vendredi 31 janvier 2014

L'obsolescence programmée




    
 L’obsolescence programmée désigne les techniques employées par certaines entreprises afin de réduire la durée de vie ou d’utilisation d’un produit et, ainsi d’accélérer la fréquence de son remplacement. Il ne s’agit pas de forcer l’achat par l’incitation, la séduction laquelle, aussi tentatrice qu’elle puisse être laisse ouverte la possibilité d’un choix, la capacité du consommateur à assumer sa décision voire à assumer les conséquences de son « vice ». Je sais qu’il n’est pas bon pour ma santé de manger trop de crème glacée mais la publicité ne me ment pas vraiment en insistant sur le fait que c’est tout du même un moment de plaisir et j’ai en mains les cartes de la jouissance et de la résistance. La pression exercée par l’obsolescence programmée vise à rendre le produit irrésistible par son caractère éphémère étant entendu qu’il a déjà tissé et fortifié le lien de notre dépendance. Ce n’est donc pas à mon être en tant que sujet volontaire et possiblement « faillible » qu’elle s’adresse mais à ma vulnérabilité, à cette partie de moi que la défaillance du produit offre sans aucune défense à la nécessité absolue de l’achat de la même façon qu’un corps qui a intégré à son organisme l’usage de stupéfiant n’est plus en mesure de s’en passer.

La caractéristique de l’obsolescence programmée consiste donc d’abord à miser sur une accoutumance qui se trouve être moins celle d’un organisme que celle d’une habitude, d’un pli d’existence, ce que l’on pourrait appeler « un habitus ». Pour Erwin Panovsky, l’habitus est un système de dispositions réglées qui permet à un individu de se mouvoir dans le monde social et de l’interpréter d’une manière qui est commune aux membres de la catégorie sociale à laquelle il appartient. Bourdieu, quant à lui insiste sur « le processus d’inculcation et d’appropriation nécessaire pour que ces produits de l’histoire collective parviennent à se reproduire sous la forme de dispositions durables dans tous les organismes ». L’habitus n’est pas l’habitude parce que cette dernière est exclusivement reproductrice alors que l’habitus crée inconsciemment en chacun de nous des comportements qui apportent des réponses nouvelles à des situations nouvelles mais indépendamment de l’individu.
Je suis après tout libre de ne pas avoir de portable mais que vais-je répondre à mes amis, mes proches, voire mon employeur quand ils vont me demander mon numéro entendant par là celui auquel je suis « nécessairement » joignable ? C’est la nature même de cette nécessité qui est fondamentale, intéressante. Il y a quelque chose du portable par le biais de quoi une société insinue dans l’histoire de notre civilisation la fiction d’un individu joignable en tout lieu et en tout temps et la fait devenir « réelle ». L’homme d’aujourd’hui est un « tout communiquant » et la question de savoir si c’est bien ou mal est moins déplacée que « décalée ». On peut toujours la poser si l’on y tient mais on sait très bien que c’est peine perdue, que les valeurs au nom desquelles on pourrait juger défavorablement cette évolution sont celles « d’avant » et qu’elles sont dépassées par ce que l’humanité « devient », étant entendu qu’il n’est au pouvoir de personne de fixer ce qu’elle devrait être, ou ce qu’elle aurait du être. L’humanité suit le rythme imprévisible de ces cristallisations d’habitus, exactement sur le modèle d’un accouchement prolongé, continu dont on ne ferait que suivre la cadence de contractions (mais en ce sens que l’on contracte des habitudes, ou plutôt des habitus). L’accouchement n’accoucherait de rien mais consisterait simplement dans le devenir de ses contractions.
L’habitus nous permet de nous représenter l’humanité comme un matériau flexible, à la fois imprévisible et fusionnel dans lequel des plis de comportement, des gestuelles (hexis) et des jeux d’interactions sociales s’autorégulent. On pourrait dire que le phénomène humain est infiniment muable et fluide. Il est à la fois créateur et destructeur d’habitudes et ce mouvement qui affecte tout le monde n’est à proprement parler le fait de personne.

Si nous essayons maintenant de situer la notion d’obsolescence programmée par rapport à celle d’habitus, nous réalisons à quel point finalement elle la « nie » et s’attaque ainsi sans s’en apercevoir à un adversaire contre lequel elle n’est pas de taille à batailler, tout simplement parce que l’habitus est un concept du vivant alors que cette obsolescence programmée est celle d’un certain type d’économie libérale dont il s’agit pour nous désormais de saisir dans quelle mesure elle est une anomalie. Quiconque fait ses courses dans une grande surface ou écoute les discours des défenseurs de la prostitution saisit parfaitement ce décalage s’il est de bonne foi. Ce n’est pas une question de morale, c’est plutôt une affaire de bon sens, de perception d’un fond d’économie vivante fondé sur le principe du « gagnant gagnant » dénaturé par l’idéologie libérale du « donnant donnant ». Elisabeth Badinter, entre autres, s’insurge contre la loi souhaitant pénaliser les clients de la prostitution et demande qu’on lui dise « au nom de quoi on devrait interdire à une femme de vendre son corps si elle le souhaite ».
Et la réponse est très simple : ce n’est pas du tout au nom d’une valeur ou d’un devoir mais tout simplement au regard de cette évidence physique qu’est la nature unique et irréductible du flux de dépense énergétique dans lequel nous consistons. Ce n’est pas que nous ne puissions pas nous donner, nous offrir c’est que nous ne pouvons pas nous vendre, parce que pour faire cela il faudrait que l’on ait à soi-même de soi-même le regard que l’on peut avoir d’une marchandise et plus qu’immoral ce regard est impossible. Ce corps dans lequel je suis présent au monde n’est pas ce que j’ai mais ce que je suis, ce qui ne cesse de s’offrir à un jeu continuel d’interactions subtil avec mon milieu qui excède totalement du cadre restreint d’un flux de régulations monétaires. Exister c’est dépenser et pas survivre. Le propre du vivant, c’est l’impossibilité de fixer du vital. « On ne sait pas ce que peut un corps » (Spinoza). Que des hommes ou des femmes s’offrent à des inconnus ne posent aucun problème s’ils le souhaitent, mais qu’ils se vendent n’est pas vraiment concevable, non pas par rapport à la morale mais plutôt à cette constante mobilité des flux d’interactions dans lesquels s’effectuent incessamment des agencements imperceptibles où se tissent les fils de nos existences stylisées. 

Le problème de la prostitution c’est qu’elle n’est pas à la hauteur de l’œuvre de stylisation subtile du vivant, de la même façon que l’économie libérale n’est pas à la hauteur de l’économie biotique. Pour qu’une prostituée se vende, encore faudrait-il que son corps lui appartienne mais « être un corps » définit une situation qui est tellement et exclusivement « elle » qu’il n’est pas en son pouvoir d’en faire quelque chose. Il est seulement de sa puissance de libérer toute la force que cette « situation » contient, c’est-à-dire aussi tout ce que cette situation « devient », et c’est en ce devenir qu’être soi consiste parce qu’être est structurellement un « don » et pas un échange. Les clients des prostituées manquent moins de dignité que de « style » et c’est peut-être le seul crime vraiment grave que d’accuser le coup d’une telle déficience.
Toute l’erreur de perspective de l’obsolescence programmée vient du fait qu’elle se fonde sur un principe d’addiction qui ne constitue que la partie négative, régressive, figée de l’habitus, alors que l’évolution même du vivant prouve l’efficience prépondérante de la créativité, de la souplesse et de l’ingéniosité des espèces au sein de l’écosystème. Pour présenter les choses plus clairement, le fait d’intégrer à la mise sur le marché d’un produit sa courte durée d’utilisation vise à programmer la succession rapide des séquences d’achat, d’épuisement et à nouveau d’achat ou bien à rendre indispensable pour l’utilisation d’un produit l’acquisition d’un autre produit, bref à « surfer » sur des rythmes et des réseaux de dépendance à l’égard de comportements qui sont inscrits dans les mœurs de l’époque donnée d’une société donnée mais si l’obsolescence programmée s’appuie sur le caractère non dispensable du besoin créé par l’habitude, elle ne prend pas en considération l’efficience contractive de l’habitus. 

Qu’une économie fondée sur l’échange ait besoin de l’obsolescence programmée pour perdurer annonce quelque chose de sa fin prochaine. Si, en effet, le produit a besoin de disparaître pour se rendre indispensable, il crée nécessairement dans le lien de dépendance qu’il avait tissé avec le consommateur des ruptures, des périodes d’indépendance forcées, de sevrage, de détournement au cœur desquels l’ingéniosité du besoin ne peut que s’exercer pleinement précisément parce que ce n’est pas seulement une ingéniosité des besoins. Miser sur la dépendance des besoins se révèle vite être un faux calcul dés lors  que le besoin de vivre est débordé par le désir d’être et il ne peut en être autrement.


Si elle s’adressait à des consommateurs séparés, peut-être l’obsolescence programmée pourrait-elle demeurer efficiente dans la mesure où nos « ego » sont effectivement sans défense devant l’indispensabilité d’un produit que l’on a intégré à nos habitudes, mais s‘il faut aller chercher au plus profond des « expériences limite » de l’humanité, nous trouvons dans le récit de camp de Robert Anthelme une analyse du besoin particulièrement éclairante au fil de laquelle il apparaît dans le dépouillement total de l’individu privé de toute ressources « vitales » « le pur besoin d’être » indépendamment de toute jouissance, de tout réconfort, de toute promesse. Ce « besoin », loin de faire signe d’un manque, décrit l’effort de stylisation que met en œuvre l’existence visant simplement à persister. Aucun d’entre nous n’est un « ego » au regard de ce désir de l’être de persister dans son être. Rien n’est faux dans la notion d’obsolescence, c’est plutôt « programmée » qui pose question, dans la mesure où l’existence même ne peut pas se définir autrement que dans les stratégies d’évitement de toute programmation. Il est une générosité fondamentale à l’œuvre dans tout processus d’obsolescence « pure ».


Nous ne vivons finalement que pour mourir et c’est la raison pour laquelle chacun des gestes que nous saurons éclairer de ce jour infiniment nuancé sera « gracieux », de la même façon qu’on dit d’une prestation gratuite qu’elle est effectuée « à titre gracieux ». Que nous le souhaitions ou pas il est toujours un ultime niveau de ce que c’est que vivre qui tient du pur bénévolat. Aussi loin que puisse aller l’ingénieuse médiocrité des programmateurs de l’obsolescence, leurs travaux sont  structurellement voués à l’échec. Plus ils travaillent en vue de rendre l’objet indispensable par son obsolescence, plus ils œuvrent  inconsciemment à la mise en évidence de sa dispensabilité. C’est toujours sur le fond d’une gratuité continue et exhaustive (la mort) que se machinent inutilement les stratégies commerciales du chantage (l’addiction à l’achat).



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