samedi 10 juin 2017

"Douze hommes en colère" de Sidney Lumet (4) - L'Etranger dans la cité


L’action décrite dans « Douze hommes en colère » suit exactement le mouvement inverse de celle du roman d’Albert Camus: « L’Etranger ». Autant dans ce dernier, nous sommes d’abord spectateurs d’un mode d’action neutre, immédiat, purement analytique et dépourvu de tout esprit de généralisation ou de synthèse : celui de Meursault et percevons ensuite, dans la deuxième partie du récit l’interprétation « à charge » qui en sera faite au cours du procès, après le meurtre, autant, dans le film, c’est d’abord le point de vue global, comminatoire, simplifié et simplifiant qui se voit progressivement déconstruit par l’approche du juré 8, laquelle consiste à recontextualiser chaque témoignage et chaque preuve dans son terreau effectif et réel. Finalement, dans le film, l’Etranger s’avance masqué et il n’est pas accusé. Il est dans le jury, comme le cheval est dans Troie et c’est de l’intérieur qu’il va désamorcer tous les arguments de l’accusation, voire, plus profondément les ressorts de la notion même de « condamnation » (il n’y a jamais dans la réalité de quoi condamner à mort un être humain, parce que rien ne s’y produit que de façon donnée, brute, effective, physique, et que l’intention de l’accusé aussi prouvée soit-elle, se transforme en acte, autant dire en événement, en « il y a » : l’instance impersonnelle par excellence).
Dés lors, on pourrait dire que « ça tue » comme il pleut ou il neige, et c’est très exactement le sentiment que nous éprouvons lors de la description du crime. Meursault appuie sur la gâchette sous l’impulsion de la mer, du sable, du soleil brûlant, de la sueur. C’est la plage qui voulait la mort de celui qu’il a pris pour son agresseur, pas Meursault. Mais à la lecture des chefs d’inculpation et des témoignages à charge de l’accusation, nous comprenons le fond de cette affaire : il est impossible que la société des hommes accepte en son sein un être humain qui se contente et se satisfait seulement d’exister, sans rien espérer, sans prévoir, sans tirer des plans sur la comète, sans interpréter :
« Henny     - « Quelqu’un est assis la tête baissée : est-il triste ?
  Elisabeth - Non, il est simplement assis la tête baissée.
-  Quelqu’un sursaute : se sent-il coupable ?
-  Non, il sursaute simplement.
-  Deux personnes restent assises sans se regarder ni s’adresser la parole ; sont-elles fâchées l’une contre l’autre ?
-  Non, elles sont simplement assises sans se regarder ni s’adresser la parole.
-  Quelqu’un frappe sur la table ; est-ce pour imposer sa volonté ?
-  Ne peut-il simplement frapper sur la table ? » 

Ce dialogue extrait du livre de Peter Handke : « Chevauchée sur le lac de Constance » décrit exactement de « l’impossible humain », notre incapacité chronique à exister sans décrypter, ou plutôt sans adhérer à la croyance qu’il n’y a rien dans le monde que des signes à décrypter. Il faut qu’une tête baissée exprime la tristesse, un poing sur la table de la colère, etc. Et Meursault, comme Elisabeth se refuse à jouer cette comédie de l’interprétation. Parce qu’autrement….Autrement quoi ? Autrement nous sommes voués à une existence littérale, dénuée de sens, d’avenir, de perspective, d’histoire, de légende.
Le juré 8 est moins existentialiste que sceptique, en apparence. Il explore cette limite, ou plutôt ce no man’s land qui finalement, par son étendue, nous interdit de passer du réel au vrai. De la possession réelle d’un couteau à cran d’arrêt par l’adolescent à la vérité de l’accusation selon laquelle il est l’arme du crime, il y a une marge qu’aucun esprit rigoureux ne peut délibérément franchir facilement, parce que d’autres couteaux similaires existent. De la vérité de l’argument constitué par le nombre de témoignages, il est impossible de déduire qu’ils décrivent la réalité puisque le vieux monsieur ne peut avoir entendu l’adolescent crier avec le bruit de la rame qui passait. De ceci qu’il y ait une réalité il n’est aucunement envisageable d’en conclure qu’il y ait une vérité. C’est bien l’esprit de conclusion qu’il s’agit de réfuter.
En tant qu’architecte, le juré 8 connaît la différence entre le plan d’une maison et une maison réelle. Il ne cesse de resituer le débat à sa véritable hauteur : celle des choses et non des mots, car les mots tournent en rond et c’est exactement cette systématicité qui à plusieurs reprises est mise à nu dans les débats. Les déclarations et les témoignages ne sont qu’ « une façon de parler », mais le problème vient de ce qu’ici un adolescent pourrait être la victime de ce qui n’est qu’une façon de parler, c’est-à-dire de ce fond de condamnation implicite et larvée contenu dans le flou des formulations que nous utilisons. 
Quand par exemple, le juré 10, raciste, use à toute occasion de l’expression: « voyez ce que je veux dire ! », on voit très bien malheureusement ce qu’il veut dire, à savoir qu’un portoricain, né dans un milieu violent et une banlieue « à risques », ne peut « évidemment » qu’avoir tué son père, mais cette conclusion aussi hâtive que fondée sur des présupposés identitaires et génétiques absurdes et intenables ne peut contaminer une autre personne qu’en empruntant les voies inavouables et détournées de l’œillade complice, du coup de coude discrètement adressé au voisin comme « signe » de reconnaissance. Ce sont ces signes et surtout ce fond de préjugé à partir duquel ils sont émis qui constituent sans aucun doute la couche de bêtise et de conviction (mais c’est un pléonasme) la plus profonde qu’il est question ici de fissurer et c’est bien ce que le juré 8 réussira à faire.
Nous pouvons également passer au crible de cette défiance à l’égard de la langue le témoignage du vieux monsieur qui a dit qu’il avait mis quinze secondes à aller à la porte de son appartement. Le juré 3 affirme qu’il a dit « vingt secondes ». Contredit par d’autres jurés, il hurle : « Allons, allons, c’est un vieillard, il confond tout, il ne peut rien affirmer du tout », mais il se rend compte trop tard du fait que c’est exactement ce que veut démontrer le juré 8. « 15 secondes », c’est une façon de parler, mais ce n’est pas la réalité du temps écoulé, parce qu’il ne peut pas se déplacer aussi vite. Le vieux monsieur ne ment pas mais, comme chacun de nous, il utilise des mots pour décrire des faits. Son témoignage n’est donc pas moins à relativiser que la totalité des énoncés linguistiques, lesquels sont pris dans un effet de caricature inhérent à leur statut même de discours.
C’est sur ce point que nous réalisons la puissance de démonstration des jurés ne croyant pas à la culpabilité de l’accusé. Leur but n’est pas de prouver que l’adolescent n’a pas dévalé les escaliers après avoir tué son père mais seulement que le vieux monsieur n’a pas pu mettre 15 s à ouvrir la porte. La culpabilité de l’accusé repose sur des liens tissés entre des faits mais ces micro-évènements n’ont pas pu se réaliser dans le courant de cette dynamique tout simplement parce que ce n’est jamais de cette façon qu’ils s’effectuent. Un fait « a lieu » d’abord et seulement « physiquement », en soi. Le meurtre commis par Meursault s’accomplit dans la chair des évènements. De fait, il y a de la chaleur, de la sueur, de la peur, du bruit, de la lumière, etc. Et c’est seulement après coup que l’on peut dire qu’un homme en a tué un autre, a fortiori qu’il a eu l’intention de le faire. C’est déjà de l’interprétation. 

De la même façon l’énoncé : « l’adolescent a descendu les escaliers après avoir tué son père » est une interprétation qui finalement tient davantage du présupposé dont on part que de la conclusion à laquelle nous serions amenés par les faits. Les liens impliqués par l’accusation restent à faire alors que les faits sont « là ». Il ne sont que « là », dans leur évidente, mutique et irrécusable émergence. Ce qui s’est passé, en tant que produit, réel, n’est pas objectivement dicible. Il ne le sera qu’au prix d’une déformation, d’une globalisation, d’une généralisation. Selon Aristote, « il n’y a de science que du général d’existence que du particulier », et c’est finalement tout ce qui explique l’utilisation par le juré 8, lors de son dialogue avec le 12, du terme de « savoir (scio, science) :
«    -    Vous savez ?
-       Mais qui peut savoir ces choses là ?
-       C’est ce que je dis ! »
Aucune sentence de mort ne peut être prononcée à partir d’une autre position que celle de la certitude de la culpabilité, ce qui implique une absolue transparence des faits au discours les relatant, mais cette transparence ne peut exister, en aucune manière, pour quelque affaire que ce soit. Comme il n’y a de science que du général et d’existence du particulier, jamais la science ne pourra exprimer la réalité singulière de l’événement que fut le crime. L’application de la justice est structurellement impossible tant qu’elle prétend soumettre des faits (spécifiques) à des lois (générales). Finalement, il ne devrait exister dans les affaires de justice que des verdicts faisant jurisprudence, à cette différence fondamentale près que cette jurisprudence serait perpétuellement à réinventer (dans la jurisprudence, le cas est tellement nouveau que les juges doivent improviser leur décision car le code pénal ne répond pas à la « demande », à la complexité de l’affaire à trancher).
De ce point de vue, aucune image n’est plus éclairante que celle du juré 3 mis en minorité à la toute fin du film et jetant sur la table le portefeuille contenant ses notes :
-       « L’affaire est là toute entière ! »
La photo de son fils s’extrait alors de son étui, lui donnant raison à son insu. L’affaire est là, en effet, soit la difficulté de traiter un cas sans y projeter sa propre histoire, sans faire des liens, des généralités abusives et iniques. Tout homme veut « savoir », mais pour savoir, il faut s’extraire des contingences et des circonstances propres à un événement. Il faut découvrir des lois valant pour tout lieu et tout temps mais on court dés lors le risque d’induire et non de déduire, de donner à une interprétation « force de loi » et de soumettre ainsi une communauté à des conceptions erronées. Que se passerait-il s’il n’existait en réalité que des cas faisant exception à la loi, que des faits impossibles à soumettre à des généralités, que des points remarquables irréductibles aux tentatives de leur classification en « lieux communs » ? N’est-ce pas pourtant l’exacte situation dans laquelle nous nous trouvons ? Vivons-nous autrement qu’en faisant semblant de réduire ce qui se produit « comme jamais » à des formulations qui nous permettent de les interpréter comme des routines se déroulant « comme toujours » ? Il ne faut pas se laisser tromper par l’apparente indifférence de l’étranger de Camus. Il dit souvent que les choses se produisent « comme ça », mais c’est parce qu’il se refuse à les juger, et plus encore à les généraliser, à les caricaturer par des mots ou des opinions. Il existe une bêtise généralisatrice propre aux mots (stigmatisation, assimilation, jugement, condamnation) et une capacité d’un certain usage des mots propre à contrecarrer cette bêtise : c‘est celui de l’écriture poétique et littéraire, celui des réflexions de Meursault en prison avant son exécution. Le juré 8 accomplit ce tour de force d’imposer à l’occasion des délibérations préalables au jugement d’un homme cette dimension pure, neutre et exacte d’une langue désamorçant un à un tous les ressorts de la bêtise propres aux mots.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire