lundi 17 septembre 2018

La dissertation - Méthodologie



L’épreuve du Baccalauréat consiste à réaliser en 4h soit une dissertation (sujets 1 et 2), soit une explication de texte (sujet 3). Cette méthodologie ne concerne que le choix du sujet 1 et 2.

1)    Le choix du sujet
Le sujet qu’il faut que nous choisissions est celui qui en un sens nous embarrasse le plus. On entre dans un sujet quand on réalise que l’on ne peut pas vraiment en sortir. Il y a dans tout énoncé de dissertation ce que l’on pourrait appeler une spirale de questionnement, un mouvement non pas d’inspiration mais d’aspiration qui doit nous « happer ». Il est impossible de répondre définitivement par l’affirmative ou la négative. Cet embarras que nous éprouvons devant une question « trouble » dont la réponse varie suivant le sens que l’on donne à telle ou telle expression, c’est finalement la matière de la dissertation elle-même qu’il va nous falloir organiser. S’il n’y a pas de gêne, il ne peut pas y avoir de dissertation. Par conséquent le critère du choix du sujet est ce trouble même, voire éventuellement ce début de clarification qui peut pointer dans notre esprit : « ça dépend du sens que l’on donne à telle expression du sujet », on voit bien que si on la prend dans tel sens, la réponse est « oui » mais dans tel autre, la réponse serait plutôt non.
Être intéressé par un sujet, c’est donc d’abord être embarrassé par lui et il faut se méfier de l’effet d’attraction de certains énoncés dont nous pensons que nous apprécions les thèmes. « Ah ça, c’est vraiment ma question ! » Si nous avons un avis déjà tranché sur une question, une idée « arrêtée », il y a très peu de chances que nous soyons performants. Il n’est pas vraiment question dans une dissertation d’affirmer une prise de position, de revendiquer tel ou tel parti pris sur tel sujet. On ne choisit pas un sujet parce que l’on a des choses à dire mais parce qu’il y a en lui un questionnement à poser et que l’on voit pourquoi.
2)    L’utilisation du brouillon
La formulation de la problématique, du plan et de l’introduction est loin d’être évidente. Il convient donc d’utiliser pour ces trois phases son brouillon.
a)    Problématique
L’énoncé du sujet pose de façon simple un problème compliqué, un paradoxe dont il est la face visible, la partie immergée. C’est à nous de remonter à la source même de cette ambiguïté et de la formuler clairement, autant qu’on le peut. Par exemple, sur le sujet : « peut-on douter de soi-même ? », il faut rapidement dépasser l’idée courante selon laquelle on doute de ses capacités dans tel ou tel domaine. La réponse serait trop évidente pour constituer vraiment le problème. Peut-on douter de soi-même sans être précisément celui qui doute et donc celui qui, indiscutablement fonde par lui-même sa propre existence en doutant ? C’est exactement le cogito de Descartes. En un sens, on fait forcément semblant de douter de soi parce que l’on prouve son existence en doutant…à moins qu’il existe un doute plus puissant que celui du sujet, un doute qui pourrait manifester l’efficience d’une puissance de pensée étrangère, « autre » à nous-même (éventuellement l’inconscient de Freud ou la volonté de puissance de Nietzsche). Lorsque l’on discerne ainsi des ouvertures dans le questionnement qui nous font passer à de nouvelles « strates » de complexification d’un sujet, on peut être sûr que l’on a compris le problème. « Le doute qu’un sujet peut éprouver quant à l’existence ou à la nature de son « moi » peut-il s’appuyer sur une autre instance que lui-même, que son statut de sujet ? »
b)    Plan

Le plan sert précisément à organiser ces strates. Nous percevons bien dans cette descente dans la complexité d’un sujet que nous passons d’un étage à un autre plus bas, plus profond, plus intéressant. Après avoir formulé rapidement et éventuellement sans ordre toutes nos idées et nos références au brouillon, nous allons devoir hiérarchiser des plans pour ordonner notre dissertation. Il suffit de passer toujours du plus simple au plus complexe, au plus subtil. Par exemple sur ce sujet : « Peut-on douter de soi ? », on peut commencer par évoquer l’absence de doute sur soi de l’opinion via des préjugés (partie 1) puis lui opposer la démarche de Descartes qui consiste à douter de soi au fil d’une procédure méthodique (Partie 2) Mais précisément cette démarche se retourne sur elle-même et prouve que douter de soi c’est faire l’épreuve de ce qui dans le sujet est absolument hors de doute : sa pensée donc son existence (Partie 3). Toutefois cette conclusion est gravement remise en cause par l’hypothèse de l’inconscient décrite par Freud (« le moi n’est pas maître dans sa propre maison » - Partie 4)
Il est également possible d’ordonner ses parties au gré d’une réponse positive puis négative et enfin d’un dépassement de la contradiction. Cela revient un peu au même mais il importe absolument de rédiger une 3e partie. Ici on perçoit bien que l’opposition entre l’opinion et Descartes se situe à un niveau assez superficiel, celui-là même que Descartes dépasse en plaçant la question sur un terrain métaphysique, sur un questionnement vraiment ontologique (3e partie)
3)     L’introduction
Elle se compose de trois étapes et représente un moment décisif dans la dissertation. En la lisant, notre correcteur pourra d’emblée se faire une idée sur la rigueur philosophique de notre approche et sur notre aptitude à avoir vraiment compris le sujet (le hors sujet est le défaut le plus courant et le plus rédhibitoire) :
a) Il convient d’amener progressivement la formulation du problème, en partant de situations simples ou de pensées assez communes. Les phrases d’accroche à éviter sont : « de tout temps les hommes se sont posés la question de savoir si… » ou encore « ce sujet nous interroge sur… »  ou encore « lequel d’entre nous ne s’est pas retrouvé dans cette situation.. ». Il faut évoquer simplement un cadre au sein duquel on sait très bien que le problème contenu dans le sujet se pose mais de façon assez première et superficielle.
b) En partant de cette approche ciblée, on se situe maintenant sur un terrain plus philosophique. Finalement dans la vie courante, nous ne nous donnons pas le temps d’approfondir vraiment les ambiguïtés dans laquelle nous pouvons nous retrouver dans la réalité quotidienne. Il y a là un problème et il va falloir pointer ce paradoxe.
c) il s’agit maintenant de le formuler le plus rigoureusement possible en sachant que tout se joue ici. Notre correcteur saura si nous avons compris ou non le sujet.

(Exemple d’introduction type sur le sujet : Peut-on douter de soi-même ?


Nous jugeons parfois que nous ne sommes pas à la hauteur d’une tâche ou d’un projet. L’image idéale que nous nous étions faite de nous-mêmes s’effondre et nous considérons que nos capacités n’ont pas correspondu à ce qu’elles auraient du produire. Nous doutons de nous-même, mais par ce terme nous désignons finalement l’écart entre le portrait avantageux que nous avions dressé de nous-mêmes et la réalité. Nous nous étions fixé un « devoir être » et nous estimons que nous ne sommes pas parvenus à l’atteindre, à l’incarner. (premier moment de l’introduction) Mais que voulons-nous dire exactement par cette expression ? Cela ne peut pas signifier que nous doutons de notre existence dans ce cas de figure puisque nous avons été à la fois celui qui s’est fixé un objectif et celui qui a échoué à l’accomplir. Il y a bien ici la manifestation d’une réflexivité et finalement d’une affirmation de soi, fût-ce pour s’autocritiquer. Pour douter de soi, il faut se mettre à distance de soi et se juger comme si nous étions un autre. Douter de soi, c’est se voir faillible, déficient, mais aussi dépréciative soit-elle cette évaluation marque l’exhaustivité (exhaustivité : le fait d’être total) d’une présence à soi, d’une conscience qui dans l’expression même de son insuffisance accapare le champ de cette mise en accusation. Si je manque d’être celui que j’espérais être, je n’en suis pas moins doublement existant en tant que sujet et qu’objet de ce doute, et plus je suis l’objet de cette remise en cause de mes possibilités, plus je manifeste « sans aucun doute » mon existence réelle en tant que sujet de ce doute. Nous sommes confrontés à un paradoxe puisque douter de soi-même, c’est bien ce que nous pouvons faire mais sitôt que nous le faisons, nous ne pouvons plus douter. Je peux douter de ce que je suis ou de ce que je pensais être, mais je ne peux pas douter que je sois. (C’est le deuxième moment de l’introduction : la problématisation. Mais cette démarche qui est celle-là même du Cogito de Descartes peut dés lors nous apparaitre comme légèrement truquée, pipée puisque le sujet qui l’entreprend sait très bien qu’elle ne le remet pas vraiment en cause. Dans quelle mesure ne fait-il pas semblant de douter de lui puisque il sait très bien qu’il se prouvera d’autant plus dans l’exercice de ce doute prétendument radical ? N’existerait-il pas un doute plus puissant que celui-là même décrit par Descartes, un doute qui ne viendrait pas de ma conscience mais qui l’engloberait, qui la situerait elle-même comme ce dont on peut douter ? Peut-on douter de soi-même sans être celui qui doute, de telle sorte que notre existence même de sujet serait marquée par le soupçon d’être fictive ? (C’est le troisième et dernier moment de l’introduction : la formulation de la problématique)
4)     Le style d’écriture

Rédiger une dissertation de philosophie suppose que l’on se distancie le plus possible d’un style d’écriture qui viserait à l’affirmation personnelle d’une pensée : « moi, je pense que… A mon avis….Pour moi… En ce qui me concerne» sont des expressions à bannir absolument. Il s’agit de s’interdire toute prise de position qui dénoterait un parti pris sur le sujet, la volonté de se positionner gratuitement de tel ou tel côté. Rien de notre existence particulière, personnelle et privée ne doit pointer dans notre écriture. L’utilisation du « Je » est possible mais seulement à condition qu’elle émane d’un sujet universel, exactement de la même façon que Descartes lorsqu’il dit « je pense donc je suis ». Ce « je » ne désigne aucunement « moi, René Descartes né à La Haye, etc. », mais toute personne suivant le même raisonnement. Le style d’écriture est donc impersonnel (« On peut en déduire que… Il en résulte que… Il apparaît que… etc.). Même le « toi-même » du « Connais toi toi-même » de Socrate n’est pas un appel à se portraiturer en tant que personne particulière (mais à la prise de conscience de chacun de nous). Ce que nous écrivons doit pouvoir se dire aussi et se faire comprendre de tout homme en tout lieu et en tout temps. I nous faut jouer pleinement la carte de l’écriture, en tant qu’elle s’oppose à l’oralité. Quand nous parlons devant des personnes ou avec tel interlocuteur, nous allons nécessairement chercher à le persuader, à gagner sa confiance, à multiplier les signes de complicité, jusqu’à éventuellement modifier le sens même de notre discours. C’est de ce genre de compromissions que l’écrit est totalement dépourvu. Nous y suivons simplement le fil d’une argumentation rigoureuse, sans nous laisser distraire par la tentation de nous faire des amis en parlant. Quiconque veut voir clair dans une question devrait écrire plutôt que parler et c’est aussi à cela, voire surtout que peut servir une dissertation.
Ce dernier point est crucial et peut sembler paradoxal : quand nous écrivons, nous sommes seuls alors que nous parlons à d’autres mais en réalité, c’est justement dans l’écriture que nous parlons vraiment à l’Autre, parce que toute prise de parole s’inscrit d’abord dans un milieu au sein duquel nous voulons nous intégrer ou du moins nous faire reconnaître, de telle sorte que notre propos sera toujours connoté en fonction de l’entourage.
Le style d’écriture d’une dissertation est argumentatif. Cela signifie qu’aucune phrase ne peut figurer sur la page sans être justifiée par celle qui la précède, ou par une évidence qu’il est vraiment impossible de remettre en cause. L’utilisation des connecteurs logiques (car, donc, par conséquent, en effet) est donc très vivement conseillée). En un sens, il n’est finalement question que d’exprimer dans la phrase à venir ce que l’on peut déduire de la phrase précédente. Les propositions ne font pas que se suivre, elles s’impliquent.
5)    Rédiger les paragraphes
Il faut quasiment s’imposer de changer de paragraphe et de marquer un alinéa toutes les vingt ou trente lignes en moyenne. C’est tout simplement pour nous la possibilité de faire comprendre à notre correcteur que nous passons à une autre idée ou plus clairement d’une partie à une autre, d’une sous-partie à une autre. Dans chaque partie, il devrait y avoir au moins trois paragraphes. Dans cette limite, nous nous efforçons de poser « un » argument de telle sorte que nous pouvons simplement en regardant notre dissertation faire le compte des idées défendues rien qu’en comptant le nombre de paragraphes.
Il est possible de décider à l’avance de nos paragraphes en concevant le plan.
 Exemple : Peut-on douter de soi-même ?
Plan
1-    Douter de soi : son être en question (réponse affirmative)
a-    Nous disposons d’autant de personnalités que d’entourages
b-    Nous faisons l’expérience de notre « manque à être » en prenant conscience de cette capacité à nous conformer aux codes en vigueur exigés par tel ou tel milieu.
c-    « L’existence précède l’essence » - Sartre
2-    Douter de soi : l’existence en question (réponse affirmative et négative)
a-    Je peux douter de moi mais puis-je douter que j’existe ? (Descartes)
b-    Douter que j’existe c’est exister en tant que « chose qui pense (Descartes). Donc au final je ne peux pas douter de moi-même
c-    Mais du coup tout cela ne serait-il pas seulement du semblant ? Le doute de soi comme figure de style purement rhétorique
3-    Le « je pense » comme effet de langage (réponse négative)
a-    « L’étranger dans la place » - Le horla de Maupassant (du doute à la terreur)
b-    « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison (l’inconscient chez Freud)
c-    Le Je de l’énoncé et le je de l’énonciation  (Jacques Lacan)
Il n’est pas évident ni facile de concevoir un plan aussi détaillé en 4h mais si c’est le cas chacune des sous-parties désigne une thèse accompagnée souvent d’une référence qui constitue un paragraphe. Rédiger sa dissertation à partir d’un plan détaillé nous permet ainsi de savoir à l’avance où et comment marquer les alinéas.
6)    Transitions, exemples et références
Nous ne devons pas avoir peur d’exprimer clairement les enchaînements de pensée logique qui justifient que nous passions de telle partie à telle autre, de telle sous-partie à telle autre. Chaque phrase étant reliée à la suivante par la dynamique d’un « sens », il est toujours possible et nécessaire de faire apparaître littéralement ces rapports d’implication de paragraphes à paragraphes. Cet effort de transition est toujours motivé par le sens, l’implication du contenu du paragraphe  et pas du tout par l’exigence formelle de rédiger une dissertation. Cela signifie qu’il ne faut jamais écrire de formulation du type : « maintenant que nous avons la réponse positive, intéressons-nous à la réponse négative. »
Les exemples prouvent que nous comprenons assez ce que nous développons pour faire le rapprochement avec des situations de la vie courante ou avec des scenarii de films. Ils ne démontrent rien mais font parfois naître de nouvelles pistes. Les éléments que nous avions dégagés par le raisonnement s’incarnent alors dans un moment de la vie réelle. C’est plus clair et cela prouve que nous ne parlons dans le vide.
Les références sont cruciales. Evoquer les prises de position argumentées des auteurs, c’est bénéficier d’un appui considérable. Que nous y adhérions nous-même ou pas du tout ne doit pas entrer en ligne de compte. Tout philosophe « reconnu » décrit une prise de position cohérente et argumentée sur un sujet, c’est un support sur lequel nous pouvons vraiment nous appuyer à condition de l’exprimer sans le trahir.
7)    Conclusion

                               « La bêtise consiste à vouloir conclure » - Flaubert: faut-il en déduire qu’une conclusion serait forcément bête? Non car notre dissertation n’est pas interminable, même si le problème abordé est rigoureusement insoluble. Nous avons bien rendu compte du fait que ce sujet avait plusieurs strates de significations, qu’il était complexe et nous avons exploré cette consistance «étagée». Par conséquent un certain chemin a été parcouru et c’est de ce « trajet » qu’il faut donner idée en conclusion: « Nous sommes partis de cette thèse selon laquelle….ce qui nous a amené à considérer…. ». Nous récapitulons les points importants de notre travail.
Puis, nous formulons, en toute humilité (« Il semble que… », nous pouvons en déduire que… », bref pas de formule trop tranchée) ce qui nous apparaît moins comme la réponse vraie que comme la perspective la plus intéressante, en exprimant toutes les nuances à la question que nous avons relevées dans notre dissertation.
 

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