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vendredi 21 janvier 2022

La (très) mauvaise "littérature" de Bruno Lemaire (très!)

               

Bruno Lemaire qui regarde Emmanuel Macron

 A plusieurs reprises, certaines de mes élèves m'ont demandé des exemples de littérature dans lesquelles le vouloir-dire de la parole serait écrasé, étouffé par le vouloir dire de la langue. J'ai beaucoup cherché et j'ai fini par trouver. Il n'est pas rare que nos hommes politiques, Valéry Giscard D'Estaing, Alain Juppé, et donc Bruno Lemaire, Ministre actuel de l'économie et des Finances nourrissent des ambitions littéraires. Peut-être les nourrissent-ils trop, en fait, et donnent-ils ainsi naissance à des essais littéraires saturés de graisse hyperbolique et bouffis de protéines périphrastiques. Trouver la solitude nécessaire à la création d'une oeuvre quand on est homme politique n'est pas évident et finalement, de ce point de vue là, Bruno! franchement!  Il aurait mieux fallu jeûner. 

                    Dans son livre: "Mémoires provisoires" , (très bon titre à condition que ce soit vrai....), Bruno Lemaire nous assène cette longue description d'un regard d'Emmanuel Macron: "Il se tut, me fixa de son regard bleu sur lequel glissaient des éclats métalliques comme un lac accablé de soleil dont il aurait été impossible sous le scintillement des reflets de percer la surface."

                Je distingue bien dans cette phrase le vouloir dire de la langue: les verbes sont bien conjugués, la métaphore est filée...Euh...... très, très filée, j'irai même jusqu'à dire que ça tient plus de la corde, du câble que du fil. C'est grammaticalement imparable. C'est beau comme un camion  neuf sur l'autoroute du soleil  qui fait  Pouêt! Pouêt!  


Bruno Lemaire met le pied sur sa table de travail. Il est cool Bruno!

                Seulement voilà, du point de vue du vouloir dire de la parole, c'est-à-dire de ce qui dans l'ACTE de prendre la plume peut ici faire "évènement", et bien..... J'ai un peu de mal. Emmanuel Macron a les yeux bleus et pour ma part je me suis un peu "noyé dans le lac" parce que je ne vois pas du tout à quelle couleur ça peut correspondre: " bleu sur lequel glissaient des éclats métalliques comme un lac accablé de soleil dont il aurait été impossible sous le scintillement des reflets de percer la surface."    Imaginons une autre scène:

- Tiens hier je me suis acheté un pull.

- Ah de quelle couleur?

 - Bleu

- Tu veux dire bleu ciel, bleu turquoise?

- Non, plutôt "bleu sur lequel glissaient des éclats métalliques comme un lac accablé de soleil dont il aurait été impossible sous le scintillement des reflets de percer la surface."

- Ah oui, je vois bien. Super!

 

Regard bleu sur lequel glissaient des éclats métalliques comme un lac accablé de soleil dont il aurait été impossible sous le scintillement des reflets de percer la surface

Nous avons affaire à de la mauvaise littérature quand le vouloir-dire de la langue fait perdre tout effet de réel, de surprise, de nouveauté à l'éventuel vouloir-dire de la parole de l'auteur. Bon! Ici, en plus, il n'est pas avéré qu'il y en ait vraiment, parce qu'évidemment ce qui est sous-entendu c'est qu'Emmanuel Macron a des yeux qui sont magnifiquement bleus, et même qu'on n'arrive pas à en percer la surface....peut-être qu'on a autre chose à faire en fait que percer la surface des reflets métalliques machin truc! Mais passons! On aurait pu plagier les inconnus et leur superbe poème: "Emmanuel a les yeux bleus, Bleus les yeux Emmanuel a".  Ça nous aurait fait gagner du temps. 


            Quand une métaphore tombe-t-elle dans l'eau du lac bleu où les reflets machin chouette....? Quand est-elle mauvaise?  Quand elle ne va nulle part, quand elle ne crée aucun effet de cohérence avec le personnage ni aucun effet de style avec l'atmosphère du roman...Bref ici, quand Bruno Lemaire écrit. Soyons clair: relier la pigmentation des yeux d'une personne à un lac "accablé" de soleil, c'est tout à fait possible (même si "accablé"....Bon! Passons!) mais encore faut-il que cela recouvre quelque chose quant à l'action, au caractère du "héros", à la situation. Relier des traits de la physionomie d'un personnage à des éléments du paysage et du temps, c'est très, très courant dans la littérature, mais chez les vrais auteurs , ça va quelque part, cela revêt un "sens" dans l'oeuvre, alors que là, tout ce que cela dénote, c'est la volonté d'un ministre de théâtraliser son président, pratique dont Bruno est apparemment fervent puisque dans une conférence de presse très modeste il avait parlé d'Emmanuel Macron sous les traits de  Jupiter et  de lui comme Hermès (je ne sais pas si c'est une bonne idée d'Olympiser comme ça à tout va parce que tôt ou tard, on va quand même se demander qui c'est la Gorgone, Cerbère, Pan, Bacchus?)


              Il est nécessaire que quelque chose d'existentiel, voire de vital s'engage et se joue dans la littérature. Lire du Virginia Woolf c'est percevoir à quel point chaque phrase qu'elle a rédigée est une façon pour elle de procrastiner son suicide. Chaque virgule est empreinte de cette remise à plus tard jusqu'à ce que cela ne soit plus possible. Quand nous lisons donc la prose de cet homme politique,  nous pouvons légitimement en déduire que Monsieur Lemaire n'est pas prêt de mettre fin à ses jours. 

Regard bleu sur lequel glissaient ..machin truc...mais en plus crispé

                    Une dernière précision: je n'ignore pas que Bruno Lemaire a été reçu premier à l'agrégation de Lettres Modernes. En fait, c'est absolument essentiel pour comprendre la différence entre ce que Maurice Merleau Ponty appelle la parole instituée et la parole constituée (ou se constituant). Je suis sûr que "mémoires provisoires" est un "chef d'oeuvre"  mais plutôt de la parole instituée, c'est-à-dire de "non-littérature" absolue. On n'écrit pas si l'on ne ressent pas vivement la nécessité  éventuellement douloureuse de prendre la parole. Annie Ernaux, par exemple, est à la fois diplômée et auteure, mais elle a quelque chose à faire entendre: le conflit entre ses origines sociales déclassées et le milieu au sein duquel  elle s'est frayée un chemin par son talent. On n'écrit pas si l'on ne "balbutie" pas sa langue, comme dit Gilles Deleuze, c'est-à-dire si on ne la fait pas céder sous la pression bienheureuse des affects. C'est exactement cela: "brutaliser le vouloir dire de la langue par le vouloir dire de la parole." 

            Le parcours de Monsieur Lemaire, par contraste, est édifiant: né dans un milieu social très favorisé (mais vraiment!), doté quasiment dés sa naissance de tous les bons mots de passe nécessaires à la traversée sans encombres des check-points des institutions, il a été premier partout, adoubé par ses pairs à chacune des étapes décisives de son existence. Il peut sembler difficile de ne pas envier une vie si lisse, si productive en termes de diplômes et d'ascension (même si à bien y regarder, il n'est rien dans ce parcours qui dessine autre chose qu'un pléonasme social). Prenons au pied de la lettre sa métaphore olympique, Hermès, le messager ailé, n'a jamais vraiment touché terre. Mais, en même temps, il n'a peut-être jamais vécu, comme semble l'attester son intense activité sur les réseaux sociaux, sur sa passion pour les cochons d'Inde, sur les clichés de ses vacances en famille dont je dois honteusement reconnaître ici que je les situe au même niveau que les confessions de Nabila sur sa shopping-mania ou les placements produits de Marlène Schiappa. C'est le triomphe glorieux et consternant du stade de miroir, de l'extimité youtubeuse de celles et ceux qui dans la clandestinité prolifique de l'être à soi d'un corps senti n'ont rien à dire.  N'ayant que peu vécu il peut discourir sur tout sans avoir finalement à prendre la parole sur rien (d'ailleurs Bruno! Jackie est très mignonne...mais euh.....ce n'est pas une "personne" en fait....à moins d'adhérer à cette déclaration de Stéphanie de Monaco, je cite: "les animaux sont des êtres humains comme les autres." Méditations métaphysiques" Steph de Monac, p 26)


                Qu'on y réfléchisse un peu et nous nous rapprocherons d'un critère effectif de sélection entre les vrais auteurs et les autres puisque il semble aller de soi que la publication, en elle-même, ne peut pas en constituer un. En effet, que Monsieur Bruno Lemaire ait trouvé tout de suite un éditeur alors que Marcel Proust, non (le manuscrit de la Recherche  a été d'abord refusé par Gallimard), pose quand même un peu question. L'avidité de ces "adoubés de naissance" est d'une veulerie sans bornes, mais cela peut parfaitement se comprendre car il est une dimension (la seule authentique, en fait) de l'existence dont l'évitement et le ratage  portent la marque et signent la garantie même même de leur réussite. Est-ce que Monsieur Lemaire sait écrire (au sens du vouloir dire de la langue: accorder les participes, déployer les relatives et les conjonctives, veiller à la syntaxe et la conformité grammaticale de ses phrases)? Oui, et mieux que quiconque. Est-ce que Monsieur Lemaire a quelque chose à écrire (au sens du vouloir dire de la parole, d'une efficience existentielle à exprimer, d'un élan idiosyncrasique qui puisse tenir la gageure d'un style authentique)? Non.

Une femme (Annie Ernaux)  qui écrit (vraiment) sur la table sans mettre les pieds dessus.


samedi 18 mai 2019

L'Heure des Pros... de la "Beauf attitude"





Cette émission a déjà été largement commentée sur la toile. Beaucoup de questions s'y posent mais, plus encore, on mesure en l'écoutant les ravages de l'idéologie du débat. C'est comme si l'on y voyait s'activer "à nu" ce tour de passe-passe par le biais duquel on diffuse sournoisement une opinion rampante et totalement discréditée scientifiquement en faisant mine de vouloir débattre à son sujet, voire en l'épousant tout en croisant les doigts derrière son dos ou en adoptant un ton clairement ironique. Pascal Praud n'est pas un journaliste et son extrême susceptibilité sur ce point, loin, comme il le croit (mais peut-être fait-il aussi semblant de le croire) de lui donner raison accroît ce malaise. Prenons un exemple de dénégation : un homme ne jouerait pas autant "au gros mâle" si son identité sexuelle n'était pas en danger. Pascal Praud ne serait pas aussi sourcilleux face aux attaques qui lui retirent le titre de journaliste s'il était sûr d'en être un. De fait, quel journaliste, après avoir dit "qu'on allait parler du climat"pourrait répondre à son invitée Claire Nouvian, qu'il a perdu ses fiches sur l'IPBES (international science policy plat-form on biodiversity and ecosystem services). C'est même pire que cela: ces fiches n'existent pas. Peut-on même aller encore plus loin: Pascal Praud essaie de faire rire ses copains et sa copine Elisabeth sur le fait qu'il n'a pas de fiches, qu'il n'a aucune idée de ce dont il est question et qu'il n'a pas effectué en amont son travail de journaliste. 
- Non mais au moins il sait organiser un débat
- Eh bien non, justement, ça non plus, il ne sait pas.
Il n'est même plus question de faire du journalisme mais de faire rire sur le fait que l'on n'en est pas un, que l'on n'a pas préparé l'émission. Pourquoi préparer puisque chacun a le droit de débattre? Puisque à aucun moment de cette émission nous ne sommes à l'abri d'un avis, d'une opinion. On peut se rappeler de l'excellent Clément Viktorovitch citant les résultats d'une étude scientifique sur la très bonne santé mentale (bien meilleure que celle de nombreux enfants de foyers hétéro)  des enfants élevés par des couples homosexuels coupé par Charlotte d'Ornellas avec un argument frappant:
- "Ces résultats ont été contestés". 
A quoi bon faire une étude dans ce cas? Pourquoi faire de la science? D'ailleurs elle n'a jamais dit par qui, sur quoi et encore moins comment.
Claire Nouvian en demandant si l'on allait parler de l'IPBES demandait finalement si l'on allait vraiment traiter d'une information sur une chaîne d'information. Poser cette interrogation sur Cnews, c'est un peu comme demander du tofu aux algues dans un bouchon Lyonnais: "Oh là mais où vous croyez vous? Vous pensiez vraiment que l'on allait s'opposer des arguments scientifiques, des tableaux de statistiques, des analyses de chercheurs, et pourquoi faire du journalisme tant que vous y êtes?
C'est quasiment de cette façon qu'il répond puisque il l'accuse en plaisantant à peine de vouloir "prendre le pouvoir" et décider toute seule des sujets à traiter. Vous qui pensiez nous informer, commencez donc d'abord par "discuter", par débattre et la question n'est pas selon Pascal Praud: qu'allons-nous faire face à ce passage millénaire de l'holocène à une autre ère géologique qui nous attend? Mais y-a t-il vraiment réchauffement climatique quand on voit qu'il fait froid en mai alors qu'il est censé faire chaud? (Mon pov mossieu!). Si on regarde attentivement les émissions de cet "animateur", on s'aperçoit qu'il joue constamment et exclusivement sur trois registres, sur trois tonalités de prises de parole:
- Bonhommie candide ou ironique
- Colère et coup de sang
- Neutralité feinte de l'entre-soi.
L'émission de ce jour là est un modèle de bonhommie orientée: j'accentue tellement le ton comminatoire de ma voix (on ne plaisante pas avec le réchauffement) en faveur de la transition climatique que je fais bien passer le message que je suis un climato-sceptique (quand il dira à Claire Nouvian: des climato-sceptiques, il y en a beaucoup: Pascal Praud est ce "beaucoup", c'est exactement le gros problème du délire de majorité selon Gilles Deleuze). C'est le raciste qui n'arrête pas de vous envoyer des messages ironiques sur le modèle multiculturaliste pour savoir si vous partagez avec lui ce vieux fond de soupe franchouillarde qui croupit dans le chaudron de sa tête.
Pascal Praud a aussi des coups de sang quand ses invités parlent en même temps, quand l'un d'entre eux développe sa pensée, quand deux ou trois mauvaises herbes de philosophie parviennent à pousser entre les pavés de cette "bien pensance"  de droite qu'il prend tant de temps et d'application à dissimuler  dans "son" émission (car c'est "son" émission). 
Il est aussi le champion de la fausse neutralité et de l'oeillade complice adressée à ses amis. On ne compte plus ses hommages aux forces de l'ordre qui font un métier "dangereux et pénible", ni ses condamnations brutales de France-Inter qui ne donnent pas à des hommes politiques d'extrême droite de tribune libre. Il s'agit de laisser parler tout le monde, aussi bien l'extrême gauche que l'extrême droite, fût-ce pour dire n'importe quoi, du moment qu'il y a "discussion". On peut laisser Robert Ménard se complaire dans sa méconnaissance pathétique de la religion musulmane, Elisabeth Lévi étaler ses compétences d'éditorialiste du "causeur", journal à très petit tirage (heureusement) et dont l'audience est quasi confidentielle, ou encore Jean-Claude Dassier débiter d'un ton satisfait et très imbu de lui-même des platitudes sahariennes sur la fonction présidentielle. Ces personnes dont le pouvoir de représentation serait réduit à quasiment rien sans l'aide de ces chaînes de désinformation continue constitue un "entre-soi" dans lequel on peut "discuter" de la transition climatique comme si elle était une thèse parmi tant d'autres. Le tribunal du saint-siège non plus ne se savait pas "bouger". 
Jean-Paul Sartre décrit la torture du regard des autres dans "Huis clos": un homme et deux femmes forcés de se supporter dans un espace limité sans possibilité de sortir, mais "nous", pourquoi nous imposons-nous ça? Imaginez un repas auquel vous êtes conviés pour partager une bonne côte de boeuf avec Pascal Praud, Elisabeth Lévi, Jean-Claude Dassier et Jean-Marie Sermier. Pire que l'enfer, c'est l'Eternel retour Nietzschéen de la "Beauf attitude". 


mercredi 28 novembre 2018

"La loi du marché" de Stéphane Brizé - Le "regard" de la caméra

Dire que la caméra donne une visibilité aux choses et aux êtres filmés apparaît comme un lieu commun, une évidence, mais dans une perspective Sartrienne, cette visibilité prend une toute autre dimension: « j’ai un dehors, j’ai une nature..Autrui est ma chute originelle. » Dans la genèse, la culpabilité de Caïn n’existerait pas autrement que sous l’oeil de l’Eternel, de la même façon que l’acte de Madame Anselmi n’existerait pas sans le regard 1) du vigile qui l’a vu par la caméra de surveillance et 2) du directeur avec les deux vigiles qui la met en accusation.
        Mais c’est précisément la troisième instance qui prend encore plus de relief sous cet angle, à savoir le regard de la caméra du réalisateur. Dans une scène au sein de laquelle le regard d’autrui distingue et définit aussi clairement les fonctions de sujet et d’objet, la caméra du réalisateur ne peut plus, elle non plus être neutre. Le simple fait que le directeur soit visible induit qu’il puisse lui-même être jugé, et c’est exactement ce qui se passe dans l’église. Nous ne savons pas ce qu’il se dit, et surtout après avoir vu la scène du DRH, nous pouvons envisager qu’il ne se dise rien du tout, qu’il pense simplement s’être doublement acquitté de sa tache en licenciant une mauvaise employée et en étouffant dans l’oeuf le scandale de son suicide au supermarché par la personne compétente pour le faire, le DRH du groupe.
        

Mais l’espace intime de son questionnement existe et c’est précisément la caméra qui le déploie, dans la visibilité du directeur devant le cercueil. Qu’il soit ainsi offert notamment au regard de Thierry à l’église fait de lui l’objet même potentiel, éventuel d’un jugement, car Thierry sait exactement ce qu’il s’est passé et là où ni la loi légale ni celle « du marché » ne sauraient constituer le moindre motif de culpabilité à l’encontre du directeur, la simple inscription de sa silhouette voûtée dans le champ visuel de la caméra aux premiers rangs de l’assistance de l’église pose comme une donnée irrécusable qu’il est lui aussi l’objet visible du regard d’autrui, même si c’est le notre, surtout si c’est le notre, car c’est exactement à cela que sert la caméra de Stéphane Brizé, quelque chose qui à sa manière retourne en effet la dialectique du maître et de l’esclave qui soutenait la scène de la mise en accusation. Autant la posture du maître incarnée par le directeur posait une profondeur historique à la situation qui finalement ne faisait dés lors qu’entériner cette première distribution des rôles, autant c’est cette fois-ci dans l’espace (et non dans le temps) que la caméra du réalisateur crée ce retournement de perspective au yeux de laquelle c’est le patron qui se trouve être l’objet du regard de Thierry, lequel ne dispose du pouvoir légal ou syndical de mettre en accusation le directeur mais de la capacité physique de le voir comme un objet posé à côté du cercueil de la femme dont il a provoqué le suicide.
        
S’il y a du champ visuel, c’est qu’il y a du regard, et s’il y a du regard, c’est qu’il y a de la conscience, et cette conscience, qui est celle de Thierry, se matérialisera dans son départ (dont d’ailleurs on ne sait pas l’effet qu’il produira sur celle du directeur). C’est comme si « physiquement », l’existence d’une dimension au sein de laquelle le directeur peut et même doit s’interroger sur la valeur morale de son geste était dégagée, déployée dans et par la caméra. C’est cela que le cinéma fait: il filme des corps, comme dit Deleuze, mais que ces corps soient visibles crée en réalité, l’espace même de leur intériorité et c’est ainsi qu’une caméra revêt une dimension éthique: elle l’induit plus qu’elle ne la filme.

samedi 26 novembre 2016

"La loi du marché" de Stéphane Brizé: "rendre le discours au corps" - Gilles Deleuze


A la page 223 de son livre « l’image-temps » consacré au cinéma, le philosophe Giles Deleuze écrit : « Le fait moderne, c’est que le lien de l’homme et du monde se trouve rompu, nous ne croyons plus au monde, comme si c’était lui qui se faisait « son cinéma »….Nous redonner croyance au monde, tel est le pouvoir du cinéma moderne (quand il cesse d’être mauvais) ». Le monde est trop criblé de fantasme, de représentation et de spéculaire pour que nous puissions y adhérer. Il convient donc d’aller au bout du paradoxe et d’attendre du cinéma qu’il nous réconcilie avec un monde réel plutôt qu’avec cette réalité qui n’œuvre qu’à se faire d’elle-même un film. Que ce soit, au contraire, le film qui retisse le lien de croyance qui nous unissait au monde. Pour cela, il importe que le cinéma moderne filme avant tout des corps. « Croire, dit Deleuze, c’est simplement croire au corps, et, pour cela, atteindre le corps avant les discours, avant les mots, avant que les choses soient nommées. »

Quelque chose de cette définition du cinéma moderne s’applique parfaitement à la façon de filmer de Stéphane Brizé et particulièrement à « la loi du marché ». On peut, en effet, évoquer philosophiquement la notion de « posture morale » à moins que l’on filme au plus prés le corps d’un homme physiquement en proie à cet incessant "défilement" du corps, à cette dérobade de la voix, à cette décomposition du visage qu’impose l’embarras d’une conscience qui littéralement « ne sait plus où se mettre », c’est-à-dire dans quel type de corps, d’expression, d’inclinaison s’incarner.
Un cas de conscience, c’est d’abord un corps qui lutte, qui encaisse, vacille et tente de retrouver son équilibre afin de ne pas se désunir, et finalement il y a de grandes chances que ce ne soit que cela, que la totalité visible, le déploiement filmique de cela. Au fil des scènes de « la loi du marché », que voit-on vraiment, exclusivement ? Le corps de Thierry pris dans les affres de cette nouvelle façon de trouver un emploi qui consiste à avaler chaque jour davantage sa petite ration d’humiliation empoisonnée comme si tout chômeur à la recherche d’un emploi se devait de passer par cette mithridatisation de son amour propre, par le ravalement de son estime de soi. L’entretien par Skype illustre exactement ce pli du corps imposé par les nouvelles techniques d’embauche. Le grand corps de Thierry se fait tout petit devant l’écran comme pour ne pas dépasser du « cadre ». Il ne veut pas faire perdre de temps à son éventuel futur employeur, lequel n’est pas dupe et le remercie préalablement de s’être prêté à cette modalité d’échange, car précisément, les deux corps ne se rencontrent pas, ne se partagent pas un espace commun, équitable. L’employeur et le postulant "s’entrevoient" comme lorsque l’on dit d’une personne que l’on a vaguement croisée que nous l’avons « entrevue ». La loi du marché sur ce point c’est de mettre en pseudo rapport une personne décisionnaire qui n’a pas le temps d’être vraiment là et une autre dépendante de la première et qui, à l’inverse n'a que ça à faire : être là pour être "entrevue", être rapidement évaluée, critiquée et finalement avertie du peu de chances qu’elle a d’être choisie.


Pendant tout l’entretien, le corps de Thierry est engoncé dans le champ de visibilité de la caméra de l’ordinateur, crispé, agité. La voix est hésitante, ne parvenant pas à se poser, à remplir des silences embarrassants, empreints d’un jugement ouvertement défavorable. Mais est-ce bien un problème de position par rapport à la caméra « jugeante » ? Non, puisque, plus tard, exerçant sa profession de vigile, du côté « surveillant » de l’objectif puis culpabilisateur de la mise en scène de l’accusation de Madame Anselmi, Thierry ne sera pas beaucoup plus à l’aise.

Ce sont exactement les mots de Gilles Deleuze qui prévalent non seulement dans la façon de filmer de Stéphane Brizé mais aussi dans l’action filmée elle-même, dans ce monde de la grande distribution qui croit si peu en lui-même qu’il se fait des films sur le thème de l’honnêteté de ses caissières, de leurs tentations, de leurs moments d’égarement, et dans tout cela le corps de Thierry souffre, ploie, encaisse, hante les travées du magasin. La posture juste, pour paraphraser la formule de Godard, c’est juste la posture, c’est « exactement » la posture, le corps qui sait précisément ce qu’il fait quand il « part », quand enfin, il circule dans les allées rapidement en sachant où il va, c’est le talkie-walkie qui valse dans son casier, c’est la veste de vigile reposée brutalement sur son cintre, et plus que tout c’est la vitesse de tout cela, une vitesse gestuelle « assurée », pleine, assumée dans l’évidence même de son irritation. L’emploi perdu, c’est ici le corps retrouvé, et nous ne pouvons pas ne pas croire à ce corps, lequel nous fait plus et mieux réaliser ce que signifie vraiment le terme d’intégrité, avant d’être un concept moral.

mardi 1 novembre 2016

"Ne sommes-nous liés que par de l'Interdit?" - Analyse d'une image: "Mommy" de Xavier Dolan


Steve ferme la bouche de Diane, sa mère, et plaque ses lèvres sur le revers de sa propre main de telle sorte qu’il n’est rien à l’exception notable de ce « bâillon » qui  empêche le fils d’embrasser sa mère comme le font des amants. On pourrait faire remarquer que « tout est dit » dans cette image, et non seulement par rapport au film dont elle est comme la synthèse illustrée mais aussi par rapport au sujet : « ne sommes nous liés que par de l’Interdit ? ». Mais si nous affirmions cela, nous passerions à côté de l’essentiel à savoir que justement ce n’est pas « dit » mais montré, filmé.  L‘effet de sidération de cette image ne vient pas seulement de la justesse de son adéquation au scénario d’un film, à la problématique d’une dissertation de philosophie. Elle ne vaut pas parce que l’on peut mettre des mots dessus ou derrière mais parce qu’elle court-circuite le langage, c’est-à-dire la fonction de classification. Utiliser les mots, c’est faire des genres, insinuer un jeu de distinctions toujours plus subtiles entre les « types » de personnes, les « types » de rapports, les « types » d’amours. Le mot d’ordre de tous les usagers du langage, c’est « ça n’a rien à voir », il faut traquer les fausses assimilations, les facilités.
Mais en même temps, cette extrême finesse dans l’art de différencier les choses, les sentiments, les expériences ne s’accomplit qu’en mettant en œuvre un travail de généralisation : il faut bien que le mot « amour » existe dans l’efficience de sa trompeuse globalisation pour que l’on puisse œuvrer, à partir d’elle à préciser. Parler, c’est caricaturer, parler mieux, c’est caricaturer moins, mais il restera toujours de la généralisation.

Steve ne parle pas, il empêche même sa mère de jouer son rôle de mère en lui imposant le silence alors qu’elle était en train de lui reprocher son attitude. « Je ne t’aime pas comme ça » lui suggère-t-il en l’embrassant de cette façon : ni comme une mère, ni comme mon amoureuse. La main maintient le tabou incestueux mère/fils, et c’est ça qu’il l’embrasse. Il n’étreint pas sa mère contre le tabou de l’inceste ni pour, mais « dedans » et toute la justesse de ce « baiser contrarié » vient de ceci qu’il n’est pas pour autant « retenu ». De nombreux psychanalystes affirmeraient sans aucun doute que le fils et la mère n’ont pas « trouvé leur marque », mais nous croisons sur ce point la question même du sujet : Diane et Steve sont reliés par un interdit avec lequel ils « jouent ». Ce n’est pas une affaire « classée », dans tous les sens du terme (la fonction classificatrice des différents types d’amour est ici inopérante, du moins elle est privée de toute puissance à établir définitivement des lignes). Ce qu’ils révèlent, c’est, à la fois, la puissance et la limite du tabou. Nous ne pouvons pas être l’objet d’un processus de socialisation sans que l’idée même de l’inceste ne provoque en nous un sentiment de répulsion, sentiment fondateur de la notion même de « famille », mais en même temps, nous ne cessons de pressentir avec un peu d’effroi l’efficience d’une confusion trouble des émois sur le fond de laquelle les distinctions du langage s’exercent certes avec justesse mais jusqu’à un certain point seulement.

C’est très exactement cette ligne d’érosion du langage, cette fêlure dans l’autoritarisme générique des mots que cette image pointe. Tout ceci ne tient qu’à la fine épaisseur de la paume de Steve. Dans le film, Diane évoquant son fils ne cesse de parler de « son homme ». L’adolescent n’est pas en reste explorant toujours dans son approche de Diane, les limites ténues entre la tendresse et la sexualité. Finalement, nous retrouvons une perspective déjà croisée dans notre réflexion préalable : le tabou ne défend jamais que ce qu'il rend, par là même, "possible" (c'est-à-dire ni impossible, ni réel) en projetant ce qu'il interdit dans une dimension fantasmatique qui constituera le milieu privilégié de la relation, la texture même du lien. S’il n’existe aucun rapport humain susceptible de se déprendre de la référence au Tabou, alors toutes les relations humaines sont nécessairement de l'ordre du fantasme, et c'est peut-être là le fond du problème posé par le sujet:"Ne sommes-nous liés que par de l'interdit?", à savoir: "sommes-nous liés par autre chose que du fantasme? Existe-t-il des relations humaines qui, échappant à l'Interdit, seraient tissées dans une autre étoffe que celle de l'imaginaire, c'est-à-dire dans celle de la réalité ? "