorie des univers multiples se situe existentiellement « là » : autant dans « un » univers, je vis le seul événement réel parmi tous les autres qui auraient été possibles mais qui s’évanouissent dans le néant une fois la réalité « actée », autant dans les univers multiples, je vis l’une des infinies variables réelles de cet événement possible.
L’indignation, dans tout ce qu’elle revêt de dispendieux, de bavard et d’auto-complaisant est battue en brèche, non par un argument d’autorité : « il n’y a qu’une seule réalité et il faut s’y faire », mais, au contraire, par l’effet de saturation d’une efficience multiple et diffractée qui, en rendant réels tous les possibles, exclue la plus infime trame scénaristique qui mettrait en scène un « ratage », un manque, un impondérable. Je ne peux pas être victime du mauvais sort ou de la malchance parce que je vis tout, à tout instant, en tous les lieux (c’est-à-dire en tous les mondes). Je fais l’expérience de toutes les variables de tous les évènements qui m’arrive, mais évidemment par « je », ce qu’il faut entendre, ce sont tous les « moi » diffractés dans les univers multiples. Cette théorie développe un compromis intéressant entre la fatalité (ce qui m’arrive est ce qui m’arrive : il existe bien des évènements qui s’imposent à ma vie, je ne choisis pas)  et la théorie du Chaos (tout tient à d’infimes détails dont chacun transforme radicalement l’orientation globale de la vie dans un monde). Nous ne faisons qu’explorer la totalité des variables des évènements qui nous arrivent et qui finalement nous « font », nous constituent, nous effectuent en tant que…(il n’est plus possible ici de dire « sujets », car nous ne décidons rien)…qu’inconnue de l’équation à une multiplicité de variables qu’est l’expérience d’exister. En un sens, je ne peux rien vivre d’autre que ce qui me revient dans tous les mondes tels qu’ils sont (vivre dans les univers multiples n’a rien à voir avec l’omniprésence d’un être divin) sauf que je ne cesse d’explorer en chacun d’eux toutes les déclinaisons différentes de cet événement (si je lance un dé, se diffractent immédiatement six mondes au sein desquels tombent chacun des chiffres possibles). Toutes nos expériences se fragmentent, se dispersent en autant de probabilités envisageables à partir de l’événement lui-même.
Il convient vraiment de se représenter autant que nous le pouvons ce modèle des univers multiples et de nous questionner sur ce qui, de lui, nous embarrasse autant. Ne serait-ce pas, au premier chef, cette dispersion pour ne pas dire ce dynamitage de la notion de sujet ? Non seulement je ne décide rien mais je suis littéralement laminé, dupliqué, essaimé en autant de versions de moi-même qu’en requièrent les variables des situations. Ce n’est même pas que les évènements nous déterminent (plutôt que l’inverse) c’est, a fortiori, qu’ils nous « atomisent ». Nous nous démultiplions en autant de poussières de nous qui sont, aussi bien que nous, « NOUS ». Mais alors c’est quoi : « être soi » quand nous sommes multiples ? Comment assumer des actes dont l’efficience diffractive me disqualifie en tant que sujet décisionnaire et me disperse dans la multiplicité des variables de l’action engagée ? Nous voyons bien que la question : « dans quel(s) monde(s) vivons-nous ? », dés lors qu’elle est prise littéralement, et non plus dans le registre de l’indignation feinte, refonde entièrement la vision habituelle du rapport de l’homme à son milieu : l’homme n’est plus sujet dans le monde, il est plutôt sujet à être diffracté par les variantes au fil desquelles se constituent les mondes, sachant que chaque occurrence ne désigne pas un carrefour de possibilités virtuelles dans un monde réel mais l’essaimage de tous les mondes réels à partir d’un carrefour déclinant sans les exclure tous les possibles. Nous cessons de suivre le fil d’une existence faite d’alternatives pour nous disperser dans les rhizomes de ce que nous pourrions appeler les « multi-natives ». Ce n’est même pas que la relation  du sujet à l’acte est inversée par rapport à la conception cartésienne d’un sujet libre, à savoir que ce serait l’acte qui ferait le sujet, l’acte défait le sujet. Ce qui se passe dans l’action engagée par le sujet n’est pas du tout un processus d’assomption et d’affirmation de sa conscience Une, c’est au contraire la division au fil de toutes les occurrences. Agir n’est plus l’acte de synthèse qui structure le « je pense », c’est l’éclatement infini d’un infinitif, l’exploration de toutes les modalités d’une réalité qui ne se décline qu’à l’infinitif, c’est-à-dire sans sujet (ce que je suis, c’est les « clones » induits, par exemple, par l’émiettement de l’infinitif : jouer au dé. Il faut que je sois six ou douze s’il y a deux dés.)

2) Les quatre modélisations des univers multiples
Maintenant que nous nous sommes faits une petite idée de l’enjeu philosophique des univers multiples, il importe de sonder, autant que nous le pouvons, la pertinence scientifique de cette théorie. Nous nous limiterons à quatre d’entre elles : l’inflation, la théorie des cordes, la relativité générale et la mécanique quantique.
a)    l’inflation
Cette théorie participe de ce qui constitue probablement la plus grande découverte du 20e  siècle, à savoir que l’espace est une réalité dynamique. Elle a partie liée avec le Big Bang. Ce qu’il convient de saisir à ce sujet c’est qu’il ne signifie pas seulement que les distances entre les objets qui sont dans l’espace, comme les galaxies, par exemple, augmentent mais que ce que c’est qu’être pour l’espace lui-même est sujet à des changements. L’espace n’est pas le cadre formel de tout ce que l’on peut percevoir dans le monde comme le croyait Kant, il est un objet qui a des propriétés. L’espace est une texture. Il n’est pas, il devient. Et les principes qui régulent ce devenir sont quantiques c’est-à-dire aléatoires, aussi bien d’un point de vue mathématique que physique. Cela signifie que l’espace est traversé de fluctuations plus ou moins denses. Ce sont ces différences de densités qui expliquent qu’il y ait des régions de l’espace au sein desquelles les lois ne sont pas les mêmes. Par elle-même cette densité aurait plutôt tendance à décroître, à chuter, mais il arrive que les fluctuations s’empilent les unes sur les autres et contrarie le mouvement intuitif de décroissance de ce potentiel de compacité. Lorsque ce potentiel atteint un degré suffisamment haut, il y a inflation, exactement comme une pâte à lever secrète par elle-même, en elle-même sa propre matière et « monte » dans le saladier, sauf que là, on pourrait dire que c’est le saladier qui grandit. Le fait que cette élévation de densité soit rare est donc totalement annulé, contrecarré par le fait que l’inflation soit exponentielle. Le fait qu’elle n’ait lieu que de façon fluctuante est complètement « gommé » par ce phénomène au gré duquel ce que crée une zone d’inflation, c’est toujours l’inflation de ce que c’est qu’être une zone.
Par conséquent ce qui se génère à partir de chaque bulle en inflation, c’est le processus de nucléation de nouvelles bulles. Notre zone à nous n’est plus sujette à inflation et c’est tant mieux parce que c’est exactement cet arrêt de l’inflation qui provoque la complexité à partir de laquelle a émergé la vie. Nous sommes nés de l’inflation, mais nous n’aurions pu exister dans l’inflation et cela n’empêche pas qu’à l’échelle de la totalité du « rhizome », l’inflation ne peut pas cesser. L’espace n’existe qu’exponentiellement, et cela signifie que sa structure est fractale, démultipliée, comme un mille-feuille dont la nature même consisterait à usiner exponentiellement de nouveaux plans de feuilletage. Ce que c’est qu’être pour l’univers, c’est précisément faire incessamment éclater ce cadre supposé d’un « uni-vers ». Ce qu’il y a, en fait, c’est les trois huit de chaînes d’usinage, de matrices d’univers multiples fonctionnant à flux tendu.
b)    La théorie des cordes

Contrairement à l’inflation qui est une théorie non pas prouvée mais largement corroborée, ou vraisemblable, la théorie des cordes est très spéculative. Les expérimentations testant ses prédictions auraient même plutôt tendance à la contredire. Elle n’en est pas moins particulièrement élégante. Son enjeu, c’est de réinterpréter les particules et les interactions fondamentales comme différents modes de vibrations d’une unique classe de cordes, à la manière de cordes de guitare qui, suivant la position des doigts sur le manche, produisent des sons différents, et peuvent engendrer des quarks, des électrons, tout ce que l’on peut imaginer comme particules élémentaires. Ce qui est « beau » dans cette modélisation, c’est que le réel est comme une mélodie. De la même façon que les différences d’accords ne consistent que dans un jeu de variations d’intensités au gré des cordes pincées, les objets ne sont pas naturellement distincts entre eux, pas plus qu’ils ne sont différents des forces, ils ne sont que les variables « tonales » de ces forces. Le problème, c’est que la logique unitaire de cette théorie induit une dizaine de dimensions et que nous n’en avons que trois. C’est comme si nous avions à résoudre des problèmes dont nous savons que la solution réside, ou « résiderait », dans la projection de ses termes au sein de dimensions « autres » (comme le problème qui nous interroge sur la possibilité de faire 4 triangles équilatéraux avec six allumettes se résout dans le rajout de la troisième dimension de la profondeur (pyramide)). Or, lorsqu’on essaie de modéliser mathématiquement ces dimensions, les combinaisons sont tellement nombreuses et vertigineuses qu’une incroyable prolifération d’univers possibles s’active, chacun soumis à des lois physiques différentes. Reliée à la théorie de l’inflation, cette conception nous invite à reconsidérer les chaînes de montage de cette matrice des univers multiples. Elle n’est pas seulement exponentielle, fractale mais aussi un peu démente, tout le contraire d’une usine de montage de pièces en série. Au facteur exponentiel il convient de rajouter le principe d’une variation infinie. L’usine à faire de la réalité ne se contente pas de réitérer, elle distord.
c)    La relativité générale
C’est à Einstein que nous devons non seulement la confirmation du fait que l’espace est dynamique mais aussi les équations de son évolution. Si ces calculs sont possibles, c’est qu’il y a des invariants (homogénéité, c’est-à-dire identique en tout lieu, et isotropie, à savoir identique en toute direction). Les solutions des équations d’Einstein et la prise en compte de ses invariances nous permettent de concevoir trois modélisations géométriques de l’univers : sphérique, hyperbolique, euclidien. Or pour les deux derniers modèles, l’espace est infini. Mais qu’est-ce que cela signifie ? En premier lieu, que l’espace n’en finit pas d’être l’espace, c’est-à-dire de devenir lui-même mais plus et surtout plus souvent. Par « univers », les astrophysiciens entendent en réalité « volume de Hubble », à savoir qu’une fois posé un observateur dans un univers, on délimite cet univers par toutes les zones de l’espace environnant cet observateur et pouvant entrer en interaction avec lui. Nous parvenons ainsi au chiffre de 10 puissance 31 années lumière. Pour les deux modèles d’univers hyperbolique et euclidien, il est absolument impossible d’y poser un volume de Hubble sans que celui-ci se démultiplie en une infinité de volumes de Hubble.
A partir du moment où l’espace est corrélé avec le temps et on ne voit vraiment pas comment cela serait pourrait être contredit, affirmer que l’espace de l’univers est infini induit que le temps l’est aussi, auquel cas ce que nous faisons une fois dans l’univers est nécessairement accompli une infinité de fois. Je ne peux définir spatialement l’univers comme volume de Hubble sans que cette structure nécessairement puisse faire autre chose que se diffracter à l’infini, exactement comme le reflet de notre visage réfléchi par deux miroirs posés en face de l’autre.
Que s’ensuit-il des actes qui, indiscutablement se produise dans notre univers ? Aurélien Barrau prend l’exemple suivant : «  Imaginons que l’on place dans un sac contenant un milliard de boules blanches, une boule noire et que l’on me demande de plonger ma main dans ce sac pour en retirer à l’aveuglette une boule. Si je tombe sur la boule noire, dans un univers fini, c’est proprement incroyable, à savoir que c’est très, très, très peu probable. Mais si je réalise la même expérience dans un univers infini, c’est–à-dire dans un multivers, je tomberai forcément sur la boule noire et de très, très peu probable, la possibilité de tomber sur la boule noire devient certaine. Toute probabilité non nulle cesse d’être probable et devient réelle. A toutes les loteries, il n’y aurait que des  gagnants parce qu’un tirage fait une fois se diffracte en une infinité de fois. Imaginez une grille de loto qui, à peine écrite, deviendrait, de ce simple fait, gagnante. Ce n’est pas que tout puisse arriver, mais c’est bel et bien que tout arrive, et dés lors exister dans cet infini d’univers, c’est tout le contraire de « choisir son camp », à savoir plutôt être choisi, on devrait dire co-incidé, co-insinué, dans le fourmillement vertigineux de ce processus d’auto-engendrement de l’événement. Le stoïcien Epictète disait que l’on était libre qu’à la condition de vouloir que ce qui arrive arrive, non comme je le veux, mais comme cela arrive. » Mais comment faire pour « vouloir » lorsque ce qui arrive n’arrive pas qu’une fois ? Que me reste-t-il à « vouloir » quand fait défaut l’espace de cette assomption par un sujet libre de l’infinité des occurrences ?
  d) La mécanique quantique
Le dernier modèle d’univers multiple apparaît au cœur de la physique quantique et plus encore de la décohérence quantique. Si nous projetons des électrons contre une plaque trouée par deux fentes, nous pouvons observer sur le capteur située derrière elle, non pas deux raies correspondant à l’espace ouvert par les deux brèches mais plusieurs raies, exactement comme si deux trains d’ondes nés de chacune des deux ouvertures avaient interagi l’un sur l’autre provoquant ainsi des zones d’impact discontinues, en fonction des vides créés par les interférences entre deux vagues. L’électron considéré comme un corpuscule se comporte donc ici étrangement comme une onde. Que se passe-t-il si les électrons sont envoyés un par un contre la plaque ? Dans un premier temps, le capteur décrit un modèle d’impact corpusculaire, c’est-à-dire deux rainures, mais « à la longue », d’autres raies parallèles commencent à apparaître corroborant à nouveau un modèle ondulatoire d’interférences.
Pour en avoir le cœur net, on installe un instrument de mesure capable de détecter à l’entrée de chaque fente où l’électron passait (fente A ou fente B). L’expérience donne deux résultats différents selon que l’instrument d’observation est branché ou pas. Si l’électron est repéré à l’entrée de l’une des deux fentes, le modèle d’impact est corpusculaire, s’il ne l’est pas, il est ondulatoire. Le regard de l’observateur change le résultat de l’expérience exactement comme si ce que l’on voyait au terme du processus expérimental dépendait de ce que l’on s’était préparé à voir en installant ou pas l’appareil de détection de l’électron ou du photon.
C’est exactement comme si cette expérience plaçait le philosophe en situation d’être aussi un scientifique et inversement tout simplement parce que la distinction philosophique entre le possible et le réel s’effectue ici expérimentalement dans la distinction entre l’onde efficiente mais non perçue et le corpuscule repéré. Observer un phénomène, c’est en percevoir les particules réelles, ne pas l’observer revient à laisser agir des ondes de possibilité. Cela ne signifie pas qu’il ne se produit pas mais plutôt qu’il s’effectue différemment, c’est-à-dire en déployant toute une gamme d’autres possibilités que celle-là seule qui sera vue. Cela est très déstabilisant notamment parce que cela signifie que ce n’est pas parce qu’une action se réalise que nous la voyons, mais plutôt parce que nous la voyons que nous la concrétisons que nous lui donnons par notre regard « matière » à exister. Mais en même temps, cette matérialisation n’est absolument pas magique, démiurgique (sans quoi nous ne percevrions que ce que nous avons envie de percevoir), elle se produit sur le fond de la présence ondulatoire de toutes les autres variables possibles de la même action. L’électron qui n’est pas visé par l’appareil de détection passe par la fente A et par la fente B, non plus en tant que chose ou que « point » mais en tant que champ, en tant que vague, laquelle jouit bien d’une « pesée » effective sur le réel comme le révèle le modèle d’interférences.
La vraie question est alors de savoir ce qu’il advient de l’onde quand braquant l’appareil de détection sur l’électron je lui impose de passer par la fente A ou B. elle aurait pu passer par les deux fentes et d’ailleurs elle le fera si je débranche l’instrument d’observation.
Si nous prenons les termes de l’énigme posée par l’exemple célèbre du chat de Schrödinger, en suivant le fil de l’interprétation proposée par Hugh Everett, nous dirions qu’un monde sépare le chat mort du chat vivant mais qu’en même temps le fait qu’il soit l’un ou l’autre tient mathématiquement à une probabilité de 50/50, donc à rien, et physiquement au simple geste d’ouvrir la boîte c’est-à-dire « tout » (puisqu’un monde du chat mort et un monde du chat vivant s’y joue à pile ou face). A l’instant de l’ouverture, ce que l’on précipite ce n’est pas qu’il soit mort ou vivant mais l’ouverture de deux mondes au sein desquels il est l’un et l’autre, sachant évidemment qu’on sera nécessairement dans l’un plutôt que l’autre (mais nous ne sommes pas celui qui a décidé qu’il soit mort ici et vivant là, cela n’a pas à se décider d’ailleurs puisque les deux sont vrais).
Finalement nous pourrions dire, pour simplifier, que l’hypothèse de Hugh Everett revient entre autres choses à réfuter le principe de non-contradiction. Il faut qu’un chat soit mort ou vivant, mais la question se pose de savoir s’il le faut pour que ce monde continue à se structurer comme unité au sein de laquelle une même chose ne peut en même temps se trouver dans deux états contraires ou bien parce qu’à partir de cette alternative, se crée un embranchement entre deux univers. Le principe de non-contradiction ne s’exerce-t-il qu’en tant qu’alternative au sein d’un univers ou au contraire en tant qu’ouverture inchoative (commencement) au sein de la structure en rhizomes de tous les univers co-existants ?
Il n’est pas inutile de rappeler que Schrödinger a imaginé cette expérience de pensée en réaction (plutôt ironique) aux conclusions de nombreux experts de physique rassemblés à Copenhague pour statuer sur les conclusions de l’expérience de la « double fente ». Ils avaient finalement décidé que l’émergence indiscutable de cette superposition d’états quantiques ne devait pas être pris en compte en tant que phénomène physique mais seulement dans le cadre probabiliste des mathématiques. Le slogan adopté par de nombreux physiciens participant à ce mouvement est « shut up and calculate ! »

Le problème, c’est précisément la difficulté et ce que l’on pourrait considérer comme « le surpoids » des théories mathématiques requises par une telle interprétation. Il est nécessaire d’y produire de nombreux principes de bases qui fragilisent l’exigence d’économie de toute bonne théorie scientifique. La théorie de l’évolution de Darwin est non seulement la seule aujourd’hui qui soit à même de rendre compte de l’existence des espèces animales et de leurs indiscutables interactions mais elle est aussi très économes quant aux principes sur lesquelles elle s’appuie. Pour l’interprétation de Copenhague, nous avons « many words, a single world » (beaucoup de concepts, un seul monde) tandis que pour l’interprétation d’Everett, nous sommes confrontés à « Many worlds, a few words » (Beaucoup de mondes, très peu de mots).
Ce rapport de proportions entre le nombre de mondes invoqués et les principes requis pour une théorie scientifique est particulièrement intéressant parce qu’il inverse totalement la vision commune des univers multiples. Si nous tenons absolument à boucler tous les phénomènes observables incluant ceux de la double fente dans « un univers », il est nécessaire de passer par de nombreux détours mathématiques théoriques, si par contre, nous envisageons, comme Everett, la possibilité de ces embranchements au croisement desquels se multiplient quantité d’univers, les théories scientifiques se départissent de l’appareillage un peu lourd de leur dynamique englobante et unificatrice. Si nous souhaitons nous raconter à nous-mêmes de bonnes histoires de mondes, la question se pose de savoir s’il ne conviendrait pas que nous renoncions à l’idée de ne connaître qu’un seul Univers.
L’expérience dite « de pensée » du chat de Schrödinger ne fait que nous placer de façon un peu brutale devant les implications de l’expérience de la double fente. Quand nous refermons la boîte avec le pauvre chat, le corps radioactif, le compteur Geiger et la fiole de poison, nous pensons qu’il est « possible » qu’il meurt et qu’il est « possible » qu’il vive puisque il y a 50% de chances que ce soit l’un ou l’autre. La nature de ce « possible » est celle-là même du probable, du calcul de probabilités que les mathématiques sont à même de formuler pour rendre compte d’une situation qu’elles ne situent pas autrement, comme elles le font de toute chose, qu’en tant que problème : « soit un chat posé dans une boîte, etc… ». Il ne nous vient pas spontanément à l’esprit qu’en refermant la boîte (de la même façon qu’en ne plaçant pas de détecteur d’électrons devant la plaque trouée de l’expérience de la double fente), nous suspendions « effectivement » la situation en laissant agir cet état de superposition quantique, au gré duquel le chat sera à la fois mort et vivant. Quand nous rouvrirons la boîte, nous provoquerons l’effondrement de la fonction d’ondes, ce qui précipitera l’une ou l’autre solution.
Qu’il soit donc mort ou vivant quand nous ouvrons la boîte n’est pas un phénomène résultant de notre calcul de probabilités précédent l’acte de l’ouverture, c’est ce qu’a provoqué l’acte d’ouverture. Le chat n’était pas mort ou vivant avant qu’on ouvre la boîte, il ne l’est devenu qu’après. Mais qu’était-il avant ? L’un ET l’autre. Ce que nous ne voyons pas n’est ni du pur néant, ni ce qui s’offre au calcul de probabilités (lequel sera nécessairement régi par un principe d’exclusion, de non-contradiction : ou…ou), ce serait plutôt un plein, un temps de suspension pendant lequel s’active un champs parcouru d’ondes de possibilité à l’intérieur duquel le chat mort et le chat vivant « voisinent », se superposent, de la même façon que l’électron se dédouble et passe à la fois par la fente A et la fente B. De la même façon, nous pourrions dire que la sphère dans laquelle s’entrechoquent toutes les boules du loto s’offrent moins en réalité au calcul de probabilités mathématique de toutes les combinaisons possibles qu’à l’efficience d’un champs de strates, de superpositions quantiques dont on pourrait dire qu’il fonctionne comme la matrice inchoative de tous les mondes potentiels, virtuels dans l’infinité desquels, pour chacun d’entre eux, une seule suite de six numéros finira par sortir.
Personne ne choisit rien parce que tout s’effectue partout et une infinité de fois. Ce que détermine la sortie des numéros, ou l’ouverture de la boîte, ce n’est plus la suite logique d’une incroyable production de calculs régis par le principe d’exclusion (ce que matérialise bien la représentation de l’entrechoquement des boules), c’est l’avènement  d’un nouveau monde structuré autour de cette suite de numéros là, ou bien autour d’un chat vivant plutôt que mort.
Mais alors, dans quelle mesure ne faudrait-il pas en dire autant de tout ? De quel événement de notre monde ne faudrait-il pas penser exactement la même chose, à savoir qu’il s’y concrétise l’une des infinies variables de tous les autres mondes qui au même instant, dans la même occasion, s’y diffractent, s’y éclatent en une myriade d’univers multiples, en suivant le fil d’une autre variable de la même occurrence ? Lorsque Wittgenstein affirme que « le monde est tout ce qui a lieu », il propose une définition parfaitement compatible avec cette conception extrêmement déstabilisante.
Mais pourquoi déstabilisante finalement ? Parce qu’au lieu de miser sur l’évidence d’une logique fondée sur le principe de non-contradiction de notre raison, nous parions sur une inconcevable puissance de génération disséminatrice et productrice de « réels », au pluriel. Quelque chose ici dépasse notre entendement au sens propre, même s’il conviendrait d’affirmer plutôt que cela dépasse la conception d’un entendement s’efforçant de connaître un univers. Cela outrepasse les pouvoirs d’un entendement qui s’estimait lui-même en charge d’avoir à connaître les lois d’un univers, mais pas forcément celui la puissance d’une pensée capable modestement de ramener ce qu’elle peut à là d’où elle vient ou plutôt au milieu dans lequel elle a pris corps en tant que pensée.

Il semble en effet, de plus en plus probable que notre corps et en lui, notre cerveau, soient régis par des lois quantiques. Cela signifie que l’expérience de la double fente nous ramènerait à une forme d’humilité : peut-être n’y faisons-nous pas d’autre expérience que celle-là même de la réalité dont nous sommes faits, à savoir celle d’une puissance qui n’exclue rien, qui permet tout, mais pas n’importe comment. Nous avons déjà bien insisté sur le fait que l’expérience de pensée du chat de Schrödinger reprenait finalement exactement celle de la double fente. Il faut convenir du fait que l’électron passe, comme le fait une onde, par la fente A et par la fente B de la même façon qu’il nous faut bien reconnaître que le chat est dans la boîte vivant et mort, ce qui n’empêche pas que ce sera l’un ou l’autre une fois la boîte ouverte, une fois l’électron observé. Ce que nous percevons, dés lors que nous le percevons, c’est la ligne de partage entre tous les univers. Nous ne faisons pas l’expérience, dans cette représentation de ce qui existerait positivement, par soi-même et exclusivement mais, au contraire, de ce qui se décide, de ce qui se scinde, étant entendu que le fond de la texture des univers multiples consisterait précisément dans le fourmillement de ces fissures, exactement comme la croûte terrestre est incessamment travaillée par les mouvements de tectonique des plaques matérialisant l’écart entre les zones.
3) Le multivers est-il une théorie scientifique ?

Evidemment non si nous nous fions au critère de Popper selon lequel n’est scientifique qu’une théorie falsifiable. La manifestation même que les univers multiples existent, c’est que nous n’en fassions pas l’expérience. En même temps, il est clair que, parmi les quatre modélisations envisagées, trois sur quatre : l’inflation, la relativité générale et la mécanique quantique sont largement valides et corroborées. Il est également envisageable d’opposer à ce que dit Popper le critère de l’économie. Au-delà de la fiabilité d’une thèse, de l’épreuve qu’elle fait de la réalité, s’impose également cet autre critère de l’élégance, voire de la simplicité. Pourquoi est-il plus raisonnable d’adhérer à Darwin qu’aux thèses des créationnistes ? Parce que cela coûte moins en termes de présupposés. Les créationnistes partent du même principe que les inquisiteurs condamnant Galilée. L’homme étant la créature élue par Dieu, il est impossible qu’il l’ait placé ailleurs qu’au centre de l’univers, ou que l’être humain soit seulement l’avatar provisoire et contingent de l’évolution des espèces animales.
Mais qu’y a-t-il de simple, d’élégant, d’économe dans le multivers ? La réponse est évidente : l’explication la plus rationnelle de l’émergence de la vie. Par rapport à ce phénomène, quatre réponses sont en effet possibles : la première est la chance. C’est comme si nous avions retiré la boule noire du sac contenant un milliard de boules blanches. C’est possible et très, très, très peu probable. La deuxième revient à adhérer à l’hypothèse d’un dessein intelligent, autrement dit d’un Dieu créateur. Pourquoi pas ? Cela dit, cette réponse n’est pas économe d’un point de vue scientifique. Elle est exorbitante (au sens propre : il faut sortir de l’orbite de la science pour l’adopter). La troisième consiste à miser sur l’incroyable capacité d’adaptation de la vie. La complexité biotique aurait pu se greffer sur le fond d’une autre texture cosmique. Mais alors pourquoi ne le fait-elle pas ? La vie n’est pas présente dans le cœur des étoiles, ni dans les lieux qui lui sont hostiles.

La théorie du multivers soutient qu’il est impossible que la vie n’émerge pas de l’infinité des tirages des dés de la création. « Dieu ne joue pas aux dés », dit Einstein, pour s’opposer à Niels Bohr, mais l’infinité des tirages, réciproquement, ne joue pas forcément Dieu. En tant que probabilité non nulle, la vie gagne au sein du multivers, le statut d’une absolue certitude. Si, comme le dit Wittgenstein, « le monde est tout ce qui a lieu », la vie y trouve lieu d’être, et cette citation va encore plus loin : chaque occurrence donne lieu à tous les lieux d’être de ses propres variables. L’homme ne se détermine pas par rapport aux situations imposées dans ce monde, il se dissémine au gré de tous les « avoir lieu » au fil desquels se constituent tous les mondes. Il n’est pas le héros d’une histoire qui commencerait pas « il était une fois », il est coïncidé dans l’éclatement narratif de toutes les variables de cette légende existentielle des évènements, exactement comme Pénélope tissant, détissant et retissant sans se lasser toutes les versions possibles des aventures de son époux.