dimanche 12 janvier 2014

Explication du texte d'Alain: "Il y a l'avenir qui se fait..." (2)



      Descartes affirme qu’il « faut changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde » et c’est bien de cela dont il est question dans ce texte d’Alain, mais avec  cette nuance qu’ici l’auteur essaie de déterminer clairement les domaines pour lesquels il faut savoir « en rabattre » sur ses désirs et ceux dans lesquels au contraire, rien ne saurait se produire sans croyance, voire ceux à l’intérieur desquels la croyance est déjà un acte. La sagesse populaire regorge de dictons insistant sur l’importance de l’espérance, de la confiance pour venir à bout des tâches réputées les plus insurmontables : « A cœur vaillant, rien d’impossible », « il faut toujours espérer pour entreprendre. », etc. Mais en même temps, nous savons bien qu’il existe des réalités avec lesquelles il faut savoir composer. Comment pouvons-nous définir clairement les « situations » dans lesquelles il nous faut nous résigner à « ce qui est » et celles où l’espoir est une composante essentielle de ce qui advient ?
Si nous prêtons vraiment attention à toutes les nuances du texte, nous percevons qu’il n’est pas aussi tranchant ni affirmatif qu’il le semble à la première lecture. Alain s’exprime avec une grande netteté, son souci est vraiment d’établir des limites claires entre différents domaines pour éviter que nous commettions des confusions dans la direction de notre attitude. Mais en même temps, il n’est pas dupe de la véritable complexité de toutes ces notions qu’il prétend dénouer.

C’est bien ce que nous réalisons quand nous lisons : « l’avenir réel se compose des deux. » Cela laisse bien entendre que ceux dont il parlait précédemment n’étaient pas réels. Le propos d’Alain est moins ici de définir « ce qu’il y a » que de déterminer des attitudes humaines à l’égard de « ce qu’il y a ». Qu’il soit impossible d’aller sur la lune, c’est bien ce dont des siècles et des siècles d’existence humaine se sont convaincus jusqu’à ce que l’on soit capable de le faire. Qu’il soit possible de décomposer les molécules d’un corps ici pour le recomposer ailleurs, c’est ce qu’il nous est encore impossible de faire mais nous savons bien que nous en serons technologiquement capables. La téléportation n’est pas physiquement impossible. La distinction entre l’avenir qu’on fait et celui qui se fait est donc aussi claire que fausse: nous n’avons aucune idée des limites du progrès humain. On peut bien affirmer qu’il ne sert à rien de vouloir changer ce qu’on ne peut changer, la vérité est que nous ne savons pas exactement en quoi consiste ce que nous ne pouvons pas changer. La réalité c’est que nous devons aborder l’avenir avec ce mixte de possible et d’impossible par le biais duquel se constitue finalement notre attitude. Un homme trop résigné ne fait rien, un homme trop ambitieux s’active inutilement, la juste attitude est entre les deux, mais la détermination de la limite au-delà de laquelle il ne sert plus à rien d’espérer quelque chose n’est pas facile à tracer. Les évènements que nous pouvons changer et ceux que nous devons accepter ne se présentent pas d’emblée à nous tels qu’ils sont, ils changent à mesure que nous devenons, c’est donc à chaque instant de notre développement qu’il faudrait inlassablement redéfinir ces paramètres.
Le propos de l’auteur est moins de poser clairement des frontières entre des ordres de choses comme il fait semblant de le faire qu’entre des attitudes humaines. Au fur et à mesure que nous avançons dans ce passage, nous comprenons que le ton adopté par le philosophe est moins celui d’un savant qui nous dirait la vérité de ce qui est que celui d’un sage qui nous prescrit une attitude morale et cette attitude consiste à ne jamais perdre confiance dans le rapport que nous avons avec nous-mêmes et celui que nous avons avec les autres.

Alain procède en réduisant constamment le périmètre du champ de l’action décrite : du ciel au terrestre puis à l’humain mais la question qui se pose est celle de savoir dans quelle mesure, une fois parvenu au cercle le plus étroit : celui de l’homme, nous ne serions pas conduits à reconsidérer complètement la notion même d’action, voire de réalité, et cela avec une telle évidence qu’il nous faudrait dés lors réviser ce que nous affirmions pour les champs d’action précédents. Autrement dit, le fait que la confiance compte énormément dans les affaires humaines n’entrerait-il pas aussi en compte pour les « affaires non humaines » tout simplement parce que même là, bien que ce ne soit pas l’être humain qui agisse, c’est encore lui qui « observe ».
Alain affirme que dans l’ordre humain, la façon dont nous prenons les choses détermine les choses : si je pars du principe que je vais tomber, je tombe, si je ne crois pas à ce que je fais, je le fais mal. Tout est ici affaire d’engagement et d’interprétation. Nous avons fait l’expérience de la justesse d’une telle affirmation mais nous avons tous également ce réflexe d’en limiter l’amplitude, comme Alain en relativisant : « Mais il y a des choses où il ne sert à rien de croire »,  par exemple, la mort.
Dans le film « Matrix », nous voyons Néo, criblé de balles, se relever et combattre avec succès l’agent Smith. Cette scène se passe dans la matrice, c’est-à-dire dans une réalité virtuelle et informatique à laquelle l’humanité est « neuronalement » connectée. Morpheus avait averti Néo lors de sa « formation » en l’informant du fait que, le corps étant lié à l’esprit, mourir dans la matrice revenait à mourir dans la réalité. Cela signifie que si la scène dans laquelle nous pensons vivre est une mise en scène de notre mort, nous mourrons. Nous ne pouvons pas survivre à la séquence de stimulations de notre mort même si ces stimulations sont artificiellement orchestrées par un programme. Cela suppose donc qu’il existe, dans le présupposé scénaristique de ce film, une marge d’auto-persuasion à l’intérieur de laquelle je « meurs » parce qu’on me fait croire à ma mort.
Or, c’est précisément dans cette marge que Néo (parce qu’il est « l’Elu ») résiste à cette mise en scène, et se relève après avoir été criblé de balles. Lorsque nous assistons à des films dont l’action est particulièrement romancée, nous avons souvent une réaction de rejet en affirmant que cela ne se produirait pas dans la réalité, mais c’est justement ce genre de remarques qu’il est impossible de faire sur ce film puisque nous ne sommes pas dans la réalité (mais la réalité serait-elle autre chose finalement qu’un effet de croyance ?). Trinity avoue à Néo qu’elle est amoureuse de lui et cela lui donne la force de vivre « au-delà de sa mort » : aucun film de qualité ne pourrait oser mettre en scène une fin aussi « kitsch », mais ici nous pouvons parce que nous nous situons dans cette zone de stimulation neuronale au sein de laquelle nous enregistrons des signes en les interprétant comme réels.
Ce dernier point est très important et c’est bien d’autosuggestion dont nous parle Alain dans la dernière partie du texte : il est nécessaire de croire que l’on peut réussir pour réussir. Matrix explore cette part d’autosuggestion en allant très loin : vivre, est-ce autre chose que croire que l’on vit ? Dans un premier temps, le film insiste sur tout ce que ce que la réponse négative à cette question induit de conditionnement possible : si nous ne vivons que pour autant que nous avons l’impression de vivre, on peut donc nous faire croire n’importe quoi. La matrice est une machine à faire croire aux hommes qu’ils vivent ceci ou cela. Mais les rebelles se sont déconnectés de ce programme de conditionnement et ils s’y réintroduisent de leur plein gré, en créant des dysfonctionnements dans le programme. Si vivre est une croyance, je vivrai d’autant plus réellement que je vivrai « en y croyant », mais nous comprenons bien que nous sommes passés ici à un autre sens de la croyance. Il ne s’agit plus de croire à quelque chose, mais d’y croire. La matrice fait croire à Néo qu’il est mort mais si l’on est assez fort pour résister à ce conditionnement, si l’on croit suffisamment en soi pour ne pas se laisser imposer de l’extérieur quelques fausses impressions que ce soit, on ne meurt pas. Nous avons tous entendu parler de ces personnes en fin de vie qui parviennent à retarder de leur propre mouvement l’instant de la mort clinique pour voir une personne qui leur est très liée affectivement. Ce n’est pas là une question de « mental », c’est même tout le contraire de cela : ce n’est pas mon esprit qui veut survivre à mon corps, c’est toute la complexité d’un phénomène qui est à la fois du corps et du mental, et c’est justement ça : croire. Là, en effet, je fais le beau temps et l’orage.
Morpheus a raison de dire que nous mourrons réellement dans la matrice parce que l’esprit et le corps ne font qu’un, mais c’est exactement pour cela aussi que l’on peut ne pas mourir dans la matrice quand elle nous fait croire qu’on meurt. Que vivre soit un effet de croyance, c’est ce que l’on peut aborder comme manifestation du pire conditionnement qui soit mais aussi comme l’affirmation d’une liberté proprement infinie. Tant que « j’aurai la foi », je vivrai. Par « avoir la foi », il ne faut pas nécessairement entendre la foi religieuse mais plutôt l’implication, l’énergie vitale que nous dépensons. Je peux bien croire que je ne suis rien, je serai, pour le moins, cette énergie de me prendre pour rien et ce n’est pas rien. Il n’est pas possible de détacher notre existence de cette dimension au sein de laquelle vivre loin d’être une réalité clinique est une dépense énergétique, un « élan », un effort pour persévérer dans l’être. Vivre, c’est croire qu’on vit, par quoi vivre est une illusion, mais alors plus je croirai que je vis et plus je vivrai, et cela n’est pas une illusion.

Une telle affirmation se heurte à certaines évidences de bon sens : si quelqu’un me tire dessus à plusieurs reprises, je vais bien mourir et cela ne dépendra pas de moi, parce que je ne suis pas dans la matrice. Mais nous savons bien aussi que telles blessures qui pour telle personne occasionneraient une mort très rapide mettront un peu plus de temps à provoquer le décès chez tel « autre » et cela suffit à faire signe de la nature tout-à-fait particulière de l’effort pour persévérer dans son être en lequel chacun de nous consiste. En d’autres termes, que je meure trois secondes après avoir été touché ou une minute n’est pas sans avoir quelque rapport avec le fait que je sois celui que je suis, car ce qui s’exprime dans ces cinquante sept secondes de différence, c’est la puissance d’ancrage à la vie dans laquelle je consiste et il ne serait pas crédible ici de prétendre que cet ancrage est d’inspiration romantique ou mystique, ne serait-ce que parce qu’il est calculable, quantifiable.
Alain donne à ce passage une dynamique réductrice visant à délimiter le « territoire » à l’intérieur duquel nous pourrions lâcher la bride, donner toute sa pleine et libre amplitude à la confiance, c’est-à-dire finalement nous fier totalement et exclusivement à elle, mais la répétition du terme n’est pas innocente ici : si c’est bien à l’action de « se fier » dont il est question, la confiance n’est-elle pas déjà dans l’action avant d’être (à elle-même) son propre objet ? Nous n’avons pas à nous fier parfois à ce que nous croyons et, sur d’autres sujets, à d’autres occasions, à ce que nous savons, car il y a dans la croyance l’expression la plus simple, la plus juste et la plus irréductible de ce que le fait d’être implique. Notre rapport à l’existence n’est pas celui, objectif, du savoir, mais celui subjectif, de la croyance. Et c’est bien là tout le sens de cette affirmation de Kierkegaard :

« Il s’agit de trouver une vérité qui en soit une pour moi, de trouver l’idée pour laquelle je veux vivre ou mourir…Quel profit pour moi d’une vérité qui se dresserait nue et froide, productrice plutôt d’un grand frisson d’angoisse que d’une confiance qui s’abandonne ? Certes, je ne veux pas le nier, j’admets encore un impératif de la connaissance et qu’en vertu d’un tel impératif on puisse agir sur les hommes, mais il faut alors que je l’absorbe vivant et c’est cela à mes yeux l’essentiel. C’est de cela que mon âme a soif comme les déserts d’Afrique aspirent après l’eau…c’est là ce qui me manque pour mener une vie pleinement humaine et pas seulement bornée au connaître, afin d’en arriver par là à baser ma pensée sur quelque chose non pas d’objectif, qui n’est pas moi, mais qui tienne aux plus profondes racines de ma vie, par quoi je sois comme greffé sur le divin et qui s’y attache, même si le monde croulait. »
 Kierkegaard (1813 - 1855) est un philosophe danois qui s’est toujours exprimé contre le présupposé de la supériorité de la connaissance sur la vie. Il ne sert à rien d’être cultivé si nous n’intégrons pas ce que nous savons au déroulement de notre existence, c’est-à-dire si nous ne le « vivons » pas. Cela ne signifie pas du tout qu’il soit nécessaire de prendre parti en toutes occasions mais d’intégrer les connaissances acquises à notre ressenti. En tout fidèle, quel que soit sa religion, il serait intéressant de faire la part, dans l’expérience même de son adhésion à une confession, de ce qu’il répète et de ce qu’il vit. Tant que nous répétons les enseignements d’une doctrine que nous avons simplement apprise par cœur, nous sommes des « pratiquants » mais la foi elle suppose un engagement profond qui repose sur l’authenticité d’une expérience vécue.
Cette position contredit la classification trop « commode » d’Alain. Ce n’est pas seulement dans l’ordre humain que nous faisons le beau temps et l’orage mais à tout moment et dans tout domaine car nous ne vivrions pas cet instant même si nous n’y croyions pas. Cela signifie que même s’il se produit dans le présent de ce monde là une multitude d’évènements auquel je n’adhère aucunement voire dont je déplore le contenu de souffrance, de terreur, de mépris, il existe néanmoins en moi quelque chose qui y consens, voire qui y trouve suffisamment de justesse et de confort pour y séjourner, c’est précisément « ma » vie, dans son acception la plus physique, la plus exclusivement organique.
                      Nous avons tous entendu poser la question : « A qui se fier ? » ou bien « à quoi ? »  Si nous lui accordions un peu plus d’importance, nous percevrions, dans la question de cette confiance,  la manifestation d’une ouverture, de ce que Kierkegaard appelle une « greffe sur le divin» comme si finalement c’était la seule question qui vaille. Il ne s’agit pas tant pour nous de savoir qui nous sommes que d’éprouver la puissance de ce en quoi nous croyons car c’est bel et bien cela que nous sommes. Toute la difficulté réside cependant dans le fait que nous ne savons pas facilement en quoi nous croyons. Derrière les convictions que nous affichons un peu trop ostensiblement il y a celles que nous sommes et que la plupart d’entre nous ignorons. Rien n’est plus suspect à cet égard que les actes de foi revendiqués, démonstratifs, édifiants, jetés à la face des autres comme autant de marques trompeuses d’un engagement « de parade ». Ce n’est pas que ce que nous croyons ne regarde que nous « en privé », c’est plutôt que ce que nous croyons nous constitue « en exclusivité ». Il n’est vraiment pas possible de faire, ainsi qu’Alain semble nous y inciter, une distinction nette entre la science dans laquelle il ne s’agirait que de connaître, la technique pour laquelle il faudrait un tant soit peu espérer et enfin l’éthique dans les limites de laquelle nous pourrions « croire ». Si tel était le cas, il n’y aurait rien à opposer à tout ce que la « techno-science » aujourd’hui rend possible. Le simple fait qu’il existe aujourd’hui des comités d’éthique prouve à quel point nos sociétés ne se rallient pas à la caricature d’un tel esprit de distinction.




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