lundi 29 février 2016
mardi 23 février 2016
L'astrophysicien Aurélien Barrau à Dole le 8 avril
Aurélien
BARRAU, astrophysicien,
est professeur à l’université Joseph Fourrier de Grenoble et chercheur au
Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie du CNRS. Il est membre de
l’Institut Universitaire de France et a été lauréat du prix Bogoliubov de
physique théorique 2006 et du prix Thibaud de l’académie des Sciences de Lyon
en 2012.
Il est
l’auteur notamment de Des Univers
multiples – à l’aube d’une nouvelle cosmologie et de Big Bang et au-delà – Les nouveaux horizons de l’univers aux
éditions Dunod.
Il donnera
au Lycée Duhamel de Dole, le vendredi 8
avril, à 10h30, une conférence
portant sur la cosmologie d’aujourd’hui, sur les concepts physiques qui
l’animent, de la relativité générale à la théorie des cordes, et sur le statut
du Cosmos lui-même. Vivons-nous dans « un » Univers ? Peut-on
penser dans un « Multivers » ? La conférence sera suivie d’un
temps de réponse aux questions des élèves.
Il sera
également présent le même jour à 16H
à la librairie « La Passerelle » de Dole, pour un échange avec le public sur cette hypothèse d’univers multiples.
(ouvert à tous)
« Le concept même d’univers multiples est à la fois
extrêmement révolutionnaire, puisqu’il redessine les contours du réel et
invente un ailleurs radical, et relativement conservateur, puisqu’il n’est pour
l’essentiel que la conséquence de théories dont certaines sont très bien
établies et abondamment testées. »
Aurélien Barraulundi 22 février 2016
Le lien à l'objet / L'objet du Lien
Si nous remontons à l’Antiquité,
nous trouvons cette définition du terme de symbole :
« 1.
Signe, objet matériel ou formule, servant de marque de reconnaissance entre
initiés. On ne peut mieux restituer à son origine le symbole (...) dont il
convient de faire ici le rapprochement (...) avec ce qui désignait chez les
Grecs les paroles auxquelles les initiés aux mystères de Cérès, de Cybèle, de
Mithra se reconnaissaient (Lafon1963). À
l'origine, en son étymologie (σ υ μ-β α ́ λ-λ ε ι ν), le symbole est un
objet coupé en deux dont les parties réunies à la suite d'une quête permettent
aux détenteurs de se reconnaître (Religions1984). »
Si nous déchirons un morceau
de papier en deux parties et donnons le second morceau à une personne en qui
nous avons toute confiance, nous créons un signe fiable de reconnaissance. Nous
pouvons lui exprimer la certitude que nous accueillerons une tierce personne,
l’ami de l’ami, en la créditant d’une loyauté à toute épreuve dés lors qu’elle
se présentera à nous avec le deuxième morceau. Le symbôlon désigne donc, en
premier lieu l’objet qui porte un lien
et ce rapport de confiance absolue repose plastiquement sur l’irrégularité des
dents de la déchirure première, ou sur les crénelures du tesson brisé.
Cela
signifie que le détenteur de ce fragment d’objet donne idée « par ce qu’il
a » de « ce qu’il est » (un peu comme l’anneau de Tolkien qui ne
peut pas être porté par tout le monde parce qu’il faut l’humilité fondamentale,
naturelle du Hobbit, et plus encore celle de Frodon, pour résister à la
tentation du pouvoir qu’il donne). Cela signifie qu’il est tout-à-fait
concevable de concevoir des objets dont la forme, la fonction, l’histoire,
« l’aura » parviennent à confondre ces deux notions philosophiquement
si éloignées que sont l’avoir et l’être.
Il existe en effet, dans la
philosophie et dans la spiritualité, le mouvement d’une défiance profonde,
radicale à l’égard de « l’avoir » qui remonte à Diogène et que l’on
retrouve finalement dans l’avertissement de Tyler Durden dans le film
« Fight Club » : « ce que tu possèdes finit par te
posséder ». Socrate, lui-même, dans de nombreux dialogues de Platon,
avertit ses concitoyens contre les dangers de l’acquisition et les invite à
« se soucier de ce qu’ils sont plutôt que de ce qu’ils ont. »
Mais il s’agit moins ici de
chose que du rapport avide, aveugle aux choses, lesquelles sont globalement, ou
symboliquement réduites au rang de « possessions ». Ne serait-il pas
possible de concevoir un objet dont la modalité de présence serait suffisamment
dense, puissante pour imposer de lui-même un type de relation qui revienne à
l’origine du symbôlon, c’est-à-dire qui excède d’un rapport le réduisant à un
« avoir » pour tisser l’authenticité d’un lien à « l’être ».
Le symbôlon désignait le
signe de reconnaissance permettant de donner aux autres « initiés »
l’assurance de son engagement, c’est-à-dire du fait que l’on était bien
« l’un d’entre eux », comme « un mot de passe » que l’on ne
pourrait connaître qu’en étant déjà intégré au milieu, au
« complot », à la communauté, mais il s’agirait ici de dépasser du
cadre limité de cette reconnaissance de soi aux yeux des autres :
pouvons-nous imaginer la possibilité d’un objet dont le champ de proximité
serait par lui-même expressif, révélateur, partie intégrante et surtout
constructive de notre être ? En d’autres termes, il s’agit d’explorer la
possibilité qu’un objet puisse libérer à l’égard de son détenteur la même
capacité « fondatrice », constructive de notre personnalité que celle
que l’on assigne habituellement à notre entourage « humain ». Nous ne
nous faisons pas moins au milieu des choses qu’au milieu des autres, et nous ne
pouvons pas exclure, au-delà des lieux communs exprimés sur la relation
simplement affective aux objets, l’efficience d’une modalité de relation plus
complexe et néanmoins plus directe, plus « brute » au fil de laquelle
nous expérimentons l’impossibilité de « venir
au monde » sans faire incessamment bouger les lignes de ce que c’est
qu’ « être toujours chez soi
dans le monde ».
Nous n’avons pas besoin de
demeurer toujours à la même place pour nous sentir exister en tant que personne
« Une , et nous avons tous déjà éprouvé la facilité avec laquelle
nous pouvons nous installer dans différents lieux souvent, voire adopter un
mode de vie nomade en emmenant avec nous quelques objets dont la mise en
présence suffisait à décrire une sorte de territoire dans lequel quelque chose
de nous « faisait le lien », récupérait son histoire, son style et
suivait le fil d’un devenir propre.
Cette puissance des choses à
créer des champs de résonance avec lesquels nous nous trouvons en affinité et à
l’intérieur desquels nous libérons nos propres puissances de captation, de création, d’intuition a été depuis
toujours relevée, utilisée, travaillée dans des cadres différents. C’est ainsi
que nous pouvons évoquer l’objet-totem,
l’objet-témoin, l’objet liturgique, l’objet-fétiche, l’objet transitionnel
(Winnicott). Il est possible d’aborder tous ces domaines par le biais d’une
perspective transversale fondée sur quelques critères : l’universalité, le
nomadisme, le caractère transgénérationnel, transculturel, transhistorique.
On sait par exemple que
parmi les modalités de désignation du prochain Dalaï-lama figure toujours le
test déterminant de la mise en présence de l’enfant avec les objets ayant
appartenu à son prédécesseur, mais il entre dans cette procédure une part de
divination posant de nombreux problèmes. Mais l’idée selon laquelle nous
n’entrons jamais impunément, gratuitement, absurdement en relation avec les
objets demeure et c’est bien sur elle qu’il convient de porter toute notre
attention.
Dans un texte célèbre, le
philosophe Alain sur l’antériorité décisive du rapport humain sur le rapport
objectal : « Tout homme fut enveloppé
d’abord dans le tissu humain, et aussitôt après dans les bras humains ; il
n’a point d’expérience qui précède cette expérience de l’humain, tel est son
premier monde, non pas monde de choses, mais monde humain, monde de signes,
d’où sa frêle existence dépend. » C’est
sur la base de cette pétition de principe qu’il fonde l’importance du signe, du
langage, du sens. Mais précisément, il ne s’agit après tout que d’une pétition
de principe. Car s’il ne fait aucun doute que tout enfant naît d’une femme, en
effet, et qu’il est immédiatement accueilli par des personnes soucieuses de
donner sens à chacune de ses manifestations physiques, il n’est pas davantage
envisageable de remettre en cause dans la venue au monde du nourrisson
l’existence brute et donnée du monde lui-même, et plus encore d’un monde moins
englobant qu’extériorisant. Alain ne cesse pas de mettre l’accent sur les
dynamiques d’inclusion, d’intégration de l’enfant dans des milieux humains,
signifiants, linguistiques mais exister, c’est d’abord « survenir ».
Avant d’être intégré à…, nous effectuons quelque chose, nous persévérons dans
le fait d’exister. Cela signifie qu’être, c’est un dehors avant d’être intégré à un dedans (et finalement il y a de
fortes chances pour que ce mouvement d’intégration à un dedans soit un
conditionnement, un embrigadement, une dénaturation).
Il est hors de doute que notre être ne se
constitue qu’au gré des relations qui se tissent entre notre corps et notre
environnement, mais que cet environnement soit d’emblée et exclusivement
humain, signifiant, cela, par contre est tout-à-fait contestable et c’est dans
cette contestation même que doit se fonder tout travail d’exploration des
relations que nous entretenons avec les objets. Il est même hautement probable
qu’entre certains objets et nous s’instaurent des liens dont le sens n’est pas
celui que véhicule le langage et c’est exactement la possibilité d’une
intentionnalité non linguistique, d’un sens qui ne soit pas celui du
« vouloir-dire » des hommes que doit « creuser » le designer
qui s’intéresse à cette conception objectale du territoire.
Mais qu’est-ce que cela implique
concrètement ? Que nous délaissions la relation psychanalytique ou
psychologique de l’enfant à l’objet affectif ou transitionnel au profit de
cette zone d’affects qui s’installe dans le périmètre de proximité à certains
objets, c’est-à-dire que nous envisagions la possibilité d’un champs de
voisinage, d’un no man’s land, d’une zone indistincte et frontalière entre les
choses et les êtres au sein de laquelle la distance de l’un à l’autre
deviendrait imprécise, fluctuante, proprement insituable. Si nous pouvons
rationnellement et raisonnablement concevoir que nous naissons « chose
dans un monde de choses », alors dans ce grand dehors que nous constituons
avec elles, il semble évident que nous ne pouvons pas perdurer dans cette
existence objectale, donnée, chosique sans entretenir avec d’autres choses des
relations physiques, brutes, de couleur à couleur, de densité à densité, de sonorité à sonorité,
etc. et c’est dans l’efficience de ces affinités là que toutes les autres
s’insinuent sur un mode finalement parasitaire, « ajouté ».
Autrement dit, on pourra toujours affirmer que
l’enfant trouve dans son doudou un substitut au sein maternel (Mélanie Klein),
ce sera vrai dans une certaine mesure mais dans une certaine mesure seulement
parce que la vérité dernière de ce rapport se situe dans une relation brute de
texture à texture, d’épiderme à tissu, de succion à fibres, de faculté de
préhension à élasticité, etc. Ce qui s’offre dés lors au designer comme
territoire infini d’explorations plastiques multiples, c’est le champ ouvert de
tous les « devenir-matière » de l’être humain (Cf. le rapport de
l’homme au silicium selon Gilles Deleuze).
Pouvons-nous concevoir un objet capable de
libérer des intensités de présence, des ondes de choc suffisamment
conséquentes pour provoquer dans la sensibilité de tout être humain la
réalisation de cette dimension brute par le biais de laquelle, en se saisissant enfin et seulement « chose
vivant au milieu des choses » il devient accessible à tout un jeu de
solidarités physiques dans lequel il peut distinguer quelque chose de son
devenir existentiel propre (lequel dépasse largement de son statut de personne
sociale ayant un nom, un sexe, une famille, un métier, etc.) ? La
révélation des dimensions transgénérationnelle, transhistorique,
transculturelle de notre rapport à
l’objet pourrait, à partir de cette base, cesser de valoir idéalement et se
réaliser de façon concrète.
samedi 20 février 2016
Vivre en interaction un évènement musical (libérer le corps de nos affects)
L’un
des questionnements les plus bouleversés par les progrès des technologies de la
communication est celui de l’identité. Nous sommes tellement connectés les uns
aux autres que la question de savoir ce qui constitue notre identité propre est
plus que relancée par toutes les possibilités interactives qu’internet rend
aujourd’hui effectives. Si ce que je perçois est identique à ce qu’un autre
perçoit ailleurs mais en même temps, vivons-nous autre chose qu’une même
séquence d’impressions ? Et si nous vivons les mêmes choses, ne
finissons-nous pas nous-mêmes par composer une même chose, par devenir un même
être ?
Nous
avions, jusqu’ici, l’habitude de nous
définir par notre caractère, par notre histoire, par notre nom, voire par nos
faits et gestes anciens plus ou moins glorieux (j’ai fait ceci, j’ai fait cela)
mais nous comprenons bien que toutes ces réponses à la question « qui
suis-je ? » sont nécessairement décalées (on se définit moins par ce
que l’on est que par ce que l’on a été). En vérité, je ne suis que ce que je
vis ici et maintenant. Cela signifie qu’exister revient en réalité à composer
des blocs d’espace-temps avec tous les autres éléments qui participent à cette
contraction évènementielle.
Quiconque
a déjà vécu l’expérience « aboutie » d’un concert au sein duquel les
effets sonores, visuels, affectifs parviennent à donner au public le sentiment
de ne plus composer qu’un seul corps, c’est-à-dire de dépasser du cadre
habituel et figé de son organisme personnel pour se rallier à « autre
chose », à un ensemble saisit parfaitement à quel dépassement de
l’identité nominative il est ici question.
Nous
retrouvons ici, dans une situation totalement nouvelle et évidemment
anachronique, l’une des interprétations possibles de l’affirmation de Spinoza
selon laquelle « on ne sait pas ce que peut un corps ». L’idée de
Spinoza consiste à poser qu’un corps se conçoit davantage dans les termes d’un
flux d’intensités que dans celui d’un assemblage d’organes. Nous ne cessons de
composer avec les éléments et les personnes environnantes des arrangements qui
sont plus ou moins heureux. Ceux qui nous sont les plus bénéfiques nous
permettent de libérer le plus généreusement la puissance dans laquelle nous
consistons. Ce que nous sommes, c’est le flux d’intensité de vie que nous pouvons
libérer. Nous nous sentons exister davantage dans un concert que dans une
réunion de travail ennuyeuse et protocolaire parce que quelque chose des
affects que nous éprouvons dans un concert nous permet d’y libérer davantage la
juste énergie dans laquelle nous consistons authentiquement. Il va de soi que
Spinoza ne pensait pas à des concerts de musique, encore moins à toutes les
possibilités offertes par les connexions internet, mais sa conception
philosophique de l’identité entre parfaitement en résonance avec ce que nous
avons aujourd’hui la possibilité de vivre effectivement.
Dans
le cinéma, Andy et Lana Wachovski sont probablement les réalisateurs qui sont
allés le plus loin dans cette exploration des implications induites par cette
nouvelle conception de l’identité, notamment dans la série « Sense
8 » (8 personnes qui ne se sont jamais rencontrées éprouvent dans des
lieux spatialement très éloignés ce que les autres ressentent).
Il
est question ici de concevoir une installation rendant effective cette
composition interactive d’affects au gré de laquelle des personnes différentes,
isolées spatialement les unes des autres, pourraient devenir, le temps d’un
concert, un seul et même être, dans le ressenti commun d’un seul et même bloc
d’espace-temps.
La
base de cette installation est la notion d’affect. De quoi s’agit-il ? Un
affect est la rencontre entre une sensibilité et une ou plusieurs forces comme
la lumière, la chaleur, le son, la pesanteur, la densité, etc. Pour Spinoza,
l’affect est une modification du milieu qui agit sur un corps en diminuant ou
en augmentant sa puissance d’agir (toute la philosophie de Spinoza tend à nous
permettre de tirer le meilleur parti de nos affects (augmenter notre puissance
d’agir) en connaissant les rapports de causalité reliant les affects à notre
esprit). On pourrait dire qu’un corps n’est plus caractérisé par cette image
que nous voyons se dessiner devant nous quand nous nous trouvons devant un
miroir. Nous ne sommes plus ce que limite la surface de notre épiderme, nous
consistons dans la puissance d’agir que nous permettent de libérer les affects
que nous éprouvons.
La danse, la musique, la peinture, le cinéma,
bref tous les arts doivent se concevoir dans la perspective de cette refonte de
la notion d’identité dés lors que nous abandonnons la notion d’identité
personnelle. Vivre, c’est être pris dans
une continuelle procédure de composition, de décomposition et de recomposition
de « corps » qui, comme les nuages, ne cessent de composer de
nouvelles configurations climatiques, de créer de nouveaux « cieux ».
Ces compositions se constituent au gré des affects. La toile d’un peintre crée le
bloc d’espace temps du corps composé de toutes les attentions touchées par les
affects qu’elle libère (et cela n’a vraiment aucun rapport avec le fait d’aimer
ou pas la toile. Il s’agit plutôt d’un phénomène de captation). Il en va donc
de même, a fortiori, d’un évènement musical, d’un concert.
Ce
que les technologies de la communication rendent aujourd’hui possible par
rapport à ce jeu incessant et variable de composition de « publics »,
c’est-à-dire de corps, c’est de le faire advenir, via la transmission
d’affects, par des phénomènes de proximité qui ne valent plus au sein d’un
espace réel mais virtuel. Cela n’a plus rien à voir avec les réseaux sociaux au
sein desquels toutes les rencontres s’effectuent sur la base du langage dont le
moins que l’on puisse dire est qu’il constitue une interface trompeuse,
falsificatrice et dangereuse. Ce qu’il s’agit de faire advenir ici c’est la
trame commune d’une libération authentique et synchronisée d’affects au sein de
laquelle la musique, les musiciens et le public font « corps » dans
un seul et même événement dont le lieu est en sens proprement insituable (ou
alors sur ce qu’il faut bien appeler « la toile ») :
-
« Le concert d’un tel ?
-
J’y étais !
-
Où ?
-
Chez moi »
Puisque
un affect se définit par le choc produit par des forces sur des sensibilités,
ce qu’il convient de déterminer, ce sont précisément les forces autour desquels
le corps virtuel d’un public pourrait se composer interactivement, par le biais
de la connexion, le temps d’un concert. Il est possible sommairement d’en
relever, pour le moins trois :
-
Le son
-
La lumière
- La compacité (ce que l’on pourrait appeler l’affect de masse ou de
foule)
Autant
les deux premiers sont relativement faciles à mettre en œuvre par les acquis
respectifs de l’effet Surround (sonore) et du principe hologrammatique
(visuel), autant le troisième est beaucoup moins évident. Mais qu’est-ce que
« faire corps avec » ? Quels sont les affects susceptibles de
nous donner l’impression de communier avec une foule, une masse, un ensemble de
personnes animées par un désir, une jouissance partagée ? Aussi étrange
que cela puisse sembler, c’est peut-être dans un certain registre
« guerrier » des scènes filmées qu’il convient d’aller chercher la
réponse. Quel est, en effet, le point commun des épisodes les plus célèbres de
films aussi différents que « le retour du roi » de Peter Jackson, ou
« Braveheart » de Mel Gibson, « Gladiator » de Ridley
Scott, ou encore la charge héroïque de John Ford ? Indépendamment de
l’effet que libère dans l’action précise de chacun de ces films respectifs le
moment de « la charge des combattants », le corps du spectateur
est touché par un affect de masse au gré duquel un flux important de soldats se
déplace en mode accéléré vers le moment du choc entre les deux armées. Ce qui
nous trouble n’est pas tant l’importance quantitative de la foule de soldats
que leur aptitude à « tenir la ligne », c’est-à-dire à suivre une
mesure commune. Ils ne foncent pas contre l’ennemi « n’importe
comment » mais dans la justesse harmonique d’une même cadence, comme si
l’unité de l’armée révélait enfin « là », dans l’imminence de la
confrontation, la fibre la plus exacerbée et la plus effective de cette texture
physique qui fait d’elle « un » corps, à savoir le rythme.
Cette
possibilité de concevoir le rythme comme le principe de la régulation d’affects
au sein du corps d’un public virtuel nous renvoie à la notion de pulsation.
Pour faire naître l’affect de la compacité, il convient sans nul doute de
travailler la possibilité d’un rythme suivi par tout le monde et donné par
personne, rythme capable de se greffer aux flux des autres forces :
lumière et son. Si l’on veut explorer cette dimension interactive jusqu’à ses
implications les plus profondes, il n’est pas totalement absurde de
s’interroger sur les significations que peut revêtir la notion de connexion.
Mesurer la portée d’un événement, cela peut vouloir dire prendre le pouls de sa
réalisation, de son incarnation physique dans la chair de l’espace et du temps,
mais si l’on veut maintenir la dimension interactive de cette participation,
alors peut-être faudrait-il envisager concrètement la possibilité d’un
appareillage grâce auquel chaque internaute serait connecté à tous les autres
acteurs de l’événement par le rythme physique de ses propres pulsations
cardiaques.
jeudi 18 février 2016
Esthétique du délabrement et principe d'entropie
"La marche inexorable vers une inertie toujours plus grande qui sera un jour définitive" (Lévi-Strauss via Hubert Reeves, "L'heure de s'enivrer" Seuil, 1986)
"On peut voir dans l'entropie une mesure du « désordre » ou, plus exactement, de l’absence d’organisation à l’intérieur d’un système. Plus une structure est organisée, plus son entropie est faible, et inversement. L’entropie atteint sa valeur maximale quand le système atteint son état de désordre total, c’est-à-dire le chaos"...Hubert Reeves, "L'heure de s'enivrer - l'univers a-t-il un sens"
Dans son livre « une brève histoire du temps », Stephen Hawking nous donne un exemple du principe d’entropie et surtout de son irréversibilité en comparant une tasse posée sur une table dont la structure est ordonnée à la même tasse tombée au sol dont la structure est désordonnée. Si nous pouvons concevoir le passage de la première à la seconde, il nous est impossible d’envisager le mouvement de la deuxième à la première. La tasse brisée ne se recomposera jamais à l’identique de ce qu’elle était avant sa chute. Ce qui s’accroît au sein d’un système isolé, c’est forcément le désordre, d’où la question fondamentale qui consiste à se demander si notre univers est un système isolé, ou pas (plurivers). Si tel était bien le cas, nous ne pourrions nous diriger vers autre chose qu’un pur chaos. Le vers d’Apollinaire, en un sens, convient particulièrement à l’entropie : « Comme un guetteur mélancolique, j’observe la nuit et la mort. »
"On peut voir dans l'entropie une mesure du « désordre » ou, plus exactement, de l’absence d’organisation à l’intérieur d’un système. Plus une structure est organisée, plus son entropie est faible, et inversement. L’entropie atteint sa valeur maximale quand le système atteint son état de désordre total, c’est-à-dire le chaos"...Hubert Reeves, "L'heure de s'enivrer - l'univers a-t-il un sens"
Dans son livre « une brève histoire du temps », Stephen Hawking nous donne un exemple du principe d’entropie et surtout de son irréversibilité en comparant une tasse posée sur une table dont la structure est ordonnée à la même tasse tombée au sol dont la structure est désordonnée. Si nous pouvons concevoir le passage de la première à la seconde, il nous est impossible d’envisager le mouvement de la deuxième à la première. La tasse brisée ne se recomposera jamais à l’identique de ce qu’elle était avant sa chute. Ce qui s’accroît au sein d’un système isolé, c’est forcément le désordre, d’où la question fondamentale qui consiste à se demander si notre univers est un système isolé, ou pas (plurivers). Si tel était bien le cas, nous ne pourrions nous diriger vers autre chose qu’un pur chaos. Le vers d’Apollinaire, en un sens, convient particulièrement à l’entropie : « Comme un guetteur mélancolique, j’observe la nuit et la mort. »
Lorsque Zoran Music est déporté à Dachau et qu’il voit ces montagnes de cadavres, il est confronté à ce même principe d’entropie tel qu’il s’exerce sur l’organisme humain : des corps amoncelés, offerts à la seule efficience du déclin et du pourrissement. Il les peindra une trentaine d’années plus tard, puisant dans ses souvenirs, soulignant discrètement la beauté sobre qui, « même là » travaille encore la plasticité pure de ce que nous pourrions appeler « la matière humaine »: « Il restitue à ces corps qui ont souffert la qualité d'humanité dont l'énormité de l'horreur semblait les avoir dépouillés. C'est ainsi que le cri cède la place au silence, et l'horreur à la beauté. Le silence seul est adéquat à la dignité de la victime, et la beauté, en pénétrant au plus profond de l'horreur, la traverse sans être entachée ni obscurcie, pour éclairer ces chairs ravagées et les ramener dans nos consciences et dans le sein de la communauté des hommes. » - Michael Gibson
En-deçà des discours de protestation et des indignations faciles, Music explore le no man’s land d’une improbable marge de manœuvre : l’observation dépouillée d’artifices des propriétés esthétiques d’un corps humain laissé à lui-même et ce regard est tout sauf clinique, comme si une forme de puissance animait encore ces cadavres en-deçà de leur existence personnelle, identifiable, puissance suffisant à elle-seule à mettre en échec le pouvoir de destruction nazi. L’Art donne au peintre la capacité de générer encore quelque chose, même là, surtout là, de telle sorte qu’être réduit à observer la puissance chaotique du délabrement des chairs, c’est prolonger l’humanité, lui donner la grâce d’une invulnérable justesse. Il y a quelque chose de ses mains de cadavres bleuis par la mort et le froid qui étrangement rappellent la délicatesse de pattes d’oiseau dans la neige.
La peinture de Zoran Music nous permet ainsi de réaliser les trois dimensions dans lesquelles s’effectuent nos existences : 1) l’Histoire des hommes 2) ce fond dynamique de forces au sein duquel s’exercent entre autres l’entropie 3) l’Art qui capte cette réalité pure, stylisée, ultime et qui nous permet ainsi de comprendre à quel point l’idéologie, la politique ne constituent qu’une couche très superficielle de la vie.

Mais où situer le design dans ces trois dimensions ? Faut-il nécessairement placer l’œuvre d’un designer de produits dans l’une ou l’autre de ces cases, ou bien au croisement des trois ? Il va de soi qu’aucune existence humaine ne peut se déployer ailleurs que dans ce jeu de variations au gré duquel chacun de nous passe incessamment d’une perspective à l’autre. Nous vivons avec nos contemporains dans une époque qui se définit autour de certains repères historiques. Pour le dire autrement, nous « vivons avec notre temps ». Les produits sacrifient donc à la mode et aux mentalités « d’aujourd’hui » mais il serait pour le moins absurde de ne pas faire droit à tous les affects générés par cette esthétique du délabrement dont Music a révélé l’incroyable puissance. Il n’est finalement rien de ce que l’homme croit faire qu’il produise effectivement, authentiquement, pas même la destruction. Délabrer, conquérir, dévaster, polluer, c’est seulement accélérer l’efficience d’un processus naturel. Il y a donc quelque chose d’une crudité, d’une nudité, d’une dimension ultime (la troisième, celle exprimée par l’œuvre de Zoran Music) qu’il s’agirait de révéler (éventuellement par un scénario d’utilisation).
Finalement nous pourrions considérer que ces trois dimensions correspondent à des niveaux de réalité et la question qui se pose est alors celle de savoir dans quelle mesure un événement que nous pensons « réel » dans telle dimension, celle de l’histoire, l’est effectivement du second point de vue, celui des forces physiques. Nous savons très bien ce que signifie « se souvenir » au sein de la première perspective, c’est commémorer, mais de quoi s’agit-il de souvenir (et comment ?) dés lors que nous nous intéressons plutôt au second « mode » de réalité, et, mieux encore, au troisième ? Ce qui s’impose à nos esprits de façon assez évidente, c’est que rien ne saurait être plus marquant, et peut-être plus difficile que de donner idée de la façon dont un évènement ou une époque historique s’inscrivent sur le support de la seconde perspective. Comment rendre compte de l’évolution de l’histoire des hommes, de ce qu’ils appellent le progrès technologique, ou plus modestement des épisodes de nos vies personnelles sur un support qui ne soit plus celui de l’esprit de commémoration, de jugement, de dépréciation ou d’optimisation morale ? Il y a le sens de l’histoire, si l’on y croit, et l’accroissement entropique des puissances du désordre, auquel on ne peut pas ne pas croire. En captant l’efficience du second au cœur même du premier, l’artiste révèle une réalité plus authentique que celle à laquelle la conscience de nos semblables parvient majoritairement. Toute la question est donc de savoir si le designer peut suivre la voie tracée par Zoran Music et trouver dans cette problématique le support d’une nouvelle mémoire, d’une autre façon de se souvenir. Peut-on concevoir le scénario d’utilisation d’un produit dont la destruction plus ou moins lente serait à même de mettre à nu la puissance d’érosion du principe d’entropie et de situer ainsi l’existence de l’usager dans une autre dimension que celle de la contemporanéité, de sa vie personnelle de consommateur du 21e siècle ?
lundi 1 février 2016
EMC - Rencontre avec l'équipe mobile des soins palliatifs du CH Pasteur: les directives anticipées et l'identité narrative (Paul Ricoeur)
La démarche des directives anticipées est une procédure légale qui nous permet, si nous ne sommes plus en état d’exprimer nos vœux concernant les limites de l’intervention médicale lors de nos derniers moments, de les transmettre par voie écrite à l’équipe de soignants. Nous pouvons ainsi demander la limitation ou la fin des traitements en cours, de ne pas être transféré en réanimation, de ne plus être placé sous respiration artificielle, de ne pas subir une intervention chirurgicale, d’être soulagé de nos souffrances, même si cela favorise notre décès. Voici la formulation décrivant ces directives dans La loi Leonetti et le Code de la santé publique (2005) : «Toute personne majeure peut rédiger des directives anticipées pour le cas où elle serait un jour hors d’état d’exprimer sa volonté. Ces directives anticipées indiquent les souhaits de la personne relatifs à sa fin de vie concernant les conditions de limitation ou d’arrêt de traitement. Elles sont révocables à tout moment.»
Jusqu’ici l’équipe médicale n’était pas tenue de respecter ces
directives mais la loi adoptée le 27 janvier 2016 a fait changer cette donne en les
investissant d’une dimension « contraignante et non opposable ». Le
recours à une sédation profonde et
continue est donc accordé au patient en fin de vie qui en fait la demande
légale via ces directives. La distinction entre faire mourir (euthanasie) et
laisser mourir (sédation continue) est ici fondamentale. A partir du moment où
l’état de santé du patient ne laisse plus espérer d’amélioration, il est placé
dans un état d’inconscience au gré duquel les forces du patient vont décliner
jusqu’à sa mort.
Avant d’être un document légal, les directives anticipées
constituent un certain type d’écriture
que l’on pourrait qualifier de « testimoniale », c’est-à-dire ayant
valeur de témoignage, d’attestation, de la même façon qu’un testament prolonge
au-delà de la limite de notre mort physique nos volontés concernant notamment
les biens que nous souhaitons céder aux membres de notre famille. Parce qu’il
est doté de la faculté de langage, l’être humain peut se dédoubler en sujet de
l’énonciation (le « je » qui écrit les directives) et
« je » de l’énoncé (le « Je » dont il est question dans ces
directives et auxquels seront appliquées les consignes exprimées). Lorsque
Descartes affirme : « je pense, donc je suis », cette
distinction prend tout son sens. Il se peut bien qu’un malin génie s’amuse à me
tromper en me faisant croire que je suis tel ou tel alors que je suis autre, il
ne pourra pas me tromper sur le fait que j’existe : « Il ne saurait
faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose. » Nous
sommes ici en présence d’une efficience pensive existentiale première, irrécusable
selon Descartes. Mais la distinction entre le sujet de l’énoncé et le sujet de
l’énonciation impose un nouvel emboîtement dans ce qui devient un jeu de
perspectives puisque Descartes fait moins acte de pensée que de déclaration de pensée. Il dit qu’il pense, donc il est. Il y a bel et bien le sujet de
l’énonciation qui dit qu’il pense donc qu’il est et le sujet de l’énoncé dont
il nous dit qu’en pensant il existe nécessairement. L’insinuation de cette
dimension énonciative dans le cogito en change évidemment profondément la
nature puisque ce n’est plus à proprement parler en tant que sujet pensant que
je suis mais en tant que sujet disant qu’il pense.
Nietzsche s’engouffre d’ailleurs dans cette brèche pour s’interroger
dés lors sur la pertinence du « Je pense ». Quand je dis que je
pense, je fais avec la grammaire de ma langue qui m’impose de considérer qu’un
sujet fait l’action, mais nous savons bien qu’en réalité c’est la pensée qui
vient au sujet plus que le sujet qui suscite la pensée. Si nous appliquons le
même raisonnement aux directives anticipées, surgit dés lors le problème de
savoir dans quelle mesure l’écriture se soumettant aux règles grammaticales de
la langue pourrait exprimer autre chose qu’une volonté superficielle,
responsable, transparente, « kantienne ». C’est comme si ce travail
de sape, de falsification à l’œuvre dans la langue sous l’influence duquel nous
nous prenons pour les maîtres de nos actes se prolongeait jusqu’à ces instants
ultimes pendant lesquels nous aspirons à demeurer ce que finalement nous
n’avons jamais été : maître de soi. Il y a notre corps qui fait ce qu’il
peut (mais il peut beaucoup) et cette volonté consciente qui, à cause de la
langue, pense qu’elle est le moteur de nos actes, de notre pensée, de notre vie
mais, en réalité, ne dispose d’aucun pouvoir. Loin de résoudre le problème de
l’absence de conscience du patient, les directives anticipées ne consisteraient
alors qu’à prolonger « la farce », qu’à s’épuiser à maintenir la
mythologie d’un « je » maître de soi et de ses décisions.
Le psychanalyste Jacques Lacan, plus récemment, insinuera lui aussi
dans cette brèche l’affirmation d’un sujet fondamentalement divisé, fendu. De
façon paradoxale, c’est l’intégralité d’un inconscient linguistique que Lacan
situe dans son analyse du Cogito (inutile de préciser que cette analyse faisant
du sujet du Cogito le sujet de l’inconscient par excellence ne peut que
choquer, voire révolter les défenseurs de Descartes). Mais cette
conception est plus que pertinente. Si nous prêtons attention à certaines
figures de notre utilisation de la langue, nous constatons à quel point le vrai
sujet s’y dérobe en permanence. « Ce n’est pas pour être désagréable….Mais
vous êtes vraiment la pire des ordures. » Nous disons que nous évitons une
finalité : « être désagréable » pour la réaliser avec une force
redoublée par la dénégation. C’est justement parce que je dis que je ne suis
pas désagréable que je le suis d’autant plus que le langage s’est trahi, s’est
montré tel qu’il est dans ma parole, à savoir menteur, truqueur. Je dis que je
ne fais pas ce que je fais parce que c’est ça le langage, c’est truquer,
mentir, trahir, duper fondamentalement. Nous retrouvons le même processus dans
certaines formulations négatives : « je ne vous dirai pas que…. »,
et, en réalité, on le dit. Certains journalistes sont passés maîtres dans la
duplicité de cette capacité propre au langage de faire mention d’une
information fausse mais suspecte dés lors que le principal intéressé est mis en
situation d’avoir à démentir :
-
« On dit que vous avez suivi une cure de Botox
-
Mais c’est faux
-
Alors je peux écrire que vous niez ? »
Ce que Lacan soutient, c’est que l’inconscient consiste dans cette
division par le biais de laquelle aucun sujet de langage ne peut coïncider avec
lui-même. Quoi que je dise, quoi que je pense, s’ouvre ce gouffre entre celui
qui pense (sujet de l’énonciation) et celui auquel je pense quand je pense
« je » (sujet de l’énoncé). Nous ne cessons de consister dans ces
procédures de renvois incessants d’un signifiant à un autre. Le drame de
l’humain se situe exactement là : nous ne pouvons exister autrement qu’en
disant « je », mais dire « je », c’est n’avoir pas
davantage de poids que celui de ces échos que se renvoient les forêts de symboles
de Baudelaire. Nous ne maîtrisons pas nos mots, nous sommes joués par eux.
Gérard Miller explique ainsi la position du sujet chez Jacques Lacan :
« La distinction entre sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation ruine
l’idée d’un sujet substantiel et identique à lui-même dans tous ses énoncés. Il
n’en est que plus évanouissant. Ponctuel, illocalisable, le sujet se dérobe à
tout épinglage par un signifiant dernier qui permettrait de
dire : « le sujet, c’est celui-là. » C’est sa division même
qui le définit. En ce sens le sujet n’est jamais présence immédiate, il est au
contraire représenté (…) Le sujet qui ne précède pas le discours, mais qui ne
peut en quelque sorte que se déduire de celui-ci est toujours un sujet
supposé. »
Cela signifie que cette adéquation du sujet entre l’activation de sa
pensée (comme doute) et la certitude d’exister, c’est précisément ce que le
langage rend impossible en insinuant en lui ce vide, cet écart entre le
« je » qui pense et le « je » qui est pensé. A peine suis-je en train de
penser : « Je… » (sujet de l’énoncé) que déjà le
« je » qui pense s’éloigne, se met à distance, comme une sorte de
point de fuite institué par la langue, il disparaît. Là où Descartes
souhaitait la transparence à soi d’un sujet conscient et sûr d’exister se
dresse l’opacité, le « dispars » de cette distance, le trouble de
cette tension entre le sujet de l’énoncé et le sujet de l’énonciation. S’il y a
bien une chose certaine quand je dis ou que je
pense : « je… », c’est que ce n’est pas « moi ».
Là où Descartes pointait vers un sujet auto-fondateur qui revenait
triomphant de la terrible épreuve du doute, Lacan situe le sujet évanescent,
structurellement « raté » au sens de « se ratant », se définissant dans l’acte même de la plus
fondamentale « non-coïncidence ». « Je pense où je ne suis pas,
je suis où je ne pense pas ». Je ne peux pas dire que je pense sans que
s’effectue immédiatement une déperdition d’être de mon être. Etre un sujet
c’est forcément être un sujet pris dans la langue et cela impose que je ne sois
pas « là où je pense » et que je ne pense pas « là où je
suis ».
Appliquées aux directives anticipées, les thèses de Lacan posent de
graves problèmes, dans la mesure où précisément ces consignes de fin de vie se
donnent pour but de permettre au patient d’exprimer ce qu’il veut le plus intimement,
le plus définitivement, le plus fermement. Ce qu’on pense lui donner la
possibilité de libérer par l’écriture, c’est ce lieu protégé des influences
extérieures à l’intérieur duquel il pourrait enfin laisser parler un
« je » qui ne serait plus grevé par les pressions familiales,
sociales, alors qu’en réalité ce lieu est celui-là même où s’exerce l’aliénation
première, incontournable, fondatrice d’un mode d’être typiquement
« humain » consistant à s’éviter, à se dérober, à se fuir. Il est
possible de rendre compte de cette difficulté en utilisant la notion
d’identité, car c’est bien elle finalement que les directives anticipées
s’efforcent de circonscrire et c’est bien l’origine du malentendu. Le patient
n’est plus conscient. Comment savoir ce qu’il veut ? En lui demandant de
rédiger avant ses dernières volontés, mais l’instrument (ou supposé instrument)
dont on se sert pour lui permettre d’exprimer ses voeux conscients est en
réalité celui-là même par l’entremise duquel s’effectue cet échappement par lequel
il se manque. C’est en voulant remédier à ce défaut qu’est l’inconscience du
patient qu’on met en œuvre une procédure au sein de laquelle rien ne se
libèrera davantage que l’inconscient, l’opacité à soi générée par la
distinction du sujet de l’énoncé et du sujet de l’énonciation. Ce qu’il convient toutefois de réaliser,
c’est que le sujet ne se rate pas davantage dans les directives anticipées que partout
ailleurs : nous ne coïncidons jamais avec nous-mêmes, c’est cela qui fait
que nous sommes humains, pour Jacques Lacan. L’être humain, en tant qu’il
parle, pratique ce sport fascinant et étrange qu’est « l’existence
désynchronisée ». Le « malaise » vient de ceci qu’à cet
instant ultime, nous avons vraiment besoin d’envisager des « retrouvailles »,
une récupération, un recueillement au sein duquel enfin quelque chose de nous
pointerait à la surface d’une expression "véridique".
Le philosophe Paul Ricoeur a développé une conception de l’identité qui
peut se révéler d’une grande importance par rapport à cette impasse dans
laquelle nous nous trouvons. Puisque il est, en effet impossible d’adhérer à la
notion d’identité stricte, substantielle d’un sujet qui serait identique à
lui-même (idem) on peut concevoir un autre modèle d’identité (soi-même :
ipse), identité qui prendrait en compte la division en sujet de l’énoncé et
sujet de l’énonciation. L’identité dont il est alors question n’est plus
formelle ; il ne s’agit plus d’être même que soi mais, au contraire, de
rapporter à soi-même les histoires dont on serait le « héros » (au
sens de sujet, pas au sens de super-héros) :
"Sans le secours de la narration, le problème de
l’identité personnelle est en effet voué à une antinomie sans solution : ou
bien l’on pose un sujet identique à lui-même dans la diversité de ses états, ou
bien l’on tient, à la suite de Hume et de Nietzsche, que ce sujet identique
n’est qu’une illusion substantialiste […] Le dilemme disparaît si, à l’identité
comprise au sens d’un même (idem), on substitue l’identité comprise au sens d’un
soi-même (ipse) ; la différence entre idem et ipse n’est autre que la
différence entre une identité substantielle ou formelle et l’identité
narrative. […] À la différence de l’identité abstraite du Même, l’identité
narrative, constitutive de l’ipséité, peut inclure le changement, la
mutabilité, dans la cohésion d’une vie. Le sujet apparaît alors constitué à la
fois comme lecteur et comme scripteur de sa propre vie selon le vœu de Proust.
Comme l’analyse littéraire de l’autobiographie le vérifie, l’histoire d’une vie
ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un
sujet se raconte sur lui-même. Cette refiguration fait de la vie elle-même un
tissu d’histoires racontées. […] L’identité narrative n’est pas une identité
stable et sans faille ; de même qu’il est possible de composer plusieurs
intrigues au sujet des mêmes incidents […] de même il est toujours possible de
tramer sur sa propre vie des intrigues différentes, voire opposées. […] En ce
sens, l’identité narrative ne cesse de se faire et de se défaire."
Ce qui est fondamental dans cette
perspective de l’identité narrative, c’est précisément que l’on n’y parte pas
du présupposé d’un sujet « un », identique à lui-même en chacune de
ses actions (comme Ulysse capable de lancer une flèche dans douze anneaux de
haches fichées dans le mur qu’il ait 20, 40 ou 70 ans), mais que l’identité s’y
constitue par le sens que l’on donne
à des épisodes de notre vie au sein d’un récit. Il ne s’agit pas d’être
« un » dans sa vie, mais plutôt d’interpréter éventuellement
différemment les évènements de nos vies afin de les subsumer dans l’assomption
d’un « sens ». Ce qui importe vraiment, ici comme ailleurs, c’est de
conjurer l’horreur de l’assimilation de nos vies à un chaos absurde (c’est là le
dernier mot du Colonel Kurtz dans « apocalypse Now » de Francis Ford
Coppola : « L’horreur » - On assiste à la fin d’un homme plus
détruit que Job parce qu’incapable de donner du sens à ce qu’il a été contraint
de voir et de faire dans la guerre). On voit bien comment Job confronté à
l’épreuve d’une existence désertée par Dieu tisse dans les échos de sa plainte
un nouveau sens. Il est donc envisageable de considérer les directives
anticipées comme l’occasion légale offerte au patient d’exprimer les vœux de cette
identité narrative dans laquelle il consiste plus et mieux que toute autre dans
la mesure où elle active, dans l’efficience même de cette plasticité souple,
ductile et « littéraire », la quête heureuse d’un sens. Il ne fait aucun doute
que notre plus grande terreur, identique à celle qui a terrassé le colonel
Kurtz, c’est d’être la victime de protocoles absurdes, déshumanisés,
systématiques au sein desquels ne s’exprimerait que l’application bête et
méchante des « consignes ». Une
médecine qui ne serait pratiquée que par des « techniciens de la
guérison » n’aurait aucun sens, et, plus grave encore, se révèlerait
fondamentalement inapte à donner à ses patients le droit et la liberté de
composer et de recomposer à chaque instant le sens nouveau de leur histoire.
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