mardi 31 mars 2020

Séance du 01/04/2020 CALM (Cours A La Maison) 1ere 3: 1h

Bonjour à toutes et à tous,
       
J’espère que vous allez bien, ou, en tout cas, suffisamment bien pour supporter ce nouveau cours sur les représentations du politique et le rôle de la fiction. La semaine dernière, nous avons parlé de Platon et de Machiavel, du fait que le philosophe grec justifiait l’utilisation de la fiction en utilisant une comparaison avec la peinture (de même qu’un peintre peut représenter un très bel homme sans affirmer par là que cet homme existe, la philosophie, peut réfléchir au meilleur régime possible sans pour autant affirmer qu’il existe) alors que Machiavel, au contraire, critique cet usage de la fiction en politique qui constitue, selon lui, le domaine qui par excellence doit appréhender l’humanité telle qu’elle est et non qu’elle que l’on voudrait qu’elle soit.

        Nous allons reprendre le mouvement même de cette opposition en faisant intervenir un troisième auteur: Spinoza, mais avant, j’aimerai, une fois encore relier la question qui nous occupe à notre situation actuelle. J’espère vraiment que ces incursions dans le temps présent ne vous gênent pas et il me semblerait vraiment contre-productif de ne pas installer de temps à autre notre réflexion dans ce qui se passe étant entendu que cela peut vraiment nous aider à saisir l’essence de la politique, ce qui la constitue « vraiment ».
          
         Or les conditions actuelles et le contexte nécessairement mondial de la pandémie éclairent indiscutablement d’un jour nouveau la notion même de « politique », parce l’idée même de collectivité, de cité, de vie sociale n’est plus en conformité directe avec l’isolement de notre quotidien. Lorsque Aristote dit que « l’homme est un animal naturellement politique », il veut dire qu’il est un animal qui ne peut naturellement vivre qu’en cité. "Politique" ici veut dire "sociable", et conséquemment  « social ». Chacune et chacun de vous perçoit bien, je pense, que votre rapport au lycée, aux cours, aux enseignants, en ce moment n’est pas qu’une question de « notes », d’évaluation, de transmission de connaissances. Au-delà de cela, quelque chose du politique se joue dans l’effectivité et la continuité de ce lien, c’est que la France reste un Etat dans lequel l’Education est un service public, offert à tous les citoyens. En temps normal, la présence des autres et des institutions est tellement évidente et continue que nous ne nous représentons pas vraiment ce qu’induit le fait de vivre dans un Etat. Le confinement change cette donne et le fait même que ce rapport de chaque citoyen avec les institutions soit, en ce moment, sommé paradoxalement de se matérialiser par des moyens dématérialisés  nous fait voir le politique sous un autre jour, à savoir que le politique n’est pas une question de personnes, mais de structures.
            
La question de savoir si les personnes qui aujourd’hui sont aux commandes de l’Etat sont à la hauteur de ce qu’implique le maintien d’un service public dans le domaine de la santé, des infrastructures, de la communication, de l’Education est une bonne question qu’il faut (ou qu’il faudra) se poser, mais l’Etat est finalement tout le contraire d’une question de personne, c’est tout simplement l’idée d’administration d’un territoire donné selon des lois. L’Etat est avant tout un concept juridique et en cela il se distingue du concept de « Nation » qui décrit une identité culturelle, un « peuple ». Très concrètement, le fait qu’en cet instant vous soyez en train de lire ces lignes, c’est de l’Etat, à moins que vous ne lisiez ces lignes que par pur plaisir (ce qui serait très gratifiant pour moi évidemment mais pourrait favoriser une vision utopiste du rapport entre l’état et le citoyen qui nous empêcherait de voir qu’il faut de l’Etat parce qu’aucune action humaine ne peut se concevoir isolément à l’échelle du monde). Derrière l’effet de contrainte des lois dans un Etat, il y a tout simplement la volonté qu’une action humaine dans le monde puisse exister, qu’elle ne soit pas « rien ». Or jamais cette vision du politique ne s’impose davantage à nous que lorsque nous faisons l’expérience d’une pandémie, c’est-à-dire d’un danger qui menace l’humanité, et qui par conséquent fait paradoxalement « prendre corps » à cette notion d’humanité et d’action humaine.   
            Cette conception du Politique qui dépasse totalement de la question des personnes politiques est celle de Hannah Arendt pour qui elle désigne finalement ce « miracle » du commencement d’un geste humain dans le monde, dans un milieu de forces et d’éléments naturels. Ce terme de « miracle » est bel et bien utilisé par elle dans son livre « la crise de la culture ».
             

                    Hannah Arendt affirme que « la liberté humaine est la raison d’être du politique » et que l’action humaine dans le monde est ce qui doit sans cesse lutter contre ce qu’elle appelle des « processus ». De quoi s’agit-il? D’un enchaînement de causes et d’effets au sein duquel la possibilité d’une prise d’initiative des hommes est broyée. Imaginez un enchaînement de rouages dans lequel chaque mouvement de telle roue est causé par le mouvement de celle qui la précède et l’entraîne et vous aurez idée de ce qu’est un processus. Ce que nous vivons en ce moment est un processus, à savoir que la contagion du covid 19 suit un développement qui, par bien des aspects, est rationnel et prévisible, voire inéluctable (par « inéluctable », il faut simplement entendre « logique » et évidemment aucunement qu’il va précipiter la fin de l’humanité). Ce n’est pas du « hasard », c’est du pur déterminisme en ce sens que, comme dirait le mérovingien de Matrix: telle cause produit  tel effet. On sait bien que dans le film Le mérovingien s’oppose à Morpheus qui lui croit dans la liberté humaine, presque de façon irrationnelle. Nous avons donc en ce moment à lutter pour que de l’initiative humaine demeure et c’est bien cela que décrit le politique.
          
                 
(Là où cette pandémie est encore plus intéressante, dés lors que nous pouvons nous mettre à distance de la tragédie humaine dans laquelle elle consiste, c’est lorsque qu’on réalise que ce processus a, en réalité, une origine humaine. Tous les virus ayant entraîné une pandémie depuis plus de trente ans: Sida, Ebola, Saar et maintenant Covid 19, ont en effet une origine animale. Cela signifie qu’elles sont provoquées par le fait que certaines espèces animales sont délogées de leur milieu naturel du fait de la déforestation. Ce qui est responsable de toutes les morts dont nous faisons chaque jour le décompte, c’est l’absence de contrôle des politiques d’urbanisation et de déforestation dans des pays où existaient des zones de nature vierge. La prise en considération de cette vérité crée une ligne de conduite, celle d’inscrire du politique, c’est-à-dire de la prise d’initiative humaine dans un processus de destruction provoqué par de la présence humaine, situation que Hannah Arendt n’envisageait même pas mais qui n’enlève rien à l’intérêt de ses analyses, bien au contraire. La liberté de l’Homme contre le déterminisme des processus, c’est finalement ce à quoi il faut absolument nous déterminer, c’est la raison d’être du politique aujourd’hui, et surtout ce qui suppose un bouleversement complet de la pratique politique, notamment dans le rapport de l’Homme à la nature. Il n’est plus question pour le politique de laisser une place à l’écologie mais à l’écologie de réfléchir à une nouvelle politique, de revenir à la conception de Hannah Arendt du politique en y intégrant cette nouvelle donne que les processus à combattre sont ceux là même que notre existence a provoqués. En d’autres termes: que la liberté de l’Homme s’effectue contre les processus, c’est ce qui s’impose à nous du fait même de la responsabilité de l’Homme dans le déclenchement du processus)
          
Pour revenir à notre cours, on pourrait dire qu’en un sens, jamais la politique n’a été davantage mis en demeure d’être autre chose que de la fiction. Pour autant il faut se méfier de deux choses:
- Il est possible que la fiction désigne une modalité d’approche typiquement humaine d’un problème ou d’une question bien réelle.
- La fiction et la réalité ne sont peut-être pas deux notions aussi opposées et distinctes qu’il peut le « sembler » de prime abord
            Dans le duel qui oppose, au delà des siècles Platon et Machiavel, Il ne fait pas de doute que Spinoza est plutôt du côté de Machiavel, pas nécessairement du point de vue du portrait du Prince ou du souverain tel que le brosse Machiavel mais plutôt dans le regard que le philosophe doit porter sur le politique. On trouve, en effet, dans la traité théologico-politique, cette critique sans appel de la philosophie:

        « Les philosophes conçoivent les affects qui se livrent bataille en nous, comme des vices dans lesquels les hommes tombent par leur faute, c’est pourquoi ils ont accoutumé de les tourner en dérision, de les déplorer, de les réprimander, ou, quand ils veulent paraître plus moraux, de les détester. Ils croient ainsi agir divinement et s’élever au faîte de la sagesse, prodiguant toute sorte de louanges à une nature humaine qui n’existe nulle part, et flétrissant par leurs discours celle qui existe réellement. Ils conçoivent les hommes en effet, non tels qu’ils sont, mais tels qu’eux-mêmes voudraient qu’ils fussent : de là cette conséquence, que la plupart, au lieu d’une Éthique, ont écrit une Satire, et n’ont jamais eu en Politique de vues qui puissent être mises en pratique, la Politique, telle qu’ils la conçoivent, devant être tenue pour une Chimère, ou comme convenant soit au pays d’Utopie, soit à l’âge d’or, c’est-à-dire à un temps où nulle institution n’était nécessaire. »

                   
Demain nous étudierons ce texte. Il est vrai que la référence à l'actualité a pris beaucoup de place dans la séance d'aujourd'hui, mais si faire de la philosophie signifie s'enfermer dans des problématiques anciennes sans l'appliquer aux évènements du présent, je ne vois pas bien l'intérêt de sa pratique. Quelque chose de ce que nous vivons nous permet de voir la fibre nue des institutions, de l'Etat , de la société du vivre ensemble, précisément parce que nous ne vivons plus ensemble. Margaret Thatcher, l'une des dirigeantes les plus engagées dans l'ultra-libéralisme économique a dit "There is no such thing as society", c'est-à-dire "il n'existe pas de Société" ou encore: les hommes sont reliés par des liens familiaux mais pas par des liens sociaux. Si elle avait raison, alors en ce moment nous ne serions plus reliés par rien. Nous sommes aujourd'hui mis en demeure de lui donner tort. Ne nous refusons pas ce plaisir!

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