mercredi 25 mars 2020

Séance du 26/03/2020 CALM (Cours A La Maison) TL2: 2h

Bonjour,

La séance d’hier était un gros morceau. Je pense vraiment qu’il nous faut faire une séance de réponses à vos questions. Mais pour cela il faut qu’il y en ait, et pour l’instant je n’en ai pas, ou en tout cas pas suffisamment. Je réitère donc ma demande: formulez toutes les questions sur ce que nous avons vu (les sept premiers paragraphes) et je consacrerai une séance entière à répondre. Cela ne sera pas du temps perdu.

   
Nietzsche utilise alors l’image du colombarium. De quoi s’agit-il? D’un bâtiment funéraire composé de cases dans lesquelles on entrepose les urnes mortuaires où sont renfermées les cendres des défunts. Tout fait sens ici évidemment:
La fonction nominale qui donne à chaque défunt sa case
La superficialité de ces cases lisses et distinctes par le biais desquelles la science prétend rendre compte de la profusion confuse et dynamique de la nature (pensons à la table des éléments de Mendeleiev)
La connotation mortifère du bâtiment en question qui rend compte de tout ce que le concept anesthésie, édulcorée et finalement tue de ce qu’il recoupe (comprend-t-on vraiment le vivant par la direction?)
Imposer une hiérarchie aux espèces de la même façon que les familles riches disposent de cases plus importantes, plus fleuries, etc.
        Il convient ici de ne pas oublier l’impact suscité chez Nietzsche par la lecture de Schopenhauer, surtout à l’époque où il écrit cette oeuvre (1873). Pour Schopenhauer, un vouloir-vivre cyclique, d’une force inouïe et chaotique anime à tout moment l’univers, lequel n’est finalement que le théâtre de ce déchaînement de puissances. On mesure bien ce que ce colombarium peut représenter de tentative illusoire par l’homme visant à se dissimuler à lui-même la violence de ce déferlement dans lequel il est pris, malmené, ballotté sans cesse d’une passion à une autre. Nous nous rassurons dans l’édification doublement métaphorique et froide de ce colombarium valant prétendument pour la nature afin de ne pas reconnaître l’efficience du vouloir vivre, et plus tard de la volonté de puissance (notion cette fois-ci pleinement nietzschéenne).
        La référence finale au dé octogonal et osseux du concept n’a pas seulement pour but d’alourdir le rapprochement morbide avec l’ossuaire? Nietzsche y glisse déjà une nuance généalogique décisive. Avec ce colombarium nous atteignons le paroxysme de la métaphorisation, celle-là même qui se perd dans l’inconscience de ce qu’elle est. Mais, en réalité, elle est bel et bien la fille ou la petite fille des premières métaphores, celle de la tragédie, de l’art, de la mythologie. Le logos est fils de Mythos et si nous avions des yeux suffisamment aiguisés pour « voir », nous réaliserions que le concept et avec lui ce monument funéraire de la science est l’illusion née initialement de cette première métaphorisation par l’entremise de laquelle uns stimulation nerveuse est transformée en image. Déjà pointe avec cette filiation l’amorce de la réponse de. Nietzsche à la question qu’il s’est posée: l’instinct de vérité est à l’oeuvre dans les premières métaphores intuitives, mais il ne l’est plus du tout dans la science, du moins celle qui se déploie dans l’air confiné et délétère de ce colombarium.
   

« Mais à l’intérieur de ce jeu de dés….avec les choses mêmes; (§8):   Nietzsche approfondit sa comparaison entre le concept et le dé. Qui oserait en effet prétendre, en jouant aux dés, qu’il met à jour une vérité authentiquement « universelle », au sens de « venant de l’univers » (cette acception est importante: mesurons notre anthropocentrisme à l’étroitesse de sens que nous accordons habituellement à la notion d’universel, notamment chez Emmanuel Kant - Universel signifie valable pour tous les hommes, en tout lieu, et tout temps, comme si l’univers se limitait à un consensus humain).  Nous jouons aux dés, additionnons les chiffres tombés et désignons le vainqueur d’un tour en fonction du jeu, mais à aucun moment, quoi que ce soit de vrai « en soi » n’a été révélé. C’est exactement la même chose pour « la science », car même si le terme n’a pas encore été écrit, c’est bien elle qui est la cible des attaques Nietzschéennes depuis le paragraphe précédent. Nous établissons la table des éléments de Mendeleiev, c’est-à-dire posons l’efficience d’ « unités », d’éléments dont pourtant nous ne faisons jamais l’expérience isolément dans notre rapport direct avec la nature, puis nous faisons valoir des rapports mathématiques entre ces éléments, comme on joue aux dés. Nous en tirons alors des conclusions qui valent indiscutablement « pour nous, humains », mais pas dans la nature, indépendamment de nous. Nous ne sortons donc jamais vraiment du colombarium.
           
Mendeleiev
C’est exactement ce que nous faisons, par exemple, en géographie, lorsque nous divisons notre planète en parallèle et en méridien. Cela nous permet de repérer rapidement un point dés que nous possédons ses coordonnées. Dire que ce découpage est « utile » est absolument évident, indiscutable, dire qu’il est « vrai » est faux, tout simplement. C’est pourtant ce type de confusion entre le pratique, le nécessaire d’un point de vue humain et la vérité « objective », « exacte » que nous commettons continuellement sans nous interroger le moins du monde sur la nature anthropomorphique ce cette supposée vérité.
        La référence aux étrusques et aux romains est évidemment à analyser avec précision, principalement parce qu’un rapprochement entre science et religion y est explicitement suggéré, lien fondamental pour Nietzsche (Dieu, mort, remplacé par la religion). Au-delà de leurs différences, quelque chose, en effet rapproche ces deux pratiques: le sens de la délimitation, de la découpe. Le fait religieux se définit en effet, pour tous les philosophes s’étant penché sur ce « phénomène », sur la distinction entre le profane et le sacré (ici tu pries, ici tu « vis »). Etre religieux, c’est d’abord considérer qu’il y a des lieux sacrés dans lesquels tout n’est pas permis: l’église, le temple, l’espace rituel. Voilà pourquoi Nietzsche insiste sur « l’extrême clôture » des temples étrusques, et c’est bien cette référence qui suivra son cours dans la mention de la « cathédrale conceptuelle ». L’esprit scientifique et religieux est très soucieux de limiter, de diviser, de « diagnostiquer », au sens étymologique (connaître en divisant). Finalement l’être humain connaît en divisant ce qui se réalise en se confondant.
            
Il convient ici d’expliquer précisément ce passage où quelque chose de fondamental se dit contre la science, ou plutôt (car le propos de Nietzsche n’est pas de stigmatiser la science mais la croyance selon laquelle elle dirait « la vérité »). Imagions un étudiant en biologie qui lirait dans un ouvrage scientifique un chapitre consacré à la coagulation alors qu’il vient juste de se couper. Tout en apprenant que ce qui se passe directement sur sa peau a rapport à l’homéostasie et qu’un caillot de fibrine est en train de se former sur le facteur tissulaire pour stopper l’hémorragie. Un « clou plaquettaire » se constitue immédiatement per le biais duquel les plaquettes du sang vont lancer le processus de coagulation avant que les protéines plasmatiques ne s’activent contribuant ainsi à renforcer le clou plaquettaire. Quelque chose de cette description nous éclaire indiscutablement, en nous faisant pressentir l’extrême complexité de notre épiderme, de son pouvoir naturel de « réparation » ainsi que celui du sang. Mais il faut bien reconnaître que ce que l’étudiant comprend « dia-gnostiquement », séparément, c’est-à-dire par ce préalable de la distinction des forces, des actions et des éléments qui s’activent sur sa coupure, c’est exactement ce qui en réalité ne s’effectue pas distinctement, mais syncrétiquement. Or nous savons bien que l’étudiant va allègrement franchir le pas qui sépare la compréhension humaine et divisée d’un phénomène biologique avec son déroulement effectif, réel et a fortiori, que ses professeurs vont confirmer cette erreur en lui donnant une très bonne note s’il fait comme si la description de tous ces éléments et termes compliqués lui avait donné la connaissance réelle du phénomène alors même qu’en fait il a assimilé tout ce qu’un homme pouvait comprendre du phénomène.
        Et c’est ainsi que se diffuse dans une société d’hommes savants et d’hommes tout court cette certitude parfaitement illusoire selon laquelle l’homme comprend la nature grâce à la science. Cette discipline peut se définir comme une métaphore éclairante de la nature, mais absolument pas comme une vérité.  Ce qui s’est produit c’est le flux d’un devenir au gré duquel un épiderme contusionné a oeuvré pour se renfermer, et ce devenir reste obscur à l’esprit humain qui peut bien s’en faire une image, une « re-présentation » instructive mais aucunement « dernière », ni même conforme à ce qui s’est effectivement produit. Ce flux d’un devenir qui suit continuellement son cours dans la nature est exactement ce qui explique les notions d’ « eau courante » ou de « vague », telles que nous les retrouvons dans le paragraphe. Et il convient de noter que les termes élogieux utilisés par l’auteur ne sont probablement ironiques, en tout cas pas seulement, car c’est vraiment un tour de force que d’avoir construit ce colombarium figé, froid, immuable comme les pyramides d’Egypte sur la base d’une réalité aussi profondément fluide, dynamique, mouvante. C’est, reprend Nietzsche, comme une toile d’araignée suffisamment rigide pour résister aux coups de vent soufflant sur les brins d’herbe qu’elle relie par sa texture. De fait, « ça tient » mais non pas par sa vérité, plutôt par sa cohérence interne et close sur elle-même. C’est précisément parce que ce jeu de métaphores conceptuelles se maintient hors du réel et dans le maillage très resserré de rapports mathématiques étroits que nous le croyons capable de nous révéler la vérité pure des phénomènes naturels, alors même que les présupposés métaphoriques des termes et des notions utilisés nous situent d’emblée dans une autre dimension que celle de la réalité.
        L’intellect est une arme qui fonctionne à plein dans ce jeu de dupes de la conceptualisation du réel telle qu’elle s’effectue dans la science. Nous ne nous rendons pas compte que nous défendons becs et ongles quelque chose: notre cohésion, notre unité, une sorte d’aveuglement commun qui acquiert une très forte légitimité et crédibilité sociales du fait même que la connaissance qui s’y déploie fonctionne exactement comme un alibi. Nous sommes toujours dans le rêve de l’enfance humaine prématurée qui s’auto-suggère qu’il est fort, qu’il comprend la nature, qu’il construit un règne triomphant, conquérant, pénétrant les plus subtiles arcanes de la vie. Ce qui est admirable dans ce rêve, c’est de voir le mal que nous nous donnons pour le faire tenir sur « rien » (le vent est toujours susceptible de crever la toile), de mesurer la force de cet intellect qui nous convainc que nous comprenons mieux la nature quand nous ne faisons que nous enferrer dans les illusions dont le but caché est purement et vitalement notre simple conservation.
               
L’abeille aussi construit des cellules assez proches de celles d’un columbarium mais elle le fait à partir de ce qu’elle trouve dans la nature alors que ce vaste édifice mortuaire est bâti à partir de notre intellect humain, sans aucun apport extérieur. Il ne le pourrait pas, sous peine de révéler l’imposture dans laquelle il consiste. Nietzsche utilise alors deux exemples donnant parfaitement idée de ce jeu de dupes dans lequel la science consiste à ses yeux. Si l’on cache un trésor dans un buisson et qu’on retrouve, il n’y rien dans tout cela de vraiment remarquable ou étonnant et l’homme de science ressemble un peu à cet étrange chercheur de trésor qui ne trouverait que ce qu’il a fait semblant de se cache à lui-même. Il est, en effet assez logique, qu’une fois l’écoulement du sang nommé « hémorragie », l’action des plaquettes désignée sous l’appellation « clou plaquettaire » et ainsi de suite, on finisse par penser que l’on a tout compris de la coagulation, mais en vérité on s’est dissimulé à soi-même l’action dynamique et conjuguée d’éléments multiples et on fait semblant de la retrouver comme la mise en relation d’éléments distincts, ce qu’ils ne sont précisément pas dans le syncrétisme de ce qui fait la coagulation.

        En marge de la dénonciation Nietzschéenne de la pensée conceptuelle qui atteint probablement ici son apogée, il convient de relativiser la violence de son attaque: la précision du vocabulaire et des recherches scientifiques ne nous laissent pas aussi démunis, ignorants de ce qui se passe dans l’émergence du phénomène. Cette conceptualisation ne cesse jamais de se perfectionner, de relever l’influence d’agents de plus en plus discrets, indétectables à l’oeil nu, dans tous ces phénomènes. Il y a sans conteste un voile d’ignorance qui se lève continuellement dans les progrès de la science. Mais en même temps demeure le fond de la critique nietzschéenne qui, lui, demeure efficient, à savoir que nous ne pouvons pas établir avec certitude que nous avons progressé dans la vérité du phénomène naturel. Où avons-nous progressé alors? Dans « notre » connaissance », dans le processus de métaphorisation de ce que NOUS pouvons penser, en tant qu’humains de ce qui se passe naturellement.
          
L’homme pose (impose) la définition des mammifères puis affirme que le chameau est un mammifère, ce qui est « vrai » si nous consentons à ce que LE mammifère soit, et à ce que LE chameau soit, ce qui est discutable puisque aucun chameau n’est exactement un autre chameau et a fortiori puisque les mammifères sont tous différents non seulement en tant qu’individus mais aussi en tant qu’espèces. La notion même de mammifère insinue une coupe transversale cohérente et légitime dans cette totalité des espèces animales, mais elle n’est qu’une interprétation, qu’un axe de recoupement tout aussi cohérent qu’un autre. On peut « s’amuser » à faire valoir tout un jeu de différences et d’assimilations à partir de cet axe, cela n’en restera pas moins une interprétation humaine d’une réalité naturelle assez chaotique. L’homme alors ne « comprend » rien mais crée de toutes pièces des métaphores lui permettant de saisir par analogie certains traits de cette réalité. Il bâtit des théories dont le critère n’est pas la vérité de la réalité étudiée mais la cohérence extrême de la théorie qui l’étudie, de telle sorte qu’il ne s’extasie jamais devant autre chose que la rigueur de sa logique interne, laquelle n’est elle-même qu’une interprétation possible des phénomènes naturels. « Celui qui recherche de telles vérités ne cherche au fond que la métamorphose du monde dans les hommes, il se bat pour une compréhension du monde en tant que chose humaine, et conquiert, dans le meilleur des cas, le sentiment d’une assimilation »  La métamorphose du monde dans les hommes: le scientifique métaphorise (méta-phore: porter au-delà) une métamorphose (méta-morphe: au-delà des formes), mais il ne perçoit dans son travail qu’un seul « méta », le deuxième, celui de la métamorphose, croyant ainsi rendre compte des transformations, par exemple de la coagulation, sans s’apercevoir qu’il le fait au travers du premier, celui de la métaphore. La métamorphose est elle-même métaphorisée, « portée au-delà », dans une autre dimension avec laquelle elle entretient certes un rapport d’analogie mais sûrement pas d’assimilation. Et c’est exactement de cette façon qu’il pense avoir eu accès au phénomène « même » alors qu’il n’a jamais travaillé que sur une image « Autre ».



C’est tout pour aujourd’hui. Voici les questions à me rendre pour lundi prochain.

1) Reprenez la référence au morceau de cire extraite des méditations de Descartes. Qu’est-ce que Descartes en déduit? Comment Nietzsche considérerait-il le raisonnement de Descartes?
2) « La » cire dont  nous parle Descartes est-elle une réalité ou une fiction? Pourquoi?
3) Pourquoi Nietzsche utilise-t-il l’image du colombarium?


Bon courage! Prenez soin de vous!

5 commentaires:

  1. J'ai du mal à saisir l'illustration de la coagulation du sang... L'étudiant à compris tout ce qu'il pouvait comprendre et ces profs lui ont mit une bonne note pour ça, OK mais je vois pas trop le lien avec nietzsche du coup

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  2. Bonjour,
    J'aimerai bien savoir à qui je réponds. Ce qu'il faut comprendre ici c'est la différence entre la coagulation telle que le biologiste peut la comprendre et la coagulation telle qu'elle se fait naturellement. Le scientifique va distinguer des éléments, va analyser, diagnostiquer, connaître en divisant alors que dans la coagulation se produit un évènement où tout s'effectue de concert, syncrétiquement. Pour nous il faut que telle chose fasse telle effet, alors que la nature est une suite d'effectuation sans sujet, ni chose. Coaguler se fait. L'étudiant vit dans sa peau ce qu'il ne pourra comprendre que conceptuellement donc pas exactement tel que cela s'est passé. C'est une métaphorisation de la coagulation qu'il comprend Mais en vrai il s'est passé autre chose. C'est plus clair. On retrouve la critique habituelle de Nietzsche sur la métaphorisation par concepts.
    A qui j'ai répondu?

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    1. Merci beaucoup, en effet c'est plus clair
      Corentin

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  3. Bonsoir, je ne comprends pas DU TOUT la référence au colombarium... pouvez-vous m'éclairer?

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    1. Bonsoir Darlène,
      Un colombarium, c'est donc un meuble funéraire avec des niches dans lesquelles on met l'urne funéraire du défunt. C'est un peu comme une bibliothèque sauf que ce n'est pas des livres mais des urnes. Il y a plein de photos dans l'article. Nietzsche veut dire que la science c'est un peu comme un colombarium et c'est pour ça que je fais le rapprochement avec la table des éléments. On symbolise des éléments, on les distingue en les étiquetant dans une sorte de classement, comme si on pouvait rendre compte des phénomènes naturels avec ce tableau froid, lisse où chaque chose est distincte d'une autre alors que tout opère de concert dans la nature. C'est surtout la notion de rangement, d'explication par le diagnostic qui justifie l'association de la métaphorisation par concepts avec la science. On range dans une bibliothèque ce qui en fait s'effectue en même temps et plutôt par "mélange". l'homme ne peut comprendre qu'en divisant ce qui s'effectue en se confondant. On peut aussi penser à la dissection. Pour comprendre le vivant, le scientifique commence par tuer et découper. Il veut comprendre la vie de l'animal qu'il commence par tuer. N'est-ce pas contradictoire?

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