mardi 24 mars 2020

Séance du 25/03/2020 CALM (Cours A La Maison) 1ere 3: 1h

Bonjour,
J’espère que vous allez toutes et tous bien (ou du moins pas trop mal)

Vous m’avez posé beaucoup de questions sur le droit naturel auxquelles j’ai essayé de répondre correctement en suivant les interrogations, les intuitions de chacune et de chacun. C’est un sujet sur lequel il serait vraiment dommage de ne pas nous servir de la situation que nous vivons.
         

                   Peut-être avez-vous remarqué qu’en ce moment les décrets du gouvernement ne passent plus par l’aval de l’assemblée nationale. L’état d’urgence sanitaire et la gravité de la situation justifient cette rapidité (et personne ne peut, « à bon droit », contester cela, me semble-t-il). Par conséquent, nous vivons une période durant laquelle non seulement le droit positif s’exerce rapidement, directement, expressément, mais aussi pendant laquelle la question du droit naturel est « en suspens ».
       
Il faut questionner ce « suspens ». Nous voyons bien que ces décisions auxquelles il faut absolument nous soumettre sous peine d’amendes de plus en plus lourdes, ne suscitent pas nécessairement le consentement de toutes et de tous. Qu’est-ce que cela veut dire? Qu’il ne suffit pas que des décrets soient légaux (et ils le sont) pour qu’ils nous semblent légitimes (et ils le sont peut-être). On voit même se multiplier sur certains réseaux des hypothèses complètement fantasmagoriques et paranoïaques du style: « c’est une manœuvre du président de la république pour empêcher toute contestation ». Il va de soi que ces jugements sont parfaitement absurdes et irresponsables. Il est tout à fait nécessaire voire sain de discuter des décisions légales, de nous interroger sur tel ou tel détail de tel décret. Cette marge de contestation semble bien manifester que le droit positif ne nous apparaît pas, en lui-même et par lui-même, suffisant. Mais en même temps, nous ne pouvons pas être assurés que c’est bien au nom du droit naturel que nous faisons opposition au droit positif. Pour cela il faudrait être sûr que c’est au nom d’un droit universel et inné que nous faisons des objections à un droit national, acquis et arbitraire. Or nous constatons souvent que c’est au nom de nos intérêts personnels ou de nos intérêts de classe que nous sommes en contradiction avec la loi qui s’applique à nous. Si le droit naturel existait, cela supposerait qu’en face de la situation que nous affrontons en ce moment, nous comprendrions tous intuitivement le bien-fondé de l’exigence de confinement, nous l’approuverions pour nous sauver nous-mêmes et pour sauver les autres, ceux que notre présence pourrait mettre en danger. Ce serait comme si nous avions une sorte de pressentiment de ce qui « humainement » est bon pour tout Homme.
          
Notre liberté est considérablement réduite par ces mesures. Le droit positif limite notre champ d’action et d’activité de façon drastique mais évidemment nécessaire. Il existe un droit naturel fondamental qui est précisément garanti par ces décisions, c’est celui d’exister, et c’est finalement la base de tous les autres. Le droit naturel n’est pas une conception de la justice qui varierait selon les personnes. S’il existe alors au fond de nous, nous comprenons parfaitement ces lois parce que nous sentons bien qu’elles sont prises à partir de la base même du droit naturel qui est la préservation du droit de toutes et de tous, de chacune et de chacun à exister.
        Par rapport à ces contestations plus ou moins farfelues qui surgissent ici ou là, deux interprétations sont possibles si nous croyons à l’existence du droit naturel:
Soit ces interprétations se sont faites une habitude de contester gratuitement et systématiquement l’État en tant que tel, indépendamment des décisions qui sont prises
Soit elles sont suscitées par une forme de dénégation, c’est à dire qu’elles refusent de s’avouer à elle-même qu’elle perçoivent bien la justice et la justesse universelle de ces mesures et elles se contredisent de façon plus ou moins conscientes.

        Bien voyons les choses de façon un peu plus « classique » maintenant et détachons-nous de l’actualité….ça fait pas de mal, parfois!

        Qui croyait vraiment au droit naturel? De nombreux auteurs comme par exemple Rousseau (1712 - 1778). Qui n’y croyait pas? Par exemple, Montaigne (1533 - 1592). Or le premier s’adresse, au-delà des siècles qui les séparent (deux) au second dans « un vibrant appel à la sincérité »:

    
« Mais que servent au sceptique Montaigne les tourments qu’il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice ? Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l’autorité qu’il refuse aux écrivains les plus célèbres ? Quelques usages incertains et bizarres fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues, détruiront-ils l’induction générale tirée du concours de tous les peuples, opposés en tout le reste, et d’accord sur ce seul point ? O Montaigne ! toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai, si un philosophe peut l’être, et dis-moi s’il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d’être clément, bienfaisant, généreux ; où l’homme de bien soit méprisable, et le perfide honoré. »

  Il est très difficile de suivre Rousseau sur ce terrain là. Il pose des questions sur le mode de l’indignation: « que servent…..? » sans s’apercevoir qu’à chaque fois des réponses s’imposent pour contredire cette intuition pure, innée et universelle d’un droit naturel. L’argument de l’autorité supérieure des auteurs sur celles des voyageurs est probablement le plus discutable, le plus facilement réfutable et fait quelque peu écho avec le texte de Francis Bacon que nous avions vu précédemment, car c’est bien de l’autorité de l’expérience que peut se réclamer le voyageur. Or celle-ci est infiniment supérieure à celle de tel ou tel philosophe qui ne se serait jamais déplacé de son village natal.
« Garder sa foi, être clément, bienfaisant, généreux »: quel suprémaciste blanc du fin fond du Texas ne penserait pas très sincèrement l’être, aujourd’hui ? Rousseau ne semble pas réaliser que l’utilisation de ces termes généraux: « bienfaisance, bonté, foi », non seulement ne fait aucunement signe d’un droit naturel universel mais finalement complique voire contrevient radicalement à l’efficience authentique de cette universalité car, derrière cette généralisation de qualificatifs vertueux se dissimulent des actions totalement inconciliables: On peut, « pour garder sa foi » croire qu’il faut chasser les Infidèles de Jérusalem ou les mitrailler aujourd’hui à la terrasse des cafés parisiens. On peut aussi « plus simplement » aller à la messe, voire entretenir en soi la croyance en une divinité bienveillante et toujours encline au Pardon. Tout cela est « garder sa foi », et nous pourrions même approfondir sur tous les sens possible de « garder »: préserver, protéger, garder « pure », défendre contre…etc.
        Sans vouloir accabler Rousseau ici, il est vraiment possible d’opposer à sa dernière phrase un argument simple: c’est justement parce que nous ne trouverons pas de pays dans lequel ce soit un crime de garder sa foi, d’être clément, bienfaisant, etc, que cette étrange convergence d’intention doit être suspecte à nos yeux. Tous les peuples, inclus les talibans, sont de bonne foi quand ils affirment suivre à la lettre les préceptes qui sont écrits dans leurs textes saints, les principes de leur religion. Ce qui pose justement problème, c’est cette certitude, cette conscience qu’ils acquièrent de gagner leur statut de croyant ou de pratiquant en accomplissant des actes qui sont rigoureusement contraires au droit naturel le plus évident, mais le problème devient insoluble quand je réalise que cette dernière expression de « droit naturel le plus évident » place nécessairement en première ligne ma condition d’européen, qui plus est de « français » convaincu du « bon droit » des principes nés de la déclaration des droits de l’Homme, elle-même issue de la philosophie des Lumières dont Rousseau est d’ailleurs l’une des figures de proue.
          
« Les convictions sont des ennemies de la vérité bien plus dangereuses que les mensonges » disait Friedrich Nietzsche. Peut-être après tout, est-ce la notion même de « Droit » qui pose problème. Nous sommes tellement aveuglés et obsédés par la préservation et la revendication de « nos droits » que nous n’envisageons pas un seul instant la possibilité que ce soit plutôt le « Devoir » qui nous engage auprès des autres, du monde, voire de soi-même. Nous existons sans savoir à quoi ni à qui nous le devons. Cette incertitude fondamentale d’une existence incompréhensible dont il est impossible que nous puissions rendre raison nous place en situation de débiteurs à l’égard de ce que c’est qu’exister et c’est pourquoi tout Homme est, de par cette situation qui le rend détenteur d’une puissance qui lui a été donnée sans qu’elle lui soit dûe, un Philosophe fondamental, c’est-à-dire un « sceptique de formation » comme Montaigne. Nous avons le devoir d’expectative à l’égard du monde et aucunement le droit de revendiquer incessamment tel ou tel pouvoir. Les droits de l’Homme à l’égard de l’univers se réduisent à « peau de chagrin » et ce sont ses devoirs qu’il lui faut maintenant administrer avec toute la sagesse de l’urgence. Se pourrait-il par exemple que le devoir de ne pas tuer mon prochain se trouve davantage dans un devoir naturel que dans un droit humain? Se pourrait-il que ce ne soit pas en tant qu’Homme que je sois tenu de respecter mes semblables mais plus naturellement en tant que simple existant, ce qui d’ailleurs augmenterait considérablement le cercle de mes « semblables »? Et plus surprenant encore: se pourrait-il qu’au fil de cette sagesse naturelle et brute, aucune règle, aucun jugement, aucune directive ne puisse être arbitrairement imposé d’ailleurs que de soi-même? Se pourrait-il qu’en réalité la seule puissance légitime dont nous puissions nous recommander soit celle du devoir naturel d’exister, laquelle ne serait qu’un autre nom du « droit de persévérer dans son être », tel que Spinoza en a formulé l’efficience dans l’Ethique: « l’effort de toute chose pour persévérer dans son être n’est rien d‘autre que l’essence actuelle de cette chose. »
         
              Cette citation de Spinoza replace la puissance dont nous sentons investi en tant qu’existant au centre même de nos vies. Nous consistons dans la puissance que nous pouvons libérer en existant et nous n’apercevons nulle part la puissance qui se libère dans l’acte de lapider une femme adultère ou de condamner à mort tel ou tel homme qui aurait commis tel ou tel acte. Où allons chercher le droit de rompre le décret naturel ayant gratifié cet Homme de la puissance d’exister? Condamner un Homme à mort, c’est affirmer qu’il n’a pas raison de vivre, mais comment cela serait-il possible puisque, de fait, il vit? Toute discussion des humains sur la question de savoir si tel Homme a ou pas le droit de vivre n’est-elle pas en elle-même invalidée par une observation physique, irréfutable à savoir que l’existence lui a bel et bien été donnée? Cette considération nous fait comprendre que cette faculté que l’Homme s’est petit-à-petit octroyée d’administrer la justice réside finalement dans une irrégularité de fait: l’exercice d’un droit qui ne serait qu’« Humain » repose sur la violation d’un droit  naturel qui est celui de tous les existants à exister, et cela, qu’ils soient humains ou pas. Quoi d’étonnant dés lors à ce que les Hommes se dispersent dans toutes les façons différentes d’administrer le droit positif puisque ce droit repose en lui-même sur une mauvaise interprétation du devoir d’exister, devoir identique pour toutes les êtres humains et non humains?
         

                 « Que servent au sceptique Montaigne les tourments qu’il se donnent pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice? » demande Rousseau et la réponse à lui apporter est maintenant plus claire: ces tourments lui servent précisément à voir la vérité là où lui, Rousseau, se laisse aveugler et fourvoyer par l’idée naïve, moralisatrice, européenne d’un droit naturel inné, universel et humain. Les problèmes qui se posent depuis toujours à l’humanité ne viennent pas tant de celles et ceux qui sont dans « leur tort » (si tant est que cette expression ait du sens) que de celles et ceux qui pensent être dans leur Droit.

Portez-vous bien et GARDEZ LE MORAL!
 A demain!

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