lundi 16 mars 2020

Séance du 17/03/2020 - TS3 CALM: explication du texte de Nietzsche; "Vérité et mensonge au sens extra-moral"


Avant de rentrer dans l’explication de l’œuvre, il nous reste à voir un second préalable (hier nous avons donné le sens de « au sens extra-moral »). Il nous faut donc parler de « la vérité » pour deux raisons:
- D’abord, il y a plusieurs définitions de la vérité en philosophie, et c’est une notion qui est à votre programme. Toute dissertation sur la vérité suppose que vous fassiez (plutôt au début) des distinctions comme celle que nous allons faire.
- Ensuite, dans l’optique de cette œuvre en particulier, comment peut-on mettre en question « la » vérité sans le faire nécessairement au nom d’une autre conception du vrai? C’est bien ce que fait Nietzsche (sans vraiment le dire).

Voici les quatre définitions de la vérité qui finalement nous seront plus utiles à nous par rapport à notre explication de Nietzsche:

- La vérité comme adéquation de la chose et de l’idée: C’est une définition classique qui vient de loin. On dit la vérité lorsque ce que l’on dit s’applique parfaitement à la réalité que l’on décrit. Il y a la « chose » et le jugement que je porte sur cette chose. Je dis la vérité quand l’idée s’applique à la chose. Lorsque Descartes affirme qu’une idée vraie est une idée claire et distincte de la chose décrite, il fait référence à cette conception là.
- La vérité comme Sincérité: C’est quand on est « vrai », quand une personne ne fait pas semblant. On est authentiquement dans notre façon d’être. Il est intéressant de constater que Nietzsche et Kant, aussi opposés soient-ils habituellement se retrouvent pour ne pas adhérer à cette conception là, même si c’est pour des raisons différentes. Kant considérerait cette vérité comme émotionnelle et donc passive, faisant partie du moi empirique. Nietzsche la critiquerait aussi parce que le travestissement est un processus naturel qui est compris dans la nature, dans la vie. L’intellect humain se ridiculise quand il ne se rend pas compte qu’en fait il fait simplement tout pour conserver son espèce. C’est une idée qui revient très souvent chez Nietzsche: nous ne nous apercevons pas que derrière la connaissance, derrière cet orgueil lié à connaître, il y a une petite espèce fragile qui tremble de tout son corps et rêve la connaissance pour se cacher à elle-même que « tout peut arriver », que la nature n’est absolument pas concernée par le sort de l’être humain, lequel ne représente rien dans la vie.
- La vérité comme Universalité: c’est la vérité rationnelle, sur laquelle tous les hommes, en tout lieu, et en tout temps. On dit la vérité quand ce qu’on dit vaut pas seulement pour nous mais pour toute personne consultant sa raison, laquelle est une faculté universelle, contrairement aux sentiments, aux affects, donc on pourrait dire « notre » raison. La vérité est ici un effet de contrainte lié à des conclusions indiscutables, avérées, incontournables. On dit la vérité quand notre raison fait l’expérience qu’il est impossible de se soustraire à la logique d’un raisonnement ou au résultat d’une expérience. C’est la vérité qui se trouve lac plus dans le viseur de Nietzsche, vérité très marquée par l’esprit scientifique, et que l’on retrouve également chez Emmanuel Kant.
   
- La vérité comme dévoilement:  C’est la vérité dont parle Heidegger quand il parle d’aléthéIa, ou bien quand il dit, au sujet de la toile de Van Gogh « les souliers »: « la toile de Van Gogh est l’ouverture de ce que la paire de souliers est en vérité » Van Gogh a peint ces souliers tels qu’ils sont, tels qu’ils apparaissent. Quelle est la vérité d’une chose? Ce n’est pas sa fonction, son utilité, ni la description de sa conception technique, c’est tout simplement la façon dont une chose « s’incarne », devient visible, audible, tactile. Les souliers sont « là » et cela n’a rien évident il faut rendre compte de cette faculté d’être là dans toute l’originalité brute de cette présence physique, et c’est cela: l’ART. Plus simplement on peut également considérer que si l’on admet comme le disait déjà Héraclite que « la nature aime à se cacher », autrement dit que la nature est fondamentalement l’art de se cacher sous des voiles, on peut dévoiler cette dissimulation, non pas en montrant ce qu’il y a derrière le voile mais simplement en désignant « ce voilement ». Nous ne pouvons que métaphoriser la nature parce que la nature elle-même est fondamentalement ça: de la métaphorisation constante. En d’autres termes si nous transposons constamment la nature, c’est parce que la nature elle-même s’effectue dans cet art de la transposition: « la nature aime à se voiler ».

        A la lumière de ces définitions, on perçoit mieux encore la démarche de Friedrich Nietzsche: on peut rechercher la vérité par « peur », un peu comme un « réflexe conditionné ». Cette expression est d’ailleurs très intéressante, dans une perspective nietzschéenne. Il existe une multitude de normes sociétales, de règles, de lois qui derrière une apparence de légalité, de devoir, de justice, cache en réalité cette peur panique d’affronter isolément la vérité de notre situation: nous sommes des êtres fragiles confrontés à une nature violente, brute, chaotique. Finalement toutes les vérités à tendance « universalisantes, conceptuelles, généralisatrices sont de cette texture là. Mais peut-on critiquer une conception de la vérité sans se tenir à partir d’une autre vision? Evidemment non! La vérité à partir de laquelle Nietzsche stigmatise la vérité, c’est celle d’une métaphorisation qui s’accepte elle-même comme art du travestissement, c’est la vérité de la création, de la mythologie, de l’art.

⇒ ATTENTION - voici votre petit travail pour lundi prochain, donnez moi un exemple de chaque type de vérité. Le plus difficile ce sera le dernier type de vérité. Lorsque Cézanne peint une montagne par exemple, il essaie seulement d’en rendre compte dans l’évènement de sa présence « pure ». La plupart du temps, nous ne voyons pas une chose nous voyons sa fonction: je ne vous pas vraiment la chaise, je vois un meuble sur lequel on peut s’assoir, je ne vois pas un stylo, je vois un instrument qui me permet d’écrire. L’artiste fixe les choses dans le fait qu’elles soient et non dans leur usage. C’est un monde purement gratuit qui se donne à voir, à entendre, à sentir grâce à leurs créations. C’est ça la vérité comme aléthéia (aléthéia signifie en grec sorti du Léthé qui était le fleuve de l’oubli: nous oublions les choses même quand nous les percevons parce que nous les annulons au profit de leur usage. La vérité en ce sens là consiste à les restituer dans leur pure présence, j’espère que c’est plus clair pour vous (dites le moi si ce n’est pas le cas)

Nous pouvons maintenant rentrer dans l’oeuvre proprement dite. Je vous propose un plan qui essaie de rendre compte du cheminement de pensée de l’auteur. Il faut bien prêter attention aux §.


I) Problématique
1) Fiat Fabula (§1)
2) L’intellect (§2)
3) « L'intellect, instrument des instincts » (§3)

II) Vérité et Langage
1) Le mensonge (§4)
2) Métaphore et conceptualisation (§5, 6)
3) Le colombarium des métaphores conceptuelles (§7,8,9,10)
   
III) L’instinct de vérité et le voile de la nature
1) Le « besoin » de la science (§11)
2) Mythos / Logos - Art / Science - Rêve / Réalité (§12, 13)
3) Le Tragique et le Stoïcien (§14)

        Il faut bien comprendre que Nietzsche n’a pas encore trente ans quand il écrit cette oeuvre (qui ne sera pas publiée de son vivant). Mais nous retrouvons déjà une méthode qui porte la marque de ce philosophe, à savoir la généalogie (faire l’historique d’une notion: comment, quant et pourquoi est-elle apparue dans l’évolution de l’homme). Il peut sembler étrange de s’interroger sur la vérité mais finalement il est bien plus étrange de ne jamais nous poser de question à son sujet, comme nous le faisons. D’où vient que nous cherchions le vrai, que nous en fassions une valeur, un devoir (comme Kant)? Nietzsche a besoin de contextualiser cette question, de la détacher de ce qu’elle pourrait avoir de partial, d’arbitraire, au sens de seulement « humain ». C’est pour cela qu’il a recours à cette fable qui nous situe de « très loin », comme s’il élargissait démesurément l’objectif au lieu de le focaliser sur l’homme. Vu de très, de très haut, nous sommes ces animaux intelligents qui avons inventé « 5 minutes de connaissance » dans l’éternité silencieuse du cosmos.
       
L’intellect est pour l’homme ce que la mâchoire est au tigre: son moyen de se défendre et de se conserver. Il y a dans la vie en elle-même de la dissimulation, du travestissement comme nous le prouvent de nombreux phénomènes naturels, mais chez l’homme, cette faculté à tromper et à être trompé atteint son point le plus haut. C’est cela qui rend inconcevable chez l’être humain, le développement « d’un instinct de vérité », et pourtant il semble bien que nous en détenions un puisque nous ne cessons de chercher la vérité, ou en tout cas de dire que nous la cherchons. Il faut bien comprendre ici que Nietzsche, en fait, réalise deux mouvements:
Le premier sera un travail de dévoilement: ce que nous appelons « vérité » est en réalité « accord », « consensus ». Il faut que les hommes s’entendent sur des principes, sur des conceptions, sur des interprétations dont ils diront qu’elles sont des vérités pour constituer un « groupe », une humanité fédérée. Cette vérité finalement sera moins « vraie » qu’ « utile ».
Le second sera un travail de « détection », de symptomatologie au sens médical du terme. De quoi cette obsession pour la vérité est-elle le symptôme? Qu’est-ce qui se cache derrière cette névrose du vrai? N’y aurait-il pas quelque chose de plus instinctif, de plus vif, de plus premier derrière ce concept un peu frelaté du vrai?
        D’où nous voyons bien que dans les trois premiers paragraphes, Nietzsche finalement pose une problématique (et la fable nous dit d’où il la pose, à savoir d’une perception de l’univers qui rejette tout anthropocentrisme, c’est-à-dire toute vision seulement humaine de la vie, du monde - Jusqu’à quel point l’homme peut-il aller dans la tentative de saisir la vie par elle-même, et non au travers d’un crible qui serait seulement humain): d’où vient l’instinct qui porte l’homme à chercher la vérité? (§ 1 à 3)
        Dans le § 4, Nietzsche fait le premier pas vers cet instinct. Pourquoi est-il « mal » de mentir? Parce que cela porte tort à la communauté, mais littéralement: à l’effet de communauté de l’humanité, autrement dit, au fait que les hommes aiment vivre en troupeaux et que le menteur prote préjudice à cette dynamique de groupe, puisque il brouille le rapport entre ce qui est et qu’il dit qui est. Mais on voit déjà poindre la critique de Nietzsche à savoir que le langage ne dit jamais exactement ce qui « est ». Le langage crée une vision du monde généralisée et exclusivement humaine, donc fausse en un sens (elle ne saurait valoir comme la seule interprétation). Donc en réalité, ce que la morale reproche au menteur ce n’est pas tant de mentir sur ce qui est que de ne pas se rallier à la vision commune d’une vérité qui en réalité décrit cet arbitraire sur le fond duquel les hommes ont décidé de s’entendre.
       
Dans les § 5 et 6,  Nietzsche va beaucoup approfondir son travail de généalogie en plaçant le langage au premier plan de ce processus de travestissement par le biais duquel l’homme cherche une vérité qui est déjà un mensonge. Que se produit-il réellement? Des sensations, des excitations: nos nerfs capteurs éprouvent un « choc » (un son, une odeur, un contact, etc.) et nous nous représentons immédiatement la cause de ce choc. Déjà ici, il nous faut être vigilant sur le fait que ce passage du choc sensible à l’image de sa cause est une métaphore, c’est-à-dire une transposition. Ce n’est pas du même ordre:il est sûr qu’il y a une sensation, mais que l’image que je me représente comme cause de la sensation soit correcte, adéquate, exacte c’est déjà une interprétation du phénomène. Et puis il y a un deuxième effet de métaphorisation, c’est celui par lequel nous donnons à cette image un nom, un symbole sonore ou graphique. Métaphoriser une réalité, c’est la transposer dans une autre dimension et faire valoir entre elle et cette image « autre » une relation d’analogie (« Cette faucille d’or dans le champs des étoiles » pour la lune: Victor Hugo transpose la lune dans un autre domaine, celui de l’outil, et on fait valoir une analogie sur la forme géométrique).

        De ce fait nous comprenons mieux ce que c’est qu’un concept, une idée générale: elle est comprise dans ce procédé de métaphorisation. Quand je dis de plusieurs formes végétales qu’elles sont des « feuilles », je les rassemble toutes sous l’étiquette d’un terme: « LA feuille », comme si la feuille existait alors qu’aucune feuille n’est jamais strictement identique à une autre ».
        Dans les § 7,8,9,10,  Nietzsche va finalement situer la Science dans ce travail inconscient de métaphorisation par le biais duquel, sous l’influence du langage, l’homme construit des étiquettes, des catégories complètement abstraites, arbitraires et fausses sous lesquelles il va construire une certaine vision du réel. C’est justement quand on croit émettre les propositions les plus rigoureuses qu’en réalité on caricature le plus une nature toujours mutante et dissemblable, d’où  l’image du Colombarium, c’est-à-dire d’une espèce de mobilier à cases (le colombarium est ce bâtiment dans lequel on range les urnes funéraires qui contiennent les cendres des défunts). Le scientifique fait des tables d’éléments et pense mieux comprendre ce dont, en réalité, il s’éloigne (en réalité, il y a bien quelque chose de cette classification, de cette « mise sous étiquettes » de la nature qui nous fait comprendre certaines choses de la nature, mais Nietzsche critique le caractère anthropocentrisme de cette catégorisation qui croit progresser dans le vrai quand il ne s’agit que d’une métaphorisation du réel).
          
On passe ensuite à la partie II. Nietzsche revient au langage comme origine première de la science de cette métaphorisation de la nature en concepts qu’opèrent notamment la science (mais pas seulement elle - C’est elle qui va le plus loin dans le symbolisme abstrait, mathématique). Nous avons besoin de cette métaphorisation arbitraire du réel par la science parce qu’autrement, nous serions en prise avec la violence d’une vérité de toute autre nature: absurde, chaotique, brute. (§11)

        C’est ici qu’il faut saisir toute l’ambiguïté de la pensée de Nietzsche: nous avons besoin de nous réfugier dans cette conceptualisation mais en même temps, elle nous éloigne d’une métaphorisation plus vive, plus intense, plus originelle, première: à savoir celle des mythes et de l’Art. Nietzsche réfute la distinction claire et définitive de la veille et du rêve. C’est peut-être faire preuve de davantage de lucidité de donner du crédit au rêve, notamment dans le mythe, plutôt que d’adhérer à la veille d’un réel désenchanté comme le fait la science. (§12)
        Finalement le seul moyen pour l’intellect humain de parvenir à une vérité, c’est de s’accepter tel qu’il est, à savoir un maître du travestissement. Nietzsche opère clairement une distinction fondamentale entre les métaphores intuitives (mythologie, Art, Tragique, Création) et les métaphores conceptuelles (science, Stoïcisme, philosophie rationaliste) (§13)
        Il termine par une opposition de caractères, de figures philosophiques: le Tragique et le Stoïcien. Le premier vit pleinement, spontanément les bonheurs et les malheurs. Le second fait semblant d’être impassible et fait preuve d’abnégation dans les épreuves les plus difficiles. Il se réfugie dans son manteau quand il pleut, sans se plaindre du temps. Nietzsche est ici très ironique: le Stoïcien ne se rend pas comte qu’il est victime de l’aptitude au travestissement de l’intellect. Il est victime de cette disposition naturelle de la vie à la dissimulation. Nous venons de décrire le fil suivi par l’auteur pour trouver l’origine instinctive de notre recherche du vrai.

   
Nous allons en rester là pour aujourd’hui. N’hésitez pas à me faire part de vos difficultés de compréhension s’il y en a, par pronote, par la rubrique « enregistrer un message ou sur mon adresse mail perso. Je vais bientôt vous envoyer par pronote un message sur les exercices à faire et sur un travail type bac que je vais bientôt vous donner et qui sera en rapport avec l’oeuvre de Nietzsche que nous sommes en train d’étudier.

Gardez le moral et portez-vous bien!

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