mercredi 15 mai 2019

Lettre à Ménécée d'Epicure - Introduction et explication linéaire (1)


Introduction
                 a) La vie d’Epicure
Epicure est né en 341 avant JC dans l’île de Samos, une colonie athénienne au large de la Turquie actuelle. Contrairement à ses prédécesseurs Platon et Aristote, il est d’un milieu modeste. Son père était cultivateur et instituteur. Sa mère accomplissait des rites propitiatoires à la demande des particuliers. Il fait l’équivalent de son service militaire (éphébie) à Athènes (323 – 321 avant JC). Pendant ce temps, sa famille est chassée par les Samiens qui profitent du chaos provoqué par la mort d’Alexandre pour expulser les colons athéniens. Il rejoint les siens à Colophon, ville de la côte d’Asie Mineure. Epicure est alors confronté à la pauvreté ainsi qu’à la maladie. On peut penser que le caractère matérialiste de sa philosophie s’explique à la fois par sa rencontre avec Nausiphane, disciple de Démocrite d’Abdère (5e/6e siècle avant JC), mais aussi par sa vie qui ne s’est pas  déroulée sans heurts ni difficultés. Si la philosophie s’impose à lui comme une pratique thérapeutique plutôt que comme un sujet d’étude théorique, c’est parce que la pensée n’a jamais été appréhendée par lui comme loisir mais comme urgence à trouver le bonheur de la façon la plus claire et la plus immédiate possible

On sait qu’il tenta d’ouvrir une école à Mytilène, dans l’île de Lesbos mais il resta si peu de temps (à peine un an) que tout laisse à penser qu’il fut mal reçu à cause du caractère matérialiste de ses thèses. Il s’installe alors à Athènes avec ses disciples dans un jardin qui se situe au nord-ouest de la ville et dans lequel il accueille aussi bien des esclaves que des prostituées, ce qui, pour l’époque en ce lieu, était pour le moins inhabituel. Il mourut en 270 avant JC à 72 ans.
Epicure a la réputation d’avoir écrit de nombreux traités. Malheureusement, nous n’avons retrouvé que peu de traces de cette œuvre : trois lettres quelques maximes et un traité de la nature très abîmé dont seules quelques passages sont lisibles. Dans la Lettre à Ménécée, Epicure expose à l’un de ses disciples, Ménécée les principes qui lui permettront de jouir du bonheur.
                        b) Le matérialisme antique
                                            
Ce n’est pas un hasard si c’est à la philosophie d’Epicure que Marx consacra sa thèse d’Université, car il peut être considéré avec Démocrite et avec Le poète latin Lucrèce comme l’un des fondateurs de ce mouvement philosophique. En quoi consiste le matérialisme d’Epicure ?
En premier lieu, il faut se représenter l’Univers comme une multiplicité infinie d’atomes qui ne cessent jamais de se mouvoir dans le vide. Il n’existe pas d’élément ni de chose ni d’être vivant qui puisse être constitué d’une autre substance que celle de cet assemblage provisoire et accidentel d’atomes, pas même les Dieux (sauf que, pour eux, l’assemblage de particules n’est pas provisoire). Le premier principe de cette physique d’Epicure est le suivant : « rien ne naît de rien », c’est-à-dire qu’il n’existe pas de création pure ou « spontanée ». Par conséquent, « rien » ne meurt jamais non plus : il faut bien comprendre que par ce « rien », ce n’est pas à tel ou tel être  qu’il faut penser mais aux atomes qui le constituent. Que signifie « mourir », en ce cas ? Dans la dispersion des atomes qui nous ont constitué pendant un temps limité et qui vont désormais contribué à de nouveaux assemblages. La fameuse phrase de Lavoisier (1743 - 1794) s’applique donc parfaitement à la Physique d’Epicure : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Il n’est pas d’exemple d’autre école de Philosophie antique qui ait accordé autant d’importance au hasard dans leur doctrine, car les assemblages d’atomes se font « au petit bonheur la chance » et aucun destin, aucune prédétermination, aucune volonté divine ne décide ni n’influence quoi que ce soit.
Nous pouvons mesurer la place cruciale du hasard dans la physique d’Epicure en énumérant les causes du mouvement des atomes : Les atomes s’assemblent d’abord du fait de leur pesanteur (cette propriété est aujourd’hui totalement réfutée par la Physique – Epicure est donc moins visionnaire que Démocrite qui, lui, ne s’était pas trompé sur ce point : la pesanteur consiste dans un rapport entre des corps mais ne saurait constituer la qualité propre d’un corps en particulier). Les atomes se conglomèrent également en fonction de leurs chocs. Enfin, il est question d’une « déviation » de l’atome, et ce dernier point est vraiment fondamental, pour deux raisons : d’abord cette déclinaison ou en d’autre termes, cette fluctuation imprévisible de l’atome qui lui fait emprunter une autre trajectoire que celle qui était attendue impose la conception d’un univers dans lequel rien ne peut être déterminé à l’avance. On sait que rien ne naît de rien mais ce n’est pas pour autant que tout serait déductible de ce qui le précède. Il y a de la liberté dans l’univers parce qu’il y a de la déviation dans la course des atomes, lesquels ne s’assemblent qu’au gré de ce hasard. En second lieu, l’existence de ce « clinamen » (c’est le terme utilisé par Lucrèce pour désigner cette déviation) se voit aujourd’hui confirmée, ou du moins, confortée par la physique quantique, notamment par le principe d’indétermination de Heisenberg. La paternité de ce clinamen pose néanmoins question car ce sont des témoignages (ceux de Lucrèce et de Diogène d’Oenoanda) qui l’attribuent à Epicure plutôt que l’examen strict de son œuvre dans laquelle nous ne trouvons aucune référence. En même temps, il serait impossible de saisir l’essentiel de l’Epicurisme, notamment dans tout ce qui le distingue du Stoïcisme, sans l’efficience de ce clinamen.
Pour Epicure, l’âme est elle aussi corporelle (on mesure l’opposition radicale avec Platon et Aristote sur ce point). Les atomes qui la composent sont simplement plus subtils que ceux de notre chair. Quand nous voyons quelque chose, certains atomes de cette chose pénètrent en nous de quelque manière et nous affectent. Rien ne se produit, pas mêmes les pensées, les impressions, les représentations ou les songes autrement que par le biais de ces chocs d’atomes, lesquels sont constamment en mouvement. Le sentiment que nous avons de la stabilité des choses ou de certains états ne vient donc que de la répétition, car jamais l’univers, voire les univers ne s’effectuent dans des instants identiques. Rien ne saurait être dit purement « mental », si par ce terme, nous désignons des opérations de pure pensée, c’est-à-dire immatérielles. Qu’en est-il du souvenir alors ? Lucrèce répond qu’un homme peut avoir une disposition physique, c’est-à-dire un composé de vide et d’atomes qui le prédispose à recevoir des impressions subtiles de la scène qu’il a vécu précédemment. Ce que notre âme conçoit n’est pas mental mais plus subtilement physique que la plupart des chocs habituels sur le fond desquels se constitue le flux de la réalité.
Sur la plupart des théories défendues à son époque, Epicure a adopté (parfois assez violemment) des positions résolument contraires, mais c’est probablement par rapport à la question de la finalité qu’il défend une perspective vraiment  déstabilisante pour ses contemporains car il ne saurait exister selon lui aucun but à l’existence de l’univers, voire des univers (car Epicure soutient l’existence d’une infinité de mondes). En un sens, il ne s’agit pourtant que de la conséquence la plus logique du principe affirmé dés le départ : si rien ne naît de rien, les univers n’ont pas de commencement et nous ne voyons pas comment nous pourrions assigner un sens ou une finalité à ce qui n’a pas été créé. Les Dieux existent bel et bien pour Epicure mais ils ne se soucient aucunement des hommes. Ils ne sont ni plus ni moins que les produits du hasard mais surpassent tous les autres assemblages d’atomes, notamment par la pérennité de leur combinaison. Les Dieux valent dans l’univers à titre de modèle parce qu’ils jouissent d’une autarcie vers laquelle nous devons orienter nos efforts mais il est totalement inutile que nous leur adressions des prières ou des rites.
Enfin le matérialisme d’Épicure se caractérise par son caractère désanthropocentré. Dans ce chaos d’atomes en mouvement constant, nous n’avons pas d’autre alternative que celle de faire ce que nous « pouvons », sans nous soucier de la reconnaissance de nos prochains, pas davantage que de la gloire ou du destin de l’homme dans l’Univers car celui-ci ne jouit d’aucun privilège par rapport aux autres assemblages d’atomes. Nous n’avons pas d’autres règles à suivre que celle de nous éloigner de la douleur et de tendre vers le plaisir sans jamais nous tromper sur la véritable nature de ce dernier, laquelle consiste dans l’ataraxie, l’absence de trouble. En même temps, cette attitude nous garantit le bonheur. L’action politique est donc aux antipodes des préoccupations d’Epicure comme sa vie et son enseignement le prouvent. Loin de l’Agora, dans une époque politiquement très troublée, Epicure soutiendra toujours qu’il convient de « cacher sa vie » si l’on veut obtenir le bonheur.
c) Explication linéaire
§1 :   Une fois que l’on a saisi les grandes lignes du matérialisme d’Epicure, on mesure à quel point sa philosophie ne peut se concevoir comme une « théorie » ni même une discipline intellectuelle ou une matière abstraite. Elle est une médecine de l’âme. On ne pratique pas la philosophie pour être plus sage ou plus savant mais pour se défaire des fausses croyances, des préjugés qui finalement nous empoisonnent la vie et atteindre ainsi une tranquillité apaisante, un bonheur authentique et simple. C’est la raison pour laquelle la lettre à Ménécée suit un plan d’exposition qui correspond exactement à son contenu, soit le « tetrapharmakos » (« quadruple remède ») :
-  Les Dieux ne sont pas à craindre
-  La mort n’est pas à craindre
-  On peut atteindre le bonheur
-  On peut supporter la douleur
Si la philosophie est une médecine dont le but est d’atteindre une bonne santé pour le corps et pour l’âme (laquelle est aussi matérielle que le corps), remettre à plus tard de philosopher revient à remettre à plus tard le moment d’être heureux. Dans le dialogue de Platon, le Gorgias, Calliclès reproche, en ces termes, à Socrate, de continuer à faire de la philosophie à son âge :
« La philosophie, oui bien sur, Socrate est une chose charmante, à condition de s’y attacher modérément, quand on est jeune ; mais si on passe plus de temps qu’il ne faut à philosopher, c’est une ruine pour l’homme. Aussi doué qu’on soit, si on continue à faire de la philosophie, alors qu’on a passé l’âge, on devient obligatoirement ignorant de tout ce que l’on doit connaître pour être un homme de bien, un homme bien vu. Pourquoi ? Parce que petit à petit on devient ignorant des lois en vigueur dans sa propre cité, on ne connaît plus les formules dont les hommes doivent se servir pour traiter entre eux et pouvoir conclure des affaires privées et des contrats publics, on n’a plus l’expérience des plaisirs et passions humaines, enfin, pour le dire en un mot, on ne sait plus du tout ce que sont les façons de vivre des hommes. Et s’il arrive qu’on soit impliqué dans une affaire privée ou publique, on s’ y rend ridicules à son tour. […]
Faire de la philosophie c’est un bien dès qu’il s’agit de s’y former ; oui philosopher, quand on est adolescent, ce n’est pas une vilaine chose, mais quand un homme, déjà assez avancé en âge, en est encore à philosopher, cela devient, Socrate, une chose ridicule. Aussi quand je me trouve, Socrate, en face d’hommes qui philosophaillent, j’éprouve exactement le même sentiment qu’en face de gens qui baillent et qui s’expriment comme des enfants. Oui, quand je vois un enfant, qui encore l’âge de parler comme cela, en baillant avec une petite voix, cela me fait plaisir, c’est charmant, on y reconnaît l’enfant d’un homme libre, car cette façon de parler convient parfaitement à son âge. En revanche, quand j’entends un petit enfant s’exprimer avec netteté, je trouve cela choquant, c’est une façon de parler qui fait mal aux oreilles et qui pour moi est la marque d’une condition d’esclave. De même, si j’entends un homme qui baille et si je le vois jouer comme un enfant, c’est ridicule, c’est indigne d’un homme et cela mérite des coups.
Or, c’est exactement la même chose que j’éprouve en face de gens qui philosophaillent. […] si c’est un homme d’un certain âge que je vois en train de faire de la philosophie, un homme qui n’arrive pas a s’en débarrasser, a mon avis Socrate, cet homme là ne mérite que des coups. C’est ce que je disais tout à l’heure, cet homme aussi doué soit il, ne pourra jamais être autre chose qu’un sous homme, qui cherche à fuir le centre de la cité, la place des débats publics […]. Cet homme s’en trouvera écarté pour le reste de sa vie, une vie qu’il passera à chuchoter dans son coin avec trois ou quatre jeunes gens, sans jamais proférer la moindre parole, décisive, efficace. »
Même si cette conception infantilisante de la philosophie remonte à plus d’un siècle par rapport à cette lettre, elle nous permet de nous faire une idée de l’état d’esprit de certains citoyens grecs à l’égard de sa pratique. Elle est d’autant plus intéressante que si Platon considérait la philosophie comme une réflexion suffisamment fondamentale pour s’appliquer aussi voire surtout à la question de la politique (Platon a été suffisamment bouleversé par la mort de Socrate exécuté par Athènes pour donner à son œuvre une orientation politique notamment dans la République ») Epicure, au contraire, a toujours insisté pour détacher la question de la cité et des lois de la vraie philosophie. On ne peut être heureux qu’en cachant sa vie, c’est-à-dire qu’en se désintéressant radicalement de son statut de citoyen. Ce n’est pas la sphère, le milieu authentique de nos actions. Pour Calliclès, la philosophie est totalement éloignée de la seule attitude qui convienne vraiment à tout homme libre: l’action politique. Il adresse ainsi une forme d’avertissement à Socrate : ce que tu fais est indigne d’un homme mûr et tu ne mérites que des coups. La philosophie se voit rejetée, à titre de discipline purement verbale ou contemplative, au rang d’entraînement à la parole. Lui accorder un statut supérieur ainsi qu’une durée dépassant de l’enfance, c’est s’obstiner à discutailler sans fin sur des sujets qui n’en valent pas la peine : l’âme, la vertu, la justice, etc.
Calliclès s’oppose ainsi à la conception Socratique d’une philosophie visant à « se connaître soi-même ». Il va de soi qu’Épicure serait en désaccord total avec Calliclès, mais il ne s’accorde pas entièrement pour autant avec la définition de la philosophie donnée par Socrate. L’exercice de la Philosophie n’a pas d’autre finalité que thérapeutique : cela nous fait du bien et par « bien », il s’agit de comprendre que cela nous procure du plaisir. Pour Socrate, l’âme n’est pas corporelle, contrairement à Epicure. L’exercice de la philosophie est donc bel et bien une médecine et l’on ne peut concevoir qu’une personne sensée remette à plus tard le moment de se sentir bien.
Il n’y a pas d’âge qui conviendrait plus qu’un autre à être heureux, tout simplement parce que le bonheur décrit une forme d’acceptation de ce que l’on est à l’instant où on l’est, à savoir à l’instant présent. Si être heureux revient finalement à se satisfaire d’être, on ne voit vraiment pas comment il pourrait se limiter à une certaine époque de notre vie puisque nous sommes tout le temps de notre vie. Il n’existe donc pas d’instant de notre vie qui serait plus propice qu’un autre. Ce qui nous manque, lorsque nous ne sommes pas heureux, ce n’est pas vraiment « quelque chose », c’est seulement la réalisation que rien, jamais ne manque à notre bonheur. Celui-ci ne décrit donc pas tant l’accession à une nouvelle condition que la compréhension qu’il n’y a rien à craindre: ni des Dieux, ni de la mort, ni de la douleur.

L’un des aspects les plus polémiques de l’épicurisme réside probablement dans le rejet de la Paideia, c’est-à-dire de l’éducation visant à l’excellence de l’enfant. Il faut transmettre à l’élève l’idéal de vertu (« arété », excellence en grec) notamment par l’étude des textes anciens comme l’Iliade et l’Odyssée, chaque héros exaltant une qualité propre. Epicure est aux antipodes d’une telle conception de la pédagogie : la seule chose qui vaille dans l’accompagnement de l’enfant est de lui donner les moyens de réaliser le bonheur, c’est pourquoi la philosophie compte davantage que l’étude des textes car elle consiste dans une médecine qui nous éloigne des croyances dommageables et génératrices de craintes.

Avoir été heureux une fois, c’est, d’une certaine manière, disposer du moyen d’être heureux toutes les fois par l’exercice volontaire du souvenir : c’est ainsi que nous pourrions résumer l’argument justifiant la pratique de la philosophie pour les personnes âgées. Il est en notre pouvoir de nous rappeler tous les instants de bonheur que nous avons vécu et ainsi de les vivre et les revivre autant de fois que nous le désirons. C’est ce que l’on appelle la réminiscence affective : nous sommes naturellement prédisposés au bonheur non seulement parce que vivre, en soi est un bonheur (il faut prendre littéralement l’expression : « joie de vivre »), mais aussi parce que le souvenir du plaisir donne du plaisir et c’est là une loi « physique ». Le vieillard qui se souvient du jeune homme qu’il fut et du plaisir qu’il éprouva jouit du plaisir de se le rappeler. Le jeune homme dont la vie est plus courte peut trouver dans l’exercice de la philosophie de quoi s’immuniser à l’avance contre les mauvais coups qu’il va éventuellement subir dans l’avenir. 
Finalement il n’existe que des occasions de nous réjouir de ce qui nous arrive, d’une part en nous souvenant maintenant de ce qu’il nous est arrivé de meilleur avant et d’autre part en nous préparant à l’avance à ne rien craindre de l’avenir tout simplement parce qu’il n’y a en réalité pas de quoi avoir peur dans la plupart des sujets de terreur de la foule. « Souviens-toi du bien et prépare toi toujours au meilleur ! » : ceci pourrait être apparaître comme une maxime naïvement optimiste, mais elle repose sur une éthique du plaisir très matérialiste. Que nous agissions bien, c’est ce dont nous pouvons acquérir la certitude en étant bien. Le rapport de la vertu à la joie s’inverse par rapport à d’autres philosophies : ce n’est pas parce que j’agis bien que je me sens bien, c’est parce que je me sens bien que j’agis bien. Nous pouvons nous appuyer sur la sensation de plaisir comme sur le critère indépassable légitimant notre action. Ce qu’il faut néanmoins prendre en compte ici, comme cela sera précisé dans la lettre, c’est que ce plaisir définit finalement plutôt le bonheur (ataraxie : absence de trouble – Être heureux, c’est être suffisamment avisé pour faire la part des vrais plaisirs, bons par eux-mêmes et des plaisirs dont l’addiction provoque des troubles et des désagréments).
On mesure ainsi la différence considérable par rapport à la philosophie d’Aristote alors même que les deux auteurs pourraient s’entendre sur la thèse suivante : le bonheur est le souverain bien (ce terme désigne ce qui est digne d’être recherché pour lui-même, non pas en tant que moyen mais en tant que seule finalité authentique). Aristote ne conçoit pas d’autre bonheur que vertueux, alors qu’Epicure ne définit le bonheur que dans les termes matérialistes et concrets du plaisir, de l’absence de troubles. On est heureux quand on parvient à ne plus souffrir et cette ataraxie qui passe par la sélection des désirs impose aussi que l’on est désamorcé tous les faux motifs de crainte qui agite l’opinion.
§ 2 et 3 :   Epicure se comporte ici littéralement comme un médecin qui prescrirait à son patient une ordonnance pour un remède : le tetrapharmakos. Il n’est rien de plus souhaitable pour un homme que de bien vivre (être heureux). Et cette condition s’obtient en ne se trompant pas sur la nature de trois réalités sur lesquelles nous cristallisons quantité d’idées reçues fausses : les Dieux, la mort et la douleur.
Epicure n’est pas athée. Il a une conception matérialiste des Dieux, lesquels ne sont pas davantage, pour lui,  de « purs esprits » que des êtres supranaturels qui n’existeraient que dans les nuées. Ils sont composés d’atomes mais contrairement à nous ces assemblages dans lesquels ils consistent sont éternels. Jean Salem, commentateur de l’œuvre d’Epicure, explique qu’ils sont « les plus beaux fruits du hasard ». Finalement, on ne peut saisir ce qu’Epicure veut signifier quand il évoque leur immortalité et leur béatitude qu’à la condition de relier ces deux qualités à celle de la plus parfaite autarcie. Les Dieux sont finalement et essentiellement « auto-suffisants » et c’est en ce sens qu’ils ne doivent valoir dans notre existence qu’à titre de modèles, mais sûrement pas d’interlocuteurs (la prière et les rites sont parfaitement inutiles pour Épicure) et encore moins de créateurs (cette idée ne verra le jour qu’avec le judaïsme et le monothéisme).
Les dieux sont heureux et immortels. Si la configuration provisoire et corruptible d’atomes dans laquelle nous, humains, consistons rend absolument impossible notre immortalité, nous pouvons, par contre, rivaliser avec les Dieux en concentrant nos efforts vers l’autarcie, c’est-à-dire en nous efforçant de satisfaire exclusivement les désirs les plus simples et les plus nécessaires, sans nous rendre dépendant d’autres choses. Les Dieux ont toujours existé, sans quoi nous n’en évoquerions même pas l’idée. « La connaissance que nous en avons est évidente ». Il faut bien distinguer ici ce qu’Épicure appelle « notions » ou « prénotions » (en grec : prolepsis) et les fausses présomptions de la foule. Que les dieux « soient » est une certitude, c’est une prénotion, ou une intuition fondée sur l’évidence de leur existence matérielle, mais par contre, qu’ils se soucient de nous et entreprennent de punir les hommes méchants et de récompenser les vertueux est totalement illusoire. Le qualificatif utilisé par Epicure est intéressant : cette croyance est « impie », car elle attribue aux dieux ce que nous aimerions qu’ils soient.

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