

Il est rare que nous connaissions vraiment quelqu’un sans être informé de son nom, mais les délibérations d’un jury ont ceci de remarquable qu’elles placent des personnes en situation de se révéler totalement, d’exposer le plus authentiquement la nature la plus profonde de leur être, d’adopter une modalité de présence « vraie », sincère, efficiente, et tout cela de façon anonyme. D’habitude nous donnons notre nom et nous faisons connaissance ensuite, à partir de ce nom, lequel a une connotation sociale déjà marquée (il est ce par quoi nous sommes reconnaissables dans la collectivité), mais ici, les jurés sondent leur conscience et la révèle aux autres sans avoir à se référer à leur patronyme. Leur présence et les impacts multiples de leurs interactions s’effectuent « à vif » sans nom à défendre, sans esprit de famille ou de descendance à affirmer. Ils sont « là », présents à eux-mêmes et présents les uns aux autres. Ce qui, dans les situations courantes de la société civile, est atténué voire évacué par les distinctions de classes, de milieux, de religions ou d’ethnies (parce que les personnes issus de milieux différents ne se rencontrent jamais) s’exprime ici à plein et c’est bien ce qu’illustre la réaction du juré 5, quand le 10 utilise le terme de « racaille ».
Le juré âgé interpelle le juré 8 et ils échangent leur nom, parce qu’en un sens, ils le peuvent « maintenant ». Ils endossent à nouveau l’attirail de leur panoplie sociale, familiale et professionnelle. Eux qui viennent d’explorer la face la plus sombre des lois régulant l’existence des citoyens reviennent à la lumière réconfortante de leur vie de famille, de leur travail, tout ce que Pascal appelle « le divertissement » : « j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »
« Que sommes-nous en deçà de notre nom ? » Ce n’est pas une formule rhétorique que de répondre : « Rien et tout ». Rien parce qu’il n’est rien de notre vie en société qui puisse s’effectuer sans nos papiers d’identité, tout parce que le « phénomène dans lequel nous consistons, l’intensité que nous sommes capables d’investir dans le fait d’exister se passe de notre nom propre, et peut-être ne se libère vraiment purement, authentiquement que sans lui.
Par bien des aspects, nous avons assisté à un processus de dénuement complet. Douze citoyens sont convoqués et sommés de se défaire de leurs oripeaux sociaux, de leurs préjugés de classe, de ces opinions courantes derrière lesquels ils ont coutume de cacher leurs sentiments et leur authenticité pour révéler ce fond de conscience et de gravité neutre qui les anime, sans qu’ils l’aient forcément sollicité souvent dans leur existence. C’est dans cette perspective que nous pouvons à bon droit parler de « rayons X » et peu de scènes sont aussi révélatrices de ce processus que l’opposition frontale entre le juré 11 (l’horloger) et le juré 7 (fan de base-ball). La question posée par le premier au deuxième est à prendre au pied de la lettre : « Mais quel genre d’homme êtes-vous ? » C’est bien ça l’interrogation fondamentale en effet, celle que seule cette procédure rend possible :
« - J’ai pas à…
- Si, vous devez nous le dire : coupable ou non coupable ? »
Quelle est la nature de votre présence ici ? La nature de votre présence tout court ? Cessez de vous dérober à ce que vous savez être la règle dans cette occasion, à savoir « être » : être vraiment, être seulement, être « maintenant ». Jusque là, vous avez probablement botté en touche à chaque fois qu’une situation réclamait de votre part une implication sans restriction à l’instant présent, mais ce type de comportement finalement extrêmement majoritaire qui doit cesser ici dans ce lieu et à cette heure. Vous ne pouvez pas adopter cette modalité de présence décalée qui consiste à être ici en ne cessant de penser à être ailleurs (ici encore, on peut penser à Pascal). C’est bien là, en substance le fond du message adressé par le juré 11, lequel, lui, a parfaitement compris l’investissement requis par les délibérations, comme le prouve son discours sur leur « convocation » :
- « Nous n’avons rien à gagner ou à perdre dans ces discussions. C‘est ce qui fait notre force »
« Que sommes-nous en deçà de notre nom ? » Ce n’est pas une formule rhétorique que de répondre : « Rien et tout ». Rien parce qu’il n’est rien de notre vie en société qui puisse s’effectuer sans nos papiers d’identité, tout parce que le « phénomène dans lequel nous consistons, l’intensité que nous sommes capables d’investir dans le fait d’exister se passe de notre nom propre, et peut-être ne se libère vraiment purement, authentiquement que sans lui.
Par bien des aspects, nous avons assisté à un processus de dénuement complet. Douze citoyens sont convoqués et sommés de se défaire de leurs oripeaux sociaux, de leurs préjugés de classe, de ces opinions courantes derrière lesquels ils ont coutume de cacher leurs sentiments et leur authenticité pour révéler ce fond de conscience et de gravité neutre qui les anime, sans qu’ils l’aient forcément sollicité souvent dans leur existence. C’est dans cette perspective que nous pouvons à bon droit parler de « rayons X » et peu de scènes sont aussi révélatrices de ce processus que l’opposition frontale entre le juré 11 (l’horloger) et le juré 7 (fan de base-ball). La question posée par le premier au deuxième est à prendre au pied de la lettre : « Mais quel genre d’homme êtes-vous ? » C’est bien ça l’interrogation fondamentale en effet, celle que seule cette procédure rend possible :
« - J’ai pas à…
- Si, vous devez nous le dire : coupable ou non coupable ? »
Quelle est la nature de votre présence ici ? La nature de votre présence tout court ? Cessez de vous dérober à ce que vous savez être la règle dans cette occasion, à savoir « être » : être vraiment, être seulement, être « maintenant ». Jusque là, vous avez probablement botté en touche à chaque fois qu’une situation réclamait de votre part une implication sans restriction à l’instant présent, mais ce type de comportement finalement extrêmement majoritaire qui doit cesser ici dans ce lieu et à cette heure. Vous ne pouvez pas adopter cette modalité de présence décalée qui consiste à être ici en ne cessant de penser à être ailleurs (ici encore, on peut penser à Pascal). C’est bien là, en substance le fond du message adressé par le juré 11, lequel, lui, a parfaitement compris l’investissement requis par les délibérations, comme le prouve son discours sur leur « convocation » :
- « Nous n’avons rien à gagner ou à perdre dans ces discussions. C‘est ce qui fait notre force »

L’effet de concentration sur l’examen des témoignages et des preuves à charge engendré par le juré 8, puis par le 9, parvient peu à peu à neutraliser ce fond de réactivité qui généralement trouve toujours du répondant chez nos interlocuteurs dans la vie courante. Le juré 10 est soudainement et violemment projeté dans une dimension dont il n’avait jamais fait l’expérience : une fin de non recevoir au flux de haine raciale et identitaire qu’il finit par déverser. Habitué à rebondir sur les encouragements ou les oppositions provoqués par sa parole, il doit faire face à la désertion physique et progressive par la quasi totalité des jurés de la table dont ils ne peuvent plus accepter le postulat de convivialité. Il est rejeté de la « solution », mis hors jeu de cette convention là car ici les préjugés n’ont plus cours : « c’est celui qui dit qui y est », comme disent les enfants, ou plus sérieusement, pour reprendre la formule de Claude Lévi-Strauss, le barbare, croyant à la barbarie et la stigmatisant, se voit à son tour ostracisé du groupe du fait même de cette croyance, mais précisément il ne l’est pas par la stigmatisation ou la classification par le préjugé, mais par l’isolement silencieux. C’est d’ailleurs très exactement sur ce thème du préjugé que le juré 8 reprendra le fil des délibérations. Il nous a fallu passer par l’enfer de la promiscuité, de l’expression libre de la bêtise et des préjugés les plus éculés de l’opinion courante, par l’exhibition malsaine des rancoeurs et de l’amour-propre de certains jurés pour nous retrouver enfin en contact, par le biais d’un processus de dépouillement et de purification (catharsis) avec des flux de conscience attentive, anonyme et neutre, avec l’Ethique, par opposition à l’Ethos dans le sens de la distinction développée par Pierre Bourdieu : « La force de l'ethos, c'est que c'est une morale devenue hexis, geste, posture. »
Nous assistons ici, au contraire, à une situation au sein de laquelle « l’Hexis », c’est-à-dire la gestuelle, le « corps à corps » des jurés va totalement changer l’Ethos. Les jurés vont prendre en compte l’affaire à juger sous un autre angle que celui des habitudes de penser qui, en eux ont fini par sédimenter des couches dures. La puissance des visages impassibles fixés sur le juré 3 à la fin du film manifestent exactement cette puissance de « l’Hexis », cette capacité des corps à mobiliser des affects, des complexes, à exercer un pouvoir d’impression suffisant pour susciter l’expression moins de la justice que de la justesse. Ces visages interdisent l’expression de la bêtise car ils font sens et ne font que cela.
Mais il convient également d’insister sur ce qui, dés le début, définit la rigueur et la puissance de révélation de la position défendue par le juré 8. Comme il le dit dans l’une de ses prises de parole les plus directes : il ne croit pas à la vérité. Il se peut dit-il qu’ils soient en train de libérer un coupable, mais la question n’est pas là. Il ne s’agit pas de « savoir » si l’accusé est coupable (vérité) mais d’établir clairement si un doute valable subsiste. Il est plus facile de savoir que l’on n’est pas sûr plutôt que de savoir qu’on sait, car dans ce dernier cas, le redoublement de la notion de certitude est plus que suspect. Si je sais que je sais, comment prendre assez de distance à l’égard de ce que je dis savoir pour être réellement « savant ». Comment savoir que je sais si je ne commence pas par douter et par remettre en cause ce qui finalement peut fort bien être un préjugé. Si je sais que je sais, je ne sors à aucun moment de ma certitude et celle-ci, dés lors, devient une croyance idéologique. C’est précisément quand on sait que l’on sait que l’on croit, et la mort d’un homme ne peut se décider sur ce fond de croyance ou de supposition. Il ne fait pas de doute qu’aucune procédure de justice digne de ce nom ne prononcerait, en suivant ce critère, pour l’exécution d’un accusé.